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19 août 2010

Yann Martel pas totalement au point avec Beatrice et Virgil

Beatrice and Virgil
by Yann Martel (2010)

BEATRICE: But what does it actually taste like?
VIRGIL: A pear tastes like, it tastes like... (He strugles. He gives up with a shrug:) I don't know. I can't put it into words. A pear tastes like a pear.
BEATRICE: (sadly) I wish you had a pear.
VIRGIL: And if I had one, I would give it to you.
(Silence.)

Beatrice et Virgil sont les personnages d'une pièce de théâtre en cours d'écriture, un âne et un singe. Errant sur une terre dévastée, dialoguant, affamés, cherchant à lutter contre leur angoisse et leur situation désespérée ; une sorte de pièce de Beckett aux protagonistes animaliers fuyant les hommes, une pièce inachevée elle-même. La pièce est l'oeuvre d'un taxidermiste âgé, travail d'une vie sur lequel il se casse les dents, ne parvenant pas à régler certaines scènes.

C'est pourquoi il a contacté Henri, auteur célèbre, dont le succès internationale repose sur un livre mettant en scène des animaux. Surpris par la tonalité de la pièce, séduit par la boutique magique du taxidermiste, Henri se prend au jeu, bouffée d'air frais dans un blocage d'écriture qui dure depuis quelques années.

Yann Martel construit délicatement ces différentes strates, extraits de pièce de théâtre, descriptions d'animaux empaillés, vie quotidienne d'un auteur un peu déboussolé par le succès et le rejet d'un projet ambitieux. La lecture coule fluide, enchaînements élégants, réflexions construites et intelligentes, petite musique d'un style à la fois précis & simple. La maîtrise est certaine, les pages tournent, l'aventure littéraire est assez envoûtante & intrigante : où ce sens du contrôle va-t-il mener ?

Lors d'une conférence au Writer Festival d'Ottawa en avril 2010, Yann Martel reconnaissait sans honte son envie de contrôle littéraire, son goût du réglage et de la précision du livre, sa quête de sens avant tout. I don't care about characters, everything is plot. I tell my characters what to do and they don't talk back. I know the end of the story before writing a single word; (otherwise) that would be starting a building and not knowing if it is a stadium or an hospital. Yann Martel sait ce qu'il veut explorer par l'écriture, il sait ce qu'il veut démontrer, tenter de comprendre et de partager avec le lecteur.

Et il n'a pas peur des sujets ambitieux, puisque le thème central du lire n'est autre : "peut-on écrire sur la Shoah autrement ?". A savoir hors du cadre des témoignages de survivantes, des reconstitutions, approche irriguant même les oeuvres de fictions ; si peu d'oeuvres ont su proposer une approche nouvelle tout en restant digne, contrairement à d'autres sujets tout aussi graves, comme la guerre. Il n'est pas encore de vrai Lubitsch de la Shoah, voilà la thèse de Yann Martel, et le sujet d'étude sur lequel s'est cassé les dents Henri, double littéraire de Martel.

Rien de moins pour l'auteur de Life of Pi, Booker Price vendu à 7 millions d'exemplaires dans le monde depuis 2002...

Sujet ambitieux s'il en est, on s'en doute, et force est de constater que ce Beatrice and Virgil ne convainc pas totalement. Cela commence par quelques petits détails, de légers agacements. Cela commence par l'utilisation d'un double comme Henri, moyens pour Martel de glisser de petits détails sur le monde de l'édition, des petites anecdotes sur le sort d'un écrivain à grand succès. Ce n'est pas désagréable, pas totalement passionnant non plus, juste divertissant ; et pas totalement assumé de la part de l'auteur, plaçant son histoire sous le signe de la généralité, sans trop de détails contemporains. La "grande ville" où déménage Henri n'est pas explicité, cela pourrait être Paris, Londres ou New York, "ce serait pareil" déclare l'auteur ; jugement qui pénalise rapidement le livre, en lui coupant une certaine ouverture sur le réel, le cantonnant presque à une sorte d'étude de cas.

Mais "I don't care about characters", n'est-ce pas ? C'est assez cohérent avec les déclarations de Martel. Cela semble juste un peu étriqué par rapport à l'approche de Javier Cercas dans "A la vitesse de la lumière", qui avait suivi le succès immense des "Soldats de Salamine" ; Cercas y continuait d'écrire son livre à la première personne, mêlant enquête et vie personnelle, introduisant le succès inespéré de son livre dans le suivant, jouant avec les excès d'une rockstar des lettres. Martel ne semble pas avoir su trouver un vrai équilibre de ce côté, pas de vrai originalité, et le livre semble parfois un peu dérisoire dans des scènes plutôt convenues comme "la naissance du fils" ou "la mort du chien".

Soit, on pourrait considérer cela comme un simple emballage du sujet, une patine de quotidien pour introduire le lecteur dans les réflexions esthétiques du livre, la pièce de théâtre, la question du langage et de la représentation. Pourtant, là aussi, le livre semble peu à peu tourner à vide, offrant des extraits de théâtre plaisants et intelligents mais dont la progression laisse peu à peu perplexe. Il sent bien sûr une critique envers le taxidermiste, sa pièce de théâtre peu satisfaisante, mais difficile à démêler du côté "jeu littéraire" de ces bouts de scènes un peu théoriques, vaguement cul-cul parfois. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à livre paresseux de Bernard Werber qui m'était tombé sous les yeux, dialogues superficiels et théoriques d'un couple enfermé dans une boîte ; Martel a plus de profondeur et de style que Werber, mais son analyse semble tout de même naviguer parfois à vue, effleurer certaines idées, ne pas suivre certaines pistes, trop occupé à présenter des leçons de descriptions ou quelques pensées dignes d'un cours de creative writing.

