Affichage des articles dont le libellé est humour. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est humour. Afficher tous les articles

23 janvier 2011

Le Mozart des Pickpockets, un Oscar pour Philippe Pollet-Villard

Le Mozart des pickpockets 
short film by Philippe Pollet-Villard, with himself, Matteai Razzouki-Safardi and Richard Morgiève (2006)
Oscar for best short film in 2008
César du meilleur court métrage en 2008


Mardi prochain sont dévoilées les nominations pour les Oscars. Grands noms anglo-saxons vont donc défiler dans les listes, autour des favoris Colin Firth, Jeff Bridge, Nathalie Portman, Annette Banning ou David Fyncher et Christopher Nolan. Mais il y a aussi des catégories moins médiatisées, comme celle des courts-métrages. Dont le lauréat l'an passé n'était autre qu'un collectif français pour l'expérimental Logorama ! Je reparlerai très prochainement du rigolo Logorama, mais une telle victoire n'est pas isolée dans un passé récent. Certes, les chouchous français récents n'ont pas eu beaucoup de succès du côté des longs métrages, Un Prophète ou Entre les Murs ont fait choux blanc, et Des Hommes et des Dieux n'a pas passé le dernier stade des présélections... Mais déjà en 2008, un court métrage français avait remporté le précieux Oscar, à savoir le film Le Mozart des Pickpockets.

Si Logoroma est un pur produit contemporain, film d'animation à la technique léchée, cocktail postmoderne, enfant des écoles graphistes et d'animations, le Mozart des Pickpockets est un film bien plus classique. Contexte parisien, une petite association de pickpockets officiant du côté de Montmartre pour plumer les touristes, et ajoutez un enfant perdu comme élément perturbateur : rien de très surprenant ici, le schéma est simple. Mais l'humour sonne juste, les dialogues coulent clairement, une certaine insouciance plane même si le duo principale semble bien peu efficace. Un schéma simple et parfaitement maîtrisée, avec ce qu'il faut de bonnes idées et de bons comédiens pour que la sauce prenne.

Le film a connu un joli succès, remportant une demi-douzaine de prix, dont les fameux Oscar et César. Difficile d'obtenir une carrière plus réussie. Il sera intéressant de suivre la carrière future de Philippe Pollet-Villard. Car si le Mozart des Pickpockets peut sembler un film réussi, frais, mais plutôt classique, le parcours du réalisateur semble bien plus sinueux. Quittant l'école à 14 ans, reconverti dans les arts graphiques et la publicité, auteur de deux romans, il ne s'est lancé dans la réalisation qu'à 40 ans, avant d'obtenir le succès pour le Mozart à 48 ans... Une trajectoire d'outsider, bien différente des carrières gérées au mieux par les grandes stars hollywoodiennes !






Le film Le Mozart des Pickpockets est visible sur Youtube




Interview et extraits




Interview avec Philippe Pollet-Villard sur paperblog

.

19 janvier 2011

Brock Clarke tisse un hilarant guide des écrivains de Nouvelle-Angleterre

Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre 
(An arsonists guide to writers' homes in New England
by Brock Clarke (2007 - traduit en français en 2009)

Pas facile de mener une vie normale après dix ans en prison, surtout pour une peine purgée à l'âge de 18 ans. Et moins facile encore quand le méfait en question, c'est avoir fait brûler la maison d'Emilie Dickinson, tuant par la même occasion le couple de guide... Pas un crime comme les autres, une sacrée portée symbolique dont il est difficile de se détacher

"Il suffira sans doute de dire qu'au panthéon des grandes et sinistres tragédies qui ont frappé le Massachusetts il y a les Kennedy, les sorcières de Salem, et puis il y a moi."

Sam Pulsifer cherche donc à mettre de côté ses souvenirs terribles, la culpabilité que les voisins lui rappellent sans cesse. Cours en université, coupures des rapports parentaux, mariage rapide, chanceux, vie de banlieue US avec les deux enfants. Une bonne petite course en avant, qui doit marcher, pourquoi cela ne serait-il pas suffisant, même si parfois une petite voix murmure Quoi d'Autre, Quoi d'Autre ? Tout va bien se passer, une vie comme les autres. Mais bien sûr, rien ne s'efface jamais, et tout se détraque vraiment quand un inconnu vient demander des comptes...

J'imagine que Brock Clarke est parti de cette hypothèse : que se passerait-il si quelqu'un faisait brûler une maison célèbre comme celle d'Emilie Dickinson ? Une telle icône de la Nouvelle-Angleterre, dans un pays où les lieux d'histoire sont rares ! Il a assemblé quelques explications pour conduire à ce geste, cette maladresse. Il a construit un personnage un peu paumé, plutôt passif, déboussolé et cherchant à comprendre ; une jolie voix comme narrateur, mais facile à guider. Il n'y a plus qu'à pousser l'idée au maximum, voir jusqu'où l'idée farfelue peut aller.

Et dieu sait si Clarke ne manque pas d'imagination. Les pages sont un véritable festival de situations imprévues, personnages déglingués & loufoques, petits et gros rebondissements, impliquant alcoolisme, policiers, figures littéraires, satire de la vie de banlieue US. L'un des moteurs de l'action tient en cette idée géniale : certes, un incendiaire littéraire sera détesté par les amateurs de légende, mais aussi adulé par d'autres - pourquoi ne lui demanderait-on pas de continuer sa tâche libératrice ? Bon sang, pourquoi ne pas nous débarrasser aussi de la maison de Mark Twain, bon sang, il faut finir le boulot ?

Le livre regorge de tels raisonnements absurdes, qui rappellent souvent de grands livres comiques comme Le Guide du Routard Galactique ou Trois Hommes en Bateau, où la logique semble parfaite mais déroute les sens. Effet renforcé par les perceptions limitées du pauvre Sam, qui peine à déchiffrer les signaux les plus simples. Le monde réel se fait donc source de surprises sans fin, impossibles à capter, où les figures parentales semblent varier sans cesse, d'un jour à l'autre, ici anxieux cherchant la réussite, là atteint d'une attaque cérébrale, plus loin amant de 30 ans ou simplement ivrogne. Situations inextricables qui ne manquent jamais de susciter des salves d'interrogations dans l'esprit de Sam, suite de questions silencieuses pseudo-existentielles terriblement distrayantes.

Mais Brock Clarke offre plus qu'un simple assemblage comique efficace et malin. Il prend un plaisir manifeste à croquer les tares littéraires de la Nouvelle-Angleterre, auteurs pionniers du XIXème siècle vantant la dureté au travail et la rudesse des femmes, auteurs misanthropes du XXème siècles nourris au bourbon dont les personnages passifs passent eux-mêmes leur temps à boire. Une érudition légère & loufoque, tournée en dérision mais bien présente, et qui donne bien entendu du corps au texte. Il aurait été dommage de ne pas profiter d'un tel sujet pour s'amuser un peu avec tous ses mythes & clichés - contrebalancés par les pratiques littéraires actuelles comme les lectures d'écrivain ou les fameux clubs d lecture américain. Tout une ambiance de littérature à l'américaine, passée et présente.

Et justement, Clarke maîtrise parfaitement les atmosphères propres à la Nouvelle-Angleterre. Mélange de petits villages anciens, de banlieues superficielles sans racines autres que de gigantesques centres commerciaux, froides régions du New Hampshire où l'habitat de base tient plus du mobile home. J'ai pu roulé quelques jours dans ces régions durant l'été 2009, dévoré quelques sandwichs et burgers dans des motels dépouillés ou des épiceries au parking remplies de Pick-Up. En quelques phrases, Clarke sait évoquer  de telles images, paysages pittoresques du Maine, New Hampshire, Massachsetts.

A un moment du livre, un conférencier évoque "l'esprit véritable de la Nouvelle-Angleterre". Approche qui entraîne cette remarque vaguement ennuyée de Sam : "Je ne peux pas dire que j'ai tout écouté, loin s'en faut, de la même manière que vous n'écoutez pas vraiment ces publicités qui vous racontent que telle ou telle voiture incarne le véritable esprit de l'Amérique." Brock Clarke se méfie des grandes phrases vaguement réac', les valeurs éternelles, il leur rit au nez. Nous lui ferons donc pas l'insulte de dire qu'il a capté un certain esprit de la Nouvelle-Angleterre actuelle. Mais son joli mélange d'absurde et de caricature sera intéressant à voir évoluer au fil des livres.

