Affichage des articles dont le libellé est Japan. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Japan. Afficher tous les articles

27 novembre 2010

Le fusil de chasse au CNA, douceur japonaise au théâtre



Le fusil de chasse 
adapté d'un roman de Yashushi Inoué
mis en scène par François Girard - Avec Marie Brassard et Rodrigue Proteau
présenté au Théâtre Français du CNA Ottawa du 23 au 27 novembre 2010



   Fasciné par le large dos du chasseur
   Je regardais, je regardais
   (...)
   Et l'étincelant fusil de chasse,
   Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,
   Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,
   Irradie une étrange et sévère beatué,
   Qu'il ne montra jamais
   Quand il était pointé contre une créature


C'est un poème sur la chasse, la description d'un chasseur. Poème publié dans un magazine de chasse par le narrateur, publication incongrue : il ne connaît rien à la chasse, et qui lit des poèmes dans un lectorat de chasseurs ?

Pourtant, quelques semaines plus tard, le poète reçoit une lettre, un homme écrit qu'il se reconnaît dans le chasseur solitaire du poème. Le chasseur décrit, c'est lui. Pour se justifier, il joint 3 lettres, 3 longues écrites par des femmes et adressées à lui, 3 lettres qui l'ont plongé dans la solitude. Lettres de sa femme, de sa maîtresse, de la fille de sa maîtresse, lettres comptant un adultère, une vie de mensonge, de vérités découvertes, lettres d'amour & de solitude.

Le fusil de chasse est un roman de Yashushi Inoué publié en 1949; un classique de la littérature japonaise. Texte majoritairement épistolaire, ces 3 lettres de femmes, leurs voix réfléchissant sur l'amour à partir de cet exemple, 13 ans d'amour entre un homme et la cousine de sa femme ; en creux, cet homme, ce chasseur, qui a tout perdu à la lecture de ses lettres, terriblement solitaire, totalement silencieux dans le texte, juste dessiné en creux dans les paroles de ces femmes.

L'adaptation théâtrale laisse donc entendre ces 3 femmes, 3 longs monologues, offert par la même comédienne qui s'ajuste au ton des 3 figures. Collégienne surprise de découvrir cet amour secret, épouse au bord de l'ivresse après 13 ans de douleur, maîtresse diaphane car bientôt emportée par la maladie. Marie Brassard se glisse dans le texte, les mots doux et discrets d'Inoué, les paroles discrètes de ces femmes, leurs hésitations, leurs réflexions, les rares sursauts d'intensité. Le texte est un superbe morceau de littérature, mais des mots magnifiques à entendre et à dire, roman épistolaire se prêtant parfaitement à l'adaptation scénique, au grain d'une voix qui s'écoule doucement.

La scénographie s'affiche dénudée et minimal, un minimalisme revendiqué par le metteur en scène. Espace carré au centre de la scène, telle une scène dans la scène, un tatami. Au fond, rideau mis transparent, présentant trois bandes de textes en japonais - les 3 lettres. Derrière ce rideau, un personnage solitaire, silencieux, qui ne dira mot du spectacle, bougeant simplement très lentement, tel un fantôme ; le chasseur solitaire, le destinataire des lettres. Lumière faible sur le plateau, atmosphère sombre. Ambiance au bord du rêve, des paroles de fantômes, une parole d'aveu entendu à distance, la distance de la lettre et du souvenir.

L'ambiance d'ensemble déroule une douce cohérence avec les propos, écrin agréable, plutôt modeste & simple. Mais la modestie minimale révèle parfois son ambition, le système un peu trop compliqué qui la sous-tend, l'envie mêlée de "faire minimal" et "faire profond" - envies parfois en compétition. Ainsi, ce plateau, cet espace carré central : il évolue d'une lettre à l'autre, d'une femme à l'autre, d'un acte à l'autre. Carré d'eau à nénuphar pour la collégienne, damier rempli de galets pour l'épouse, plancher de bois pour la maîtresse. Recherche intéressante et envoûtante, pour sûr, mais dont les évolutions risquent parfois de distraire l'attention du spectateur : est-ce vraiment de l'eau ? sur quelle épaisseur ? où vont les galets ? et comment le système de lattes de bois a-t-il été installé ? La virtuosité des transitions & évolutions du plateau brise ponctuellement le minimalisme, source d'interrogations pour le spectateur sans vraiment servir le texte. Un système aussi brillant était-il nécessaire, même rendu possible par les budgets du Centre National des Arts ?

