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12 février 2011

Joan Didion et la démarche de prise de notes

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On Keeping a Notebook  -  Joan Didion 
     article publié pour la première fois en 1966 dans Holiday. 
     article reproduit dans le recueil "Slouching Toward Bethlehem" (1968) 
     inclus dans l'anthologie "We tell ourselves stories in order to live - Collected Nonfiction" (2006) 



Il y a quelques semaines, j'ai eu la chance de voir "The Year of Magical Thinking" au National Art Center d'Ottawa. En 2007, Joan Didion a en effet adapté pour la scène son mémoire, publié en initialement en 2005. Le spectacle connaît maintenant un joli succès un peu partout en Amérique du Nord, pièce subtile et sensible évoquant les décès rapprochés du maris et de la fille de Joan Didion. Le texte fonctionne parfaitement sur scène, montage des pensées de l'auteur, ses impressions d'années de deuil, ses souvenirs, le flux instable de son esprit. La voix de Didion s'écoule superbe, sans perdre la force de l'écrit, gagnant une texture dans l'énonciation orale.

J'ai donc eu envie de découvrir un peu plus les articles de Joan Didion, tout son travail de non-fiction. Travail qui avait fait d'elle une des têtes de pont du Nouveau Journalisme dans les Etats-Unis des années 60. 

Coup de chance : la bibliothèque d'Ottawa dispose d'un volume de "We tell ourselves stories in order to live". Rien de moins qu'une anthologie des non-fictions rédigées par Joan Didion. Plus de 1100 pages en petits caractères, à la limite du papier bible, rassemblant 7 ouvrages publiés au préalable. Une orgie de textes, articles, notes personnelles, tout une vision du monde et de l'écriture. Un sacré programme à avaler, et je ne sais pas jusqu'où je vais pouvoir pousser mes explorations : l'ampleur du volume ne le rend pas très facile à parcourir au jour le jour dans les trajets du bus...

Je n'en suis encore qu'à "Slouching from Bethlehem", son premier recueil de non-fictions, publié en 1968. Il y aurait beaucoup à dire sur certains articles, magnifiquement composés, fluides, intelligents, et qui construisent une vision du sud-ouest américain une fois mis bout à bout. Faits divers dans des petites villes paumés ; portrait de John Wayne et Howard Hugues, icônes vieillissantes renvoyant l'Amérique à certains de ses mythes ; longue plongée dilettante dans le San Francisco de 1967, où apparaissait les premiers hippies. Oui, définitivement beaucoup à dire, et je ne sais pas ce que je ferai de toutes ces lectures stimulantes ; je ne sais pas ce que ma petite plume de blog peut laisser transparaître d'une telle expérience...

Mais la deuxième partie du recueil est dédié à des essais plus personnels, des textes sans motivation factuelle, sans rapports de commandes avec des grands magazines comme Life ou Vogue. De pures réflexions, certes publiées sous forme d'articles dans la presse au préalable, mais groupées dans cette partie simplement intitulée "Personnals". Une tonalité fort différente des récits précédents, et qui explique mon emploi babarisant du terme anglo-saxon non-fiction. Je suppose qu'il faudrait parler d'essais, et nommées les textes de la première partie articles, reportages, portraits. Mais il semble plus séduisant de grouper les deux formes sous un même terme générique, non-fiction, liés simplement par leur rapport à la réalité, leur distance à la pure imagination. Cohérence justifié par les propos de Joan Didion elle-même, livrés dans une précieuse interview à la Paris Review : tous ses articles étaient des reflets de ce qu'elle voulait faire à ce moment précis, de là où elle voulait aller. Même les reportages apparemment les plus factuels...

Le premier texte de la section "Personals" s'intitule ainsi "On keeping a Notebook", réflexions sur le processus de prise de note. Processus séparé dès le début de la question du journal intime, où l'on note simplement les activités du jour, liste factuelle, sèche, vite évaporée. Didion évoque ici les notes qu'elle prend en permanence, morceau de phrase attrapée au vol, bout de dialogue entendu dans un hall d'hôtel ou un ascenseur, petite scène aperçu au détour d'une rue qu'elle capte en quelques phrases, pensées qui passe par la tête. Tout un ensemble de petits précipités, et dont la véracité n'est même pas la question centrale : rien ne prouve, dit-elle, que la note prise il y a quelques années ait vraiment eu lieu de cette manière, objectivement - ou qu'il ne s'agisse pas simplement de la manière dont l'auteur a perçu les choses, des réflexions qui ont germé à cette occasion...

La véracité objective n'est pas le moteur des prises de note de Joan Didion. Il s'agit surtout pour elle de noter la manière dont les choses lui semblaient être, les sensations associées : "how it felt to me: that is getting closer to the truth about a notebook". Avec pour objectif final, central de piéger son état d'esprit d'alors, et non pas le fait lui-même. Décrire pour se comprendre, garder une trace de sa réaction d'alors, "remember what it was to be me". Quelle jolie formule : "se rappeler ce que c'était d'être moi"...

Tout cela est cohérent avec les propos déjà évoqués un peu plus tôt, les articles motivés par les choses que l'auteur avait envie de faire à l'époque. L'écriture, pour Didion, semble toujours viser à se comprendre soi-même, à laisser l'auteur s'introduire dans la réalité des choses, glisser ses réactions, confronter son ressenti. On comprend mieux sa vision de l'écriture, et son travail dans le cadre du Nouveau Journalisme ; approche où le journaliste invitait son ressenti au milieu du récit des faits, laisser transparaître son point de vue, tel un narrateur honnête et transparent de roman.

Cohérence dans le travail de Joan Didion qui se retrouve finalement dans "The Year of Magical Thinking", écrit en 2004, soit presque 40 ans après ses réflexions "On Keeping a Notebook". Le mémoire écrit en 2004 n'est rien d'autre qu'une immense prise de note, flux de sensations, de réminiscences, de scènes captées, mais dans le cadre d'un deuil. Prise de note agencées avec génie, humour, sensibilité, grâce à de longues années de travail sur son écriture. Si le moteur des prises de notes de 2004 est assurément similaire aux élans des années 60, les limites techniques que Joan Didion évoque dans son interview de 1978 concernant son écriture ne semblent plus réelles en 2004 - assurément un symbole frappant du travail effectué par un écrivain au cours de sa carrière...


  • On Keeping a Notebook - 1966 article published in Holiday (PDF version


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19 janvier 2011

Brock Clarke tisse un hilarant guide des écrivains de Nouvelle-Angleterre

Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre 
(An arsonists guide to writers' homes in New England
by Brock Clarke (2007 - traduit en français en 2009)

Pas facile de mener une vie normale après dix ans en prison, surtout pour une peine purgée à l'âge de 18 ans. Et moins facile encore quand le méfait en question, c'est avoir fait brûler la maison d'Emilie Dickinson, tuant par la même occasion le couple de guide... Pas un crime comme les autres, une sacrée portée symbolique dont il est difficile de se détacher

"Il suffira sans doute de dire qu'au panthéon des grandes et sinistres tragédies qui ont frappé le Massachusetts il y a les Kennedy, les sorcières de Salem, et puis il y a moi."

Sam Pulsifer cherche donc à mettre de côté ses souvenirs terribles, la culpabilité que les voisins lui rappellent sans cesse. Cours en université, coupures des rapports parentaux, mariage rapide, chanceux, vie de banlieue US avec les deux enfants. Une bonne petite course en avant, qui doit marcher, pourquoi cela ne serait-il pas suffisant, même si parfois une petite voix murmure Quoi d'Autre, Quoi d'Autre ? Tout va bien se passer, une vie comme les autres. Mais bien sûr, rien ne s'efface jamais, et tout se détraque vraiment quand un inconnu vient demander des comptes...

J'imagine que Brock Clarke est parti de cette hypothèse : que se passerait-il si quelqu'un faisait brûler une maison célèbre comme celle d'Emilie Dickinson ? Une telle icône de la Nouvelle-Angleterre, dans un pays où les lieux d'histoire sont rares ! Il a assemblé quelques explications pour conduire à ce geste, cette maladresse. Il a construit un personnage un peu paumé, plutôt passif, déboussolé et cherchant à comprendre ; une jolie voix comme narrateur, mais facile à guider. Il n'y a plus qu'à pousser l'idée au maximum, voir jusqu'où l'idée farfelue peut aller.

Et dieu sait si Clarke ne manque pas d'imagination. Les pages sont un véritable festival de situations imprévues, personnages déglingués & loufoques, petits et gros rebondissements, impliquant alcoolisme, policiers, figures littéraires, satire de la vie de banlieue US. L'un des moteurs de l'action tient en cette idée géniale : certes, un incendiaire littéraire sera détesté par les amateurs de légende, mais aussi adulé par d'autres - pourquoi ne lui demanderait-on pas de continuer sa tâche libératrice ? Bon sang, pourquoi ne pas nous débarrasser aussi de la maison de Mark Twain, bon sang, il faut finir le boulot ?

