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15 janvier 2011

Paris Monopole, un joli court métrage d'Antonin Peretjatko- grâce aux Cahiers du Cinéma

Paris Monopole 
court métrage d'Antonin Peretjatko (2010)

J'aime bien lire les textes sur le cinéma, critiques, interviews de réalisateurs, dossiers comparatifs, que sais-je. Toujours une source d'interrogation, un moyen de découvertes, et de mettre à l'épreuve mes analyse de films ; analyses souvent bien limitées, je le reconnais, mais le jeu de confrontation entre mon oeil amateur et les arsenaux critiques est distrayant, stimulant. Un hobby comme un autre, ou presque, une violon d'Indre mi-sérieux, mi dilettante.

Et j'aime ainsi parcourir les Cahiers du Cinéma ; pour leur légende, bien sûr, mais aussi pour l'approfondissement avec lequel ils composent leurs textes. Pas que de telles analyses soient absentes d'autres sources de littérature cinéphile, site Internet, magazines, quotidiens nationaux. Mais il y a un petit plaisir à explorer les Cahiers, et retrouver certaines de leurs obsessions, la mise en avant de auteurs ou des cinématographies peu explorées, l'attention apportée aux expériences de cinéma. C'est en tout cas ainsi que je le perçois : je n'ai pas dû lire plus d'une demi-douzaine ou dizaine de numéro des Cahiers du Cinéma dans ma vie...

Une des marottes des Cahiers du Cinéma, c'est le cinéma français, ce qu'il peut représenter, et plus encore, le jeune cinéma français. Une envie de débroussailler et de soutenir les nombreux "premiers films", petits assemblages souvent dits d'auteur, et qui ne donnent pas toujours suite à de plus longues carrières. Ce regard porté sur les premières oeuvres est précieux et louable, et plus précieux encore pour un lecteur du Canada, puisque tel est mon statut actuel. Même si certains films français apparaissent dans les salles Québécoises, il n'est pas commun que des premiers films traversent l'Atlantique, du moins dans des diffusions conséquentes. Les Cahiers du Cinéma : une bonne manière de poursuivre une veille technologique du jeune cinéma français.

J'ai ainsi pris beaucoup de plaisir à parcourir le dossier "Demain, ils feront le cinéma français", paru dans le numéro 661 des Cahiers du Cinéma. Un numéro un peu acheté par hasard, juste après Noël, dans une librairie québécoise qui ne proposait pas le numéro de décembre. Un petit hasard, mais un joli plaisir de lecture et d'exploration, 38 pages de critiques et portraits et interviews. Avec cette interrogation clé, fil rouge du dossier : quels jeunes cinéastes proposent des formes nouvelles, loin d'un réalisme un peu paresseux ? Un réalisme en vogues dans les premières oeuvres ces 15-20 dernières années, vaguement littéraire, plutôt parisien, que ce soit par des chroniques sentimentales ou sociales (1). Des formes nouvelles !

Beaucoup de réflexions stimulantes donc, qui poussent à s'interroger sur la création, sur ce que l'on souhaite montrer et de quelle manière. Mais j'ai aussi pu découvrir de très jolis courts métrages, par la magie d'Internet et des sites de streaming vidéo. Des petites découvertes vidéos que je compte partager ici, en tentant d'y ajouter quelques mots, mais surtout pour partager ces découvertes autour de moi. Bien entendu, je ne voudrais pas dépasser les limites de la décence et de la copie de l'oeuvre : tout ayant-droit qui se sentirait lésé peut me contacter, et je retirai les liens vidéos...

Ce qui serait pourtant dommage quand on voit le sens comique d'Antonin Peretjatko dans ses courts métrages. Un point de départ, un joli assemblage de situations absurdes, des gags simples mais hilarants - le tout filmé dans Paris, en pleines rues ou au milieu d'un défilé militaire, avec un magnifique sens du rythme. Une sorte de Nouvelle Vague pour les figures jeunes évoluant en liberté dans Paris, mais terriblement absurde, poétique, riches en gags et jeux de mots et autres petites blagues potaches. Et pourtant, au milieu de cette grâce souriante et désinvolte, flotte pas mal de l'air du temps parisien. Les 18 minutes de Paris Monopole (ci-dessous) naviguent en effet entre boulots d'intérim et recherche de chambres au loyer raisonnable, gros défi parisien des années 2000...