Motel à Keesville, dans l'Etat de New York

Bethlehem, New Hampshire

28 décembre 2010

L'appât, pauvre comédie policière pour comiques québécois

L'appât 
by Yves Simoneau, with Rachid Badouri et Guy Lepage (2010)

Le parrain de la mafia italienne de Montréal est assassiné ; tué par ingestion de cacahuètes empoisonnées avant son extradition vers l'Europe. Par hasard, le parrain a rendu son dernier soupir dans les bras du lieutenant Poirier, le plus mauvais flic du pays. L'épais policier risque d'avoir entendu des informations précieuses, à même d'intéresser les bandes rivales. Pour déblayer les pistes, les polices canadiennes et françaises décident d'utiliser l'épais comme appât ; et pour assurer la réussite de l'entreprise, l'épais se voit adjoint un coéquipier de chocs, agent français, une véritable épée...

C'est petits jeux de mots ne sont pas de moi, ils décorent les affiches du film : l'épais, l'épée, l'appât. Voilà qui plante aussitôt le ton de cette comédie policière à l'ancienne, vieille recette du duo dépareillé, le québécois gaffeur et le français ultra-pro. Ajoutez quelques autres idées classiques, promesses de gun fights ou possibles confusions linguistiques, approche tentante après l'énorme succès en 2006 de Bon Cop Bad Cop et son duo Québec / Ontario... Une bonne recette simple pour les fêtes de fins d'années, pourquoi pas ?

Hélas, cet Appât affiche une pauvreté assez profonde. Les deux personnages de flics sont extrêmement caricaturaux, joués par deux comiques canadiens, donc distrayants, mais sans jamais pousser la parodie dans des extrêmes délirantes. Le scénario ou les personnages sont stupides mais le monde alentour est vaguement réaliste, les gags sont des blagues polies d'émission télé. On ne nage plus dans les eaux d'un Flic de Beverly Hill, les choses ne sont plus assez crédibles, mais on reste trop loin des délires permanents de Qui a tué Pamela Rose ou OSS 117. Le film n'est jamais vraiment hilarant, juste légèrement drôle, quelques idées sympathiques sans plus ; beaucoup de situations semblent sous-exploitées : les gags franco-québécois se comptent sur les doigts d'une main, sans vraiment délire linguistique ; le tout enrobé dans une réalisation très télé.

Le film fait donc assez pâle figure à côté des comédies policières québécoises que j'ai déjà pu voir. J'ai déjà cité le précieux Bon Cop Bad Cop (dont je devrais certainement parler plus en détails...), mais Tel Père Tel Flic offrait aussi un joli sujet et des gags bien trouvé. Cet Appât laisse dont un peu perplexe, même si la salle dans laquelle je l'ai vu était bien rempli, avec de nombreux rires pour certains gags basiques de personnages tombant. Il en faut pour tous les goûts, et Guy Lepage et Rachid Badouri ont certainement leurs fans au Québec. Le premier appartient à un grand groupe de comiques, et apparaît souvent à la télévision ; le second est un jeune humoriste qui monte, ici dans son premier rôle au cinéma, et dont le 1er DVD est justement sorti il y a un mois à peine - la cohérence marketing est bien réglée... Mais le film n'arrive pas vraiment à sublimer ces deux figures, paresseuse opposition de deux archétypes ; je ne donnerai pas plus de détails sur le scénario, dont la progression est assez désespérante.

Intrigué, j'ai donc exploré un peu la fiche IMDB du réalisateur, Yves Simoneau. Plusieurs films à son actif dont la note IMDB dépasse rarement le 5.0/10, beaucoup de réalisations télé sur les 10 dernières années. Mais une carrière lointaine qui semble un peu plus mystérieuse et difficile à cerner en quelques lignes de texte : il a ainsi tourné Free Money en 1998, dont la vedette principale n'était autre que Marlon Brando - avec tout de même 30 millions de dollars de recette, donc autant que des succès d'estime comme Kick Ass... L'ami Brando tournait un peu n'importe quoi dans les 15 derniers de sa vie, il me semble, mais il est troublant de l'imaginer sur le plateau. Brando âgé en 1998 et un tout jeune Badouri en 2010 : les carrières cinéma ne sont pas linéaires au Canada !

24 décembre 2010

The Mystic Masseur, Naipaul offre une farce dans le Trinidad colonial des années 40

The Mystic Masseur 
by V.S. Naipaul (1957)

Ganesh est un fameux masseur, c'est certain. Pas un de ces escrocs habituels de Trinidad, masseurs auto-proclamés, sans formation, sans aptitude à guérir ; Ganesh possède tellement de livres, près de 1500 volumes, c'est un érudit ! Un penseur. Et très bientôt, un mystique, un guérisseur d'âme, capable de chasser les esprits entre deux prières murmurées vêtu d'un turban. De masseur à mystique, Ganesh connaîtra le succès, la renommée, l'ascension dans le petit monde du Trinidad des années 40, petite société coloniale britannique.

V.S. Naipaul est un écrivain célèbre dans le monde britannique. Un écrivain reconnu, ayant reçu le célèbre Booker Prize Award en 1971, et surtout le Prix Nobel de Littérature en 2001 ; à Ottawa, mon professeur de littérature n'hésitait pas à le décrire comme le meilleur écrivain vivant de langue anglaise... Pourtant, j'avoue ne pas vraiment avoir entendu son nom avant mon arrivée au Canada. En France, l'ami Naipaul ne semble pas aussi fameux que d'autres lauréats Nobel comme Günter Grass ou Garcia Marquez. Un rapide coup d'oeil à sa bibliographie française confirme cette impression : seuls deux livres de Naipaul ont été traduits en français avant 1981. Il avait déjà publiés 10 romans et 6 essais à cette époque !

La page Wikipedia française de V.S. Naipaul présente une unique photo, couverture d'un roman en traduction allemande...

Pourtant, les deux romans que j'ai lus cette année affichent un talent fort intéressant. Je reviendrai plus tard sur "In Free State", livre lauréat du Booker Prize en 1971, fascinant plongée dans différentes situations post-coloniales. Son premier livre, "The Mystic Masseur" date de 1957, traduit en France en 1994, et propose un ton fort différent de la riche d'In Free State : une farce caustique, riche de sous-entendus et de personnages hauts en couleur.

Avec, bien sûr, la figure centrale de Ganesh, le masseur mystique, le petit érudit de Trinidad. Personnage fascinant, dont la vie est lancée par un envoi tardif au collège, où il se passionne pour la lecture. Goût qui en fait une sorte d'être contemplatif, sans envie de travail, quittant son métier d'instituteur après 6 mois, se calfeutrant dans un village perdu, vivant dans une case qu'il emplit de livres selon une méthode systématiques : tous les livres des Editions Pinguin, tous ceux des éditions Everyman ! De fil en aiguille, cherchant à écrire lui-même, cherchant à délivrer des conseils mystiques, adoptant doucement une carrière politique qui le conduit jusqu'à l'assemblée législative.

Ganesh est une sorte d'escroc bienveillant et malgré lui, délivrant sa sagesse en toute bonne foi. Mais le peuple de Trinidad l'écoute, le soutient, le rend peu à peu célèbre ; Ganesh parle de destinée, il s'agit juste d'une sorte de résonance entre son dilettantisme lecteur et les envies des gens, qu'elles soient mystiques ou politiques.

The Mystic Masseur est un magnifique portrait d'un anti-héros, petit personnage sans envergure mais attiré par la sagesse. C'est aussi une galerie de personnages distrayant et truculents, femmes sans éducations, petits marchands cherchant à faire des affaires, petits politiciens aux combines dérisoires, tous parlant un anglais un peu biscornu, approximatif, joliment rendu dans les dialogues. Sous forme de farce, Naipaul présente la société de Trinidad dans les années 30 - 40, son île natale, île où les rumeurs propagées par les ouvrier de la canne à sucre peuvent faire d'un petit masseur un grand mystique, un homme politique influent. Tous ces enchaînements sont profondément drôles, scènes superbement présentées en quelques détails, en situations ridicules et cocasses : dans ses excès, Ganesh n'hésite pas à faire construire un temple hindou, où sa femme sert du coca-cola, ou à publier un livre sur les peines & plaisirs de la constipation... 

Petites médiocrités d'une petite île coloniale, bien loin de la sagesse libératrice d'un Gandhi ou d'un Nehru, emblèmes indiens contemporains sans cesse évoqués par les petits personnages de Trinidad. La création d'une identité nationale pour un peuple si jeune n'est pas une tâche facile, pas forcément une tâche entreprise par de grands hommes, semble dire Naipaul avec humour et dérision.

