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25 mars 2011

Marquis de Sade en Cold Wave et Noir et Blanc

Wanda's loving boy by Marquis de Sade (1980)

Certains titres se suffisent à eux-même, savent créer leur petite légende. Ils s'invitent un jour, apparaissent  sans prévenir, au détour d'une écoute radio, d'un blog, d'une compilation préparée par un ami. Collés à quelques souvenirs, séduisants, intrigants, simples mais évidents ; petits assemblages presque modestes, dont on décode peu à peu le cheminement, dont on se met à retrouver les petites sinuosités. Une richesse du détail qui n'a besoin de rien d'autre, pas même de chansons d'accompagnement, d'un album complet, encore moins d'anecdotes sur les interprètes.

Marquis de Sade, un nom de groupe marquant, un titre perdu sur une compilation des Inrocks il y a 6 ou 7 ans. Quelques mots-clés, new wave rennaise, post punk, amis de Daho. Et rien que ce titre, Wanda's loving Boy. Quelques sursauts de synthétiseur, la paire d'accords de guitare répondant au roulement de basse, la voix distante aux arrière-goûts frais de cold wave à l'accent français, les moments de suspension, les aspirations de saxophone. Un scénette de théâtre, quelques bouts de ceci et cela, des poupées de chiffons, un petit film en noir et blanc ; mais tout ceci défile fluide, et se repasse encore et encore, s'imprime, reste fascinant mois après mois après années.

J'ai cherché un peu l'album Rue de Siam, dans quelques magasins parisiens. Sans vraiment pousser les recherches très loin. Sans aller jusqu'à explorer les plates-formes de téléchargement. Ce morceau suffisait, son histoire personnelle, sa magie infinitésimale.

Et puis, un peu par hasard, j'ai découvert cette vidéo, le clip noir et blanc datant de 1981. Images stylisées, ambiance délicate au diapason, silhouettes sombres et fines ; les cheveux épars, pas encore surchargées comme les Cure quelques années plus tard. Petits rebelles à l'élégance sobre. Une belle petite pépite, comme le morceau lui-même, et comme la chanson, j'ai chaque fois envie de revoir la vidéo à la fin d'une vision. Sans savoir vraiment le justifier, ou alors très poétiquement, si je voulais vraiment essayer, quelques impressions, quelques faisceaux, quelques couleurs, teintes et échos - mais une douce musique, de doux flots. Et peut-être enfin une envie d'en savoir un peu plus ; mais peut-être pas, qui sait ?


13 mars 2011

Le Femme en boucle Sur La Planche - et comparé à des Suédois

La Femme - Sur la Planche (2011)

Un article plutôt laconique sur les Inrocks, avec quelques expressions presque passe-partout. "Des cool kids de 17 ans et un peu plus, que l'industrie du disque s'arrache déjà en coulisse, et qui ont fait de leur liberté leur atout le plus cher.", dit l'article. Difficile d'en savoir plus au sujet de La Femme, qui n'a pour l'instant sorti qu'un EP.


Mais le single est agréable & fun, et l'on peut s'amuser à citer les références, comme le font les Inrocks. Une New Wave francophone désabusée et chic, façon Taxi Girl, le côté surf music évident du titre. Je songe aussi à du pyschobilly, ces roulements un peu hypnothiques, aux accents de film de genre ; impression renforcée par la touche "film noire de surf" de la vidéo.
Et bizarrement, même si le son est assez différent, les Raveonettes me sont venus à l'esprit. Pour la distance du chant, certainement, le côté pop song légèrement pervertie ; même si les suédois sont bien plus saturés et rock que les jeunes français. Peut-être ai-je aussi fait une association par les vidéos : même moins stylisé que celui de "Sur La Planche", le clip de "The Great Love Sound" s'écoule aussi en petite parodie de film noire...


25 janvier 2011

Logorama, Oscar for fun, but depth might no be obvious

Logoroma  (english version)
Short film by studio H5 (2009)
     Oscar for best short film in 2010 
     Nommé au César du meilleur court-métrage 2011


Je l'ai déjà dit hier, les nominations pour les Oscars vont être révélées ce mardi. Et, autre répétition, le dernier vainqueur de la catégorie Court Métrage est un film français, Logoroma. Quinze minutes d'animations assemblées par le collectif H5 (François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain).

Un joli joujou fascinant, petit film d'action entièrement construit à partir de logos. Bâtiments formés par les marques Malboro, voitures en forme de boîte ou moto du titre de Grease, papillons MSN voletant dans les airs - sans parler des personnages, allant du Bibendum Michelin en policier ou du clown Ronald en maniaque en cavale. Logorama pioche dans tout un imaginaire visuel contemporain pour créer un monde où le crocodile Lacoste est gardé au zoo par le Géant Vert. Entre surréalisme, vertige de pub et saturation opportuniste de références évidentes.

Le scénario s'avère plus malin et construit que ne le laissent craindre les premières secondes en accumulation référentielle : il y a plus de cinéma que dans une simple mise en espace des Pages Jaunes. Des plans, des séquences intéressantes, des personnages suivis, presque construits par quelques traits de caractères, quelques éclats de dialogues. Un grand amour pour les films d'actions hollywoodiens, fusillades, hélicoptères et catastrophe naturelle à la fin. Une deuxième couche de références pour organiser tous les motifs visuels.

Tout cela est donc indéniablement brillant dans son assemblage, son soin, sa construction, son goût du détail. Avec toutefois cette question qui titille un peu : tout cela n'est-il pas un peu vain ?

Quelques commentaires lus sur IMDB avouent leur dégoût pour ce déchaînement de marques, qui soutiendraient insidieusement la société "tout pour la pub, tout pour la consommation". D'autres y voient certainement un brillant manifeste post-moderne, transposition visuelle d'un monde où, effectivement, tout est pub ; mettre en scène pour dénoncer. La première critique fait réfléchir, mais semble un peu naïve ou paranoïaque. La seconde peut-être un peu trop optimiste, intellectualisée : la force revendicative de Logorama semble moins puissante que celle du fameux Bibendum noir de Bruno Peinado. On est plus proche du gag et du clin d'oeil que d'une véritable machine de guerre théorique ou altermondialiste.

