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20 juin 2009

Une histoire classique, où les indécisions et les mystères racontent plus que le récit

Two Lovers 
by James Gray, with Joaquin Phoenix & Gwyneth Paltrow (2008) 

Travailler dans la boutique familiale, vivre à nouveau dans sa chambre chez ses parents, le même petit quartier et sa communauté étriquée ; flotter les épaules rondes dans une lumière terne ; Leonard ne parvient pas vraiment à sortir de sa dépression, la séparation d'avec sa fiancée ne se dissipe pas. Il ne lève plus vraiment les yeux en marchant et trébuche tout de même, maladroit, il ne voit plus trop où aller ; ne rencontre pas grand monde hors sa famille. Mais deux jeunes filles se matérialisent peu à peu dans son entourage, blonde voisine pétillante, brune relation de ses parents. Les épaules de Leonard se redressent doucement et son teint reprend quelques couleurs.

Two Lovers. Un titre comme un étiquette posée sur un cahier en début d'écriture, un terme général, un label extrêmement simple : tiens, je vais tenter d'écrire un film sur un homme perdu entre deux maîtresses. Un titre mince comme un pitch ou comme la phrase d'accroche d'une bande annonce, un titre comme un programme pour le projet dans son ensemble : Leonard est attiré par la blonde sensuelle, garde un oeil sur la brune timide et sûre, il n'y aura pas de grand rebondissement à attendre. Le titre s'affiche honnête, le fil du récit n'est qu'une banale ficelle placée entre deux punaises sur un panneau de liège, sans twist inouï, sans large ramification, sans l'idée géniale d'un scénariste petit malin. Pas fantôme revenant consoler sa fiancée ni d'amants vieillissants avec des flèches du temps inversées, rien qu'un homme tournant la tête d'une fille à l'autre en un classicisme assumé ; récit compact comme un tragédie, à la fin prévisible qui aura lieu sans surprise en temps voulu.

L'absence de surprise et d'originalité narrative n'a jamais empêché la profondeur d'une récit et la densité de ses thèmes, véhiculée dans sa grandeur formelle. La puissance d'une versification géniale se trouve ici remplacée par le soin apporté aux images, lumière au gris terne, passé, immobile, urbain et terriblement engoncé, à la minutie des cadres tendus par le peintre James Gray. Les plans s'écoulent au plus proche des êtres et des murs, silhouettes au glissement piétinant entre une porte et une fenêtre, entre deux cheminées de briques, une portion de Brooklyn réduite à ses intérieurs et petites cours et rues aperçues au plus bas du sol ; un Brooklyn d'où l'horizon semble avoir disparue, où le plan large se voit quasiment interdit, tout bonnement inconcevable. James Gray tisse minutieusement l'étouffement de Leonard, son monde étriqué, l'enfermement familiale dans des pièces aux vieux bibelots de Juifs de Russie. Thème classique des films de James Gray, la vision du microcosme russe du Brooklyn est poussé aux limites de sa logique d'enfermement communautaire ; évoluer dans une telle Little Odessa distille une douce impression de claustrophobie. A la sortie de ce film, le spectateur se découvre souvent pris d'une envie de marcher longuement dans de larges avenues joliment éclairées.

Cette puissance formelle souligne l'épaisseur psychologique du drame présentée. Le récit ne parcourra qu'une mince distance entre les punaises de début et de fin, mais ce fil apparemment étriqué, sans vraie bifurcation, vibre sans cesse comme les regards fous de Leonard d'une fille à l'autre. La blonde, sensuelle, séduisante, sensuelle, instable, déjà engagée dans une relation complexe avec un riche rival inatteignable ? La brune, douce, plaisant à ses parents, timide, toujours à l'écoute, attentive, aimante ? Leonard saute de l'une à l'autre, terriblement passionné par la vigueur blonde, pas totalement insensible à la douceur brune, et le voici jonglant avec téléphone portable et sorties ici ou là, dîner sur Manhattan ou fête de famille dans une salle des fêtes de Brooklyn ; souvent, sa mère le réveille en fin de matinée.