21 décembre 2010

The Edible Woman et Margaret Atwood tisse avec humour des hésitations féministes

The Edible Woman 
by Margaret Atwood (1969)

Marian n'a pas trop à se plaindre, sa vie de jeune femme prend forme. Un travail intéressant dans une société d'enquête marketing, un petit ami mignon, intelligent, promis à une belle carrière d'avocat ; quelques amis autour de Toronto, une collocation pas désagréable avec son amie Ainsley. Tout s'assemble, la demande en mariage ne va pas tarder, Peter est un bon garçon, un garçon traditionnel. C'est rassurant. Même si Marian ne sait peut-être pas trop ce qu'elle veut ; pas devenir comme son amie d'université, Clara, enceinte chaque année depuis son mariage il y a 3 ans ; mais certainement pas flotter comme Duncan, l'éternel étudiant croisé lors d'une enquête sur la bière...

The Edible Woman est le premier roman de Margaret Atwood, immense auteur canadien. Primée à de multiples reprises, internationalement reconnue, régulièrement citée par les bookmakers parmi les candidats au Nobel de littérature ; une référence. Pourtant, son roman Surfacing, son deuxième ouvrage, m'a paru terriblement daté et plat quand je l'avais lu l'an passé : agrippé à un style minimal un peu frustrant, brassant de figures de hippies bien mornes... Une belle déception... Mais il fallait bien lui donner une deuxième chance.

Mais ce premier roman offre une toute autre énergie, un ton plus léger et ironique, beaucoup plus d'humour. Les premières pages offrent de superbes descriptions de la compagnie d'enquêtes consommateurs, peuplée de femmes papillonnantes, mères de famille ou vieilles filles vierges, bricolant des questionnaires pour ce secteur naissant. Jolies images captant l'ambiance de la société de consommation nord-américaines, les femmes travailleuses à permanentes, façon mélodrame de Douglas Sirk : cherchant leur place professionnelle, mais attirées par le foyer et un bon mariage... 

Mais les mélodrames de Sirk étaient ancrés dans les années 50, tandis que Marian est une femme des années 60, n'hésitant pas à vivre en célibataire, libre dans sa sexualité ; sa colocataire Ainsley est d'ailleurs une croqueuse d'hommes revendiquée, consommant alcool en quantité, ce qui ne plaît pas vraiment à leur logeuse. De telles tensions sont le coeur du roman, jeunes gens cherchant leur place dans la société face aux idées arrêtées, qu'elles proviennent des vierges travailleuses, d'une logeuse puritaine ou même d'un boyfriend un peu conservateur...

Un tel schéma peut sembler un peu basique, surtout pour un lecteur des années 2000 habitué à de telles peintures des années 50 ou 60. Mais Atwood assemble ses personnages avec justesse, sait choisir les détails élégants ou distrayants, construit de jolies scènes et de belles surprises, et distille toute la finesse de son humour. L'humour qui semblait si distant ou plat dans Surfacing est ici omniprésent, personnages tournés en dérisions, situations étranges, remarques acides la publicité ou le monde des professeurs de lettres, fête en appartement les instabilités mondaines middle-class des films Breakfast at Tiffany ou The Apartment... 

Tout cela est assurément moins poétique que Surfacing et ses ambitions mystiques, son exploration de l'identité canadienne, comme l'évoque les critiques ; mais The Edible Woman fonctionne beaucoup mieux dans son registre plus quotidien. Un joli plaisir de lecture, portant avec intelligence et subtilité des dilemmes aux accents féministes. Voilà qui donne envie d'explorer un peu plus les ouvrages de Margaret Atwood


28 octobre 2010

Easy A, not as clever as it pretends to be, but with some funny bits

Easy A 
by Will Gluck, with Emma Stone, Thomas Haden Church, Patricia Clarkson, Lisa Kudrow (2010)
sortie francaise prevue pour le 5 janvier 2011

Olive est une fille normale du lycee, ni populaire, ni nerd, juste middle of the road ; celle que l'on oublie, le gros du peloton. Mais un petit mensonge la propulseau coeur de toutes les conversations, et quel autre sujet pourrait exciter les hordes ado americaines que le sexe : oui, ca y est, Olive a couche avec un garcon. ; ri en qu'une excuse pour eviter un eviter un week-end rasoir avec une copine. Pourtant, voici maintenant que les regards se retournent sur elle, une vraie fille, une vraie. Mais les choses prennent une tournure plus profonde quand une pousse l'aventure un peu plus loin pour aider la reputation d'un ami gay : oui, elle a couche avec lui aussi. Puis avec lui,, puis avec lui, et avec lui pour de l'argent... Les rumeurs ne vont donc pas s'arreter.

Easy A, nouvelle comédie américaine de lycée, tente de jouer avec le nœud de toutes les comédies US adolescentes, la perte de virginité. De John Hughes a Judd Appatow en passant par American Pie, c'est le noeud principal des intrigues, le moteur de l'action : le moment ou le heros va l'avoir fait ; un des grands mythes de la societe americaine, tiraille entre son hedonisme sensuel de facade et son puritanisme, le bimbos en bikini de la tele et la bible belt qui a elu deux fois Georges Bush. Le programme semble prometteur ici, plus malin, puisque la fameuse perte est posee comme point de depart, montee en rumeur, et regardons ce qui va advenir. Autre gros morceau de la culture US, le mensonge (n'est-ce pas Bill Clinton ?), et toutes les tribus du campus sont la, les nerds, la meilleure copine, le prof de lettres, et surtout, les gamines ultra religieuses, une bonne idee du film. Et pas de mystere : tout le monde est choque...

Le programme s'annonce donc malin, les dialogues souvent spirituel, et le tout saupoudre d'un peu de distance intelligente. John Hughes est ouvertement cite sous forme d'extraits en plein film, et l'intrigue inspiree de "The Scarlett Letter", classique US de 1850 contant la disgrace d'une femme adultere, onligee de porter un large A rouge sur ses habits. Ce que s'empresse de faire Olive, par defi, puisque c'est justement le livre etudie en cours de lettres.

Helas, tout cet assemblage malin laisse un peu sur sa faim. La montee du film est assez distrayante, et edifiante, sentir le dechainement de la desapprobation, gonflant instantannement a coups de SMS pianoter sans attendre. L'escalade est belle, le gout du defi d'Olive, son sens de la repartie - en bon personnage principal adolescent toujours si spirituel. Mais le desarroi qu'elle decouvre quand les choses evhappent a son controle ne mene pas a grand chose. Le denouement du film se veut doucement multiple, entre revelation (puissance de la verite), coincidences, et le grand amour qui-arrive-finalement-en-faisant-semblant-de-ne-pas-être-dupe-des-happy-ends-mais-qui-arrive-tout-de-même. Le film souffre en fait du manque d'epaisseur de ses personnages, hors Olive ; dispersion facon campus, bien sur, facon microcosme, mais aucun, aucun n'offre de vrai contre-point, de vrai assise pour aider l'histoire a sortir du cadre "aventure solitaire de la fille". Le prof de lettres ou les confessions de la mere ne pesent pas vraiment lourd...

Le film n'est donc pas aussi malin qu'il veut s'en convaincre, et le projet ne prend donc pas complètement, malgré les bonnes idées. La stylisation du microcosme lycéen n'est pas aussi poussée que dans les superbes Brick ou Virgin Suicide ; tentative inachevée, surtout quand on voit le joli casting pour les "adultes". Mais il offre tout de même de très jolis moments, de grands éclats de rire, avec un couple de parents terriblement déluré, des phrases parfois cassantes, et quelques jolis moments dans le gymnase du lycée. Voir les groupes de pressions chrétiens changer la mascotte du lycée reste un immense éclat de rire : le Blue Devil bondissant et lo-fi devient un Woodchopper en peluche façon Disney, bouffi et mou, et c'est hilarant, un modeste résumé de certaines tensions dans la societe US.


24 octobre 2010

Machete, Rodriguez' love for cheap action movie

Machete 
de Robert Rodriguez, avec Danny Trejo, Robert De Niro, Jessica Alba, Steven Seagal, Michelle Rodriguez, Jeff Fahey (2010)



'If you hire Machete to kill the bad guys, you'd better be sure the bad guys is not you"

Ce genre de phrases chocs parsemaient la fausse bande annonce de Machete en 2007, incluse dans le programme Grindhouse bidouille par Robert Rodriguez et Quentin Tarantino. Le programme Grindhouse se présentait comment un double bill façon cinéma de série Z, avec le fascinant Deathproof de Tarantino, le délirant Planet Terror de Rodriguez, et une ribambelle de fausses bandes annonces. Machete en faisait partie, film de vengeance conduit par un mexicain maniant l'arme blanche, promettant embrouille politique, grosse baston, filles nues, explosions. Le tout avec un profond humour parodique.
Les fans d'action vintage se sont rejouis d'une telle folie, le buzz a pris, et voici finalement une vraie version de Machete dans nos salles de cinéma, les vraies, pas celles de serie Z ou B.