Mon scepticisme s'est légèrement accentué à la lecture de la page Wikipedia dédiée au film, laissant un relent de bête à concours pas forcément très agréable... "Six ans de réalisation", "3.000 logos intégrés au film", multiples prix aux quatre coins du monde : comme s'il y avait plus de fierté à épater la foule qu'à communiquer sur le sens du film. Impression renforcée par le choix d'Omar et Fred pour les doublages français, dont les voix sont assez catastrophiques... L'absence de tout lien critique sur Wikipedia ne surprend plus trop après une telle liste à la Cecile B. DeMille : 40 éléphants, 12 chameaux, et des femmes à barbes...

Virtuosité technique indéniable, pouvoir critique ambigu, tout cela méritera quelques réflexions supplémentaires. Et c'est déjà une certaine victoire pour un cours métrage. Qui, indépendamment des questions de critique ou de pédanterie, reste un superbe moment de fun efficace.

4 octobre 2010

The Little Nothings, Lewis Trondheim's blog is still charming in English


Little Nothings - The Curse of the Umbrella 
by Lewis Trondheim (2007)

Lewis Trondheim is one of the biggest comics artist in France over the last 20 years. He created the series Lapinot, wrote the script for the various series of Dungeon, drew a couple of autobiographical books, and much, much more... And he started blogging in 2006, a series of one page anecdotes gathered under the title "Little Nothings" : everyday events, small reflections, travel or festival anecdotes...

The style is based on a couple of simple ingredients. The characters are animal-headed, in the traditions of Disney comics like the Scrooge adventures drawn by Carl Barks - a common approach for many Trondheim comics, especially his autobiographical work. The drawing are colored with watercolor, without any delimited frame, giving a light touch to the page. The whole anecdotes are set in a realistic contexts, with some large detailed drawing for travel aspects. And the tone is the characteristic Trondheim tone, blend of paranoiac & hypochondriac reflections, dry & absurd humour, focus on details.

The whole blend is charming and fascinating to read, especially on a regular on-line basis.

But this US printed version is also fascinating for the French reader I am. I started reading the Little Nothings on-line, around the half of the first year, e.g. the half of this first volume. I can clearly remember reading some of the pages on the website - and obviously in French... This is quite surprising to see these anecdotes & comments translated, available to the English reader on the other side of the ocean; and have the confirmation that the material is still fresh and entertaining even translated despite a couple of purely French details. The good French cartoon writers can definitely compete with the most fascinating indie comics from the US, no doubt about this. Sure, countries do not mean so much any more in the globalized world, especially on an art level, but it is good to have such confirmations, that cultural globalization does not only mean "export from the US" ...

And reading the 3-year old blog pages also showed me that such a good everyday blog can age well. And even reveal surprising echoes with the most recent news: Trondheim had to face the new Chikungunya virus in the Reunion Island. A couple of people were suffering from the virus last week during the very last week...


28 août 2010

Emmanuel Carrère describing other lives and some part of the contemporary world

D'autres vies que la mienne / Other lives than mine
par Emmanuel Carrère (2009)

This book deals with life and death, illness, extreme poverty, justice et above all love. Everything in it is true.

This could be condensed as "love in extreme conditions" and for once, extreme is not an overstatement since the book opens with the 2004 tsunami. Emmanuel Carrère was on vacation in Sri Lanka at the time, with his family but on a verge of a probable break-up. They skipped the diving lesson for banal reasons; the diving club was destroyed by the wave, most of the coast nearby as well. They found themselves in the middle of extreme and unexpected destruction, scrambled lives, lost relatives and children.

A couple of weeks later, the sister of Carrère's mate was victim of a terrible cancer attack. She was 33 years old with three young girls. Intimate catastrophe after world-scale disaster. Two scales of tragedy hitting the writer with his own unbalanced life, his love uncertainty, his usual despair & sadness. But still a writer : when one of the people involved suggests he could write about the experiences, Carrère starts taking notes, meeting people, trying to capture the situations and understand the people involved.

The book then flows as a succession of striking scenes and fascinating characters, starting in Sri-Lanka, jumping to Vienne in France in a suburban family touched by lethal illness, going then to one-leg judge, to a Consumer Court, to widow drawing comics. Each stage offers deep humane feelings and contemporary elements such as arrogant tourists calling their insurance from a devastated island or working-poor couples struggling to reimburse the large number of loans. The gallery draws an apparently random but accurate picture of the French society, of various common state of minds, various atmosphere; wonderful contemporary book.

The book apparently works as a very classical writer's work: describing what you see, listening to people, documenting yourself on some aspects. Some people might even consider it close to a simple report: no real plot, no real work of imagination, just telling things and people as they happen or explain themselves. But the structure of the book instantly shows a more complex work by Emmanuel Carrère. During the two third of the book, the situations seem to shift at every other chapters: Sri Lanka, then the story of a couple who lost their daughter, then the sister-in-law suffering from cancer, then the story of a colleague from the dying woman, then description of the Consumer Court and the way it works... Every situation brings new people who seem apparently side-characters at first, but receive more focus on the following pages, offering new themes and ideas. Like some kind of branching tree, offering new ideas and paths to explore, deep exploration of every aspect worth telling.

It made me think of the old suggestion by Jean-Luc Godard for a the tennis tournament in Rolland Garros. Start filming any player in the first round, then focus on the winner on the second round. Getting a shape of the big picture and the tournament spirit by remaining close to successive individuals.