Oui, Leonard offre une figure de grand adolescent, par son contexte familiale et par ses réactions instantanées, ses réactions immédiates aux propositions qui se présentent : allons en boîte ce soir, allons dîner avec mon amant, allons déjeuner tranquillement au bord de la plage, partons pour San Francisco demain matin, allons-y ! Indécision puérile, jugerons la plupart, instabilité chronique ; n'oubliez pas qu'il prend des pilules pour atténuer ses envies suicidaires, il n'est pas très bien dans sa tête, ce garçon ! Mais n'oublions pas non plus qu'une pilule n'est pas synonyme d'un diagnostique chronique : Leonard a été rompu d'avec sa fiancée par pression familiale il y a quatre mois à peine, après de longues années de vie commune, de nombreux projets de mariage. Quatre mois seulement ; peut-on imaginer retrouver une vraie sérénité en une poignée de mois après s'être trouvé aussi déboussolé ?

En offrant peu à peu des détails supplémentaires, des bribes de l'arrière-plan, le film dessine délicatement un espace de liberté pour le spectateur, un jeu de pistes et d'hypothèses potentielles ; une zone d'indécision et d'interprétation, plutôt agréable pour ceux appréciant de pouvoir construire leur propre histoire à partir du récit qui se déroule à l'écran, loin des cheminements corsetés et unidimensionnels des scénarios. Quatre tentatives de suicide préalables ? Avant cette rupture, juste avant, juste après, étalée sur plusieurs mois ? Signes d'une instabilité profonde ou simplement d'une sensibilité débordante ? Difficile de cerner totalement les personnages, de les résumer en quelques phrases : ils naviguent de quelques pas à peine sur les courts centimètres du fil narratif, mais ils naviguent chargés de toutes leurs dimensions affectives et de toute leur histoire personnelle, que l'on ne devine pas toujours, de même que les personnages peinent à lever toute incertitude concernant leurs relations.

Two Lovers, un film à l'histoire classique et prévisible, mais où, finalement, la présence de mystère s'affiche évidente, le mystère comme caractéristique intrinsèque du sentiment amoureux : que pense l'autre, bien sûr, interrogation classique, mais surtout, le film met en scène un mystère plus profond ; pourquoi une telle attirance ? Leonard ne peut se détacher de la blonde magnifique ; fidèle assurément au sursaut de vitalité qu'elle a généré, attiré irrépressiblement par la sensualité, certes, par la folie douce, l'insouciance, le besoin d'amitié de cette femme ; mais bon sang, pourquoi accepte-t-il docilement sa passion en dépit de tous les signaux contraires offerts par cette femme, son amour profond pour son amant, la manière dont elle se sert de Leonard sans rien lui offrir en échange, rien qu'un peu de tendresse amicale ? Pourquoi continuer à aimer ainsi ? Et cette question se transpose aux autres personnages, en particulier celui de la brune douce et sérieuse : mais pourquoi continue-t-elle à aimer ainsi ce Leonard, aussi instable, tellement indécit ?

En laissant ce mystère ouvert, tout du moins en y maintenant une part d'incertitude, Two Lovers met en scène une caractéristique que les comédies romantiques classiques approchent à peine, ou très schématiquement. Pourquoi se découvre-t-on amoureux et pourquoi reste-t-on parfois fidèle à l'étincelle originale en dépit des vents contraires ? Le film n'hésite pas à s'afficher faible, indécis, et même sans solution, juste ouvert sur l'avenir : comme dans toute tragédie, seul le compromis permet de survivre et continuer, seule la concession aux idéaux permet de respirer encore un peu après l'amour fou.


8 mars 2009

Toute la puissance du jeu politique terriblement contemporrain

Harvey Milk 
by Gus Van Sant & Dustin Lance Black, with Sean Penn (2009)

Harvey Milk, premier homme politique ouvertement homosexuel à être élu, fut assassiné à la mairie de San Francisco en 1978, un an environ après sa prise de fonction. Gus Van Sant et le scénariste Dustin Lance Black trace l'épopée politique de ce précurseur, parti du quartier gay de Castro pour atteindre la mairie ; cheminement passionnant pour son implication pour la reconnaissance des droits homosexuels et son modèle d'engagement. Cette biopic subtile offre une superbe reconstitution des années 70 dans la ville du Golden Gate Bridge, brasse image d'archives, cheminement des figures impliquées, exemple vivant de la question du droit des minorités.