Machete-le-film reprend le programme promis par Machete-la-bande-annonce. Machete, policier mexicain, se voit forcé de quitter le Mexique apres une machination d'un baron de la drogue, et sa femme & fille sont tuées dans la manoeuvre. L'épais mais invicible Machete doit survivre comme travailleur illégal au Texas. C'est là qu'il est contacte par un politicien, afin d'éliminer le senateur du Texas, ardent partisan d'une ligne ultra-ferme contre les immigres. Mais il s'agit en fait d'une manipulation afin de rendre le senateur plus populaire...

La scène d'ouverture du film répond parfaitement au cahier des charges promis par la bande annonce, machination illisible et grossière, noyée dans un scénario peu clair, action sanglante aux effet speciaux artisanaux, filles nus. En route ! On se demande juste si le film va tenir la route...

Et pas totalement, en fait. Le petit buzz autour de Machete a permis d’épaissir le casting, en plus de la magnifique gueule cassée de Danny Trejo, on a droit a Steven Seagal mais aussi Robert De Niro en politicien xénophobe. Voilà qui rend les choses plus sérieuses, et le film tente de placer la vengeance sanglante dans un contexte de peur de l'immigration, de lutte entre extrême droite texane et réseaux de résistance mexicaine. Le tout est assez brouillon, comme on pouvait s'y attendre, mais presque un peu trop premier degrés : c'est stupide, c'est gros, mais on ne sent par forcement l'outrance folle, bête et méchante de la bande annonce. Ca tue, ça combine, ça mélange les personnages en tout sens, mais ce n'est pas aussi fascinant que les deux longs métrages Grindhouse.
Peut-être cela tient-il a la modeste stylisation du film. On sent bien l'empreinte des films d'action fauchés des années 70-80, mais presque comme refait à l'identique, sans les trucs idiots de Grindhouse, fausses poussières sur la pellicule, musique au lourd synthétiseur, mauvais montages, incohérence. Machete est finalement presque sobre dans sa bêtise, pour deux raisons peut-être. Il ne faut pas oublier que Grindhouse a été un bide au box office américain, sachant qu'il n'est pas facile de drainer un très large public pour aller voir des faux films pourris dans des salles modernes. Mais on peut aussi penser que l'effet de surprise est passé. Les hommages / parodies de films fauches n'ont pas manqués ces dernières années, dans la foulée de Grindhouse, que ce la blackspoitation de Black Dynamite ou même le petit budget vengeur de Kick-Ass, à l'esprit proche d'un film d'action a deux balles. Machete est distrayant, stupide et fou, mais sans vraiment offrir d'immense surprise, sans vraiment mener le genre "brodons sur les B-movie des 70" plus loin : pas de dialogues fous a la Deathproof, pas de raccords avec le monde des super-héros modernes façon Kick-Ass.

On en vient même a regretter les ellipses de la bande annonce, sachant que les scènes les plus marquantes du long métrage sont des gimmicks issues de la bande annonce. On peut bien retenir quelques jolis délires ajoutés, comme le discours du sénateur De Niro ou la crucifixion du prêtre vengeur. Mais rien d’immensément surprenant. Le film est fun, distrayant, mais correspond bien a ces modeles finalement : un divertissement honnête pour une soirée video.



"Machete" - Bande annonce issue du film de "Grindouse"

12 octobre 2010

Love Burns, Mazya présente l'adultère meurtrier et drôle en Israël

Love burns 
by Edna Mazya (1997)
sorti en France sous le titre Radioscopie d'un adultère en 2008


Ilan a 49 ans, professeur d'astrophysique à l'université d'Haïfa ; légèrement angoissé, consommateur régulier de Valium ou de somnifère. Mais heureusement marié depuis deux ans à une magnifique femme de 25 ans, séduisante, intelligente, amoureuse - un bel horizon pour cette existence autrefois étriquée, concentrée sur un ami d'enfance et une mère possessive et acariâtre.

Mais qui imaginerait qu'une si jolie femme passe vraiment ses journées à la maison, à dessiner ? Même les couples les plus proches & complices connaissent leurs bouffées d'adultère, leurs tentations ; l'ennui, la différence d'âge.

Edna Mazya construit une agréable histoire à partir de cette trame fort classique. Les péripéties surgissent  avec un joli sens de l'humour, distant, presque sans avoir l'air de rien, mais terriblement absurde, presque acide. Comment peut-on qualifier autrement une scène de meurtre par étouffement à la pipe en terre ? La description abrupte d'un tel méfait le rend totalement improbable, et l'art d'Edna Mazya est d'amener progressivement la scène à ce dénouement meurtrier, tisser une discussion, un geste imprévu, une envie passagère, une réaction qui construisent doucement un drame, qui changent monsieur tout le monde en un meurtrier.

Edna Mazya est apparemment un auteur dramatique, et n'a écrit que deux romans. Mais on devine un joli sens théâtral derrière la conduite de ce roman. Pas particulièrement dans la construction de dialogues, comme on pourrait le penser, car le livre fonctionne pas particulièrement sur de longs dialogues - pourquoi un auteur de théâtre chercherait-il à écrire un roman en se focalisant surtout sur les dialogues, pourquoi une nouvelle forme d'écriture alors ? Le sens théâtral de Mazya se sentirait plutôt dans la construction des scènes, petites situations initiales, rencontres de personnages ou déambulation, dénouement, et ce en usant de chapitre parfois très courts ou très longs - belle maîtrise du rythme narratif, aussi bien à l'intérieur d'une scène que sur l'ensemble du livre. 

Mais surtout, l'écriture de Mazya est magnifique dans sa capacité à rendre la voix d'Ilan, narrateur du roman, longues phrases faites de courtes propositions, rapides, presque haché, les petites enchaînements imprévus d'un esprit vaguement paranoïaque - pas un psychopathe chronique, juste un inquiet maladroit. De superbes monologues que l'on prendrait plaisir à dire à haute voix, que l'on apprécierait d'entendre dit sur une scène par une voix d'acteur. De telles envies ne peuvent mauvais signe pour un roman.

4 octobre 2010

The Little Nothings, Lewis Trondheim's blog is still charming in English


Little Nothings - The Curse of the Umbrella 
by Lewis Trondheim (2007)

Lewis Trondheim is one of the biggest comics artist in France over the last 20 years. He created the series Lapinot, wrote the script for the various series of Dungeon, drew a couple of autobiographical books, and much, much more... And he started blogging in 2006, a series of one page anecdotes gathered under the title "Little Nothings" : everyday events, small reflections, travel or festival anecdotes...

The style is based on a couple of simple ingredients. The characters are animal-headed, in the traditions of Disney comics like the Scrooge adventures drawn by Carl Barks - a common approach for many Trondheim comics, especially his autobiographical work. The drawing are colored with watercolor, without any delimited frame, giving a light touch to the page. The whole anecdotes are set in a realistic contexts, with some large detailed drawing for travel aspects. And the tone is the characteristic Trondheim tone, blend of paranoiac & hypochondriac reflections, dry & absurd humour, focus on details.

The whole blend is charming and fascinating to read, especially on a regular on-line basis.

But this US printed version is also fascinating for the French reader I am. I started reading the Little Nothings on-line, around the half of the first year, e.g. the half of this first volume. I can clearly remember reading some of the pages on the website - and obviously in French... This is quite surprising to see these anecdotes & comments translated, available to the English reader on the other side of the ocean; and have the confirmation that the material is still fresh and entertaining even translated despite a couple of purely French details. The good French cartoon writers can definitely compete with the most fascinating indie comics from the US, no doubt about this. Sure, countries do not mean so much any more in the globalized world, especially on an art level, but it is good to have such confirmations, that cultural globalization does not only mean "export from the US" ...

And reading the 3-year old blog pages also showed me that such a good everyday blog can age well. And even reveal surprising echoes with the most recent news: Trondheim had to face the new Chikungunya virus in the Reunion Island. A couple of people were suffering from the virus last week during the very last week...


2 octobre 2010

Cyrus, échanges cruels à fleuret moucheté dans une famille en recomposition

Cyrus 
by Jay & Mark Duplass, with John C. Reilly, Jonah Hill, Marisa Tomei and Catherine Keener (2010)

John vit seul depuis sept ans, quitté par sa femme - il est temps de se bouger un peu, à 45 ans. C'est ce que pensent ses amis, en particulier son ex-femme, qui l'emmène dans une soirée ; pour voir du monde, discuter. Rencontrer une femme. John flotte ; parle dans le vide ; boit. Mais miracle, voici Molly, séduisante & compréhensive, enthousiaste. Un nouveau départ !