Emmanuel Carrère offers an impressive patchwork feel to his text, a wide variety, while remaining consistent to the general tone of the project. A deep modern approach : reaching truth and authenticity by remaining close to small elements, by giving space to topics of apparently different value, the current struggle on jurisprudence of individual loans as detailed as the life of the recently-widowed brother-in-law. The approach is not that different from the one in his previous book, "Un roman russe" ("Life as in a russian novel"), where old family history was unravelled next a notes about a work-in-progress movie or a painful break-up. In both cases, Carrère is the link, the presence behind the pen or the keyboard, letting his feelings flow along the paragraphs, his personal life. Some kind of open life philosophy, trying to understand himself and understand the others and the world, looking for a consistent understanding of self.

21 juillet 2010

L'euphorie communicative de Caravan Palace

Caravan Palace
2 Juillet 2010 - festival de Jazz de Montréal

Festival de Jazz de Montréal, un des plus grands festivals du monde, où les somptueuses têtes d'affiche en salle voisinent avec les concerts populaires gratuits et en plein air, en plein centre ville. La Place des Arts offre ainsi chaque soir un gros show sur sa plus grande scène, pas toujours très jazz pour ceux auxquels j'ai pu assister, mais toujours terriblement festifs. Un parti pris de fête populaire, de communion avec la foule, et l'ambiance a souvent été magnifique.

En particulier pour Caravan Palace, grosse claque pour moi qui n'ait pas mis les pieds dans les festivals français depuis deux ans environ : ils semblent une valeur sûre des scènes d'été en France depuis quelques temps, ont même squatté le top des ventes pendant presque un an. Mais je n'en avais jamais entendu parlé, malgré mes passages fréquents sur les sites & blogs musicaux français. Ou comment le snob-toujours-au-courant prend un peu conscience de son expatriation...

Caravan Palace, c'est un sextet de swing - jazz, mais où la batterie est remplacée par la boîte à rythme des Daft Punks, ou presque. Instruments live sur lourde rythmique électronique, laissant parfois la place à un peu de vocoder ou quelques scratchs de vinyle. Un déchaînement euphorique saisissant, follement dansant, dont on sort radieux, souriant, étincelant, volant sur l'énergie communicative du groupe et de la chanteuse charismatique.

Montréal a chaviré, les fans de musique & de jazz se déhanche devant ces français fous. La musique électronique manifeste sa puissance communicative, irrépressible, un peu à la manière des Chemical Brothers à Rock en Seine 2004, secouant une foule rock & tatoué aux sons de leurs beats fous.

Pas de vidéo de Montréal avec la somptueuse présence scénique chantant, mais ce numéro original avec danseurs de Montréal. Pas forcément le plus représentatif de la personnalité du groupe, mais tout de même fort fun...


6 juin 2010

Le hip-hop fin d'Hocus Pocus

Smile & Mr Tout Le Monde
by Hocus Pocus (2007)

Voici un groupe que je viens de découvrir. Pas vraiment un jeune groupe, puisqu'ils jouent depuis le milieu des années 90, avec un troisième album prévu pour très prochainement. Je n'ai pas encore écouté leurs albums, je ne peux donc pas donner beaucoup de détails. Mais les quelques titres entendus donnent envie d'en savoir plus.

De même que les échos dénichés ici ou . Hocus Pocus vient de Nantes et propose un hip-hop avec à la musique très travaillée. Les instrumentaux sont souvent jazz, joués avec instruments en concert, tout en gardant une profonde culture hip-hop. Le MC 20Syl est ainsi quadruple champion du monde DMC (Disco Mix Club) avec le collectif de DJ C2C... Une vaste culture musicale sur laquelle vient se poser des textes joliment combinés.

Un délice qu'il me faudra donc approfondir, d'autant que les clips laissent entrevoir une envie de travailler tous les niveaux esthétiques...

30 janvier 2010

Vaste croquis d'époque(s), entraînant et prometteur

La meilleure part des hommes
par Tristan Garcia (2008)

"Oh, c'est un roman français, un bouquin récent, qui parle des années 80-90. Ca commence à la fin des années 70, dans les petits parties d'extrême gauche, trotskistes, communistes. Et puis ça évolue vers le milieu associatif des années 80, autour de figures homosexuelles, à l'origine des premières associations de lutte contre le SIDA. Les deux personnages principaux sont homosexuels, un très cultivé, l'autre petite frappe débarquant de province. En parallèle, le livre s'intéresse à un personnage d'intellectuel ; un philosophe communiste, comme il y en avait en France dans les années 70, qui évolue doucement, glisse peu à peu vers le partie conservateur, la défense dure des droits d'Israël ; car il est juif. C'est plaisant à lire, rythmé : des courtes scènes, beaucoup de dialogues, de témoignages. Fun, en particulier pour tous les clins d'oeil et les références au milieu intellectuel parisien de ces années-là."

Oui, c'est livre est riche, on ne peut pas dire. Quand j'ai livré ce commentaire, je n'en avais même pas lu les deux tiers, j'étais autour de la page 200. Il m'a fallu en dire un peu plus que le personnage résumé ci-dessus, et je me suis parfois perdu dans quelques digressions, pour planter le contexte, donner quelques références. Tu sais, cela tourne un peu aussi autour de Libération, le grand journal français de gauche ; il a été créé par Sartre dans les années 60-70, tu dois connaître Sartre. Mais je ne suis pas certain qu'il connaissait plus que le nom, qu'il savait que Jean-Paul était communiste.

Voilà l'une des forces et des ambitions du livre : capter quelques trajectoires politiques typiques, partant des militants des années 70 jusqu'à une sorte de centriste bien installé dans les 2000, en passant par les manifs des années 80, les assoc' gays, les intellos pour la télévision, le Téléthon, un peu de Baladur ; l'autofiction aussi. Pas de doute, le livre regorge de clins d'oeil, et cette appétit à présenter une évolution sur le long terme est louable, agréable, donne envie de poursuivre la lecture encore et encore.

Le désir de lire se nourrit également du rythme général, ces courts chapitres d'une demi-douzaine de pages, majoritairement des témoignages, des courtes scènes comme des précipités. Les petites trouvailles ne manquent pas, l'humour, la satire, et l'on galope sur cette courbe temporelle, porté par le plaisir évident de l'auteur à jouer avec tous ces détails d'époque.