Cette vivacité et cette variété permette d'éviter les limites terribles du biopic, focalisée sur la fidélité de la reconstitution et des maquillages, sans parvenir à offrir grand chose d'autre. Bien entendu, Sean Penn est magnifique par son incarnation de Harvey Milk, distillée avec finesse et variation, performance impressionnante par son amplitude ; le ravissement du spectateur ne tient pas à la simple estime de découvrir le grand mâle se glisser dans la peau sensible de l'homosexuel, c'est une personne complexe et vaste qui navigue sur l'écran, passionnée, rusée, charismatique et tourmentée. Une vaste palette similaire a été utilisée de la même manière pour l'ensemble du film, convoquant les moments intimes, les archives télévisuels, les joutes verbales, les discussions politiques, le plaisir esthétique d'images en contre-jour ou d'arrière-plans flous. Bien entendu, le film affiche son engagement envers les droits homosexuels, mais la multiplication des angles d'approche crée un effet rappelant celui fourni par Elephant du même Gus Van Sant : proposer au spectateur des éléments, des propositions d'explications et des pistes, sans surligner ni toujours trancher.

Car l'aspect le plus fascinant du film tient à sa présentation du jeu politique, fournie par l'intermédiaire de la riche personnalité de Harvey Milk. L'engagement du film pouvait faire craindre une hagiographie, suivre le fil de la victoire de la justice sur l'obscurantisme, le dépassement linéaire et idéalisé des embûches. En effet, Harvey Milk parvient peu à peu à donner du poids à sa cause, mais pas à la manière d'un sur-homme lumineux. Il milite, il comprend les ficelles du jeu politique ; sa victoire politique tient autant à la justesse de ses discours et son charisme naturelle qu'à sa faculté d'adaptation. S'allier aux syndicats par des actions communes. Raser sa barbe et passer un costume plutôt qu'un pull moulant. Supporter une loi anti-grotte de chien pour sortir de son rôle monodimensionnel de militant cloisonné. Se rendre au baptême du fil d'un autre élu pour souder leur lien en vue de votes serrés. Mise en valeur de l'importance de la pratique politique, pour manipulatrice et rusée qu'elle puisse sembler au premier regard ; sans sens de la présentation, sans capacité à communiquer intelligemment ses vues au grand public, le plus puissant théoricien ne parviendra jamais à faire avancer les choses.

"Nous devons convaincre 90% de la population que nous, les 10% restants, avons raison dans notre combat". Voici un magnifique résumé de la pratique politique : définir des règles justes, mais aussi savoir faire sentir cette justesse à la majorité, la faire comprendre et la rendre évidente peu à peu, même si la majorité n'est pas toujours touchée directement par ces questions. Cette effort de conviction peut passer par la démagogie, comme le rappellent les archives télévisées du film à la rhétoriques proches de celle des plus superficiel néo-conservateurs. Elle peut aussi passer par la pédagogie, la capacité à rester ouvert au monde et à l'écoute, le sens du compromis et ce petit grain de finesse dans la communication politique à la limite de la ruse. Ces qualités ne font-elles pas écho aux points fort d'un certain Barack Obama ? 

21 février 2009

Une playlist sans pop songs faciles, une playlist pour le récit d'une nuit

Allo ? Juno, Nick & Norah ? Vous êtes jeunes, n'est-ce pas, libres, délirants et branchés ? Amateurs de musique, cela va sans dire, car qui ne l'est pas dans cette génération iPod, mais vous trois, vous êtes même des passionnés, des dingues de son et de mélodies sans contrainte. Vous écoutez une musique qui crie son indépendance à coup de chansons douces et de guitares acoustiques, de refrains sucrés et d'influences folk, découvertes au détour d'une page Myspace ou d'un blog de dénicheur de trésors.

Mais en ce cas, pourquoi votre bande son s'écoule-t-elle comme une vieille compilation folk, un ruisseau à une dimension ?

Peut-être est-ce dû au vieil adage du blogger sage : "un garçon qui prépare une compilation pour une fille est un garçon amoureux". L'esprit enfumé d'effluves romantiques et de sentiments roses aime à partager ses émotions musicales, ses coups de coeurs pour des morceaux tellement touchants, alliage de paroles juste et de mélodies parfaites. The perfect love song, le Graal du song writter pop, et où trouver de tels artisans de l'émotion et du sentiments, si ce n'est dans le rayon pop-folk ? Sur un label indépendant pour ne pas risquer de tomber sur quelque guimauve trop commerciale, tout de même.