L'article des Cahiers du Cinéma évoque les recherches de financement d'Antonin Pertjatko pour un premier long métrage (2). Intitulé La Loi de la Jungle, évoquant un entrepreneur guyanais cherchant à ouvrir une station de ski à neige artificielle. Difficile de savoir comment le rythme se transposerait sur un format long, mais la folie douce de Paris Monopole et l'élan rieur de Hafsia Herzi de la Graine et le Mulet donnent très envie d'en voir plus...




(1) French Touch - article de Stéphane Delorme - Cahiers du Cinéma n° 661, pp 6-7
(2) Antonin Peretjatko, kamais à courts d'idées - article de Joachim Lepastier - Cahiers du Cinéma n° 661, pp 6-7

11 décembre 2010

Lester Bangs, mythic critic of punk, gonzo writer (and so much more)





Psychotic Reactions and Carburator Dung 
The Work of a Legendary Critic: Rock'n'Roll as Literature and Literature as Rock'n'Roll 
by Lester Bangs (edited in 1986, articles from 1971 to 1981)


J'ai déjà parlé de Lester Bangs, le légendaire critique rock, après avoir lu le recueil Mainlines, Blood feasts and Bad Taste il y a quelques mois. Ce recueil était le deuxième rassemblant articles et textes de Lester Bangs, mort en 1982 à l'age de 34 ans. Psychotic Reactions and Carburator Dung est le premier recueil. Textes plus riches, moins dispersées peut-être que dans "Mainlines...".

Quoique. Lester Bangs était un écrivain à l'énergie folle, capable de se lancer dans des textes souvent improbables. On a ainsi droit ici au récit systématique de ses soirées de Nouvel An de 1971 à 1978, la dernière année donnant lieu à une déambulation étrange chez une fille bizarre, vaguement stone, peu motivée par le sexe ou par un quelconque échange... Le rock dans son sens le plus large, le rock, comme un style de vie : par ses textes, Lester Bangs a participé à la définition d'un esprit rock, dépassant les frontières de la musique. Le long compte-rendu sur le film de série Z The Incredible Strange Creatures Who Stopped Living and Became Mixed-Up Zombies laisse ainsi rêveur : comment Creem a-t-il publier un texte aussi long sur un tel film ? Un texte mêlant descriptions du film, réflexion sur les programmes présentés à la télé, une fantaisie sur une grève nationale pour la diffusion de films sur les grands réseaux : "Un groupe propose de passer tous les films de l'histoire par ordre chronologique, certains ne quittent plus leur écran télé, fascinés par le projet"...

Le rock au sens large, le rock comme moteur, comme état d'esprit, comme nourriture vitale et comme source d'écriture, générateur de textes, de nouvelles approches écrites.

Car nombreux sont les textes fascinants dans ce recueil, pièce continuant sans fin, dissertant, et innovant dans leur forme même. La fascination de Lester Bangs pour le personnage de Lou Reed est connue, mais elle apparaît évidente dans le texte Let Us Praise Famous Death Dwarves, or, How I Slugged It Out With Lou Reed and Stayed Awake, publié dans Creem en 1975. Lester Bangs y raconte son interview avec son héros, anxieux, tendu, à cause de la réputation de Lou en interview, mais aussi à cause de la vénération de Bangs pour son héros. Tension telle que Lester Bangs s'est présenté à l'interview passablement drogué, un face-à-face surréaliste entre deux monstres du verbe dans des états seconds. Joute verbale, dialogue décousu, entouré d'une faune étrange suivant Lou Reed, entre un repas à table ou des herbes de dissertations nocturnes dans la chambre de Lou Reed. Une drôle de créature sur le lit ne cesse de rappeler l'heure dans la dernière partie de l'interview... L'article est devenu un classique, et a même droit à sa propre page Wikipedia...