Tout cela n'est pas totalement équilibré, l'envie prend souvent de voir quelques périodes plus développées, d'avoir plus de personnages à se mettre sous la dent que les trois figures pivots et la narratrice. Tristan Garcia maîtrise brillamment son rythme et le montage d'ensemble, mais peu à peu, le lecteur se fait presque exigeant : l'impression prend souvent que l'auteur aurait pu pousser plus encore son talent, ne se contente pas de son humour, de sa culture de l'époque, qu'il montre un peu plus que le petit périmètre des trois silhouettes, qu'il brise un peu son système "plongée en microcosme(s)".

Tristan Garcia n'est pas stupide. Il ouvre parfois la fenêtre, laisse entrer l'air frais en tissant quelques scènes plus posées ; installations où les paragraphes s'allongent un, les descriptions surgissent, les personnages laissent entendre leur élan plus calmement. Jolis effets de contre-points, bien entendu ; mais ces scènes douces ou mélancoliques marquent profondément, jolis moments de littérature : quelques pages pouvant se suffire presque à elles seules, comme de petites nouvelles, révélatrices d'une belle maîtrise.

Il sera intéressant de suivre l'auteur, le laisser mûrir son élan et ses appétits. Le très bon livre devrait alors laisser place à la grande oeuvre. Mine de rien, "La meilleure part des hommes" est le premier livre publié par Tristan Garcia à 27 ans.

15 janvier 2010

La Superbe, toujours magnifique, même dans un hangar

La Superbe
par Benjamin Biolay (2009)

La patine des vieilles industries résonne sombre dans mes oreilles, architecture toujours capable de m'hypnotiser. La friche industrielle, l'écho des vieilles révolutions et d'efforts anciens, un passé s'efface et laisse encore une trace dans quelques rues lointaines, anciens faubourgs souvent accolés aux centres villes par l'extension urbaine. Une sorte de grandeur & démesure résonne, oui, résonne, attirait mes photos lors de mes promenades de la Ruhr et capte encore mon attention, une poésie désuète et encore forte.

Tuyaux et immenses hangars et échafaudages immenses des industries sidérurgiques, fumant et brillant encore dans la nuit, dans le creux de Duisburg, du port de Dunkerque ou dans l'Est de Montréal. Les mêmes images sur le papier contant les enquêtes de William T. Vollmann au Kazakhstant : gigantisme démodée, inévitable, toujours vivant même démodé, oeuvrant toujours derrière l'économie numérique ou les finances.

La rouille zèbre les poutres d'une usine et voici un décor poétique où me perdre, un amas de teintes mortes, sales et surprenantes, loin de toute nature, source de rapprochements. Quel joli collage que de découvrir des prises d'escalade dans les anciennes réserves à charbon : la réhabilitation industrielle en immense mise en scène surréaliste portée sur un ton désinvolte, l'air de rien, un vieil ouvrier blasé.

Un tel décor doit même pouvoir accueillir d'autres oeuvres et d'autres émotions, carrière de métal se faisant scène, comme une carrière de pierre accueille le théâtre et les jolis textes en Avignon. La poésie, la danse et la musique dans les anciennes usines Clacquesin, dans une ancienne factory pour y étendre son pouvoir de fascination, une fois mêlée à une autre source de fascination.

Et voici donc un superbe Benjamin Biolay introduisant sa magnifique chanson dans les murs d'un long hangar. Une vidéo en un unique plan séquence, caméra flottant selon les pas de Biolay et les pas de danse, les étreintes et les boucles visuelles, un fil qui ne se relâche jamais, qui reprend toujours son souffle chaque fois qu'on le croit suspendu et s'arrêtant. A la manière des strophes de "La Superbe", surgissant sans fin et renouvelant les images sur un ton délavé, les jolies surprises, des éclaboussures, des raies de lumières éblouissantes passant par une verrière déglinguée qui a beaucoup vécu.


14 mai 2009

Une chaussure sur le toit, et tellement d'explications possibles

La chaussure sur le toit 
par Vincent Delecroix (2007) 

Un immeuble tout près de la Gare du Nord et voici une chaussure sur son toit, du côté de la cour intérieure. Une chaussure sur le toit ? Comment a-t-elle pu arriver là ?

Vincent Delecroix entreprend d'épuiser le sujet à l'aide de dix courts récits, proposant chacun un scénario explicatif. On peut penser qu'une chaussure sur un toit, cela ne signifie rien et que l'image se suffit à elle-même : montrer cette chaussure sur ce toit, et tout est dit, démarche artistique à elle seule, comme le proclame un plasticien contemporain dans l'un des récits. Ou au contraire ne pas fuir l'explication et fournir une large gamme de descriptions, imaginer tous les récits possibles ; saturer cette explication, voilà le parti de l'auteur, lancer des pistes dans toutes les directions pour en extraire du sens.

Vincent Delecroix convoque donc toutes une galerie de personnages, habitants de l'immeuble, profitant de la mixité sociale de ce quartier parisien pour varier les voix, les points de vues et les situations. Saturer l'explication, mais le menu littéraire n'entraîne aucune satiété du fait du plaisir pris par l'auteur à jouer des tons, des voix, des pastiches et des clins d'oeil. Surgissent ainsi un adolescent sans papier à la suite de hors-la-loi aux mines homériques, un chien bavardant avec les chats, un amputé de la jambe droite à 3h du matin ou une soirée branchée à la campagne rappelant le château intensément lumineux du Grand Meaulnes. Variété et intelligence, car les différents récits permettent d'introduire notions philosophiques ou pensées artistiques & esthétiques, tout en faisant sentir l'humanité des personnages décrits sur quelques pages à peine. Un livre en équilibre, fragile et doux, osant les rebondissements, les parallèles, mais aussi les contre-pieds et les silences. Un détail banalement incongru, une chaussure sur un toit, et voici toute un mécanique mise en marche.