Le livre déroute donc peu à peu, et la perplexité gagne lors des dix dernières pages, sorte d'explosion en vol de l'ouvrage. Adoptant quelques idées fort classiques en rapport à la Shaoh, proposant un twist assez raté, finissant sur un nouveau jeu littéraire plutôt gratuit. Tout ça par ça ?

Ma surprise a été d'autant plus profonde en pensant à la déclaration de Martel sur la fin qu'il connaît avant même le début de l'écriture. Tendait-il vraiment vers cette fin ? Etait-ce une boutade de sa part à la conférence ? J'imagine avoir mal compris quelques nuances et finesses de tonalité, certains côté pastiches ou ironiques, mais ces teneurs sont loin d'être évidentes. Beatrice and Virgil n'est pas un livre désagréable, prêtant à la réflexion par les portes qu'il ouvre et les déséquilibres qu'il affiche plus ou moins consciemment ; mais il est difficile de parler de réussite complète pour cet objet finalement peu convaincant.





ane et singe dans une pièce à la Beckett écrite par un taxidermiste âgé.

10 août 2010

Le perfectionnisme d'Owen Pallett à Osheaga

Owen Pallett in concert - July 31st, 2010 - Osheaga Festival, Montréal

Deux pincements de cordes sur le violon. Répétés. Répétés, rien que deux pincements, qui résonnent dans la grande scène. Coup d'oeil au sol. Archer à la main, une petite phrase musicale, répétée elle aussi, deux ou trois fois, en superposition. Coup d'oeil au sol. Les deux couches tournent toujours. Quelques autres coups d'archer. Tout en s'approchant du micro, le chant clair, limpide.

Il est assez courant maintenant de voir des formations réduites enregistrée quelques phrases musicales sur scène, pour donner plus d'épaisseur à leur spectacle. J'avais découvert le procédé en 2004 à Rock en Seine avec Nosfell ; cela devait donc exister depuis un moment. Bumcello ou Andrew Bird m'avaient ensuite ravi de leurs prouesses, deux duo à la virtuosité construite peu à peu, minutieusement, à coup d'enregistrements en direct, devant le regard du public. Mais Owen Pallett semble un cran au dessus de la reconstruction musicale : majoritairement seul en scène, ce sont de petites symphonies pop qu'il assemble doucement, patiemment, précisément.

Car son dernier album a été enregistré avec l'orchestre symphonique de République Tchèque, les arrangements remplissent plus d'une centaine de pages de partition ! Owen manie quelques Lego, doucement, sans se presser, et il doit reconstruire un petit Versailles !

Pallett est un petit virtuose, un véritable musicien classique à la formation de conservatoire. Il a oeuvré aux arrangements quelques grosses machines comme Arcade Fire, les Pet Shop Boys ou Mika, un précieux techniciens. Mais il tourne également seul, voulant explorer son oeuvre personnelle à sa manière, jouer sa musique seul, même s'il s'agit d'une riche musique pop lyrique, de chants presque démesurés. La technologie autorise ses ambitions artistiques. Ambition plus personnelle encore après ce dernier album, Heartland, le premier sous son nom propre après avoir usé du patronyme Final Fantasy.

L'ambition dans la musique, dans les paroles, dans la qualité du son, mêlée d'un humour sympathique, et d'un air d'étudiant encore frais. Etrange coupe de cheveux, rasée sur les côtés, avec une longue mèche frangeuse dans les yeux ; marcel léopard, remplaçant ses étranges chemises ou la bizarre casquette qu'il portait en février dernier pour le concert d'Outremont. Owen est un artiste, Owen est un peu bohème, vaguement alternatif : Final Fantasy n'était-il pas une allusion à un jeu de rôle, ne citait-il pas Dungeon & Dragon dans un précédent album ? Owen Pallett est brillant mais Owen est certainement fantaisiste, Owen est même un peu geek ; son campagnon intermittent de scène affiche d'ailleurs un étrange look de musicien sans soucis de son apparence, mal rasé, une casquette Rogers à dix balles sur la tête : encore un musicien ultra-focalisé, encore un geek.

Les geeks amusent les foules ou font sourire dans les comédies, mais les geeks prennent les choses très au sérieux. TRES au sérieux. Owen hurle en début de concert quand sa voix suscite des larsen ; bon sang, l'ingé son ne peut-il régler bêtement ses boutons, il vient lui-même d'ajuster ses appareils pendant des dizaines de minutes ? Un peu de respect pour la musique ! Une bête, un perfectionniste, un maniaque du détail, capable de quitter la scène au milieu de son dernier morceau, juste parce que la scène techno trop proche parasite la qualité sonore (si j'ai bien compris son grommellement excédé).

On n'a rien sans rien. Quand on retire ses chaussures pour jouer souplement en chaussettes, on est en droit d'être réaliste et exiger l'impossible.