Comme avec Lou Reed, Lester Bangs affiche ses préférences, ses goûts esthétiques, ses attirances en matière de rock, les explore ; et s'en sert pour créer à son tour ses textes, élargir le champ des seules chansons rock. L'article d'ouverture du recueil s'intitule ainsi "Psychotic Reactions and Carburator Dung - A tale of These Times", publié en 1970, une longue évocation du groupe garage Count Five. Le groupe n'a sorti qu'un seul album, brut, rugueux, tout à fait le genre de rock cher à Lester Bangs, loin des canons rock progressif de l'époque. Bangs fait de son texte une sorte de manifeste pour ce type de musique, pour cette recherche d'énergie brute et un peu bête, et tisse alors au groupe toute une légende, une trajectoire d'albums réussis ou progressivement décevants... Albums tous imaginés par ses soins, hormis le premier, bien réel... Un moyen pour Lester Bangs de présenter son idéal rock, l'énergie, la bêtise un peu bizarre, qu'il désigne par le terme punk.

L'article est souvent présenté comme la première utilisation du terme punk dans un cadre rock... Dès 1970, 5-6 ans avant les Ramones ou les Sex Pistols...

Bien entendu, quand la vague punk explose en Angleterre en 1976, Lester Bangs ne peut que se réjouir. Il a déjà loué le premier album de Patti Smith, mais le phénomène a plus d'ampleur, balayant tout le Royaume Uni. Dans un joli coup de génie journalistique, le NME propose à Bangs de suivre The Clash en tournée. Cela donne lieu à un article d'anthologie, étendu sur 3 numéros du journal anglais, et plus de 36 pages dans le présent livre. On y redécouvre le punk tel qu'il a explosé alors, dans ses premières tentatives Do-It-Yourself, les looks libérés à base d'épingles à nourrice ; vague esthétique et thématique classiquement associée au mouvement punk, de manière presque clichée de nos jours. 

Mais la fraîcheur de "l'histoire en train de s'écrire" est également approfondie par le regard de Lester Bangs, observateur séduit, mais gardant un certain esprit critique, un regard américain, témoin extérieur. Bien entendu, son séjour s'éternise, il est fasciné par l'éthique des Clash, insistant pour toujours discuter avec leurs fans, pour leur offrir de dormir dans leur chambre d'hôtel. Une parfaite cohérence entre le discours égalitaire des Clash et leur pratique, et Bangs s'en émerveille longuement, de leur goût pour la déconne, de leur intensité. Mais il ne cache pas non plus son malaise quand la déconne dégénère un soir, tournant à l'humiliation d'un fan par un roadie, sans qu'aucun membre du groupe ne s'interpose. Ecart qui marque fortement le journaliste et l'idéaliste rock, et il conte sans détours ses interrogations.

Ce long texte sur The Clash n'est pas le seul morceau fascinant sur le punk, vécu de l'intérieur et en direct comme supporter critique. Dans Death Means Never Having to Say You're Incomplete, Lester Bangs s'interroge longuement sur le fond du discours de Richard Hell, séduit par sa musique et son approche, mais sceptique quant au nihilisme ou à la fascination pour la mort du personnage . Il s'interroge également sur le racisme latent de la scène punk dans The White Noise Supremacists ; regard bien pertinent si l'on se rappelle des groupes punk fascites qui apparaissent dans un film comme An Amercian History X.

Mais le texte le plus déchirant sur le punk, ou le rock en général, surgit finalement, publié en 1977. Récit méditatif sur la mort de Peter Laughner, tout simplement intitulé Peter Laughner is Dead. Laughner était fan transi de Lou Reed, malade du rock, passionné fou ; il écrivit des critiques, joua dans quelques groupes punk naissant, posa sa voix sur les premiers 45 tours de Pere Ubu. Laughner est mort à 24 ans, détruit par l'excès d'alcool et boisson. Dans ses propres excès et passions, Lester Bangs semble saisi, exprime sa peine, son sentiment désabusé, "un gamin qui s'est tué pour quelque chose que les T-shirts déchirés représentaient dans le combat de ses émotions déchirées." Une peine et un embarras qu'il tente de transmettre sans jugement, sans chercher de grand coupable, sans proposer de vraie moral. Texte glaçant, lucide, un immense moment de rock, d'émotion, d'écriture tout simplement.

