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14 septembre 2010

Rabbit, Run, et Updike offre une jolie démonstration littéraire

Rabbit, Run
by John Updike (1960)

Rabbit, un surnom reçu durant sa gloire dans l'équipe de basket universitaire.
Rabbit, une gloire sportive.
Et maintenant, Rabbit court, s'enfuit, il prend la route pour échapper à sa vie quotidienne.

C'est ainsi que commence le fameux roman de John Updike, par la fuite de Harry "Rabbit" Angstrom un soir comme un autre, prenant sa voiture et abandonnant sa femme en ceinte et son tout jeune fils. Route de nuit, stations services, dîners dans des petits restau bons marchés, les routes américaines la nuit et la fuite vers le sud. Quelques pages à peine et la description d'une vie de banlieue des années 60 s'est changée en road story, les regards suspicieux vers l'étranger ou le bruit de la radio, les carrefours sombres au niveau desquels on se perd la nuit. Un goût classique de littérature américaine et la plongée sur la route.

Mais Updike ne cherche pas à écrire à nouveau Sur La Route, il s'intéresse aux dilemmes d'un américain moyen, à sa petite vie étriquée, aux frictions avec sa gloire passée de surdoué du sport. Au bout de 50 pages, Rabbit revient dans sa ville d'origine : quittant sa femme, vivant avec une semi-prostituée, mais au sein même de sa communauté. Scandale, joli approche du texte, Rabbit ne se sent pas vivre auprès de sa femme qui était pourtant si mignonne, mais n'est plus qu'ennyeuse et alcoolique - mais il ne sait pas non plus où aller ou vers quoi plonger et prendre un nouveau départ. Abandon et unité de lieu, le bal des personnages peut se lancer, joli fille chez qui on s'installe sur un coup de tête, belle-famille réprobatrice, prêtre aux méthodes peu orthodoxe, les personnages entrent peu à peu en scène et multiplient les approches, offrent épaisseur et variété à cette situation simple : l'abandon et l'à-quoi-bon.

La souplesse du style et la finesse des situations gagne peu à peu le lecteur, maintenant l'intérêt par son approche prisme, sorte d'inclinaison discrète du miroir pour mieux observer ce Rabbit. Et tout près de la fin, Rabbit s'échappe de nouveau, et l'auteur reste avec la femme abandonnée. Sa soirée de plongée dans l'alcool est un sommet d'émotion glauque, d'horreur quotidienne saisissante.

Les critiques françaises de l'époque semblent avoir plutôt surligné le côté conservateur et moraliste du roman ; difficile en effet de ne pas sentir un certain dégoût perplexe pour le comportement immature de Rabbit. Mais la tonalité ne semble pas trop insistante, et la qualité de l'écriture donne surtout l'impression de lire un joli classique. Il sera intéressant d'explorer les 4 tomes suivants de la vie de Rabbit, publiés sur près de 40 ans...

14 août 2010

Les nouvelles jazz de Fitzgerald et leur légèreté acide

Six tales of the jazz age and other stories
by F. Scott Fitzgerald (1922 - 1925)

La nouvelle me semble toujours bien mieux mise en valeur dans le monde anglo-saxon, terre littéraire où des réputations entières peuvent se construire sur l'art de mijoter une histoire courte. Je n'ai pas l'impression que la nouvelle soit aussi bien mise en valeur dans le monde littéraire français. Il ne me vient pas facilement à l'esprit de grand assembleur de nouvelles dans le XXème siècle français ; test fortement subjectif assurément, en particulier un samedi matin, mais le test est plus concluant pour les auteurs américains. Selby Jr ou Raymon Carver sont des exemple évidents dans la deuxième moitié du XXème siècle, sans parler des princes de la nouvelle comme Fitzgerald.

Alors autant profiter du séjour en Amérique du Nord pour piocher dans les bibliothèques et goûter en version originale à quelques princes de l'histoire courte. Fitzgerald donc, allons-y.

Le recueil sur lequel j'ai mis la main offre un patchwork plutôt hétéroclite. Après vérification, 6 nouvelles sont en effet parues dans le recueil "Tales of the Jazz Age", composées entre 1920 et 1922, et 3 datent de quelques années plus tard. Une certaine rupture de ton se fait jour entre ces deux groupes, avec l'étrangement morale nouvelle "The Adjuster" : une femme trop fêtarde et égoïste devient peu à peu une bonne épouse après la dépression nerveuse de son mari. L'histoire est la plus tardive du recueil, datant de 1925, et il est saisissant de découvrir un récit bien plus fermé que les précédents.