Mais Molly a un fils de 22 ans, Cyrus, solitaire, musicien, immature ; très proche de sa mère. Très ouvert et positif sur l'arrivée de John, en apparence. Mais le nouvel équilibre familiale va-t-il tenir ?

Cyrus est filme indépendant américain, sélectionné au festival de Sundance, et on en retrouve certaines recettes : sujet familiale contemporain, importance des détails intimes, nombre des personnages limités, filmage simple et dépouillé... La réalisation pousse assez loin la logique d'authenticité en adoptant des pratiques brutes proches du documentaires, caméra instable cherchant à regarder au mieux un personnage, zooms abrupts en cours de plan pour s'approcher au mieux. Cette technique de pseudo-documentaire, très marquée dans la longue scène de la soirée, rappelle un peu les choix esthétiques de séries comme The Office, interviews des personnages en moins. Mais l'effet est réussi,les regards, les murmures sont captés au mieux, et l'on sent en effet proche des personnages.

Cette proximité permet de mettre en scène toutes les petites discussions intimes échangées dans un couple, entre une mère et son fils. Le flux de la parole tâtonne parfaitement, les regards sont instables, cherchant, jolis performances d'acteurs permettant de présenter ces mots échangés sur l'oreiller quand le sommeil ne vient pas.

Ces douce intrusion se trouve contrebalancée par l'atmosphère sous-jacente d'agressivité. Le jeune Cyrus ne voit pas vraiment d'un très bonne oeil l'arrivé de cet amant dans la vie de sa mère, mais ne s'en ouvre presque jamais, restant souriant et préparant ses mauvais coups en douce, ses petites bidouilles. Et malgré sa bonne volonté et son amour pour Molly, John ne peut que reconnaître qu'il déteste ce personnage ingérable - sans pouvoir rien en dire. Théâtre de lutte à fleuret moucheté, mais où les mouches sont amovibles dès que la mère tourne le regard : John C. Reilly et Jonah Hill s'en donne à coeur joie, lisse et amène en façade, toute colère rentrée, mais près à explosé en grossièreté. La performance de Jonah Hill est particulièrement suprenante, lui que l'on a connu hystérique, hyper-actif et bavard à l'extrême dans Superbad ou Get Him to the Greek. Son incarnation de ce vieil ado obèse, bizarre, poli mais secrètement cruel est impressionnante, et certaines scènes sont mémorables, jeu de musique électronique biscornue ou préparation de sandwich de nuit, vêtu d'une simple chemise mais armé d'un immense couteau. Espérons le voir encore élargir sa palette de rôle...

Le film navigue dans cet entre-deux au rythme étrange, intimité familiale et folie agressive rentrée, absurdité pince-sans-rire. La relation mère - fils donne lieu à quelques débordements de tendresses à la folie assez impressionnantes, telle une scène de chahut dans l'herbe ; mince, ce gosse à 22 ans et une physique obèse ! Bien entendu, tout cela se termine en une situation apaisée, promesse d'avenir heureux à trois, et le rythme d'ensemble peut sembler un peu mou. Mais la majeure partie du film offre une jolie satyre retenue des canons modernes du fonctionnement familiale, proximité mère - fils, rapports apaisés entre ex-époux ou discussion libérée dans une famille recomposée. Et l'acidité la plus prononcé tient certainement aux fameux discours matures, l'importance de la discussion honnête et constructive, afin que les choses ne pourrissent pas ; élément majeur pour un couple ou une famille, assurément ! Mais aspect tissé de phrases toujours à la limite du cliché, dont on peut jouer facilement et avec virtuosité pour cacher la cruauté la plus profonde.




23 septembre 2010

Bighead, la parodie de Jeffrey Brown aux teintes encore humanistes


Bighead
by Jeffrey Brown (2004)

Je connaissais surtout Jeffrey Brown pour ces petits livres autobiographiques, récits de relations amoureuses bancales au coup de crayon instable, comme dans Unlikely. Un de ses petits maîtres de la bande dessinée indépendante US, bidouillant des histoires touchantes et justes, les pieds sur terre, humanistes. J'ai donc été surpris en découvrant ce livre sur le super héros parodique Bighead. Je me demandais même si un tel livre avait été publié en France (apparemment, oui, d'après le site de la Fnac).

En fait, l'humour et la parodie font partie intégrante de l'oeuvre de Jeffrey Brown, alternant autobiographie et des petits formats avec super héros ou zombie. Sa courte histoire centrée sur Wolverine est un joli hommage, un mélange sympathique : éléments propres à l'univers des super héros X Men, mais où les filles ont le même visage que certaines ex de Jeffrey, s'interrogent sur le devenir d'une relation...

Les aventures de Bighead sont encore plus minimalistes et parodiques que le récit sur Wolverine, présentées sous la forme de courts numéros mensuelles d'une revue dédiée au personnage. Chaque épisode ne fait que quelques pages, mais comprends sa propre couverture, dans le plus pure style des comics des années 70, riches en superlatifs sur les aventures proposées. Chaque histoire oppose Bighead à un nouveau méchant archétypal, homme crabe, sumo géant, Minotaure, et les enjeux narratifs sont réduits au minimum : Bighead rapplique, trouve une solution, tout est bouclé en quelques cases. Un joli enchaînement des clichés propres au genre, allant jusqu'à proposer une petite amie inaccessible à Bighead.

Mais par delà l'assemblage exquis des thèmes liés aux super héros, la touche personnelle de Jeffrey Brown se glisse dans certaines interrogations, certaines situations, certains rapports à la relation amoureuse. Bighead est invisible mais timide, hésitant quant à ces sentiments, en particulier quand une jolie fille est impliquée. On retrouve alors les monologues et interrogations qui parcourent les oeuvres autobiographiques de Jeffrey Brown.

Ce petit mélange propose ainsi plus de profondeur que l'apparente parodie basique. La collision des deux aspects peut ainsi offrir des planches assez surprenantes : le Minotaure détruit la ville par peine d'amour mais Bighead lui explique que la rupture peut être bénéfique, qu'il trouvera une fille plus appropriée. Et la destruction s'arrête. Petit OVNI dessiné que cette discussion sur la rupture...



1 septembre 2010

"American Trip", drôle de traduction pour "Get Him to the Greek"

American Trip
by Nicholas Stoller, with Russell Brand & Jonah Hill (2010)

En juin dernier sortait "Get him to the Greek", nouveau délire produit par Judd Apatow: un sous-fifre a 72 heures pour faire voyager une vieille rock star depuis Londres jusqu'à la Californie. Gags trash, dialogues aux vannes bien rôdées, jolis duo d'acteur entre Jonah Hill et Russell Brand : un grand éclat de rire.

Le film arrive maintenant en France sous le titre de "American Trip". Le film veut profiter du succès de "The Hangover", intitulé "Very bad trip" en France ; c'est un peu cynique, mais l'humour des deux films n'est pas tellement différent, juste peut-être plus de blagues de dialogues dans "Get him to the Greek". Mais si ce subterfuge peut donner un peu de visibilité au film en France, pourquoi pas ? "Sans Sarah, rien ne va", dont sont issus les personnages de ce Greek, a été à peine distribué en France...

Plus de détails sur le film dans mon texte publié en juin dernier.

Quelques détails à ajouter toutefois. Je n'avais alors pas réalisé que le patron du label de disque est joué par P. Diddy. Sa grossièreté, son cynisme et sa bêtise trace un portrait outré mais hilarant du monde de la musique, d'autant plus drôle quand on connaît la place de Diddy dans la pop US.

Et justement, pour rester du côté de la musique, Pitchforkmedia offre une critique très éclairante de la BOST du film. Uniquement composée des titres chantée par Aldous Snow, la rock star has been du film. Les titres ont été composés par Carl Barât ou Jarvis Cocker, la crème de la pop / rock anglaise des années 90 et 2000, et les titres sont très agréables à l'écrane. Mais le webzine fait remarquer que ces chansons manquent pas mal d'unité, s'apparentant plus à un best-of de la pop anglaise des vingt dernières années. Donc loin de renforcer l'unité psychologique du rocker ; commentaire intéressant et fouillé du site indie, comme toujours, mais qui oublie peut-être le côté dispersé du personnage dans le film...