En cette ère où la playlist folk sert d'étalon du bon goût musical, je me fixe un défi : ciseler une compilation sans chanson d'amour, sans même aucun morceau pop ni folk. Mais une compilation qui saurait procurer des émotions intenses, car la puissance d'un morceau n'implique pas qu'il parle d'amour.

Et, allant plus loin, j'aspire à un enchaînement des morceaux qui fasse sens. Que l'écoute du disque constitue un cheminement et trace une histoire à l'aide de ses tonalités, comme cet idéal éculé de l'album concept. Que l'ordre des morceaux influe sur l'expérience musicale à la manière de l'agencement des chapitres d'un livre ou des scènes dans une pièce de théâtre. 80 minutes pour raconter une histoire en une dizaine de morceaux sans chanson pop ; rien de vraiment commun avec les milliers de titres qui dorment sur le disque dur du téléchargeur paresseux, fichiers mp3 qui se voient réveillés au hasard grâce à la fonction de lecture aléatoire. Oui, la musique que l'on manipule sans support physique offre une plasticité sans limite alors sculptons la glaise mélodique pour rédiger notre nouvelle sonore.

Une nouvelle qui se déroulerait une nuit, la nuit de liberté offerte par le samedi soir. Début de printemps, envie de traîner tard dans les rues piétonnes d'un centre ville aux bars nombreux, redécouvrir dans cette tiédeur surprenante une aspiration au sublime . Une douce euphorie. Une envie d'euphorie, tout du moins, qui bat la mesure en sourdine dans ses tempes à peine ivres, la promesse d'un oubli ravi qui glisse par la fenêtre ouverte d'un bar ; promesse enivrante sous la forme de quelques accords de guitare qui tournent sans fin.

Il entre.

Le brouhaha plus fort au fond près du comptoir, les conversations tout près de l'entrée restent presque paisibles, montant doucement en régime au fur et à mesure des blagues, des anecdotes, des cocktails. Le murmure sensuel de la foule se déhanche lentement mais bat peu à peu du pied, claquettant, criant sa joie en bondissant plus haut. En aidant la température à monter elle aussi, les visages couverts de sourire et de sueur. La chaleur va continuer à peupler les lattes du plancher et les tabourets hauts, la chaleur va poursuivre son train et taper encore sur ses tam-tams débordants, poussant les pieds vers la rue ; chercher de l'air plus frais, courir fou sur tout l'espace d'une allée, courir vers une autre folie cuivrée et courir vers le monde qui bouge sur la hanche d'une femme.

Ainsi, un micro-bar cubain en sous-sol, lumière tamisée et cuivres déments qui jonglent avec les membres des danseurs, serrés comme dans un sac, tassés pendant à peine trois minutes. Un chahut où la foule bouge en bloc, se décalant de plusieurs pas, soulevant les plus légers, et il décide soudain de s'extirper un peu, faire une pause au bar. La danse glisse encore derrière son oreille, des danseurs raides et au garde à vous, voici l'impression qu'il a.

Depuis le coin sombre du bar, la danse ivre paraît soudain mélancolique, plaquant des paroles terrifiantes sur son rythmiques irrésistibles. Une musique aveugle rendant le passé et le futur douloureusement clair.

Voici certainement le premier coup de fatigue de sa nuit, légère baisse de régime et la jauge déprimée reprend quelques couleurs. Le moral instable, vascille, mais il se découvre une capacité nouvelle, un sens étrange, il entend des paroles pessimistes et terrifiantes au milieu de la musique, des dénonciations fortes et tellement imprévues dans une telle ambiance festive. Qui se soucie du Congo dans cette mère d'alcool et de débardeurs fluos ?

Ce n'est qu'un soupir, allons, quelles que soient ses douleurs, l'Afrique offre toujours de magnifiques musiques dansantes, des chants superbes sur des rythmes efficaces et nouveaux, et les drames s'effacent encore, s'effacent toujours, who cares et pourquoi faudrait-il s'en soucier précisément maintenant, cette nuit, lors de ces danses et tout près de cette mignonne blonde qui ne le regarde pas ?