Le livre regorge de tels raisonnements absurdes, qui rappellent souvent de grands livres comiques comme Le Guide du Routard Galactique ou Trois Hommes en Bateau, où la logique semble parfaite mais déroute les sens. Effet renforcé par les perceptions limitées du pauvre Sam, qui peine à déchiffrer les signaux les plus simples. Le monde réel se fait donc source de surprises sans fin, impossibles à capter, où les figures parentales semblent varier sans cesse, d'un jour à l'autre, ici anxieux cherchant la réussite, là atteint d'une attaque cérébrale, plus loin amant de 30 ans ou simplement ivrogne. Situations inextricables qui ne manquent jamais de susciter des salves d'interrogations dans l'esprit de Sam, suite de questions silencieuses pseudo-existentielles terriblement distrayantes.

Mais Brock Clarke offre plus qu'un simple assemblage comique efficace et malin. Il prend un plaisir manifeste à croquer les tares littéraires de la Nouvelle-Angleterre, auteurs pionniers du XIXème siècle vantant la dureté au travail et la rudesse des femmes, auteurs misanthropes du XXème siècles nourris au bourbon dont les personnages passifs passent eux-mêmes leur temps à boire. Une érudition légère & loufoque, tournée en dérision mais bien présente, et qui donne bien entendu du corps au texte. Il aurait été dommage de ne pas profiter d'un tel sujet pour s'amuser un peu avec tous ses mythes & clichés - contrebalancés par les pratiques littéraires actuelles comme les lectures d'écrivain ou les fameux clubs d lecture américain. Tout une ambiance de littérature à l'américaine, passée et présente.

Et justement, Clarke maîtrise parfaitement les atmosphères propres à la Nouvelle-Angleterre. Mélange de petits villages anciens, de banlieues superficielles sans racines autres que de gigantesques centres commerciaux, froides régions du New Hampshire où l'habitat de base tient plus du mobile home. J'ai pu roulé quelques jours dans ces régions durant l'été 2009, dévoré quelques sandwichs et burgers dans des motels dépouillés ou des épiceries au parking remplies de Pick-Up. En quelques phrases, Clarke sait évoquer  de telles images, paysages pittoresques du Maine, New Hampshire, Massachsetts.

A un moment du livre, un conférencier évoque "l'esprit véritable de la Nouvelle-Angleterre". Approche qui entraîne cette remarque vaguement ennuyée de Sam : "Je ne peux pas dire que j'ai tout écouté, loin s'en faut, de la même manière que vous n'écoutez pas vraiment ces publicités qui vous racontent que telle ou telle voiture incarne le véritable esprit de l'Amérique." Brock Clarke se méfie des grandes phrases vaguement réac', les valeurs éternelles, il leur rit au nez. Nous lui ferons donc pas l'insulte de dire qu'il a capté un certain esprit de la Nouvelle-Angleterre actuelle. Mais son joli mélange d'absurde et de caricature sera intéressant à voir évoluer au fil des livres.

Motel à Keesville, dans l'Etat de New York

Bethlehem, New Hampshire

9 janvier 2011

Liste de bandes dessinées lues en 2010 - et pas encore évoquées ici...

Je ne me considère pas un lecteur compulsif, pas un très grand lecteur. Il existe tellement de personnes qui lise plus que moi, plus vite, de manière plus originale ! Mais je m'amuse de ce petite collection de textes & ouvrages, et je prends plaisir à partager cette modeste exploration sur ce blog. Sans pouvoir toujours suivre le rythme : si je ne suis pas un grand lecteur, mon rythme de blog plus piètre encore... C'est pourquoi j'ai publié récemment une liste de "Ces livres lus en 2010 et pas encore évoqués", liste en vrac vaguement inspirée par les listes désordonnées du blog "Discipline in Disorder".

Mais cette liste n'évoquait que les romans & essais lus en 2010, laissant de côté les bandes dessinées. Certes, cela induit un certain classement dans cette liste prétendument désordonnée. Mais je souhaitais illustrer ma liste graphique de quelques images de cases - cela aurait créer un léger déséquilibre entre les romans graphiques et les romans en pur texte. Voici donc la liste de Bandes Dessinées lues en 2010, et pas encore évoquées sur ce blog. Beaucoup d'ouvrages très denses et riches, dont je parlerai certainement plus en détails un jour ou l'autre, et qui partagent un prometteur point commun : j'ai très envie de le relire et les explorer à nouveau...



Bodyworld by Dash Shaw (2010)
Oeuvre extrême, vieux professeur cherchant une nouvelle drogue sur un campus isolé, autarcie du futur. Psychédélique, satyre des microcosmes de lycée US, science-fiction de série B, et bien plus encore, porté par une recherche graphique fascinante. 


Summer Blonde by Adrian Tomine (2002) 
Quatre histoire mi-courte mi longue, sorte de nouvelles graphiques: "graphic short story" par extension de "graphic novel". La puissance simple de nouvelles, portrait de personnages un peu perdus, glissés dans une ligne claire réaliste parfaitement dosée.


Wilson by Daniel Clowes (2010) 
Nouvelles explorations de Daniel Clowes: raconter la vie d'un personnage sous forme de comic strip, pages de 6 cases avec une chute - le style de dessin variant d'une page à l'autre. Un jeu d'ellipses, suite de blagues amères pour un personnage misanthrope et minable : simple d'apparence mais très impressionnant.


David Boring by Daniel Clowes (2000) 
Récit multipliant les pistes de recherches étranges : histoire familiale, cases éparses de comics 50s, autarcie post-apocalyptique, huis-clos, enquête, obsessions callipyges... Une histoire entre cadavre exquis ou film de David Lynch, déroutante, riche, exploratrice. 


 Shortcomings by Adrian Tomine (2007) 
Profond roman graphique au style proche des nouvelles de Summer Blonde. Mais l'histoire possède une ampleur plus développée, mêlant interrogations de jeunes émigrés asiatiques de deuxième génération, relations homosexuelle, spleen, amours entre communautés émigrés. Le tout avec une jolie maîtrise du cadre, du rythme du récit, du dessin.


Understanding Comics - The Invisible Art by Scott McCloud (1993) 
Un essai pour déconstruire et comprendre la bande dessinée, cet art de l'enchaînement et de l'ellipse. Superbes explorations théoriques présentées sous forme dessinée, un classique à la profondeur toujours aussi fascinante.


Pussey! by Daniel Clowes (1995) 
Le regard satirique de Daniel Clowes sur le monde des comics, ses collectionneurs, ses petits professionnels à l'ancienne qui assemblent de plates histoires de super héros sans recherche. Suite d'histoires de quelques pages, acerbes, percutantes, aux caricatures hilarantes. En particulier Dan Pussey, le personnage centrale, geek dessinateur aux cheveux gras... 


Gemma Bovery by Posy Simmonds (1999)
Avant Tamaraw Drewe, récemment adapté au cinéma, Posy Simmonds s'était déjà attaquée à une libre transposition littéraire - et pas n'importe laquelle : Madame Bovary ! Le classique de Flaubert évolue alors à travers des londoniens aisés achetant un pied-à-terre en Normandie... Assemblage hétérogènes de crayonnés en petites cases ou larges bandes, d'extraits de journal intimes, de narration à la première personne, de coupure de presse : intelligent, léger, et malin.


 Footnotes in Gaza by Joe Sacco (2009) 
Après ses recherches en Yougoslavie ou ses reportages durant l'intifada, le reporter graphique Joe Sacco retourne en Palestine pour enquêter sur un massacre de 1956, un petit événement oublié des livres d'histoire ou des rapports d'organisations internationale - une note en bas de page. L'enquête mêle de nombreux témoignages avec des survivants, des commentaires d'historiens, le récit même des démarches du journaliste, ses hésitations ; le tout retranscrit par de magnifiques dessins. La présence de plus de 50 d'annexes suffirait à transcrire l'ampleur du projet ; mais cette reconstitution par le dessin est tellement vaste, offre tellement plus qu'un simple rapport fouillé...


Quai d'Orsay - Chroniques Diplomatiques by Christophe Blain & Abel Lanzac (2010) 
J'ai toujours été amateur du dessin de Christophe Blain, de son rythme, de ses récits de pirates ou cowboys. Sa collaboration avec un ancien membre du cabinet Villepin aux affaires étrangères repousse les limites de cet art graphique. Les obsessions cinétiques de Blain se mêlent avec les anecdotes édifiantes de Lanzac sur le fonctionnement d'un ministère : un mélange subtile, profond, et souvent hilarant...