Car Psychotic Reactions and Carburator Dung n'est pas qu'un recueil sur le punk ou sur des passions de sous-culture comme Lou Reed ou les séries Z d'horreur. C'est un assemblage d'écriture magnifique, d'une quête de sens ou de vie ou d'élan, je ne sais comment dire, une énergie du texte catalysée par la musique, riche en invention, en recherche, en folie douce. Une lecture fascinante...  



Liens vers des articles de Lester Bangs



Quelques citations... (jolie liste visible ici)

I volunteer not to feel anything about him from this day out, but I will not forget that this kid killed himself for something torn T-shirts represented in the battle fires of his ripped emotions, and that does not make your T-shirts profound, on the contrary, it makes you a bunch of assholes if you espouse what he latched onto in support of his long death agony, and if I have run out of feeling for the dead I can also truly say that from here on out I am only interested in true feeling, and the pursuit of some ultimate escape from that was what killed Peter, which is all I truly know of his life, except that the hardest thing in this living world is to confront your own pain and go through it, but somehow life is not a paltry thing after all next to this child's inheritance of eternal black.
          -  Peter Laughner is Dead (1977)


As I left the building I passed some Latin guys hanging out by the front door. "Heard the news? Elvis is dead!" I told them. They looked at me with conteptuous indifference. So what. Maybe if I had told them Donna Summer was dead I might have gotten a reaction; I do recall walking in this neighborhood wearing a T-shirt that said "Disco Sucks" with a vast unamused muttering in my wake, which only goes to show that not for everyone was Elvis still the King of Rock'n'Roll, in fact not for everyone is rock'n'roll the still-reigning music.
          -   Where were you when Elvis died? (Village Voice, 1977)


Punk had repeated the very attitudes it copped (BOREDOM and INDIFFERENCE), and we were all waiting for a group to come along who at least went throught the motion of GIVING A DAMN about SOMETHING.
Ergo, the Clash.

What I am saying is that contrary to almost all reports published everywhere, I found British punks everywhere I went to be basically if not manifestly gentle people. They are a bunch of nice boys and girls and don't let anybody (them included) tell you different.
          -   The Clash (NME, 1977)


So now how do you see yourself, the adult Dick Clark? As a moral leader for youth?
"I'm just the storekeeper. The shelves are emptu, I put the stock on. Make no comment pro or con. Ivring Berlin said, 'Popular music is popular because a lot of people like it.' That does not mean it's good or it's bad - that's the equivalent of arguing the merits of hot dogs versus hamburgers. What the hell difference does it make?"
          -   Screwing the System with Dick Clark (Creem, 1973)


A good old answer by Lou Reed already published previously here...

6 novembre 2010

Da Capo Best Music Writing 2006, Dylan, atomic opera and Christian rock for fascinated readers

Da Capo Best Music Writing  2006 
Guest Editor : Mary Gaitskill  -  Serie Editor : Daphne Carr  (2006)


C'est une jolie institution que je découvre en parcourant les rayons des bibliothèques nord-américaines, ou même les libraires de tailles conséquentes : les anthologie annuelles, les best of de l'année - en livres. Il y a ainsi la fascinante série des Year's Best Graphic Novel, Comics & Manga, offrant un assemblage des BD fortes de l'année, par doses d'une demi douzaine de pages. Je reviendrai plus longuement sur assemblages de bandes dessinées, dont je parcours actuellement quelques ouvrages. Je me régale également des Da Capo Best Music Writing, regroupement de textes sur la musique - tous les genres, genres musicaux (classique, rock, hip hop) comme genres d'écriture (critiques, récits, interview). Un délice, rien que des bons textes, riches en découvertes.

Je n'ai pas lu ce volume 2006 en entier, je l'avoue ; je suis trop occupé à déguster les critiques rock de Lester Bangs, ce qui ferait beaucoup de lecture musicale en parallèle. Il faut varier les plaisirs. Mes les quelques textes explorés m'ont confirmé que l'écriture musicale est un genre magnifique, capable d'offrir plaisir esthétique, richesse de l'expérience et profondeur humaine, et ce même sans connaître les morceaux évoqués, même sans apprécier le genre musical décrit ; une véritable littérature.