28 avril 2009

Un appartement feutré où se déchaîne une rage ivre et fiévreuse

L'idiot 
par et avec Pierre Léon, avec Jeanne Balibar et Sylvie Testud (2009)

Nastassia Philippovna reçoit chez elle, petite soirée entre amis & connaissances. En particulier ses protecteurs intéressés : Totsky, son amant et fournisseur de fonds depuis 5 ans, et le général Epantchine, sa moustache placide et ses offres de colliers de perle. On bavarde, on rit à l'arrivée du naïf prince Mychkine, on boit, Ferdychtchenko fait le clown ; pourquoi ne pas jouer à un jeu ? Un jeu distrayant et plein d'élégance, comme raconter la plus basse de ses actions honteuses ?

Les personnages se lèvent dans le noir et blanc des décors impersonnels, neutres et dépouillés, chacun prend la parole et les voix résonnent magnifiques : la richesse des récits de Dostoïevski associés à la finesse d'un jeu d'acteur à la française, jeu de regards et finesse de l'intonation. Doucement, sans excès délirant des gestes des personnages, la folie de l'instant monte, car Nastassia Philippovna prend elle aussi la parole, fiévreuse et ivre, sa révolte débordant soudain : assez de marchandage de la part de ses messieurs, assez de se voir passer des mains d'un général à celle d'un jeune homme avide d'argent, négociée pour 3 roubles, 75.000 roubles, 100.000 roubles, 1.5 millions de roubles, assez, même pour le plaisir des belles toilettes et des soirées au théâtre ! 
Jeanne Balibar titube et fait scandale sans presque hausser la voix, son oeil pétille, son timbre se module doucement dans un sourire, elle détruit tout son petit monde en quelques instants d'une soirée mondaine ; elle veut être libre ; libre, mais en somme, elle n'est qu'un traînée, elle le reconnaît, une traînée ; elle le clame même. Elle ne peut partir avec le naïf prince immaculée, elle s'envolera avec le voyou Rogogine.

La scène d'anthologie du roman de Dostoïevski glisse comme un rêve, songe d'une pure rage dans un écrin mondain, film à la forme simple et concentrée comme une grande scène de théâtre. Un rêve en noir et blanc comme silencieux ; le calme paisible d'un riche intérieur où les voix résonnent sourdes, et les exactions et bassesses des hommes se dévoilent peu à peu. La morgue feutrée des puissants, leurs exactions soudaines et impulsives qui affaiblissent un peu plus les fragiles ; seule issue pour échapper au calcul, fuir, fuir tout cela, même au bras de la pire crapule, juste un peu moins hypocrite que les élégants aux manières de voyous. Le pur prince peut pleurer au son d'un chant russe romantique, il n'a pas sauvé l'impétueuse jeune fille de son excès de destruction ; les honnêtes hommes d'âge mûr reprennent simplement leurs parapluies et sortent en se lissant la moustache : décidément, quelle femme pittoresque, plus aucun doute.

5 avril 2009

Oubliez la question de l'écriture et écoutez les échanges humains

Un chat, un chat 
de Sophie Fillières, avec Chiara Mastroiani, Agathe Bonitzer et Malik Zidi (2009)

Célimène a 35 ans, un jeune fils, un grand appartement parisien en travaux et ne parvient pas à écrire son troisième roman. D'ailleurs, elle préfère maintenant qu'on l'appelle Nathalie.

Les premières minutes confirment le terrible pressentiment suggéré par cette situation initiale, la confirmation des clichés réducteurs concernant le cinéma français : encore un film d'auteur se focalisant sur les doutes d'un créateur, dans le microcosme parisien, les angoisses de la trentaine présentées dans un récit sans histoire. Petites angoisses présentées avec humour, certes, les mignonnes mimiques de Chiara Mastroiani et ses crises soudaines d'aphasies. Le rythme ne prend pas trop dans cette succession de scénettes sans grand fil directeur ; la réalisatrice a-t-elle une boussole ou enchaîne-t-elle mollement les mignonnes trouvailles sans autre soucis que le sourire du spectateur ?

Mais peu à peu les personnages prennent de l'épaisseur derrière le sourcil gauche levé et les séducteurs hongrois dragués muettement. La groupie qui poursuit l'auteur en panne dessine ses traits d'étudiante d'hypokhâgne, l'ancien amant révèle sa fragilité, le jeune fils dessine le quotidien d'une vie seul avec sa mère.

L'enjeu autour de l'écriture ne devient pas vraiment plus intéressant au fur et à mesure de l'avancée du film, d'ailleurs ; elle n'écrivait plus, elle ne parlait plus, puis elle écrit à nouveau, elle écrit sur sa jeune amie étudiante, elle la met en scène, elle cherche à s'imprégner de la vie de l'autre, qui se prête peu à peu au jeu qu'elle demandait de ses voeux. Rien de très original, l'écrivain présenté en metteur en scène du monde qui l'entoure, mais aussi en petit vampire de l'autre et de son intimité.

Rien que de très accessoire en fait, la question de l'écriture fonctionne plutôt comme source de bons mots émaillant les échanges entre personnages, véritable point fort du film dans sa dernière partie. La direction d'acteur et les jolis choix de mise en scène révèlent leur force quand Nathalie reçoit son amant dans un appartement couvert de bâches plastiques pour lui annoncer froidement qu'ils doivent se quitter ; ou quand la jeune hypokhâgne revêt un abominable foulard bariolé pour rejoindre son premier amour aux boucles rebelles. Les minces mouvements de sourcils  des filles deviennent riches et font de ces instants d'inimitables scènes de rupture et de premier amour, subtiles, réjouissants, grand moments de jeu d'acteur et de cinéma.