23 décembre 2010

The Fighter, visant oscars, mais accumulant les petites erreurs : défaite aux points





The Fighter
by David O. Russell, with Mark Wahlberg, Christian Bale, Amy Adams (2010)

Micky Ward boxe, doucement, petits combats sans trop d'espoir, tournant souvent court : à quoi bon combattre un type qui pèse 10 kilos de plus, même pour l'argent ? Mais la mère s'occupe du management, et le frère entraîne ; entreprise familiale, passion partagée. Afin d'aller un peu plus loin que ce frère justement, vivant dans le souvenir de ce combat victorieux contre Sugar Ray Leonard. Vivant surtout en accro au crack...

Fin d'année calendaire, aux Etats-Unis : le buzz monte autour des films à Oscar. Depuis quelques semaines, on entend des titres de films, des réputations montent, rumeurs de nominations. Des films plutôt sérieux, à pitchs assez tranchés, ou tirés d'histoires vraies, reconstitutions de faits historiques. Véhicules pour réalisateur cherchant à montrer leur sérieux, pour acteurs cherchant à démonter leur capacité à incarner toute la profondeur humaine. Il y a deux ans, la reconstitution, c'était Milk de Gus Van Sant et le San Francisco gay des 70s ; le gros pitch, c'était Benjamin Button et son vieillissement à l'envers ; le numéro d'acteur, c'était Mickey Rourke en catcheur dans The Wrestler ; le plus gros mélange, c'était Slumdog Millionaire, les aventures de pauvres indiens avec Qui veut Gagner des Millions ?. L'an passé, le sujet fort, c'était Hurt Locker et les bombes en Irak ; les grands acteurs, c'était Jeff Bridge dans Crazy Heart ou la fille obèse de Precious ; j'en oublie. Amusant de retrouver ces petits codes prévisibles chaque année durant la course aux oscars, et plus amusant encore de voir les oublis parmi les favoris d'alors, ceux dont on ne se souvient plus...

Cette année, le buzz monte autour du King's Speech (grand numéro de Colin Firth ET reconstitution historique), Black Swan (le ballet vu sous un angle masochiste, ça c'est du pitch), 127 Hours (inspiré d'une histoire vraie ET grand numéro de James Franco bloqué dans un ravin) ; sans même revenir sur The Social Network : trahison autour de Facebook, quel meilleur pitch ?

Et aussi ce Fighter, inspiré d'une histoire vraie, la réussite un peu surprenante d'un boxeur pro des 80s. La boxe est toujours bon client pour les Oscars, rappelons-nous de Rocky, Raging Bull ou même Million Dollar Baby. Des questions de valeurs, des histoires de rédemptions, de la photogénie et du spectaculaire ; souvent, des histoires de famille ou de drogues pour rendre tout cela plus vivant et parlant.  The Fighter a coché presque toutes les cases, pas étonnant de le voir nominé si souvent pour les prochains Golden Globe.

Mais les nominations ne font pas un vainqueur. Et elles ne font pas un grand film non plus.

Il faut une vision, il faut un peu d'originalité. Quelques petites choses à dire, à montrer, un discours, une idée esthétique. Il faut prendre le temps, ou sauter les étapes, il faut construire quelque chose, pas dérouler platement un cahier des charges.

The Fighter n'est pas désagréablement filmé, il propose quelques jolies images et une photographie parfois bien ajustée, bien cadrée ; tout du moins dans ses extérieurs - je reviendrai sur les combats de boxe eux-même. Le scénario propose de jolies pistes : frère raté accro au crack sur lequel on tourne un documentaire ; mère ayant eu 9 enfants, dont les filles traînent sans cesse à la maison ; une copine bien plus éduquée mais devenue simple serveuse. Non, c'est certain, les pistes ne manquent pas, les aspérités, les idées plutôt intéressantes.

Mais pourquoi ne rien en faire ?

Le film déroule son programme, ne se laisse pas le temps d'explorer, de montrer. La famille vit dans une ville pauvre : presque pas une vue de la ville, aucun de ces longs plans malades qui faisait une des forces de The Wrestler. La mère a eu 9 enfants, dont une bordée de filles apparemment désoeuvrées : pas un seul vrai regard sur cette troupe féminine, vague choeur d'un seul bloc, à l'utilité narrative vague, souvent raté. La copine a eu un peu plus d'éducation mais n'est qu'une serveuse un peu alcoolique : pas un seul moment pour elle, pas une seule scène montrant sa vie, ses doutes, son existence intérieure ; elle est "la copine" ; relation amoureuse elle-même vague, dont l'intimité ou la force d'échange n'apparaît pas. J'allais oublier : Miky à une fille, vivant à la mère remariée ; mais rien de cette histoire passée ni de ces conséquences n'est développé, à peine deux ou trois scènes.

Que reste-t-il de ce programme dont la dilution surprend un peu plus chaque fois que j'y songe ?

Les deux rôles principaux, pense-t-on. Mark Wahlberg, Christian Bale, les têtes d'affiches. Christian Bale grimace une bonne partie du film en junkie survitaminé au crack, tête à claque superficielle et rigolarde ; c'est rarement juste, souvent agaçant, plein d'énergie dépensée un peu étrangement. Au moins, ce n'est pas aussi opaque et creux que certaines de ses performances récentes, spectre étrange de Public Ennemy par exemple. Mais cela ne devrait pas aller plus que la nomination au meilleur second rôle. Quand à Wahlberg, il est plutôt sobre, vaguement juste, mais assez souvent détaché du reste, famille ou entraîneur, sans qu'on sente trop pourquoi. Ses motivations restent peu claires, son chemin intérieur transparaît peu, ses interrogations, ou même simplement son dialogue avec ce qui l'entoure. Ce détachement éclate d'ailleurs dans une scène très bizarre, réunion chez la mère où il vient annoncer son envie de s'entraîner loin de la famille. La mère et le frère hurle, le père reste faible, toutes les soeurs balance leurs remarques bêtes de vieilles gamines, la girlfriend défend ; et Wahlberg flotte un peu, on ne sait s'il est sûr de lui ou totalement perdu, assez loin de l'énergie de la scène. On ne croit pas à l'existence de liens familiaux dans ces différences d'énergie, on ne croit pas non plus à une rupture décidé. La scène est assez ratée, bizarrement longue...

Mais les scènes les plus étrangement peu convaincantes sont les scènes de boxe. Un peu d'entraînement, mais pas trop : on ne sait que retirer de ces instantanés. Et les combats eux-mêmes sont assez déroutants. Il y a bien un enchaînement un peu travaillé de 3 combats, avec gros plans sur les visages, coups échangés permettant de condenser plusieurs mois en quelques images. Mais les combats plus développés sonnent étonnamment faux : pas vraiment de sensation de fatigue sur les visages ou les corps, hormis un peu de sang, et un Wahlberg encasissant sans fin pendant plusieurs round, comme sans réaction ; mais après une demi-douzaine de reprise, il se réveille, place quelques coups, remporte le combat. Impression très bizarre, et sans même mettre en avant un côté "mise en scène assumé". Aucun intensité ne monte jamais vraiment dans ses combats. Le grand combat final, le match pour le titre, est d'ailleurs un exemple d'énergie égale, fin victorieuse mais anti-apogée. Il gagne, après 7 rounds passifs, il embrasse ses proches, une petite interview à la maison ; et c'est fini. Absence complète d'intensité, de variation de rythme, lancé d'une manière assez surprenante pour une long métrage soit-disant ambitieux : tout le début du grand combat, la montée de boxer ou les premières reprises, est tourné selon des codes télé de boxe, image vidéo, incrustations cheap, voix de commentateurs banales. Ce glissement vers un réel habituel du téléspectateur ne fonctionne pas, n'apporte pas grand chose.

Oui, The Fighter possède un matériau plutôt intéressant, tente quelques idées de réalisations, propose des jeux d'acteurs plutôt travaillés. Et l'ensemble du film est plutôt plaisant, se déroule bien. Mais tant de petits défauts, d'occasions manquées, de rythme un peu raté ou de scènes qui prennent mal : cela n'agace pas vraiment trop sur le moment, mais je doute garder aucun souvenir de tout cela d'ici un mois ou deux.





17 décembre 2010

Fuck You, tube de Cee-Lo à ne pas oublier

Fuck You 
by Cee-Lo Green (2010)

Décembre, et les classements de fin d'année déboulent. Meilleurs livres, meilleurs films, meilleurs disques ; meilleures chansons. Période faste pour l'amateur de musique sur Internet, abreuvé d'articles récapitulatifs et de morceaux à écouter. Certains parlent de sessions de rattrapage. Rattrapage, je ne sais pas, mais toujours un bon moment pour faire des découvertes : je n'ai pas pour ambition de suivre TOUTE l'actualité musicale au jour le jour pendant l'année...