Bien sûr, le livre propose des critiques assez classiques, même dans des formats étendus. La pièce d'ouverture du volume est une analyse détaillée de la chanson "Masters of War" par Bob Dylan - rien de très surprenant. Mais le critique Greil Marcus lance son texte en expliquant à quel point cette chanson est une mauvaise chanson (et on ne peut lui reprocher de ne pas aimer Dylan : Marcus a publié un long volume sur lui) ; le texte s'intitule tout simplement "Stories of a bad song"...  Le morceau est à la limite du mauvais goût avec sa phrase choc "I hope that you die" adressée aux puissants de ce monde. Marcus cherche à comprendre comment une telle chanson peut entrer en résonance avec le public, et surgir soudain comme un hymne, 40 ans après son écriture, par la faute de la deuxième guerre en Irak

Fort intéressant, mais rien de très surprenant jusqu'à présent, une belle analyse musico-sociologique autour d'une chanson. Mais d'autres textes sont plus surprenants & fascinants.


Ainsi, le second texte de ce Da Capo 2006 est une exploration superbe d'un opéra contemporain associé aux premiers essais nucléaires, "Doctor Atomic", créé en 2005 à San Francisco pour le 50ème anniversaire du feu nucléaire. L'opéra est centré sur la première explosion nucléaire, déclenchée le 16 juillet 1945 au Nouveau Mexique - le premier véritable compte-à-rebours de l'humanité ; il met en scène des personnages tels que le chercheur Openheimer, sa femme ou un général en charge des opérations. Le spectacle n'hésite pas à citer des poèmes de Baudelaire.

Alex Ross tisse un superbe papier, partant de la réalité historique du site, des motivations du compositeur  John Adams ou de l'auteur Peter Sellars, pour présenter des scènes de répétitions, des interviews avec différentes personnes impliquées dans le projet ou inclure sur une analyse de la musique et de la scénographie. Un très long article à la structure mouvante, au contenu dense & riche, respectueux de la musique et des artistes, délicatement critique - un papier publié par le New Yorker, bien sûr, cette référence de l'écriture journalistique. Je n'ai pas encore entendu une note de cet opéra, mais cet article est certainement l'une des plus belles choses que j'ai lues cette année. Réjouissez-vous, l'article est lisible sur le site d'Alex Ross...


"He (Sellars) devises challenging, disorienting frames for drama, and then fills those frames with lavish knowledge of the characters' inner lives. If he sometimes seeks the unnattainable - at one point, he asked one of singers to "get Martin Luther king's entire 'I have a dream' speech in that melisma" - he never fails to provide the wealth of context and backstory that actors crave".




Un autre texte a fortement attiré mon attention, ma doucement aspiré dans son ambiance et son sujet. John Jeremiah Sullivan explore ainsi le phénomène des festivals de rock chrétien aux Etats-Unis, immenses barnums rassemblant des centaines de milliers de jeunes croyants autour de groupes au message Bible-friendly. Des campements à la Woodstock, mais on il serait difficile de trouver quelques drogues fortes ou même de l'alcool, et où le nom des groupes reste terriblement mystérieux pour l'amateur de musique rock "habituelle".

Le papier de Sullivan, Upon This Rock, est une magnifique pièce de gonzo journalisme, écrit à la première personne, centré sur les anecdotes survenant à l'auteur. Le début capte immédiatement l'attention : Sullivan cherche à comprendre les motivations des jeunes, et explore les forums Internet pour partager le camping-car de quelques uns... Pour aussitôt se faire taxer de pédophile et se voir menacer sur la majeure partie du web chrétien ! Le ton est lancé, l'auteur décrit ses angoisses à conduire un immense camping-car de 9 m de long, ses échanges amicaux avec des jeunes venus d'un état rural, son manque d'intérêt pour les groupes se revendiquant chrétien, à la musique inintéressante. Les groupes aux grandes aspirations esthétiques se gardent bien de mettre en avant leur foie, histoire de ne pas restreindre leur message : les groupes au label chrétien sont donc majoritairement mauvais... Analyse passionnante de cette population jeune, américaine & très pieuse, phénomène clé de la société US contemporaine.

Le papier parvient même à élever son niveau dans sa dernière partie, quand l'auteur évoque ses souvenirs d'ado investi dans les groupes chrétiens, l'attrait de tels échanges pour les jeunes, leurs motivations. Une superbe leçon de composition & de journalisme, de variation des points de vue & des angles d'approche : une démonstration à même de tirer l'écriture vers le haut.