Mais personne, en fait, n'ose l'observer franchement, aucune regard ne se pose longuement sur lui malgré l'énergie déployée et la profondeur de son ivresse. Danser, danser, seul aussi, ou même avec ses camarades silencieux, comme chaque semaine, des amis qui ne se parlent que pour commander un nouveau verre de tequila. Danser seul et songer, soudain prendre conscience que cette danse n'offre aucun partage, cette impression fugace se fait évidence incontestable ; il danse dans le vide, pour rien, il n'arrive pas à danser. Qu'il aille autant s'asseoir un instant et réfléchir un peu.

Problème de communication, défaut de finesse dansante et d'efficacité physique, il ne peut s'empêcher d'incriminer son éducation. L'éducation, le milieu dans lequel il a baigné enfant, bourgeoisie de banlieue aisée, tous ces codes, toute cette retenue et cette sensation d'une flèche du temps ; le sens de la vie, le sens de la réussite. On ne choisit pas son ghetto, mais le milieu social pèse de tout son poids, il appuie plus fort et plus inévitable dans les moments de doute, dans le coin reculé d'une boîte rose et cubaine.

Le ghetto, et tous les décors urbains en fait, scène bétonnée où défilent les gestes modernes et inévitables, un écoulement comme un long monologue. Peut-on s'échapper ? Peut-on murmurer autre chose que des paroles molles, tristes, résignées, les paroles de contes aux fins désespérées et dérisoires ?

Il est sorti sur le trottoir, il chantonne tout doucement, juste pour lui, assis sur un plot en béton. Il chantonne une mélodie d'à peine quelques inflexions, le psaume de sa nuit de danse sombre ; les plus belles danses sont mélancoliques, mais valent-elles la peine d'attendre toute une semaine avec excitation, valent-elles vraiment d'idéaliser les sorties du samedi et d'en déguiser le contenu ? Un masque pour seul solution, le masque de la semaine, le masque pour tout cacher et ne pas se mettre à hurler en songeant à son visage.

Il sourit. Ces moments de minuscule déprime sont finalement assez amusants, quand on y songe ; intenses et grandiloquents, rendus lyriques par l'alcool consommée et la fatigue d'une nuit blanche, et pourtant tellement prévisibles et injustifiés. Car le vrai bonheur d'une nuit d'ivresse aux milieux des pavés et des fêtes étudiantes, c'est le lever du soleil, le carillon des teintes et l'optimiste naïf de lumière renaissante. Come on.

Alors, face à cette redécouverte, le petit coeur bat de nouveau si vite, aussi vite qu'à l'orée de la folle nuit qui s'annonçait.


THE LITTLE HEART BEATS SO FAST
  1. The Field -  A Paw in my Face (2007)
  2. TV On The Radio - Shout Me Out (2008)
  3. Talking Heads - The Great Curve (1980)
  4. Pigbab - Papa's Got a Brand New Pigbag (1981)
  5. Liquid Liquid - Optimo (1981)
  6. Hercules & Love Affair - Blind (2008)
  7. Baloji - Tout ceci ne vous rendra pas le Congo (2008)
  8. The Very Best (Esau Mwamwaya & Radioclit) - Boyz (2008)
  9. TTC - (Je N'arrive Pas À) Danser (2002)
  10. Le Klub des Loosers - Sous le signe du V (2004)
  11. IAM - Demain c'est loin (1998)
  12. The Streets - Empty cans (2004)
  13. Minimal Compact - Disguise (1982)
  14. Sufjan Stevens - Come on feel the Illinoise! (2005)

18 février 2009

Le genou attire et déboussole une barbe expérimentée

Le genou de Claire
d'Eric Rohmer, avec Jean-Claude Brialy & Aurora Cornu (1970)

- Je ne crois pas à l'amour sans amitié.
- Peut-être. Mais chez moi, l'amitié vient après.
- Avant ou après peu importe. En tout les cas il y a une chose très belle qu'on trouve dans l'amitié et que j'aimerais bien qu'on trouve dans l'amour, c'est qu'on respecte la liberté des autres, il n'y a pas cette idée de possession.
- Je suis possessive. Horriblement possessive.

Eric Rohmer sait tisser doucement d'exquises situations sentimentales. Les personnages évoluent patiemment, à leur rythme, se cherchent et se testent à l'aide de longs dialogues, comme cette échange entre une adolescente de 16 ans et un Jean-Claude Brialy barbu et presque marié. Dialogues écrits, théoriques, au style clair et recherché qui décontenancent toujours un peu en début de film, puis envoûtent lentement en distillant leur profondeur.