Peut-être vais-je faire un texte pour rassembler les découvertes les plus marquantes réalisées grâce aux tops de fin d'année. Pour cette année, peut-être, pour rassembler de vieux souvenirs aussi, ces chansons isolées saisies au moment d'un décembre passé. Petit assemblage qu'il sera certainement amusant de bidouiller durant les prochaines vacances de fin d'année.

Mais déjà, en passant, sans trop d'ambition, un joli morceau que je n'ai pas vraiment écouté cette année. L'intense single "Fuck You", chanté par Cee-Lo Green. Une voix soul à la profondeur sans fin, résonnante & chaude, connu également comme la voix de Gnarl Barkley ; personne n'a oublié l'immense chanson "Crazy" du duo costumé. Cette fois, Cee-Lo revient en solo, mais la même voix plonge en tout sens, moins ouvertement angoissé, crachant Fuck You dans le refrain avec hargne, mec sûr de son fait, gamin sans hésitation, souriant légèrement à la grossièreté assumé. La vidéo n'est pas désagréable, un bon petit tube à se remémorer pour la fin d'année.

11 décembre 2010

Lester Bangs, mythic critic of punk, gonzo writer (and so much more)





Psychotic Reactions and Carburator Dung 
The Work of a Legendary Critic: Rock'n'Roll as Literature and Literature as Rock'n'Roll 
by Lester Bangs (edited in 1986, articles from 1971 to 1981)


J'ai déjà parlé de Lester Bangs, le légendaire critique rock, après avoir lu le recueil Mainlines, Blood feasts and Bad Taste il y a quelques mois. Ce recueil était le deuxième rassemblant articles et textes de Lester Bangs, mort en 1982 à l'age de 34 ans. Psychotic Reactions and Carburator Dung est le premier recueil. Textes plus riches, moins dispersées peut-être que dans "Mainlines...".

Quoique. Lester Bangs était un écrivain à l'énergie folle, capable de se lancer dans des textes souvent improbables. On a ainsi droit ici au récit systématique de ses soirées de Nouvel An de 1971 à 1978, la dernière année donnant lieu à une déambulation étrange chez une fille bizarre, vaguement stone, peu motivée par le sexe ou par un quelconque échange... Le rock dans son sens le plus large, le rock, comme un style de vie : par ses textes, Lester Bangs a participé à la définition d'un esprit rock, dépassant les frontières de la musique. Le long compte-rendu sur le film de série Z The Incredible Strange Creatures Who Stopped Living and Became Mixed-Up Zombies laisse ainsi rêveur : comment Creem a-t-il publier un texte aussi long sur un tel film ? Un texte mêlant descriptions du film, réflexion sur les programmes présentés à la télé, une fantaisie sur une grève nationale pour la diffusion de films sur les grands réseaux : "Un groupe propose de passer tous les films de l'histoire par ordre chronologique, certains ne quittent plus leur écran télé, fascinés par le projet"...

Le rock au sens large, le rock comme moteur, comme état d'esprit, comme nourriture vitale et comme source d'écriture, générateur de textes, de nouvelles approches écrites.

Car nombreux sont les textes fascinants dans ce recueil, pièce continuant sans fin, dissertant, et innovant dans leur forme même. La fascination de Lester Bangs pour le personnage de Lou Reed est connue, mais elle apparaît évidente dans le texte Let Us Praise Famous Death Dwarves, or, How I Slugged It Out With Lou Reed and Stayed Awake, publié dans Creem en 1975. Lester Bangs y raconte son interview avec son héros, anxieux, tendu, à cause de la réputation de Lou en interview, mais aussi à cause de la vénération de Bangs pour son héros. Tension telle que Lester Bangs s'est présenté à l'interview passablement drogué, un face-à-face surréaliste entre deux monstres du verbe dans des états seconds. Joute verbale, dialogue décousu, entouré d'une faune étrange suivant Lou Reed, entre un repas à table ou des herbes de dissertations nocturnes dans la chambre de Lou Reed. Une drôle de créature sur le lit ne cesse de rappeler l'heure dans la dernière partie de l'interview... L'article est devenu un classique, et a même droit à sa propre page Wikipedia...

Comme avec Lou Reed, Lester Bangs affiche ses préférences, ses goûts esthétiques, ses attirances en matière de rock, les explore ; et s'en sert pour créer à son tour ses textes, élargir le champ des seules chansons rock. L'article d'ouverture du recueil s'intitule ainsi "Psychotic Reactions and Carburator Dung - A tale of These Times", publié en 1970, une longue évocation du groupe garage Count Five. Le groupe n'a sorti qu'un seul album, brut, rugueux, tout à fait le genre de rock cher à Lester Bangs, loin des canons rock progressif de l'époque. Bangs fait de son texte une sorte de manifeste pour ce type de musique, pour cette recherche d'énergie brute et un peu bête, et tisse alors au groupe toute une légende, une trajectoire d'albums réussis ou progressivement décevants... Albums tous imaginés par ses soins, hormis le premier, bien réel... Un moyen pour Lester Bangs de présenter son idéal rock, l'énergie, la bêtise un peu bizarre, qu'il désigne par le terme punk.

L'article est souvent présenté comme la première utilisation du terme punk dans un cadre rock... Dès 1970, 5-6 ans avant les Ramones ou les Sex Pistols...

Bien entendu, quand la vague punk explose en Angleterre en 1976, Lester Bangs ne peut que se réjouir. Il a déjà loué le premier album de Patti Smith, mais le phénomène a plus d'ampleur, balayant tout le Royaume Uni. Dans un joli coup de génie journalistique, le NME propose à Bangs de suivre The Clash en tournée. Cela donne lieu à un article d'anthologie, étendu sur 3 numéros du journal anglais, et plus de 36 pages dans le présent livre. On y redécouvre le punk tel qu'il a explosé alors, dans ses premières tentatives Do-It-Yourself, les looks libérés à base d'épingles à nourrice ; vague esthétique et thématique classiquement associée au mouvement punk, de manière presque clichée de nos jours. 

Mais la fraîcheur de "l'histoire en train de s'écrire" est également approfondie par le regard de Lester Bangs, observateur séduit, mais gardant un certain esprit critique, un regard américain, témoin extérieur. Bien entendu, son séjour s'éternise, il est fasciné par l'éthique des Clash, insistant pour toujours discuter avec leurs fans, pour leur offrir de dormir dans leur chambre d'hôtel. Une parfaite cohérence entre le discours égalitaire des Clash et leur pratique, et Bangs s'en émerveille longuement, de leur goût pour la déconne, de leur intensité. Mais il ne cache pas non plus son malaise quand la déconne dégénère un soir, tournant à l'humiliation d'un fan par un roadie, sans qu'aucun membre du groupe ne s'interpose. Ecart qui marque fortement le journaliste et l'idéaliste rock, et il conte sans détours ses interrogations.

Ce long texte sur The Clash n'est pas le seul morceau fascinant sur le punk, vécu de l'intérieur et en direct comme supporter critique. Dans Death Means Never Having to Say You're Incomplete, Lester Bangs s'interroge longuement sur le fond du discours de Richard Hell, séduit par sa musique et son approche, mais sceptique quant au nihilisme ou à la fascination pour la mort du personnage . Il s'interroge également sur le racisme latent de la scène punk dans The White Noise Supremacists ; regard bien pertinent si l'on se rappelle des groupes punk fascites qui apparaissent dans un film comme An Amercian History X.

Mais le texte le plus déchirant sur le punk, ou le rock en général, surgit finalement, publié en 1977. Récit méditatif sur la mort de Peter Laughner, tout simplement intitulé Peter Laughner is Dead. Laughner était fan transi de Lou Reed, malade du rock, passionné fou ; il écrivit des critiques, joua dans quelques groupes punk naissant, posa sa voix sur les premiers 45 tours de Pere Ubu. Laughner est mort à 24 ans, détruit par l'excès d'alcool et boisson. Dans ses propres excès et passions, Lester Bangs semble saisi, exprime sa peine, son sentiment désabusé, "un gamin qui s'est tué pour quelque chose que les T-shirts déchirés représentaient dans le combat de ses émotions déchirées." Une peine et un embarras qu'il tente de transmettre sans jugement, sans chercher de grand coupable, sans proposer de vraie moral. Texte glaçant, lucide, un immense moment de rock, d'émotion, d'écriture tout simplement.