And believe it or not, the Christian-rock establishment sometimes expresses a kind of approval of the way groups like U2 or Switchfoot (who played Creation while I was there and had a monser secular-radio hit at the time with "Meant to Live" but whose management wouldn't allow them to be photographed onstage) take quiet pains to distance themselves from any ambiguoues Jesus-loving, recognizing that this is the surest way to connect with the world (you know that's how they refer to us, right? We're "of the world"). So it's possible-and indeed seems likely- that Christian rock is a musical genre, the only one I can think of, that has excellence-proofed itself".



Link to the described articles

30 octobre 2010

Lester Bangs interviewing Lou Reed: Rock history

"Speaking of fucking - do you ever fuck to Metal Machine Music?"
"I never fuck. I haven't had it up in so long I can' remember when the last time was.
"But listen, I was cruising in my car with Metal Machine Music blaring the othr day, when this beautiful girl crossing at a light smiled and winked at me!" (A true story)
He cackled. "Are you sure it was a girl?"

Lou Reed interviewed by Lester Bangs in Creem - February 1976.
From the book "Psychotic reactions and carburator dung" - By Lester Bangs (1986)

13 octobre 2010

The Social Network, un Facebook pour les critiques de film et les interprétations

by David Fincher, with Jesse Eissenberg, Andrew Garfield and Justin Timberlake (2010)
sortie française le 13 octobre


"The Social Network" sort en France cette semaine. Je l'ai vu il y a dix jours, le week-end de sa sortie nord américaine ; j'en ai déjà parlé longuement et avec enthousiasme. Mais j'avais aussi évoqué la richesse du film, et mon impatience à l'idée de parcourir les nombreuses critiques disponibles. Je profite de la sortie française du film pour faire un petit tour d'horizon d'idées lues ici ou là.

En commençant par cette jolie interview de David Fincher et Trent Reznor sur Pitchfork. La musique composée par le leader de Nine Inch Nail est en effet un très joli détail du film, et j'avais oublié d'en parler dans mes longues élucubrations. Des nappes électroniques flottent entre les bâtiments d'Harvard ou dans un bureau légal anonyme, nimbant les images et les tonalités d'une lourdeur étrange, une sorte de grandeur profonde mais minimale : profondeur des échos, mais simplicité des quelques notes électroniques. Un peu comme le film, une entreprise d'envergure, une sorte de tragédie contemporaine, mais où les Geeks sont les héros grecs.

Mais la musique n'est pas le seul angle d'approche dont je n'avais pas parlé. Je ne peux pas penser à tout, je ne suis pas journaliste et ma culture est limitée ; et j'avais pris le parti de capter mes impressions et idées sans recherche préalable. Mon sentiment reste que ce film est extrêmement riche, offre de multiples approches, et les critiques ou articles lus confirme cette variété de lectures : que d'idées différentes !

Le papier le plus impressionnant est peut-être un superbe portrait de Sean Parker dans Vanity Fair. L'homme est bien sûr plus complexe que le personnage sur grand écran, comme toujours, mais le vrai Sean Parker est un être bigger than life, qui mériterait certainement un film à lui tout seul, voire plusieurs. Co-créateur de Napster à 19 ans, génie de l'informatique dans son plus jeune âge, doué d'un flair impressionnant pour sentir les projets à fort potentiel, génie multiple, fêtard : le film suggérait le charisme et l'intelligence, mais la réalité est bien plus grande. Le Sean Parker du film est-il pour autant une caricature ? Non, comme le dit Le Monde, les personnages mêle pure antipathie et absence de caricature dans un équilibre fascinant. Le Sean Parker joué par Justin Timberlake est peut-être éloigné du génie réel, mais il présente une cohérence pleine de justesse, et offre un élan supplémentaire au film par son charisme et son enthousiasme comme le note le New Yorker - élan dont ne manque pourtant pas la première partie. Le Sean Parker cinématographique ? Respect de l'apport de l'homme dans l'histoire de Facebook, fascinant hédoniste 2.0, parfait apport à la mécanique narrative du film : un rêve de scénariste.