"Be Bad !" remplace "Youth in Revolt" mais c'est toujours drôle

Be Bad !
by Miguel Arteta, with Michael Cera (2010)

J'avais vu "Youth in Revolt" en avril dernier, bien après sa sortie en janvier. Film sympathique, aux idées assez drôles, centré sur le comédien attachant Michael Cera. Le film n'a pas eu beaucoup de succès, Cera a un charisme trop distancié et second degré pour attirer les foules à lui tout seul...

Je me demandais alors si ce film sortirait un jour en France. Voici donc qui est cette première semaine de septembre sous l'abominable titre de "Be bad !" : sous la même logique que "The Hangover" devenant "Very bad Trip" ou "Get him to the Greek" se changeant en "American Trip" (on saisit le modèle...), les distributeurs semblent privilégier des titres superficiels, crétins et en anglais pour vendre leurs comédies en France. Logique un peu étrange...

Mais cela fait plaisir de savoir que quelques spectateurs français vont pouvoir goûter à ce Cera-movie pas désagréable. Dont les accents de folie valent d'ailleurs un peu mieux que ce qualificatif de Cera-movie : il ne faut pas oublier que "Youth in Revolt" est d'abord un livre publié en 1993 au succès assez conséquent.

Pour les curieux, mes commentaires d'avril dernier se trouvent ici, ainsi que la bande annonce US.

14 août 2010

Folie hystérique adolescente de Scott Pilgrim

Scott Pilgrim vs. The World
by Edgar Wrigth, with Michael Cerra, Mary Elizabeth Winstead, Jason Swartzman (2010)
sortie française: 20 octobre 2010

Hilarious
C'est le mot à employer en Amérique du Nord quand on parle d'un film à hurler de rire, certainement plus employé que le "hilarant" français. Je n'ai pas souvenir d'avoir entendu une cousine de 15 ans répéter plusieurs fois "c'est hilarant".

Ou mieux, hysterical.
Tout aussi difficile à bien prononcer pour un français, à cause du "h". Mais à utiliser sans retenu pour parler d'une série ou d'un bouquin à mourir de rire, ou un film totalement absurde, tel les Monty Pythons. Et hysterical est définitivement à utiliser pour ce monstrueux Scott Pilgrim vs. The World.

Scott a 22 ans et sort avec une jeune asiatique du lycée, 17 ans seulement ; normal, c'est le genre de chose qui arrive, surtout quand on peine toujours à se remettre d'une rupture douloureuse. Ca fait partie des aléas d'un deuil amoureux. Mais Scott aperçoit Ramona dans une soirée, moue vaguement cynique, chevelure rose, et c'est le coup de foudre. Cependant, pour pouvoir sortir avec Ramona, Scott va devoir se débarrasser des 7 ex de Ramona, et pas n'importe comment : en combat singulier à mort.

Hysterical, n'est-ce pas ?

Scott Pilgrim est une série de comics canadien, publiée en 6 volumes entre 2004 et 2010 ; un volume par ex de Ramona. Style fortement inspiré du manga, énormes références au jeux vidéos, humour profond avec une jolie caractérisation des personnages : Scott Pilgrim a ravi les adolescents nord-américains. Il s'est tout naturellement retrouvé adapté au cinéma, avec à la réalisation Edgar Wright, auteur des très hystériques Hot Fuzz et Shaun of the Dea, parodiques et hautement référencés pop : un client idéal pour la franchise.

Et la réalisation ne déçoit pas, terriblement rythmée, usant du split screen ou d'ellipses temporelles fusionnées par quelques astuces de mises en scènes, similaires au saut d'une case à une autre. Wright ne cache pas l'origine de l'histoire, la BD, et joue même avec, utilisant certaines planches du comics pour présenter quelques récits en voix off. Une superbe transposition des singularités de la BD, cet art séquentiel définit par Scott McCloud.

Mais plus qu'une bande dessinée, Scott Pilgrim est véritable film jeu vidéo, adoptant l'esthétique des jeux de combats tels Street Fighters ou Mortal Kombat pour les duels de Scott avec les ex maléfique. C'était l'approche adoptée par la bande dessinée, et le film respecte cette approche : barre de vie, incrustation d'un immense VS. entre les deux protagonistes vus de profil, apparition de lettres donnant le nombre de coups portés, pas de doute, on se retrouve dans une bonne salle d'arcade. Le film saute sans répit d'un ex à un autre, d'autant qu'il faut faire tenir les 6 volumes en 1h45 ; pas le temps de tergiverser. Donc, oui, un jeu vidéo, une suite de combats, avec quelques scènes intercalées pour faire avancer l'histoire. C'est l'un des plus profonds aboutissements d'un "film d'arcade", plus encore que Zombieland l'an passé, qui glissait un peu plus d'histoire entre son élimination systématique de zombies.

Film d'arcade, manga, jeux vidéos, Scott Pilgrim est un magnifique objet pop, terriblement référencé. Les combats s'enchaînent comme des duels de kung-fu ou de Matrix sous acide, totalement irréalistes, ultra-stylisé, tout pour la vitesse et le speed. Et le fun pour geek et autre amateur de genre, avec par exemple l'utilisation tels quels de certains bruitages 8 bits de jeux vidéos des années 90, comme Sonic.

Ajoutez à cela l'utilisation compulsive du téléphone portable, des fringues un peu fluo, un peu recherchés, des coupes de cheveux manga ou une obsession des ados pour trouver un nouvel amoureux, et vous obtenez un film générationnel. Un film symbole de l'adolescence américaine de l'année 2010.

Là, le déclic doit se faire : film d'ado générationnel, ne nous avait-on pas servi Juno ou Nick & Nora il y a quelques années ? Des ados, fans de musique, jouant souvent dans des groupes, focalisés sur les problèmes amoureux, souvent bien fringués dans le style geek ; la comparaison s'impose, d'autant que Scott est joué par Michael Cerra, un des emblèmes de la comédie adolescente de ces dernières années : mais oui, c'était lui, Nick, c'était lui, le copain de Juno. Certes, la liste des ingrédients semble les mêmes, musique + fringues + drague, mais Juno ou Nick&Nora plongeaient ces idées dans un bain tiède qui me les avait rendus terriblement désagréables. Des comédies assez cul-cul, avec quelques idées comique tournant à la formule, et une bande-son criant "achetez ma jolie compil' d'indie rock sympa". Leurs belles sensibilités à l'air du temps ado se trouvaient délavées par l'envie de plaire, de toucher le plus grand nombre, de rester accessible ; de recycler les vieilles méthodes.

Scott Pilgrim ne cherche pas à reprendre la formule de la comédie en l'upgradant, le film offre un objet tel que des adolescents en consommeraient. Zappeur, fort en vannes, saturés de clins d'oeils, allant à toute vitesse, un rythme fou que n'avaient pas les comédies molles citées plus haut. Les ingrédients classiques d'un monde zapping-internet-iPhone-jeux vidéos permanents sont juste poussés un peu plus loin, à la vitesse maximale, et l'on peut donc y trouver un sens certain de la création. Une forme inédite, fortement contemporaine : pas sûr que le résultat soit facile à digérer pour un plus de 30 ans, mais tout le monde se doit de reconnaître cette originalité, cette prise de risque, ce goût fou de la vitesse.

Intensité créative renforcée par le choix de morceaux presque tous inédits pour la bande son, un rock rugueux, rapide, riche en saturation. En parfaite adéquation avec des groupes comme Girls, Wavve, Japandroid, Blood Red Shoes (ces derniers glissant un morceau dans une scène), de la pop à haut rythme mais bruyante, saturée, pleine de jeunesse & d'appétit. Peut-être est-ce aussi une question de mode : Juno était sorti pendant une grosse vague folk, alors que les airs de l'années sont plus lo-fi &noisy... Mais les compositions de Nigel Godrich font merveille, le producteur de Radiohead, Beck ou Air s'est fait plaisir, et l'énergie fournie est superbe et entraînante, le rythme d'un mp3 partagé en fond du bus avec l'iPod glissé dans un jean slim.

Une euphorie, un appétit, un enthousiasme, un sens de l'hyperbole qui irrigue tout le film, une montagne russe dans un rêve d'ado un peu fou, qui mélangerait tous ses rêves, toutes ces idées fixes. Mais un sens du détail allant au delà le goût de la citation clinquante, présent dans les dialogues de ces ados speedés. Les auteurs & comédiens ont pris un plaisir évident à user des expressions passe-partout de la jeunesse nord-américaine, abusant du "awesome", du "totaly", du "sooo into this", ainsi que des rendez-vous chez Pizza Pizza ou Second Cup, les équivalents canadiens de Pizza Hut & Starbucks. Des détails qui ne seront pas forcément simple à transmettre au moment de la sortie française, mais qui offrent une belle immersion dans ce monde, une jolie justesse dans cet environnement hystérique.