Car Psychotic Reactions and Carburator Dung n'est pas qu'un recueil sur le punk ou sur des passions de sous-culture comme Lou Reed ou les séries Z d'horreur. C'est un assemblage d'écriture magnifique, d'une quête de sens ou de vie ou d'élan, je ne sais comment dire, une énergie du texte catalysée par la musique, riche en invention, en recherche, en folie douce. Une lecture fascinante...  



Liens vers des articles de Lester Bangs



Quelques citations... (jolie liste visible ici)

I volunteer not to feel anything about him from this day out, but I will not forget that this kid killed himself for something torn T-shirts represented in the battle fires of his ripped emotions, and that does not make your T-shirts profound, on the contrary, it makes you a bunch of assholes if you espouse what he latched onto in support of his long death agony, and if I have run out of feeling for the dead I can also truly say that from here on out I am only interested in true feeling, and the pursuit of some ultimate escape from that was what killed Peter, which is all I truly know of his life, except that the hardest thing in this living world is to confront your own pain and go through it, but somehow life is not a paltry thing after all next to this child's inheritance of eternal black.
          -  Peter Laughner is Dead (1977)


As I left the building I passed some Latin guys hanging out by the front door. "Heard the news? Elvis is dead!" I told them. They looked at me with conteptuous indifference. So what. Maybe if I had told them Donna Summer was dead I might have gotten a reaction; I do recall walking in this neighborhood wearing a T-shirt that said "Disco Sucks" with a vast unamused muttering in my wake, which only goes to show that not for everyone was Elvis still the King of Rock'n'Roll, in fact not for everyone is rock'n'roll the still-reigning music.
          -   Where were you when Elvis died? (Village Voice, 1977)


Punk had repeated the very attitudes it copped (BOREDOM and INDIFFERENCE), and we were all waiting for a group to come along who at least went throught the motion of GIVING A DAMN about SOMETHING.
Ergo, the Clash.

What I am saying is that contrary to almost all reports published everywhere, I found British punks everywhere I went to be basically if not manifestly gentle people. They are a bunch of nice boys and girls and don't let anybody (them included) tell you different.
          -   The Clash (NME, 1977)


So now how do you see yourself, the adult Dick Clark? As a moral leader for youth?
"I'm just the storekeeper. The shelves are emptu, I put the stock on. Make no comment pro or con. Ivring Berlin said, 'Popular music is popular because a lot of people like it.' That does not mean it's good or it's bad - that's the equivalent of arguing the merits of hot dogs versus hamburgers. What the hell difference does it make?"
          -   Screwing the System with Dick Clark (Creem, 1973)


A good old answer by Lou Reed already published previously here...

5 novembre 2010

Terrible Love by The National, with bits of live performance(s)

Terrible Love
by The National (2010)

J'ai déjà évoqué mon amour pour The National, plutôt longuement, ma fascination pour leurs performances live ; leurs chansons doucement émouvantes, patiemment construites, à l'énergie contenue, doucement libérée ; leur chanteur à la sensibilité instable & touchante. Leur nouveau clip vidéo est assez paresseux, collage de bouts de live, de moments en tournée, de vidéos de fans : rien de très inventif. Mais de jolis précipités de leurs performances, de leur engagement scénique, de leurs petites blagues. De quoi faire plaisir aux fans...




6 octobre 2010

Tout va bien, film juste sur la famille homosexuelle, mais un peu conformiste



Tout va bien    (The Kids are all right) 
by Lisa Cholodenko, with Julianne Moore, Annette Bening, Mark Ruffalo, Mia Wasikowska (2010)
sortie française le 6 octobre 2010

Voici venue la sortie française du joli film indépendant "The kids are all right". Le titre français est affreusement lisse : "Tout va bien", peut-on faire plus neutre ? Et où est passée la référence à la chanson des Who ? Pourquoi certains titres restent-ils en anglais et d'autres se voient aussi neutralisés ? Peut-être le distributeur français n'a-t-il pas beaucoup d'espoir pour cette histoire de famille lesbienne... Les doublages niais de la bande annonce française ne laissent pas espérer grand chose pour le film en France... Mais l'un dans l'autre, "Tout va bien" n'est pas pire que le titre francophone utilisé au Québec cet été : "Une famille unique"...

Que reste-t-il de ce film deux mois après avoir vu le film cet été ? Toujours une même impression de justesse, de jolie peinture de vie de famille, des acteurs agréables et s'amusant (Mia Wasikowska bien plus intéressante que dans Alice...) - un ensemble frais, plaisant, presque réjouissant. Un faisceau assez vague finalement, pas forcément de grosses scènes marquantes qui titillent ma mémoire de cinéphile, mais le souvenir d'un agréable moment plutôt rythmé, avec quelques maladresses et scènes anecdotiques ; quelques coucheries détaillées et sans grand apport. Une très bonne tranche de cinéma adulte, plutôt bien pensé.

Un enthousiasme simple comme un sourire honnête, plutôt joyeux, sans euphorie extrême. Sans l'hyperbole de certaines critiques nord américaine, comme le montre l'assemblage du site Metacritic et son 86% de moyenne. Avec deux mois de recul, certains jugements semblent un peu surjoués, comme le premier paragraphe du New York Times : "Le film est la meilleure comédie présentant une famille américaine depuis... Depuis quoi ? Les précédents et sources de comparaison semble manquer" ; l'intégralité de l'article du New York Times était d'ailleurs reproduit sur une affiche publicitaire du film, installée à l'entrée de la salle... Je me sens plus proche des critiques comme le New Yorker, saluant la jolie troupe d'acteurs, mais soulignant le côté classique de l'histoire de famille.

Voilà certainement la vraie question entourant ce film : le conservatisme caché de l'histoire, une famille lesbienne certes mais aux valeurs terriblement classiques. On peut s'attendre, sans trop de surprise, à ce que la presse française mette l'accent sur les côtés les plus conservateurs de l'histoire, la peinture assez peu acide de cette famille originale. Le regard critique français est acéré contre le petit conservatisme américain. La critique du Monde donne déjà le ton en la matière avec le simple titre "Lesbiennes conservatrices" ; et les Inrocks ne semblent pas avoir accordé de place au film, absent pour l'instant de leur site Internet... Voilà qui explique peut-être le choix peu enthousiasmant du titre français, le distributeur sentant la menace flotter...

Dans l'élan de la séance, j'avais osé un certain paradoxe : le courage des valeurs familiales conservatrices dans le contexte homosexuel. Peindre une famille lesbienne de manière si banale, si sitcom, c'est une certaine prise de position, appel au droit à la normalité - une petite pierre vers la normalisation des couples homosexuels. L'argument est à la limite du paradoxe sophique, presque de la mauvaise foi, je veux bien l'avouer ; mais il ne semble pas totalement maladroit, et un peu moins proche d'un réflexe conditionné : "famille américaine = conservateurs !". Toutefois, plus de folie aurait pu porter le film un peu plus haut, le rendre plus mémorable qu'un joli jeu d'acteurs juste et frais ; peut-être par l'introduction d'un contre-point, des amis homosexuels à la trajectoire moins conformistes.

Le film est très agréable, fraîs, plaisant, mais peut-être un peu plus banal qu'il n'y paraît. Faire un bon film un peu banal est-il vraiment une belle étape vers la complète reconnaissance homosexuelle ?


bande annonce en VO et commentaires des comédiens



bande annonce française...



3 octobre 2010

The Social Network, magnifique film sur Facebook et la nouvelle économie

The Social Network
by David Fincher, with Jesse Eissenberg, Andrew Garfield and Justin Timberlake (2010)
sortie française le 13 octobre

Aujourd'hui, je comptais écrire quelques paragraphes au sujet du dernier livre que j'ai lu - un très intéressant livre de Salam Rushdie. Joli ouvrage, et alternance des sujets traités ; ne pas trop me focaliser sur le cinéma ou la musique, je souhaite un blog varié. Mais cette après-midi, je suis allé voir "The Social Nerwork" et je me dois d'en parler.

The Social Network, c'est le dernier film de David Fincher, réalisateur de Fight Club, The Game ou Benjamin Button - un film sur Facebook. Sur Facebook ? Les premiers échos à ce sujet date d'il y a un peu plus d'un an, je ne sais plus trop, et le buzz a commencé à monter avant l'été : The Social Network serait un des films à suivre à la rentrée, peut-être un candidat pour les Oscars. Pour un film sur Facebook ? Les échos se sont fait plus pressants depuis une dizaine de jours, avec la parution des premières critiques américaines. Toutes dithyrambiques. Le comparateur de critique Metacritic annonce ainsi un score moyen de 97%, score que je n'avais jamais vu : des pointures comme le New York Times ou Variety offrent des scores parfaits de 100%. Je me devais d'aller vérifier par moi-même au plus tôt.