Mais cette remarque est certainement dû à mes modestes expériences de mise en scène universitaire, petite jalousie face aux moyens du théâtre public ! Cela ne doit pas autant surprendre le spectateur moyen, j'imagine, même amateur de théâtre.

Plus que cette brillante démonstration technique minimaliste, on peut peut-être regretter quelques choix stylistiques un peu trop appuyés, légèrement trop surlignés. Le chasseur fantôme du fond de scène, illustrant un peu trop clairement les propos des lettres, figure peut-être trop présentes tout au long de la pièce, un peu systématique, au risque de ne pas offrir grand chose, si ce n'est la distraction du public ; mais c'est un arrière-plan, c'est un fantôme, le filigrane du texte, alors pourquoi pas ? 

Mais la mise en scène de la dernière scène pose un peu plus question. La dernière lettre, c'est celle de la maîtresse, la femme aimée pendant 13 ans, perdue dans la maladie, au bord de la mort. Dernier changement de costume, Marie Brassard ôte la robe rouge de l'épouse, la voici nue, accroupie dos au public. Vos paisible, lointaine, conte doux. Une boite descend du plafond. Elle contient des étoffes blanches, kimonos blancs - couleur de la mort. La comédienne ne se déplacera pas des dernières vingt minutes, passant peu à peu les couches de kimono, s'enroulant de divers ceintures, rubans, noeuds blancs, gardant les pieds plantés dans le sol et la voix douce, s'écoulant paisiblement. A la fin, elle se tait, une immense lumière se centre sur elle, terrible réflexion sur le blanc des étoffes enserrant le corps ; puis le noir. Bien sûr, le lent enroulement de bandelettes et ceintures dessine un joli costume japonais, et évoque la mort, par sa couleur, par sa staticitié, par la lenteur presque insupportable de ces gestes inarrêtable, une marche à la mort dans l'évolution douce de la maladie. Belle intention, exécution délicate, plutôt réussie, touchante pour le spectateur. Mais ne voit-on pas trop écrit : "je suis minimal & je suis japonais & je parle de la mort" ? N'est pas un peu trop surligné ?

Question de dosage, assurément, question de mon état d'esprit du soir, pour sûr. Dans une mise en scène minimaliste, pour un texte subtile, la moindre aspérité, le moindre changement de rythme devient grand, révélateur, source de surprise. Plus que des réserves sur la qualité du spectacle, mes remarques constituent surtout des interrogations personnelles, des réflexions sur mon ressenti et sur l'approche choisie par le metteur en scène. Car ce spectacle est un joli moment de théâtre et de littérature, au service d'un texte doux et envoûtant.


30 mars 2009

Trois segments et un centre troublant entre l'humour

Memorîzu 
by Kôji Morimoto, Tensai Okamura and Katsuhiro Ôtomo (1995)

Une station spatiale abandonnée, tournant au rythme du souvenir et d'une cantatrice.

Un jeune chercheur déclenchant une alerte bactériologique en gobant une gélule bleu et rouge.

Une ville surchargée d'immenses canons, tirant sans fin vers un ennemi invisible.

Difficile de dégager une véritable unité entre les trois segments de ce long métrage animé japonais. La mémoire, pour tous les trois ? Elément évident du premier tronçon, arrière-plan de la dernière section, étendue comme une vision uchronique des délires guerriers de la première mondiale : casques dorés, villes immenses devenues abords de tranchées. Mais où classer la partie centrale et son dénouement burlesque, sa chute un peu facile ?

Pourtant moins travaillées esthétiquement, cette section centrale fascine fortement dans toute sa première partie, dépouillée des clichés qui peuvent alourdir un peu les autres tiers. Ici, un simple chercheur gobe une nouvelle pilule pour combattre sa fièvre ; à son réveil, tous ses collègues du centre de recherche ont été terrassés, gisent sur le sol, affreuses grimaces et membres distordus. Il appelle les secours, enfourche son vélo pour s'échapper, et ne cesse de rencontrer des cadavres, être saisis par la mort en pleine action, oiseaux tombant en plein vol. Vision d'horreur dans la lumière éclatante du soleil, attaque biologique introduite dans un dessin animé guilleret.

Certes, rapidement, les avions déversent bombes et missiles sur le pauvre cycliste, étirant l'idée comme un gag qu'il faut pousser au maximum ; mais l'idée originale impressionne et dérange toujours malgré cet humour énorme. Un homme devenant arme biologique par l'intermédiaire de sa seule transpiration, diffusant la mort tout autour de lui, et plus rapidement encore quand les émotions l'assaillent et le font suer plus intensément. Un seul homme pour tuer tous les autres malgré, l'attentat suicide biochimique.