La légèreté de la forme porte doucement la richesse du propos et des rapports, et même ici, du système narratif, finalement fort sophistiqué. Amitié câline et chaste entre le presque marié et une vieille amie romancière qui avoue le prendre pour cobaye : n'est-il pas passionnant, pour un auteur, de voir les réactions de ce ancien séducteur presque marié, confronté à l'amour passionné d'une gamine de 16 ans ?

La barbe fournie et les cheveux noirs et soyeux caressent peu à peu la fille à la mèche étrange et aux jambes trop fines, caressent, promènent, embrassent, et caressent encore, avec moins de recul, le genou mince et frais de la soeur plus séduisantes. Un genou, rien qu'un genou fléchi sur le barreau d'une échelle d'où l'on cueille des cerises pas vraiment mûres, jetées dans un chapeau de paille sur le bord du lac d'Annecy. Genou adolescent, torse bronzé des beaux superficiels de même pas 20 ans aux cheveux bouclés, et barbe du séducteur philosophe, et accent roumain de la romancière à l'esprit subtile ; les paroles dansent et la caméra filme de plus en plus à contre-jour, le sirop doux des sentiments s'écoule sur ces pensées batifolant entre moral et plaisir esthétique. Le joli conte d'un genou qui a ensorcelé une barbe.

15 février 2009

Un carnet de petits dessins pour piéger quelques mois d'amour

Unlikely
by Jeffrey Brown (2003)

Tracer quelques mots et quelques lignes sur un carnet pour capter une histoire d'amour. Tenter d'en saisir, à l'aide d'une poignée de précipités, les saveurs variables et évolutives, la surprise de la rencontre, les longues conversations téléphoniques, les sourires, les accrocs et les instants de redescentes. Convoquer une palette de moments, courts et beaux comme des photos, car une relation, est-ce vraiment autre chose qu'une poignée d'instants qui se sont enfilés peu à peu le long de notre chaîne ?

Obsession contemporaine, assurément, risquant souvent de dévier vers le nombrilisme et l'auto-apitoiement, l'histoire qui n'a de valeur que pour son auteur et les paresseux avides de voyeurisme. Auto-fiction, et certains amateurs de littérature tournent déjà la tête et s'enfuit en courant pour replonger dans leur grande et belle fiction. A l'aide, les auteurs ne pensent plus qu'à eux-mêmes !

Mais certains savent offrir de jolis pièces et construire une démarche artistique surprenante, fine, puissante. Un regard sur soi-même, mais en même temps, un regard sur le monde qui nous entoure, sur la vie moderne, sur les tiques de chacun, sur les goûts populaires. Sur notre manière de vivre, de ressentir et d'aimer. Autobiographie, certes, mais touchante et riche en profondeur, et dont les moyens font eux-mêmes sens. Comme les traits maladroits de Jeffrey Brown dans ses carnets amoureux, plus de deux cents petites planches comme griffonnées au jour le jour, où les cases sont bancales et les personnages pourraient être presque dessinés par la petite cousine aux feutres colorés. Des histoires dérisoires où il joue à la Playstation en attendant sa copine, avec laquelle ils vont regarder une vidéo ou manger dans un fast food, une enfilade d'anecdotes que chacun retrouve dans les histoires de ses tendresses.

Un trait simple pour piéger sans l'apeurer la sensibilité au jour le jour. Les instants étendus à deux dans l'ombre, un clair obscur de cases rayées de traits noirs obliques. Les larmes qui coulent comme un trait tremblant mais juste un trait, sans ombre presque, rien qu'un fil. Un carnet intime où finalement, l'important n'est pas de dessiner superbement ou d'écrire parfaitement, mais juste de laisser quelques notes un peu organisées, les maladresses se voyant comblées par la force des souvenirs associés.

Au cinéma, il n'est plus surprenant d'être ému devant un film à la caméra tremblée et l'image sale et mal finie. En bande dessinée, ce n'est plus trop surprenant, bien entendu, mais il reste toujours fascinant de se découvrir une telle émotion devant un vague dessin de voiture solitaire, perdue sur un parking, une immense métaphore en quelques traits un peu trop épais dans un carré même pas droit.