The Social Network est un délice, un pure plaisir. Un objet assez fascinant.

Le film est construit autour des procès intentés à Mark Zuckerberg, président, fondateur et programmeur originel de Facebook ; procès de vol d'idée par d'anciens étudiants ou d'extorsion de parts par son ancien associé. Le film alterne scènes de discussions légales avec avocats et scènes de reconstitutions, présentant les différentes étapes de la création de Facebook. Depuis le campus de Harvard en 2003 jusqu'au franchissement du millionième inscrit, dans les locaux californiens du nouveau géant Internet. Le site commence comme The Facebook, assemblage de photos pour les seuls élèves de Harvard, et grossit peu à peu, trouvant de nouveaux investisseurs, déchaînant doucement de petites luttes de pouvoir interne, de petites jolies qui grossissent avec la réussite associée.

Programme austère s'il en est, proche d'un reportage économique façon Capital. C'est là l'une des réussites impressionnantes du film : rendre cette success story de Business School passionnante, rythmée, terriblement divertissante.

Tous les ingrédients du grand cinéma sont mis en jeu dans cette réussite. L'alternance des scènes contemporaines et des scènes d'époques permet de varier les angles, d'éviter le ronronnement, l'effet tableau noir et le récit poussiéreux de business magazine. Les dialogues claquent riches en formules, en remarques acides et hilarantes, aussi bien entre étudiants du campus qu'entre prévenus des procès. Le personnage de Mark Zukerberg est magnifique, très intelligent, toujours à la limite de la misanthropie, terriblement hautain, souvent cassant - un nerd brillant, monstrueux, génial, parfaitement incarné par Jesse Eisenberg tout droit sorti de Zombieland. Tous les comédiens s'en donnent à coeur joie, jeunes, dynamiques, sûrs d'eux et de leurs choix, une classe dominante moderne grimpant les échelons sans complexes, n'hésitant pas devant les mauvais coups. Un délicieux parfum de grande comédie, dans le rythme des répliques et la folie de certaines situations : bon sang, un étudiant de mauvais traitement envers les animaux pour avoir nourri son poulet à l'aide de morceaux de poulets, quelle histoire !

David Fincher s'empare du matériau d'origine à la richesse impressionnante, et parvient à doser avec soin son savoir-faire de réalisateur pour fournir ce résultat varié et si rythmé. J'ai toujours gardé une tendresse particulière pour Fincher, dont les films des années 90 m'ont marqué au plus au point - Fight Club a servi de détonateur dans ma vision de plusieurs aspects, folie de la réalisation, intérêt pour la musique électronique ou le rock indépendant. Ainsi, je n'avais pas hésité à braver la torpeur due à 9h de décalage horaire pour aller voir Benjamin Button lors d'un voyage à San Francisco. Et j'avais été assez décu : riche, varié, léché, inventif esthétiquement - et passablement superficiel, se prenant trop au sérieux.  Mais Fincher joue ici de toutes ses cartes, les scènes fonctionnent bien, même dans un banal bureau, l'introduction des personnages est souvent maligne, les teintes sombres ne jouent pas trop l'esbroufe. Il y a bien quelques scènes purement esthétiques, mais elles ne semblent pas gratuites, juste très belles, jamais trop longues ; les scènes de fêtes étudiantes sont parmi les plus intelligentes vues récemment, et la course d'aviron est une magnifique réussite de présentation du sport sur grand écran - plus forte peut-être que les meilleures scènes d'Invictus de Clint Eastwood...

Magnifique divertissement, belle réussite cinématographique, mais surtout fascinant témoignage sur l'économie contemporaine, sur les développements les plus récents de l'économie numérique. Bon sang, le film débute en flashback, mais un flashback vers fin 2003, il y a 7 ans à peine !

De nombreux aspects sautent au visage dans cette peinture d'une e-réussite, et il me faudra certainement y repenser plusieurs fois avant d'en épuiser la richesse, ce que le film suggère ou ce à quoi il me fait penser (je compte bien aller le revoir...) Mais deux idées m'ont déjà frappé aujourd'hui, au fur et à mesure de la vision ou lors de mes premières réflexions en sortant de la salle, durant les deux dernières heures. Tout d'abord, l'évanescence de la création, de l'activité créatrice. Mark Zuckerberg est l'inventeur de Facebook, il en programme le code initial, en façonne les premiers concepts ; des anciens collaborateurs l'accusent d'avoir voler l'idée : ils avaient engager Mark pour monter un réseau social spécifique à Havard ; qui est l'inventeur ? Y a-t-il un unique inventeur d'ailleurs ? Les rameurs blonds et fils à papa ont bien eu une idée innovante, mais Mark Zukerberg l'a poussé plus loin, lui a donné beaucoup plus d'élan. Et différents concepts de Facebook se sont agrégés peu à peu, idées captées lors d'une discussion anodine, souvent d'un délire ou d'un bavardage sur les filles. Le mythe du grand inventeur, du génie isolé vole en éclat, on voit parfaitement un processus créatif délocalisé, diffus, permanent, par discussion, par saisie dans l'instant de la moindre suggestion, peu à peu mise en forme - même par le vol d'idées : comme le dit Mark Zukerberg, d'autres ont peut-être eu l'idée, mais s'ils voulaient être inventeur de Facebook, ils n'avaient qu'à l'inventer. 
Le film est terriblement moderne dans sa représentation de la création, où tout moment peut fournir matière à réflexion ou étincelle.

Mais surtout, le film offre un superbe exemple des motivations de la création moderne, des forces à l'oeuvre dans les technologies de communication. Mark Zukerberg se lance dans l'aventure à partir d'un méchante blague suivant une rupture amoureuse : il pirate les trombinoscopes des différentes bâtiments de Harvard, et crée un site où l'on peut désigner la plus grosse chaudasse entre deux filles tirées u sort aléatoirement. Blague potache et bête s'il en est... mais qui fascine les étudiants au point de faire sauter les capacités du serveur d'Harvard ! La grosse blague lui fait prendre conscience de l'intérêt des gens pour le contenu concernant leurs proches. Le plus jeune milliardaire américain a bâti son empire sur un stupide site façon commentaires de vestiaires entre mecs... Le point de départ est marquant mais un état d'esprit similaire gouverne à nombres de fonctionnalités ajoutées peu à peu à Facebook, comme la phrase de statut ou la précision de la situation amoureuse. Car Mark et ses collaborateurs l'ont bien compris : ce qui intéresse les étudiants d'Harvard, cible initiale du site, c'est les petits bavardages d'après-cours, et de savoir avec qui ils vont pouvoir coucher. La vie privée la plus banale comme moteur des intérêts des utilisateurs, et donc comme source de valeur : le modèle s'est élargi sans problème au plus grand nombre. Voilà bien un des grands changements de focalisation dans les télécoms sur les dix dernières années, voilà une jolie justesse du film.

Mais il y aurait certainement beaucoup plus à dire sur le film, et j'en dirai assurément plus dans les prochaines semaines sur ce blog. Je vais déjà me régaler à la lecture des critiques américaines : les 5 pages du New Yorker sur le film s'annoncent des plus intéressantes... 




2 octobre 2010

Cyrus, échanges cruels à fleuret moucheté dans une famille en recomposition

Cyrus 
by Jay & Mark Duplass, with John C. Reilly, Jonah Hill, Marisa Tomei and Catherine Keener (2010)

John vit seul depuis sept ans, quitté par sa femme - il est temps de se bouger un peu, à 45 ans. C'est ce que pensent ses amis, en particulier son ex-femme, qui l'emmène dans une soirée ; pour voir du monde, discuter. Rencontrer une femme. John flotte ; parle dans le vide ; boit. Mais miracle, voici Molly, séduisante & compréhensive, enthousiaste. Un nouveau départ !

Mais Molly a un fils de 22 ans, Cyrus, solitaire, musicien, immature ; très proche de sa mère. Très ouvert et positif sur l'arrivée de John, en apparence. Mais le nouvel équilibre familiale va-t-il tenir ?

Cyrus est filme indépendant américain, sélectionné au festival de Sundance, et on en retrouve certaines recettes : sujet familiale contemporain, importance des détails intimes, nombre des personnages limités, filmage simple et dépouillé... La réalisation pousse assez loin la logique d'authenticité en adoptant des pratiques brutes proches du documentaires, caméra instable cherchant à regarder au mieux un personnage, zooms abrupts en cours de plan pour s'approcher au mieux. Cette technique de pseudo-documentaire, très marquée dans la longue scène de la soirée, rappelle un peu les choix esthétiques de séries comme The Office, interviews des personnages en moins. Mais l'effet est réussi,les regards, les murmures sont captés au mieux, et l'on sent en effet proche des personnages.