6 juin 2010

Délire vulgaire et réjouissant, où surgissent de jolies idées

Get him to the Greek
by Nicholas Stoller, with Russell Brand & Jonah Hill (2010)

Cette comédie arrivera-t-elle en France ? Et sera-t-elle joliment intitulée "Emmène-le au Grec" ? Le film fait partie de ses nouvelles comédies américaines, façon Apatow ou "The Hangover". Agressives, bêtes, régressives, vulgaires ; réjouissantes, aux dialogues plutôt joliment écrites ; et terriblement mal distribuées en France. Seul les gros matodontes comme "40 ans toujours puceau" obtiennent des distributions décentes. "Superbad" ou "Pinapple Express" ont eu droit à de longs articles dans les Cahiers du Cinéma, et très peu d'espace sur les écrans français. En France, qui se souvient ainsi de "Sans Sarah, rien ne va !", dont le présent film est un spin-off ? Le boxofficemojo annonce que Sarah est restée moins d'un mois à l'affiche en France, tout en réalisant pourtant plus de 100 millions de dollars de recettes mondiales...

Par conséquent, je profite de ma présence outre-atlantique pour goûter à ces comédies rares en France. Perspective plutôt sympathique dans le cas présent, vu le pitch simple. Un sous-fifre de maison de disque doit emmener une rock star finissante de Londres jusqu'à Los Angeles en moins de 72 heures - pour jouer dans la salle dénommée The Greek. Sex 'n' drug 'n' rock'n'roll au programme.

Et le film affiche sans complexe son programme ciblé mais euphorique. Les scènes défilent à toute vitesse pendant les deux premiers tiers du film. C'est souvent vulgaire, riches en formules bien trouvées et en vannes, parfois raté ; mais de toute façon, tout s'enchaîne sans honte, assumé, sans se retourner. C'est riche en petites piques sur le monde de la musique, citations truquées du NME, clips vulgaires façon Lady Gaga : pas les parodies les plus subtiles, mais tirant souvent le sourire au fan de pop et rock. Tel le vélo, le film roule, roule, roule encore, sous peine de tomber quand le rythme retombe.

En effet, comme beaucoup de comédie Apatow, la fin du film semble un peu molle, lorgnant vers des petites questions existentielles de rock star, vers la petite vie personnelle du mec moyen, sa capacité à lancer une vie de couple sérieuse. La rupture est un peu abrupte, peu maîtrisée, pas totalement réussi, à peine sauvée par quelques délires finaux rock.

Car le gros point fort du film, c'est la folie duo central, avec deux acteurs délicieusement délirants. Russell Brand joue à merveille la rock star au mode de vie déglinguée ; il n'a pas été viré de la BBC pour rien, cet humour outrancier et vulgaire lui convient à merveille, et ses propres excès de drogue nourrissent sans peine le personnage. Ses morceaux rock raviront les amateurs, entre Bowie et Oasis, Pete Doherty à cheveux longs, toutes ses stars britanniques excessives que Brand connaît sur le bout des doigts.

Mais Jonah Hill est lui aussi fascinant. Jonah hante les comédie américaines depuis quelques années, jolie soutien dans Funny People ou The Invention of Lying où son physique obèse et sa tchatche le faisait facilement sortir du lot. Ici, il n'atteint pas les mêmes sommets que dans Superbad, mais son amplitude comique s'offre réjouissante. Son sens du dialogue fait souvent mouche, sa folie de mimiques est impressionnante ; et pas forcément dans les scènes les plus excessives de boîtes de nuit ou les shoot d'adrénaline : dans l'une des premières scènes, il tente d'expliquer la puissance musicale des Mars Volta à sa copine, médecin pas hype du tout, et ses mouvements du visage sont magnifiques.

Car les bonnes surprises de "Get him to the Greek" surgissent de ces petits angles morts. Bien sûr, les rires les plus francs et forts surgissent pour les gags les plus fous, mais les petites trouvailles apportent un charme malin au film. Russell Brand tente de se faire passer pour une femme âgée au téléphone - et son interlocuteur s'étonne que la femme ait une voix ressemblant à celles des vieilles dans les Monthy Python. Jonah sent son coeur accélérer trop fort après une prise de drogue, et on lui conseille de caresser un mur tapissé de fourrure pour se calmer. Et cette séquence pleine de potentielle surgissant à la fin, quand la copine du sous-fifre décide d'accepter une partie de sexe à trois, avec son copain et la rock star. Peut-être le passage le plus fou du film, bien plus que de voir une rock star aller acheter de l'héroïne : le petit couple de banlieue décidant de rejoindre les explorations excessives du show business le plus décadent.

Bon, cette scène ne tient pas vraiment ses promesses, n'arrivant pas à développer cette véritable rencontre des deux mondes. Mais ce demi-succès résume bien le film : pas totalement réussi, mais offrant de belles pistes en plus de ces moments de pure euphorie. Le DVD en version longue devrait d'ailleurs valoir le détour : nombres de gags suggérés dans la bande annonce ne font pas partie du montage final...


3 avril 2010

Un Cera honnête et un divertissement attachant

Youth in Revolt
by Miguel Arteta, with Michael Cera (2010)

Depuis quelques années, Michael Cera incarne la figure de l'adolescent un peu empoté, longiligne, timide, un peu mignon, plutôt pâle. Il a joué la belle endive attachante dans Juno ou Superbad avec un certain succès, une touche personnelle assez distanciée : une certaine impassibilité sensible d'où surgissent parfois les blagues les plus abominables, lancées comme si de rien n'était.

Il sera assez intéressant comment évolue ce petit talent comique de l'acteur canadien. Youth in Revolt ne révolutionne son rôle de timide toujours puceau. Changement par petites touches : voici notre Cera empoté doublé d'une deuxième personnalité, François le séducteur français nihiliste, pantalon immaculé, petite moustache et gauloise. L'extension du jeu d'acteur n'est pas très subtile, mais qu'importe, le film n'est pas désagréable.

Nouvelle itération de l'adolescent américain un peu timide & paumée, tombant amoureux, un peu honteux de sa virginité de 16 ans. Michael Cera ne révolutionne pas tellement son jeu, et le film ne révolutionne pas la comédie indie US à la Juno, petits personnages pittoresques et musique folk de bon goût. Mais quelques situations sont assez loufoques pour rendre le film distrayant : des marins qui reconstruisent une voiture dans une maison, pièce par pièce ! Une école privée élitiste où tout le monde parle français ! Des types en caleçon par solidarité avec les immigrés !

Pas de date de sortie française pour l'instant... Il serait dommage de ne pas avoir accès à ce divertissement plutôt attachant...


Ben Stiller flotte en Greenberg et la mélancolie se fait amusante et touchante

Greenberg
by Noah Baumbach, with Ben Stiller, Greta Gerwig (2010)

Roger Greenberg habite New York et travaille comme menuisier ; il aime l'idée de construire des objets. C'est plus tangible que de se souvenir les rêves déçus de succès rock d'il y a vingt ans, surtout quand on sort d'un séjour en hôpital psychiatrique. Mais en ce moment, Roger Greenberg veut rester à ne rien faire : garder la maison de son frère à Los Angeles, parti en vacances lointaines, et ne rien faire.

C'est donc un Ben Stiller minéral que l'on voit bouger à l'écran, souvent seul, souvent silencieux, quarantenaire sans illusions ni avenir, une sobriété impressionnante. Il écrit des lettres de réclamations à différentes compagnie comme Starbucks, il traîne avec ses vieux potes d'enfance, il écoute des vinyles ; il drague la nounou de son frère sans savoir trop pourquoi, sans savoir ce qu'il fait. Elle-même est assez déboussolée, sortant d'une longue relation, chantant dans un petit bar, parfois, aimant les chiens.

Un film sur pas grand chose, donc, si l'on considère qu'il faut beaucoup d'événements dans un film, un scénario quantifié au nombre de retournements de situations. Rien qu'un film de mal-être diffus, les amis retrouvés, une ancienne copine, un flottement.

Noah Baumbach tisse un parfait écrin de mélancolie douce dans Los Angeles, un peu de mal dans les barbecues ensoleillés. Ses plans prennent leur temps, portés par une bande son pop 70s, une lumière tirées elle aussi vers des teintes passées, vieux films indépendants US façon Cassevettes ou premiers Scorcese ; LA des années 2000 avec une saudade d'il y a trente ans. Obsessions rappelant celles de the Squid and the Whale, un précédent film de Baumbach qui prenait place dans les années 80. Baumbach n'est pas collaborateur de Wes Anderson pour rien, amateur de détails et d'atmosphères vintage.