Mais les mêmes étaient déjà présents dans les véritables contes de l'Age du Jazz, avec jeunes couples écumant les soirées, femmes avides de fêtes & sorties, les réflexions sur la vie moderne en couple, la jeunesse riche de la côte Est : comment construire quelque chose de durable quand on aime la fête, quand les femmes se veulent plus libres ? Mais le jugement s'affiche moins abrupte que dans "The Adjuster", histoires plus ouvertes, petites trouvailles ; rien qu'une question d'équilibre, entre les pensées sage d'un cousin sympathique et les élucubrations d'un oncle un peu trop je-sais-tout ; dans les deux cas, la légèreté règne, surtout avec l'alcool du repas, mais les conclusions de l'oncle sont juste un peu trop appuyées pour être sympathiques. Tout au long du recueil, le style est direct, simple, les dialogues glissent, et les pointes d'ironies ou d'humour s'infiltrent délicates & délicieuses, plus libres peut-être dans les premiers textes.

Fitzgerald séduit terriblement quand il explore des idées un peu folles, des décalages exquis offrant aux histoires un joyeuse originalité. Peut-être est-ce ce qui déçoit le plus dans "The Adjuster", l'histoire de couple assez démodée, quand d'autres nouvelles savent offrir des surprises sans trop d'arrière-pensée, valant presque pour elles-mêmes sans examiner leurs résonances sur la société ou la vie de couple. Une femme cloue au mur ses douze biscuits abominables au goût mais tellement décoratifs pour son pavillon de banlieue dans the "Lees of Hapiness". Dans, "'O Russet Witch!'", une mondaine fo-folle détruit un magasin de livres en les lançant en tous sens devant les yeux médusés d'un commis empoté ; le magasin neuf devra se reconvertir en échoppe d'occasion. Un jeune trentenaire à la vie pleine de succès écume les soirées de Nouvelle Angleterre déguisé en chameau dans "The Camel's Back".

Même "The curious case of Benjamin Button" séduit par sa légèreté, l'histoire cocasse d'un homme vieillissant à l'envers après être né vieillard et barbu. Il est saisissant de trouver une légèreté si distrayante dans ce Benjamin Button original, par rapport aux réflexions lourdingues sur la fuite du temps offertes par le film avec Brad Pitt. L'humour et les observations acides de Fitzgerald ne semblent pas moins profondes, et tellement plus élégantes & légères.

4 juin 2009

Le déferlement d'une Screwball Comedy des années 30

Twentieth century 
by Howard Hawks, with Carol Lombard & John Barrmore (1934) 

Broadway, les années 30, un metteur en scène lance une jeune polonaise inconnue, contre les avis de ses associés : bon sang, cette jeune fille est incapable de jouer, une vraie catastrophe ! Mais le diamant est bien, il suffit de le polir, et bien vite, l'étoile s'installe sur la porte ; et la comédienne dans les bras de son mentor. Mais, avec un homme si possessif, le couple peut-il durer, malgré les succès ?

Encore une comédie sur Broadway et son microcosme du show business, comédie auto-référante produite si souvent par les studios américains : bien entendu, la recette fonctionne dans les premières séquences, dialogues au rythme de mitraillette, humour cinglant, gags distrayants, mais comment tout cela va-t-il évoluer, lancé sur cet élan efficace mais prévisible ? Et là, au tiers du film, tout le petit se trouve rassembler dans un train, unité de lieu qui donne véritablement le coup d'envoi à une folie débridée : une immense farce sans contrôle, et il y a même un nom précis pour ce déchaînement, la Screwball Comedy.

Le train s'enfonce dans la nuit et surgissent les figures les plus improbables. Voici un fou échappé de l'asile couvrant les murs de stickers religieux. Voilà un duo de juifs allemands, chanteurs à la barbe immense et à l'accent à couper à couteau. Les assistants du metteur en scène rejoue le duo de Laurel & Hardy, boule massive déboussolée & mince échalas ouvertement ivre. Vous ai-je parlé d'un pistolet ou d'un projet de péplum scénique mettant en scène Marie Madeleine au milieux de chameaux ? Le metteur en scène et son ancienne protégée atteigne des sommets d'hystérie insoupçonnés, rebondissant sur chaque idée et la première lubie venue, hurlant, riant, s'arrachant les cheveux, et les comédiens sont bluffants dans leur amplitude folle.