Cette proximité permet de mettre en scène toutes les petites discussions intimes échangées dans un couple, entre une mère et son fils. Le flux de la parole tâtonne parfaitement, les regards sont instables, cherchant, jolis performances d'acteurs permettant de présenter ces mots échangés sur l'oreiller quand le sommeil ne vient pas.

Ces douce intrusion se trouve contrebalancée par l'atmosphère sous-jacente d'agressivité. Le jeune Cyrus ne voit pas vraiment d'un très bonne oeil l'arrivé de cet amant dans la vie de sa mère, mais ne s'en ouvre presque jamais, restant souriant et préparant ses mauvais coups en douce, ses petites bidouilles. Et malgré sa bonne volonté et son amour pour Molly, John ne peut que reconnaître qu'il déteste ce personnage ingérable - sans pouvoir rien en dire. Théâtre de lutte à fleuret moucheté, mais où les mouches sont amovibles dès que la mère tourne le regard : John C. Reilly et Jonah Hill s'en donne à coeur joie, lisse et amène en façade, toute colère rentrée, mais près à explosé en grossièreté. La performance de Jonah Hill est particulièrement suprenante, lui que l'on a connu hystérique, hyper-actif et bavard à l'extrême dans Superbad ou Get Him to the Greek. Son incarnation de ce vieil ado obèse, bizarre, poli mais secrètement cruel est impressionnante, et certaines scènes sont mémorables, jeu de musique électronique biscornue ou préparation de sandwich de nuit, vêtu d'une simple chemise mais armé d'un immense couteau. Espérons le voir encore élargir sa palette de rôle...

Le film navigue dans cet entre-deux au rythme étrange, intimité familiale et folie agressive rentrée, absurdité pince-sans-rire. La relation mère - fils donne lieu à quelques débordements de tendresses à la folie assez impressionnantes, telle une scène de chahut dans l'herbe ; mince, ce gosse à 22 ans et une physique obèse ! Bien entendu, tout cela se termine en une situation apaisée, promesse d'avenir heureux à trois, et le rythme d'ensemble peut sembler un peu mou. Mais la majeure partie du film offre une jolie satyre retenue des canons modernes du fonctionnement familiale, proximité mère - fils, rapports apaisés entre ex-époux ou discussion libérée dans une famille recomposée. Et l'acidité la plus prononcé tient certainement aux fameux discours matures, l'importance de la discussion honnête et constructive, afin que les choses ne pourrissent pas ; élément majeur pour un couple ou une famille, assurément ! Mais aspect tissé de phrases toujours à la limite du cliché, dont on peut jouer facilement et avec virtuosité pour cacher la cruauté la plus profonde.




28 septembre 2010

Easy intimacy with Jeffrey Brown, love story & everyday relationship in the details


A E I O U  or  Any Easy Intimacy
by Jeffrey Brown (2005)

Any Easy Intimacy, dernier volet de la Girlfriend Trilogy de Jeffrey Brown, après Clumsy et Unlikely. Le cycle a par la suite été bouclé par un petit récit dénommé "Any Girl is the End of the World for Me", dont je reparlerai plus en détail - rien que pour le titre joliment trouvé.

Any Easy Intimacy, un glissement en terrain connu : trait sec, rapide, comme crayonné vite fait ; histoire d'amour, relation simple en petites scènes, et hauts & bas. Le quotidien d'une relation, fait de passages au supermarchés, de DVD regardés à deux sur le canapé, des phrases tendres ou bêtes échangées sur l'oreiller. Mais les planches se font encore plus minimales que dans les ouvrages précédents, scènes captées en quatre ou deux cases, en très petit format, bribes de souvenirs surgissant sans vrai enchaînement, dessinés juste pour se rappeler d'une phrase cocasse ou d'un regard échangé. L'histoire d'amour se voit condensée en son squelette le plus élémentaire, presque sans trame narratrice une fois la rencontre amorcée.

En interviewJeffrey Brown confirme son envie de focaliser sur les détails : laisser beaucoup de détails sans donner vraiment accès au fond de l'histoire. Cette interview de 2006 est passionnante, laissant entrevoir le contrôle de Brown sur ses petites créations, son dessin dans des carnets de petit format, ses hésitation, transparaissant dans ces phrases qu'il reprend sans cesse. Certains traits de caractère que ces carnets autobiographiques laissaient entrevoir, grand sensibilité, humour, goût du mot juste mais modeste. J'espère pouvoir lire bientôt ses travaux les plus récents, aussi bien comiques qu'autobiographiques - où il évoque maintenant sa vie de couple et son file...


23 septembre 2010

Bighead, la parodie de Jeffrey Brown aux teintes encore humanistes


Bighead
by Jeffrey Brown (2004)

Je connaissais surtout Jeffrey Brown pour ces petits livres autobiographiques, récits de relations amoureuses bancales au coup de crayon instable, comme dans Unlikely. Un de ses petits maîtres de la bande dessinée indépendante US, bidouillant des histoires touchantes et justes, les pieds sur terre, humanistes. J'ai donc été surpris en découvrant ce livre sur le super héros parodique Bighead. Je me demandais même si un tel livre avait été publié en France (apparemment, oui, d'après le site de la Fnac).

En fait, l'humour et la parodie font partie intégrante de l'oeuvre de Jeffrey Brown, alternant autobiographie et des petits formats avec super héros ou zombie. Sa courte histoire centrée sur Wolverine est un joli hommage, un mélange sympathique : éléments propres à l'univers des super héros X Men, mais où les filles ont le même visage que certaines ex de Jeffrey, s'interrogent sur le devenir d'une relation...

Les aventures de Bighead sont encore plus minimalistes et parodiques que le récit sur Wolverine, présentées sous la forme de courts numéros mensuelles d'une revue dédiée au personnage. Chaque épisode ne fait que quelques pages, mais comprends sa propre couverture, dans le plus pure style des comics des années 70, riches en superlatifs sur les aventures proposées. Chaque histoire oppose Bighead à un nouveau méchant archétypal, homme crabe, sumo géant, Minotaure, et les enjeux narratifs sont réduits au minimum : Bighead rapplique, trouve une solution, tout est bouclé en quelques cases. Un joli enchaînement des clichés propres au genre, allant jusqu'à proposer une petite amie inaccessible à Bighead.

Mais par delà l'assemblage exquis des thèmes liés aux super héros, la touche personnelle de Jeffrey Brown se glisse dans certaines interrogations, certaines situations, certains rapports à la relation amoureuse. Bighead est invisible mais timide, hésitant quant à ces sentiments, en particulier quand une jolie fille est impliquée. On retrouve alors les monologues et interrogations qui parcourent les oeuvres autobiographiques de Jeffrey Brown.

Ce petit mélange propose ainsi plus de profondeur que l'apparente parodie basique. La collision des deux aspects peut ainsi offrir des planches assez surprenantes : le Minotaure détruit la ville par peine d'amour mais Bighead lui explique que la rupture peut être bénéfique, qu'il trouvera une fille plus appropriée. Et la destruction s'arrête. Petit OVNI dessiné que cette discussion sur la rupture...



15 septembre 2010

La flûte des Beastie Boys pour un rocker écoutant du hip hop

Sure shot
by the Beastie Boys (1994)

Bien entendu, je ne dirais pas que j'écoute beaucoup de rap. J'en écoute très peu.
Love me Less but Love me Longer - 17/12/2007

C'est aussi l'intérêt d'un blog, garder trace des pensées d'il y a quelques années. Rien de surprenant : un blog, c'est un journal intime accessible par Internet, c'est tout, un grand bloc note, une petite capture d'idées en temps réel. Qu'importe les quelques lecteurs qui parcourent ces lignes, perdus à la suite d'une étrange recherche Google, mes blogs laissent surtout transparaître mon état d'esprit, petits archives dérisoires dans leur contenu, mais au volume peu à peu conséquent. Près de 600 messages postés sur mes deux blogs depuis l'été 2007, il doit bien traîner quelques idées amusantes entre les photos ou les commentaires culturels !

Comme cette phrase amusante datant de Noël 2007. Amusante car j'ai justement créé hier une playlist "Hip Hop US des années 1990" pour mon iPod, comprenant une bonne douzaine de groupes. Mes statistiques d'écoute musicale sur la dernière année sont éloquentes : 8 des 18 groupes les plus écoutés sont des rappers américains. On peut sentir un léger tournant dans mes explorations musicales, peut être induite par cette phrase lue il y a quelques années : "au bout de plusieurs années d'écoutes consciencieuse, l'amateur de rock indépendant sent souvent l'envie d'aller un peu voir ailleurs, de goûter à de nouvelles sonorités"...