1 avril 2009

Course-poursuite de métiers en jeune fille pour voler des baisers

Baisers volés 
par François Truffaut, avec Jean-Pierre Léaud (1968)

Antoine Doinel quitte l'armée et saute de boulots en boulots, courant au rythme de Jean-Pierre Léaud et des facéties de François Truffaut. Veilleur de nuit, réparateur télé, vendeur de chaussure, et surtout détective privé au sens de la filature aigu : relever le col, courir vers une porter cochère, port de la casquette, discrètement derrière un arbre ou se glissant dans une cabine téléphonique, c'est la finesse féline d'une panthère rose qui souhaiterait qu'on remarque et salue sa discrétion ostentatoire. Antoine, voyons !

Quel bonheur de voir Jean-Pierre Léaud remettre sans cesse vers la gauche sa mèche longue, dans mouvement de la main droite qui passe courbe par dessus son front. L'entendre courir et découvrir encore cette voix qui bafouille, la rapidité des mots, cette improvisation et cette liberté, parfaitement cadrée dans les images au rythme juste. Pas grand chose de plus, peut-être, qu'une longue course-poursuite de métiers en emplois et de filles en femmes mariées ou en putes, mais une course-poursuite réjouissante, comme cette capacité à tenir presque deux minutes en répétant trois prénoms devant sa glace.

19 mars 2009

Les idées jaillissent au coeur des feuilles et des boucles rousses, et l'on comprend peut-être mieux la fille du RER

La fille du RER 
par André Téchiné, avec Catherine Deneuve et Michel Blanc (2009)

Flotter en roller sur le bitume, zigzags dans la lumière d'août, vive clarté dans les ondulations rousses, et les rayures de la jupe de couleurs vives roulent pleinement libres. L'adolescente glisse magnifique et fluide entre le pont du RER et les pavillons de banlieue, les touches vertes, jaunes et tendres des feuilles et des arbres.

Elle glisse, cherchant toujours un emploi de secrétaire, plongée dans la musique de ses écouteurs jaunes, elle glisse jusqu'à la maisonnette familiale, sa mère gardant les enfants, leur racontant des histoires et traçant des vagues dans le sable. Elle roule et file le long des voies sur berges, file et sentant un regard séduisant masculin, sentant un bras longuement tatoué passer ses doigts entre les siens. Elle n'est pas du genre à se laisser draguer, mais elle roule encore avec lui, plus souvent, et bavarde par clavier interposé, les paroles sans bruit de deux chambres qui se répondent à distance, de regards qui plongent l'un dans l'autre grâce aux images instables des webcam.

Une fille de 17 ans dans une lointaine banlieue tranquille des années 2000, fille des images, du ballet des trains et aussi fille des sentiments de ses presque 18 ans, la douce inquiétude, le spleen et le rêve, l'absence de vrai boulot et l'absence d'une véritable envie d'en charger ; l'absence du père, les aléas d'une première expérience de couple. 
Et les échos de la télévision et du journal de 20h.

Un matin, la jeune fille trace trois croix gammées au marqueur sur son ventre, s'érafle le visage au couteau, coupe quelques mèches rousses ; elle se rend au commissariat et porte plainte pour agression, agression à caractère antisémite ayant eu lieu dans le métro. Elle n'est pas juive, les croix gammées sont à l'envers et les témoins inexistants, mais l'affaire embrase les journaux télévisés et les unes de quotidiens, et deux plus tard, l'Elysée lui fait part de son soutien dans cette épreuve difficile.

Cette partie de l'histoire, la plus romanesque, la plus incroyable, tout le monde la connaît, puisqu'elle a eu lieu en août 2004, même pas cinq ans. André Téchiné s'empare du fait divers inimaginable, et invente tout le reste, tisse une histoire autour de l'invraisemblable. Des personnages et des figures et un contexte et un cheminement possible, sans surligner, juste un réseau de proposition, une suggestion cohérente. On lui reprochera certainement de ne pas creuser plus et de ne pas mener vraiment plus l'enquête, mais le film n'a pas l'ambition de la vérité, il creuse simplement un filon plausible et crédible pour en extraire du sens ; pas nécessairement le sens profond de l'affaire ni sa vérité, plus capter un air du temps et la brise de notre époque.

Capter une brise, ce n'est pas empiler les preuves d'un dossier judiciaire, coller les témoignages et les images d'archives ; le documentaire focalise sur son sujet et l'air du temps ne se piège pas en focalisant, la mélodie en sourdine d'un bref instant s'évapore et s'infiltre dans les recoins, dans la coupe d'une robe et le ton d'un présentateur télé, dans la demeure moderne d'un avocat et un mari divorcé ravi de loger dans un hôtel de luxe, dans la rêverie d'une adolescente en barque sous l'averse. La caméra flotte pour entraîner derrière elle les images superbes, les plans silencieux et rêveurs, jouant sur les impressions et laissant du temps aux personnages, et soudain jaillit, discret et intense, un dialogue profond et argumenté, quelques phrases pour critiquer le jeu médiatique, démonter la stratégie de communication du gouvernement et ajuster les contre-déclarations. La réflexion politique concentrée en saillies précises et subtiles au milieu des plans de nuage, d'orage et de l'or clair des feuilles dans les cheveux roux ; quel bel et puissant équilibre. 

15 mars 2009

La loupe intime est un appareil sensible pour présenter une question sociale

Welcome 
de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon (2009)

Calais, dernière épreuve avant d'atteindre l'Angleterre, les immigrés serrent les dents pour dénicher le passeur et le camion adéquat. Mais quelle dernière épreuve que cette Manche à franchir, Bilal le découvre assez vite ; après 4000 kilomètres à pieds depuis le Kurdistan, ce bras de mer résiste et les contrôles sont serrés. Tourné vers son but, ivre d'abnégation, il va perfectionner son crawl et rejoindre l'île anglaise à la nage, par ses propres moyens ; c'est ainsi qu'il rencontre Simon et fait découvrir au maître nageur la réalité des clandestins de Calais, la brutalité de la répression et des contrôles, la dureté de leur quotidien.