Mais au delà du vernis et de l'enrobage parfaitement maîtrisé, c'est le soucis apporté à la conduite d'acteurs et aux dialogues qui impressionne. Ben Stiller a rarement été contrôlé ainsi, bloc en veilleuse explosant parfois, vague somnambule sous le soleil au flottement fascinant ; les petites phrases font mouche, et les petites tendresses n'en sont que plus touchantes.


14 mars 2010

Joe Matt est un obsédé du X et c'est drôle à lire

Peepshow - The Cartoon diary of Joe Matt
by Joe Matt (1987-1992)

Joe Matt vit chichement. Il n'a pas beaucoup d'argent, il réutilise plusieurs fois les sachets de thé.
Joe Matt aime parler avec la voix de Donald Duck.
Joe Matt fait pipi dans le lavabo.
Joe Matt est allé dans un lycée catholique.
Joe Matt regarde beaucoup de vidéos porno. Sa masturbation est compulsive.

Joe Matt raconte tout cela dans des épisodes d'environ une planche, chroniques de sa vie de 1987 à 1992.

Il est un peu étrange de lire de nos jours un tel journal, récits intimes parfois espacés de plusieurs mois ; les blogs de bande dessinée sont légions, le moindre petit dessinateur peut poster en direct ses confessions, sur un rythme quasi quotidien. Il se dégage donc une impression de pionnier, de planches ancêtres. Certes, Harvey Peckar ou Robert Crumb avait déjà produits des comics autobiographiques ; mais ces planches donnent une véritable impression d'ancêtre du blog.

L'autobiographie en bande-dessinée est entrée dans les habitudes, les ouvrages ne manquent pas de nos jours, les exemples variés. L'originalité de ces morceaux de Peepshow ne tient pas à l'approche adoptée mais bien au personnage de Joe Matt, sorte de loser névrosée qui n'hésite pas jouer avec ses défauts, les grossissants doucement, les rendant doucement fascinants. L'auteur ne s'épargne pas et les anecdotes sont souvent cruelles et terriblement drôles, récit d'un job d'été dans une usine de ballet, portrait du chat biscornu de son colloc, des dialogues avec un ami en prenant une voix de canard, des échanges avec une prostituées newyorkaise dans un cinéma X miteux.

Car Peepshow n'est pas un titre choisi par hasard. Joe Matt est tiraillé par une obsession profonde pour les vidéos X, la masturbation, immaturité sexuelle induite par une éducation catholique stricte, en contre-coup. Habitude de vie difficile à combiner avec une longue relation amoureuse, et les échanges avec Trish ne sont pas toujours évidents.

La bande dessinée autobiographique est courante de nos jours, et certains ne manquent pas de jouer avec humour de leurs obsessions les plus vulgaires, n'est-ce pas Frantico ? Mais rarement des instants quotidiens, pièces de vie peu reluisantes, ont été présentées dans les planches d'une bande dessinée, des planches si drôles et cherchant de nouvelles pistes formelles.




9 mars 2010

Quelle épopée sépia que celle de George Sprott

George Sprott
by Seth (2009)


L'album s'offre immense au lecteur, format improbable à couverture épaisse. Un projet peu commun que cette biographie en comics proposée par Seth.

George Sprott est bonhomme tout rond, ventru, à la moustache joviale, une petite célébrité de télévision locale dans les années 50 - 60. Pendant des années, il a présenté une émission hebdomadaire traitant du grand Nord canadien. Il y diffusait des films, tournées pendant ses expéditions dans les années 30, troussait anecdotes sur les paysages, les Inuits, les aurores boréales. Le livre nous offre l'histoire de sa vie, à la manière d'une enquête de collectionneur ou des recherches pour un documentaire.

Peu à peu, le rond Sprott offre ses faces d'ombres, mariage triste et fille engrossée, son amour perdu, les difficultés avec ses parents. Seth tente de capter une vie par petite touche, offrant scènes de récits, aphorismes du Maître Sprott, témoignages de proches, pièces d'archives. Un véritable puzzle défile au fur et à mesure des pages, approche non linéaire du récit d'une vie, magnifique, fascinant.

On retrouve les marottes de Seth, son goût pour les objets sortis du passé ; vieux programme de télé des années 50, architecture des petites villes nord-américaines, le goût de l'aventure façon Jules Vernes, les vieux disques, le petit théâtre perdu, les restaurants populaires. C'est l'histoire de Sprott, des ses facettes et de ses mystères, de ses états que l'on devine juste dans l'alternance des interviews contemporains, de reconstitutions sépia ou des prises des paroles du narrateur entre les pièces d'archives.

La variété des approches rappelle bien sûr la folie amusante de Wimbledon Green, le petit livre où Seth dressait le portrait du plus grand collectionneur de comics du monde. Même interviews, même récits, même goût pour les pièces de collection. Mais Wimbledon Green était un suite de quasi brouillons, petits croquis sortis du carnet à dessin, et le soin apporté à ce George Sprott donne le vertige. Les cadres comme les couleurs alternent tout en gardant une cohérence, une exploration magnifique des possibilités du comics sans jamais tomber dans une quête du réalisme. Documenté, respectueux des tendances du passé, mais fier de son style de BD, ouvertement revendiqué, presque squelettique. Hergé n'aurait jamais osé de tels gros plans de visages tracés en une poignée de lignes en noir et blanc, immenses sur la page. Seth fascine pour sa capacité à inventer des collections imaginaires ; mais il n'est jamais aussi impressionnant qu'en remplissant une page entière d'un même visage, figure de quelques traits dont les variations rendent les subtiles hésitations.

George Sprott a été initialement publié dans le New York Times, et de nombreuses planches peuvent être visualisées à ce lien.



29 décembre 2009

Une invention du mensonge bien sage

The invention of lying
by & with Ricky Gervais, with Jennifer Gardner (2009)

Et si le mensonge n'existait pas et n'avait jamais existé ?
Nul ne peut dire ce qui n'est pas et voici le serveur présentant un vin qui n'a pas l'air terrible ce soir ou une secrétaire annonçant à son patron qu'elle le déteste. Point de départ simple et efficace pour une comédie, et les situations singulières ne manquent pas dans les premières minutes : comment travailler pour la publicité sans mentir ? comment donner espoir à un malade quand on sait qu'il va mourir ce soir et ne peut s'empêcher de lui dire ? comment tourner un film quand les concepts de fictions et d'acteurs sont inimaginable ?

Bien entendu, un homme va un jour dire un mensonge et se libérer de l'emprise du réel. Un petit homme ventripotent, récemment viré, rembarré par une jolie fille dès le premier rendez-vous : un petit loser, mais un loser malin, c'est plus drôle ainsi. Il peut donc améliorer son ordinaire, et redonner un peu de bonheur aux gens, car bon, il veut leur bien.

Le parti pris du film est assez original finalement car cette invention du mensonge n'est pas contagieuse. Seul le petit homme rond ment et invente des histoires, et personnes ne s'interroge. Voilà un système poussé à son extrême, qui génère quelques scènes magnifiques et grandioses : voici notre petit homme rond apportant les tables de la loi dictées par l'homme qui réside dans le ciel, deux feuilles de papier collées sur des boîtes de pizza... Epiphanie à la pizza bientôt reproduite sur des vitraux d'Eglise...

Mais cette absence de contagion du mensonge n'est pas le seul parti pris extrême du film. Voici une population qui ne sait mentir, mais semble surtout incapable de raisonner irrationnellement. Ainsi, avant d'envisager un mariage, il faut songer aux potentiels des deux parents, afin de ne pas pénaliser les enfants. Satire simple de la société américaine, assurément, mais dont le lien avec le mensonge ne semble pas évident, et peine à vraiment se renouveler dans la seconde moitié du film.

Car le parti pris le plus extrême du film est assurément son faux rythme. L'absence de mensonge semble rapidement générer une absence de spontanéité chez les protagonistes, tournant leurs idées 7 fois dans leur tête avant d'oser prononcer une parole. La folie à froid du début, parfois vertigineuse, se change bien vite en absence de folie, un humour distant, pas désagréable, mais peu stimulant. Il y a bien quelques saillies, quelques sursauts, mais les idées ne semblent utilisées que mollement, les situations pas poussées à leur extrême, les possibilités du scénario pas explorées totalement. Quel monolithisme des personnages ! Quel patience dans les situations : où sont les comédies de l'Age d'Or et leur rythme haletant, leurs dialogues mitraillettes ?

Un film singulier donc, un peu frustrant par sa sagesse et son manque d'exploration...