Mais le papier du New Yorker est un véritable délice long de 5 pages, superbement écrit, multipliant les approches, les remarques - le tout écrit avec un style souvent magnifique (mais non disponible on-line gratuitement).  Et débute par un aspect pas forcément facile à percevoir pour un spectateur français, même le plus au fait de la société américaine : la peinture d'Harvard, sa caste d'étudiants issus d'une bourgeoisie américaine quasi-aristocratique. Harvard et Boston ne font pas parti de l'Ivy League pour rien. Bien sûr, le regard français est sensible au sous-texte, au contexte social, et j'ai souvent pensé à mes souvenirs de prépas et de grandes écoles d'ingénieur parisiennes, aux castes françaises venant des lycées versaillais. Mais il faut lire des articles américains pour sentir la justesse du portrait offert par Fincher dans le film : minutieux dans les détails, mais sans satyre excessive, dit le New Yorker.

De tels films et articles donnent envie de voir une telle approche respectueuses mais juste transposée en France, des élèves d'HEC sans trop de clichés, des Polytechniciens. Et ce dans toute la variété des profils présents dans les écoles, car "The Social Network" présente en effet une opposition nuancée entre membres des clubs huppés et geeks. Facebook, c'est une success story de capitalisme, mais une success story lancé par des geeks, pour des raisons pas forcément reluisantes, tournant autour des filles. Les Inrocks soulignent d'ailleurs le côté très masculin du film, où les filles servent uniquement comme objectif lointain ou figure dont il faut se moquer ou se venger ; sans véritable personnage féminin actif. Un aspect qui m'avait frappé après coup, sans savoir trop quoi en penser, mais les Inrocks savent pointer une certaine cohérence de cet univers mâle avec d'autres films de Fincher comme Se7en ou Fight Club.

Voilà bien une constante dans les critiques du film, les longs commentaires sur le parcours de David Fincher, comparaison avec ces différents films. Le New Yorker bat à nouveau tout le monde en longueur, mais la digression d'une page semble un peu déplacée par rapport au reste des commentaires, même si souvent très intéressante. Fincher, une des dernières signatures en terme de réalisation à Hollywood ? GQ n'oublie pas de rappeler le côté superficiel des films de Fincher, en particulier du bizarre et assez raté Benjamin Button. Le besoin d'écrire à ce sujet vient peut-être de là, de la justesse sobre de Fincher, une maturité en douce rupture avec ces films passés.

Une réalisation qui fascine le critique, rivalisant de formules ou d'idées d'analyse. Superbement composé par le duo Fincher et Aaron Sorkin, scénariste, selon les Inrocks, mais le New Yorker insiste plutôt sur la tension entre les deux créateurs, le goût de Fincher pour les outsiders et le dégoût de Sorkin pour les amitiés électroniques créées par les réseaux sociaux.

Mystère créatif qui s'ajoute aux analyses variées du sujet du film : une richesse supplémentaire pour un film qualifié de film américain le plus intelligent depuis Preminger dans GQ. Rien que ça ; les Inrocks citent Howard Hawks en l'imaginant sous coke, le New Yorker ou Todd McCarthy parlent Citizen Kane, tout en soulignant les différences de contexte : différence mais pas de fausses notes, surtout une mise à jour. Une belle épaisseur donc, dont on devrait parler au moins jusqu'aux Oscars. Le New Yorker évoque le personnage de Zukerberg  en disant que "jamais deux spectateurs différents ne le verront tout à fait de la même manière", illustrant les nuances du personnage. Et cela vaut bien sûr pour le film dans son ensemble.





27 août 2010

Amazing taste of Lester Bangs, pioneer of gonzo-rock criticism

Mainlines, Blood feasts and Bad Taste - A Lester Bangs reader
by Lester Bangs (2003 - articles published from 1968 to 1982)

The Rolling Stones lasting twenty, thirty years - what a stupid idea that would be. Nobody lasts that long - very few novelists; the greatest dictators don't turn out classic movies over forty-five years. (...)
In other words, why don't you guys go fertilize a forest?
published in Creem in December 1973

Ah, oui, quelle idée stupide, des Rolling Stones accroché à la scène pour 20 ans ; qu'aurait pu écrire Lester Bangs sur la chute de cocotier de Keith Richards en 2006 ? Après 44 ans de carrière pour les Stones..