Scénario limpide et clairement posé, voici une tranche de réalité de notre société des mouvements globaux et de prévention policière, présentée à travers les figures du jeune kurde et du maître nageur d'âge mûr. Aborder un grand problème en suivant à la loupe une situation individuelle, voici une approche classique, et le film suit la méthode à la lettre, l'incarnation pour placer les problématiques à échelle humaine. Tout l'équilibre du film se joue dans le dosage entre les histoires respectives de Bilal et Simon, clandestinité de l'un, divorce pour l'autre, la subtilité du suivi du personnages, et l'espace laissé aux éléments de réels tels que les contrôles policiers ou le travail des bénévoles.

Jeu délicat, bien entendu, et il n'est pas rare de s'interroger sur certains choix. On peut comprendre l'isolement et le chacun pour soi des clandestins, mais pourquoi une si faible présentation d'autres réfugiés ? Pourquoi cette scène dans la cuisine avec l'ex-épouse, et au contraire pourquoi si peu de temps auprès des bénévoles ? Pourquoi ces accords de piano larmoyants bien insistants ?
Mais ces reproches sont assurément induits par les attentes soulevés par le film, et les exigences qu'on lui assigne en terme d'ambition ; on ne parvient pas à apprécier la justesse de la tentative de traversé, caché dans un camion un sac plastique sur la tête, ou l'impression d'authenticité des interventions policières présentées. Le genre de film où chacun pourra trouver quelque chose à redire, caricature légèrement trop appuyée ici, regard un peu trop triste de Vincent Lindon là ; ce qui devrait générer une certaine retenue à saluer à sa juste valeur ce que le film livre, car l'enthousiasme induit fait songer à tout ce que le réalisateur aurait pu proposer également. Cela prouve tout de même la part de réussite de l'oeuvre, pour imparfaite qu'elle soit, qui ose introduire un message engagé dans un film touchant un large public. 

11 mars 2009

Symphonie de couleurs et de sourire pour un Bonheur à l'ombre subtile

Le bonheur 
par Agnès Varda, avec Jean-Claude Drouot (1965)

Le bonheur, des couleurs éclatantes et une vie douce dans la banlieue parisienne encore provinciale. Fontenay-aux-Roses, au début des années 60, la campagne est à portée de main, de regard et de chaque week-end, et les bois accueillent magnifiquement François et sa famille tous les dimanches. Deux jeunes enfant jouant dans les herbes et faisant la sieste sous les arbres, les parents peuvent rester tendrement étendus, et se réjouir de la douceur d'être ensemble, de ce bonheur de vivre.

Les images flottent, les couleurs sourient et les pique-nique n'acceptent de s'arrêter que pour laisser place aux déjeuners dominicaux dans les jardins familiaux. 
Voici une ville où il est impossible de parler sans sourire.

Sourire du menuisier empruntant la 2CV camionnette de son oncle, volant le quignon de pain d'une baguette, songeant aux lions du zoo de Vincennes, et souriant encore à la postière aux jolies barrettes sur ses cheveux blonds bien peignés, souriant au visage éclatant de la jeune fille, à sa parfaite amabilité. Oh, et en plus, vous allez bientôt déménager ? Justement à Fontenay-aux-Roses ? Quelle coïncidence.

Alors on partage un café sur une grande terrasse au soleil. On bavarde, on plaisante. Les clients aux autres tables commandent une bière magnifiquement blonde, une menthe à l'eau, un mystère au chocolat. Le regard saute du visage aux écriteaux, des petits détails aux alentours, l'oeil accommode au loin ou sur son épaule, sur la droite pour ne voir que la moitié du regard vert sous les mèches blondes, capture une cigarette allumée tout près ou le panneau d'une bouche d'incendie. Un rêve surgit, éclair, une autre image, tout est léger, et les images tourbillonnent dans le soudain silence, Mozart s'est tu pour quelques instants, mais la ronde ne s'arrête pas et les visages toujours plus éclatants dans la découverte de cette rencontre.

Et, somme toute, "le bonheur, ça s'additionne", n'est-ce pas ?
Alors, François aime Emilie comme il aime Thérèse, sa femme. Il aime les deux, et il n'y a aucun problème à cela. Il aime la douceur de Thérèse, sa tendresse, sa vie avec les petits et leur famille qui s'installe joliment. Il aime Emilie, radieuse, attirante, qui fait bien mieux l'amour et s'amuse plus dans l'amour. François aime les deux femmes, "c'est bête de se priver de vie, d'amour". Et les dialogues sourient encore dans toutes les bouches, la jalousie ne semble pas exister à Fontenay-aux Roses en 1965 et tout le monde danse au bal le samedi, les couples tournent sans fin, et François avec Thérèse, et François avec Emilie, et François avec Thérèse.

La longue bande claire du bonheur dont les couleurs ne prennent jamais de repos, n'élèvent jamais la voix et ne semblent jamais se trouver face à des soucis, des problèmes.
François peut même parler de son nouvel amour à sa femme et les voici faisant aussitôt l'amour dans la forêt pendant la sieste des petits.

Le drame n'est qu'un battement de coeur s'accélérant soudain, et rapidement contrôlé. Les incompréhension des pêcheurs face à la recherche, les gémissements d'un enfant, un ralenti ressassé trois fois dans le silence d'une forêt, deux bouquets de fleurs jaunes sur une terre sombre, dans une ombre un peu plus présente.
Au milieu du bonheur, le drame n'est que changement de couleurs des habits, la chemise à carreau brune côtoie la robe de chambre violet sombre dans des tableaux inimaginables l'été. Mais bien vite reviennent les toiles bleu lavande et les pull moutarde pour l'automne, les teintes n'éclatent plus de rire mais sourient encore. Au milieu du bonheur et de l'amour que l'on ne peut perdre totalement, l'angoisse se dissipe comme une veste sombre que l'on repose dans l'armoire, superficielle, incapable d'attaquer la certitude de cheminer joyeux et sans reproche, sans aucun reproche, à nouveau en famille.