Prophétie ou suggestion ? Qu'importe, et l'album que j'ai le plus écouté en 2009 est certainement le vieux classique "Ill Communication" des Beastie Boys. Rien de terriblement original, je le reconnais, mais le petit rocker doit commencer par les classiques, et l'ouverture du disque reste terriblement fascinante. Une boucle de flûte par Jeremy Steig, quelques percussions, et les trois flows des Beastie Boys qui s'entrecroisent. Percutant et toujours frais !



14 septembre 2010

Rabbit, Run, et Updike offre une jolie démonstration littéraire

Rabbit, Run
by John Updike (1960)

Rabbit, un surnom reçu durant sa gloire dans l'équipe de basket universitaire.
Rabbit, une gloire sportive.
Et maintenant, Rabbit court, s'enfuit, il prend la route pour échapper à sa vie quotidienne.

C'est ainsi que commence le fameux roman de John Updike, par la fuite de Harry "Rabbit" Angstrom un soir comme un autre, prenant sa voiture et abandonnant sa femme en ceinte et son tout jeune fils. Route de nuit, stations services, dîners dans des petits restau bons marchés, les routes américaines la nuit et la fuite vers le sud. Quelques pages à peine et la description d'une vie de banlieue des années 60 s'est changée en road story, les regards suspicieux vers l'étranger ou le bruit de la radio, les carrefours sombres au niveau desquels on se perd la nuit. Un goût classique de littérature américaine et la plongée sur la route.

Mais Updike ne cherche pas à écrire à nouveau Sur La Route, il s'intéresse aux dilemmes d'un américain moyen, à sa petite vie étriquée, aux frictions avec sa gloire passée de surdoué du sport. Au bout de 50 pages, Rabbit revient dans sa ville d'origine : quittant sa femme, vivant avec une semi-prostituée, mais au sein même de sa communauté. Scandale, joli approche du texte, Rabbit ne se sent pas vivre auprès de sa femme qui était pourtant si mignonne, mais n'est plus qu'ennyeuse et alcoolique - mais il ne sait pas non plus où aller ou vers quoi plonger et prendre un nouveau départ. Abandon et unité de lieu, le bal des personnages peut se lancer, joli fille chez qui on s'installe sur un coup de tête, belle-famille réprobatrice, prêtre aux méthodes peu orthodoxe, les personnages entrent peu à peu en scène et multiplient les approches, offrent épaisseur et variété à cette situation simple : l'abandon et l'à-quoi-bon.

La souplesse du style et la finesse des situations gagne peu à peu le lecteur, maintenant l'intérêt par son approche prisme, sorte d'inclinaison discrète du miroir pour mieux observer ce Rabbit. Et tout près de la fin, Rabbit s'échappe de nouveau, et l'auteur reste avec la femme abandonnée. Sa soirée de plongée dans l'alcool est un sommet d'émotion glauque, d'horreur quotidienne saisissante.

Les critiques françaises de l'époque semblent avoir plutôt surligné le côté conservateur et moraliste du roman ; difficile en effet de ne pas sentir un certain dégoût perplexe pour le comportement immature de Rabbit. Mais la tonalité ne semble pas trop insistante, et la qualité de l'écriture donne surtout l'impression de lire un joli classique. Il sera intéressant d'explorer les 4 tomes suivants de la vie de Rabbit, publiés sur près de 40 ans...

13 septembre 2010

David Heatley has an upside-down brain (but he knows how to draw it and share it)


My brain is hanging upside down (J'ai le cerveau sens dessus dessous)
by David Heatley (2008)

Nouvel exemple d'une oeuvre autobiographique stylisée et passionnante, la bande dessinée continue de creuser les pistes intimes et David Heatley pousse les limites du genre.

Amusant qu'une telle focalisation semble encore originale en bande dessinée, l'approche n'est plus trop neuve de nos jours, les blogs BD ont continué de répandre l'intime dessiné et le rendre familier du public. Mais la saturation semble encore lointaine, la bande dessinée ne paraît pas encore déclencher le même réflexe effrayé que l'auto-fiction en littérature française : "encore des élucubrations dégoulinantes d'un auteur s'épanchant, pouah !". L'originalité apparaît encore possible, voire promise, quand un nouveau projet de roman graphie intime se présente.

Tout du moins dans mon esprit ; peut-être est-ce simplement lié à ma jeunesse dans le domaine. A la réflexion, je lis des romans graphiques autobiographiques depuis 4 ans à peine...

Néanmoins, les sujets d'explorations dessinés restent vastes, peu saturés de précédents en matière de comics, et David Heatley n'a pas choisi les plus simples, les moins ambitieux. Rêves, sexe, rapports raciaux, rapport à la mère ou au père, histoire familiale, paternité. Pourtant nous sommes nombreux à nous interroger sur ces différents sujets, alors n'est-ce pas un peu exagérer d'utiliser l'expression "cerveau sens dessus dessous" ?
Mais le titre ne décrit pas uniquement l'état névrosé du jeune David et sa quête de sens à différents niveaux, elle se rapport aux caractéristiques même du recueil. Heatley choisit une approche systématique assez fascinante, dédiant un chapitre à chacun de ses grands sujets d'hésitations : "sexe", "race", "mère", "famille"... Pourquoi pas, se dit le lecteur innocent, parcourant les premières pages du premier chapitre, le sexe : planches de rêves, petits précipités surréalistes en une page ou deux - distrayantes, légèrement déroutantes, peu originales. Puis surgit une planche peuplée de cases minuscules (6 x 8 par pages), personnages comme griffonnés, certains nus ou cachés d'un trait de surligneur rose, baisant, l'avatar de l'auteur omniprésent. Qu'est-ce ?


David Heatley débute alors un aspect fascinant de son projet : le récit quasi-exhaustif de sa vie sexuelle depuis son plus jeune âge, depuis ses premiers souvenirs de petit garçon jouant à touche pipi, déshabillant la soeur de la voisine ou jouant aux jeux vidéo primitifs avec son zizi pour joystick. Les cases s'enchaînent hypnotisantes, la puberté, les filles, la timidité, les premières mains effleurées, puis très vites les soirées plus coquines, les nuits partagées. Toutes ses petites amies ; toutes - difficile de ne pas croire à l'honnêteté de l'auteur. Surtout quand on saisit les envies curatives recherchées avec ce récit systématique, ce je-me-souviens sentimalo-érotique : cette éducation sentimentale fin XXème doit permettre à Heatley d'apprivoiser ses besoins sexuels. Objectif apparemment atteint d'après les dernières cases, en bonheur conjugal contrôlé, qui peut paraître un peu fade & conservateur par rapport aux expériences multiples présentées ; mais tellement plus serein et sage, mature.

Et surtout, quel geste artistique ! Mise à nue risquée certes, mais authentique & touchante, à la portée générale concernant la recherche de soi. L'auteur explique ainsi son choix de cacher tous les sexes nus par un trait de surligneur : il ne s'agit pas d'une oeuvre pornographique, à but d'excitation du publique, rien qu'une révélation honnête, sans complaisance. Cette idée graphique est une très jolie trouvaille, poussant discrètement les dessins vers une sorte de burlesque, de censure rigolarde : toujours crue, mais avec une distance évidente.

La même approche systématique se répète dans le chapitre "race", traitant de toutes les personnes noires marquantes dans la vie d'Heatley, depuis ses petits camarades de jeu jusqu'à ses voisins croisés dans son appartement de Brooklyn. Le trait est encore une fois minimal, les choix graphiques plus épurés encore : un pur noir et blanc, avec cadre noir épais. On sent le même besoin d'épuiser le sujet, motivé là aussi par quelques expériences difficile qu'il faut exorciser. Mais l'économie du récit pousse encore l'expérience vers des teintes plus générales, l'axiome se vérifie, "plus l'artiste creuse le particulier, plus il touche au général". L'apparition de petites critiques de rap renouvellent également l'approche par rapport aux cases de "sexe", portrait d'une jeune blanc attiré par la culture noire et les difficultés rencontrées dans les années 80 ou 90.

David Heatley sait parfaitement ajuster ces choix esthétiques au contenu de ses projets, les dernières pages familiales confirme sa capacité à trouver une belle justesse. Le fait que ce livre rassemble des travaux réalisés sur 5 ans environ explique peut-être cette justesse et ce recul, le temps pour laisser décanter les idées et les approches : l'auteur a même réalisé une bande son de son livre avec compositions originales... Il sera intéressant de suivre l'évolution de cet auteur et son travail humain, fragile et risqué.