Hélas, Lester Bangs est mort en 1982 d'une overdose, après un peu moins de 15 ans d'une carrière de critique rock. Une mort cohérente avec son personnage, car Bangs fut un des pionniers de l'écriture rock, adepte d'un mode de vie rock et excessif, usant des drogues, se lançant dans de longs textes plus ou moins improvisés, totalement débridés. Un personnage clé de la culture rock et des années 70, déposant ses textes dans Rolling Stone Magazine ou Creem et dans toute une pallanquée d'autres publications. Deux anthologies ont rassemblé ces écrits, et ce Mainlines, Blood Feasts, and Bad Taste est le deuxième service après l'initial Psychotic Reactions and Carburetor Dung: The Work of a Legendary Critic.

Il y a donc à boire et à manger dans ce fatras, un petit côté fond de tiroire qui laisse parfois perplexe ; certains articles jamais publiés auraient peut-être dû le rester, longs délires avec vague idée directrice, pas désagréables, mais dilués et dispersés, donnant juste le plaisir d'entendre une voix unique (même si parfois on s'en lasse avant la fin).

Ces articles d'ambiance servent surtout à renforcer la légende gonzo de Lester Bangs mais d'autres textes sont beaucoup, beaucoup plus intéressants. Les courtes critiques de deux pages offrent de superbes moments de critique rock : il y a bien ce style Bangs, cette quasi-absence de vraie plan structuré, vague fil suivi de manière souple, mais portant un véritable regard sur la musique, un oeil de passionné analysant les sons et réfléchissant à ces impressions. Mais l'équilibre est souvent instable entre analyse et passion, et les jugements sont parfois péremptoires, rarement tièdes, souvent tranchés avec un goût de la formule choc ; les bases de la critique rock des 30 dernières années, mais avec une démesure ravissante.

Mais ces critiques de quelques pages ne sont que des minces parties du travail de Lester Bangs, et son goût de l'analyse prend toute son ampleur dans des articles aux longs cours, où il reprend longuement ses interrogations, sa recherche de compréhension. Aimer le rock, c'est parler de rock. L'appétit rabelaisien pour les bons mots persiste, mais l'investissement de la réflection passionne, des papiers magnifiques, extrêmement intéressants sur l'évolution du rock dans les années 70.

Bangs mène un long travail d'investigation pour démonter la source d'inspiration d'un Protest Song de Bob Dylan. Il analyse la vision du monde des Talking Heads et de David Byrne, et l'on se surprend à redécouvrir les liens de Radiohead avec le groupe newyorkais. Il s'entretient avec Emerson, Lake and Palmer, laissant transparaître son scepticisme sur ce rock travaillé et trop technologique, terriblement technique, sans vraie passion ni émotion ; hésitations sur le prog rock similaires à celles de Nick Cohn dans Awopbopaloobop Alopbamboom. Il recadre le personnage de Jim Morrison comme fou capables de quelques fulgurances poétiques mais menant une vie démente et ingérable. Il cherche à comprendre les nouvelles orientations de Miles Davis à la fin des années 70, y voyant des échos de la déshumanisation de la société urbaine.

Ces textes présentent une véritable analyse, loin de l'image superficielle du journaliste décadent. Laissant parler sa subjectivité ou son style si personnel, mais rarement gratuitement, nourrissant même son envie d'analyse de ses goûts et son panthéon personnel. Les textes les plus impressionnants sont ceux où ils scrutent ces héros rock, Miles Davis, Jim Morrison, une critique de Patti Smith, un entretien avec Lou Reed, une série d'article sur la chute des Stones plongeant toujours plus vers le marketing dans des tournées sous contrôle, des disques plats.

De superbes pièces d'époques, donnant souvent l'impression de capturer l'air de leur temps, tout du moins sous un certain point de vue. Le long compte-rendu de visite en Jamaïque s'écoule fascinant, laissant sentir la découverte du reggae à une époque où Bob Marley répondait évasif entre deux pétards, sans avoir encore peuplé les T-shirts de tous les marchés de la planète. De jolies pièces précieuses d'une sous-culture en voie de conquête mondiale.