2 mars 2009

Théâtre d'ombres et de désir : mais souvenez-vous, c'était l'an dernier

L'année dernière à Marienbad 
by Alain Resnais, avec Delphine Seyrig & Giorgio Albertazzi (1961)

L'orgue improvise et l'image fait défiler un ballet de silhouettes immobiles, silencieuses, en noir et blanc. L'oreille capte deux phrases quand la caméra glisse à portée des couples, bribes de dialogues incongrus, détachés de tout contexte, ridicules et inquiétants comme l'enregistrement sur bande des bavardages incohérents d'un dîner entre amis. Un palais et ses mannequins retirés, élégants dans leur smokings et le cheveux finement peigné, ils jouent aux cartes ou parient, ils bavardent aussi ; mais la plupart du temps, ils restent immobiles, décor humain plus statique que les décorations vivantes du riche palais allemand. Paravent de corps plantés dans les allées, aux ombres comme piliers, et seule la caméra reste dynamique, flottant et virevoltant, magique ; Alain Resnais la laisse superbement respirer comme toujours.

Une caméra papillonnant dans un décor d'ombres de cires, l'orgue hante les images aux contrastes gothiques, et un couple flotte au ralenti lui aussi. Souvenez-vous, nous nous sommes croisés l'an passé, à Marienbad, auprès de cette statue mythologique ; vos yeux lointains, inquiets, et votre rire soudain. Elle ne se souvient pas. La photo ne prouve rien. Le décor de la chambre blanche non plus, il n'y avait pas de grand miroir dessus la cheminée, je n'ai jamais possédé de peignoir blanc. Elle résiste, elle nie, elle l'écoute car il raconte encore et encore, les fragments minutieux et détaillés ; vous n'aviez jamais l'air de m'attendre, vous ne m'attendiez jamais, mais nous nous retrouvions toujours, marchions dans les jardins, le longs des lacs. Je ne suis jamais allée à Marienbad ; dans une autre ville alors.

Spectres figés, bougeant à peine, mécaniques, et les deux fantômes surgissent ici, marchent dans un couloir peuplés et maintenant vide ; le noir et blanc joue de tous ses contrastes, blanc surexposant la chambre immaculée, ombre du bar noyant tous les danseurs sauf leurs cheveux brillants, les sourcils dessinés longs et charbonneux de la femme. Partir, attendre un an encore ? Tenter plutôt de gagner au jeu des 1 3 5 7 allumettes ? Plutôt mobiliser encore et encore les souvenirs, les images gravées dans la mémoire et qui pourtant deviennent, parfois, maintenant, en bout de course, qui deviennent, c'est étrange, plus flous, indéterminées.

Une immense palette d'images, de mouvements, de théâtralité pour présenter la folie amoureux d'un souvenir passionné ; angoissant, profond et mystérieux comme un amour fou, enivrant et déboussolant et superbe.

27 février 2009

Douceur d'un film simple en banlieue

de Claire Denis (2009)

Un homme vivant seul avec sa fille d'une vingtaine d'années, et leur vie s'écoule pleine de tendresse et de douceur, juste la petite inquiétude de l'age adulte qui arrive... Et le film glisse lui-même tout doucement pour observer les êtres et les choses avec finesse. Les paysages de banlieue parisienne. Le long glissement des RER sur les rails. L'émotion d'un départ en retraite. La douceur d'un slow dans un minuscule restaurant malien. Les images et la musique déposent patiemment les situations sur l'écran et le spectateur peut observer la belle évolution de ses regards, silences et paroles quotidiennes. "C'est très bon. Comme toujours", dit le père en mangeant debout son dîner. Et cette tendresse quotidienne dégage une humanité fraîche et simple...

18 février 2009

Le genou attire et déboussole une barbe expérimentée

Le genou de Claire
d'Eric Rohmer, avec Jean-Claude Brialy & Aurora Cornu (1970)

- Je ne crois pas à l'amour sans amitié.
- Peut-être. Mais chez moi, l'amitié vient après.
- Avant ou après peu importe. En tout les cas il y a une chose très belle qu'on trouve dans l'amitié et que j'aimerais bien qu'on trouve dans l'amour, c'est qu'on respecte la liberté des autres, il n'y a pas cette idée de possession.
- Je suis possessive. Horriblement possessive.

Eric Rohmer sait tisser doucement d'exquises situations sentimentales. Les personnages évoluent patiemment, à leur rythme, se cherchent et se testent à l'aide de longs dialogues, comme cette échange entre une adolescente de 16 ans et un Jean-Claude Brialy barbu et presque marié. Dialogues écrits, théoriques, au style clair et recherché qui décontenancent toujours un peu en début de film, puis envoûtent lentement en distillant leur profondeur.

La légèreté de la forme porte doucement la richesse du propos et des rapports, et même ici, du système narratif, finalement fort sophistiqué. Amitié câline et chaste entre le presque marié et une vieille amie romancière qui avoue le prendre pour cobaye : n'est-il pas passionnant, pour un auteur, de voir les réactions de ce ancien séducteur presque marié, confronté à l'amour passionné d'une gamine de 16 ans ?

La barbe fournie et les cheveux noirs et soyeux caressent peu à peu la fille à la mèche étrange et aux jambes trop fines, caressent, promènent, embrassent, et caressent encore, avec moins de recul, le genou mince et frais de la soeur plus séduisantes. Un genou, rien qu'un genou fléchi sur le barreau d'une échelle d'où l'on cueille des cerises pas vraiment mûres, jetées dans un chapeau de paille sur le bord du lac d'Annecy. Genou adolescent, torse bronzé des beaux superficiels de même pas 20 ans aux cheveux bouclés, et barbe du séducteur philosophe, et accent roumain de la romancière à l'esprit subtile ; les paroles dansent et la caméra filme de plus en plus à contre-jour, le sirop doux des sentiments s'écoule sur ces pensées batifolant entre moral et plaisir esthétique. Le joli conte d'un genou qui a ensorcelé une barbe.