Et comptez sur Howard Hawks pour ajouter une tonalité elle-même un peu démente, un peu sombre, un peu ambiguë. Ce qu'il faut de cynisme discret, le discret arrière-plan sensuel, aux sous-entendus forts ; affichant un fétichisme ostensible pour une longue épingle, initialement planté dans le gras de la fesse. Les cadres et les images semblaient vaguement statiques dans les premières minutes, mais un coup d'oeil à la date de sortie permet de prendre conscience de l'originalité du film et de son réalisateur : voilà un déferlement débridée qui a 75 ans.

16 avril 2009

Un week-end perdu pour boire, boire, boire

by Billy Wilder, with Ray Milland and Jane Wyman (1945)

Le week-end d'un écrivain devenu alcoolique, résigné à l'alcool, ne cherchant plus rien d'autre que l'alcool. Comme souvent, Billy Wilder donne une leçon de mise en scène, de nombreuses scènes et de nombreux plans magnifiques : une lampe renversée au premier plan, quelle idée fantastique. Cette mise en scène fine et intelligente évite subtilement le surlignage, tout en laissant la place à la performance magnifique de Ray Millan, flamboyant, désabusé, suicidaire, terriblement expressif. Presque un film noir, la noirceur d'une vie bloquée et noyée, une humanité sombre perdue et ne cherchant pas vraiment à se réorienter.

17 mars 2009

Abracadabrandesquement cul-cul et esthétiquement fascinant

Magnificent obsession 
by Douglas Sirk (1954)

Bob Merrick, jeune héritier milliardaire, profite de la vie ; un sportsman, dit-on, passant ses journées dans des activités profondes comme battre des records de vitesse en bateau. N'est-ce pas attendrissant ? Vie de risques, et l'accident survient, sans trop gravité car le SAMU a pu dénicher un respirateur artificiel non loin.

Mais voilà, cet appareil appartient au Dr. Philipps, en cas d'accidents cardiaques, et justement, l'attaque survient au même instant ; et le brave docteur succombe pendant que l'appareil médical sauve le jeune sportif superficiel. Ce dernier est secoué par la nouvelle, on s'en doute, et tente de se faire pardonner de la veuve ; fort maladroitement ; il tente de lui parler malgré sa résistance, et celle-ci glisse sous les roues d'une automobile, se voyant condamnée à rester aveugle à vie...

Le jeune Merrick est définitivement bouleversé et tiraillé par la culpabilité. Il va appliquer la philosophie de feu Dr. Philipps ; aider les autres en secret, sans arrêt, pour faire le bien autour de lui. Merrick multiplie les dons anonymes, en particulier en soutien à la pauvre veuve Philipps, chez qui il se rend en secret tous les jours pour lui faire la lecture ; l'aveuglement permet de conserver son anonymat. Et, qui sait, les études de médecine qu'il a repris permettront peut-être d'opérer l'aveugle, tellement séduisante au demeurant ?

Le scénario est abracadabrandesquement mielleux, saturé de morale facile et de sentimentalité bon marché. On parle du premier grand mélodrame de Douglas Sirk, maître du genre à Hollywood dans les années 50, mais le scénario paraît terriblement difficile à faire décoller. Et pourtant, le spectacle reste assez fascinant ; femmes magnifiques aux longues robes colorés, sourires éclatants et brushings parfaits, mines éplorées devant tant de misère humaine éparpillée dans de riches propriétés aux bords de lacs verdoyants. D'infinies cartes postales dans un technicolor superbe, aux cadres travaillés et inventifs. Un profond plaisir des yeux en laissant défiler les dialogues étouffés, en fond sonore, comme un accompagnement dérisoire au travail plastique ; tant de virtuosité pour une histoire aussi cul-cul !

12 mars 2009

Derrière le miroir SF, la déchirante vie des drogués californiens

A scanner darkly 
by Philip K. Dick (1977)

Une nouvelle drogue en Californie, terriblement efficace, affreusement prenante. Capable d'entraîner les pires lésions cérébrales ; des cafards partout sur le corps, sur les bras, à rester sous la douche des heures durant pour effacer la sensation, même si elle revient aussitôt une fois le robinet éteint. Ou pire, les deux hémisphères du cerveau cessent de communiquer, et deux personnalités prennent possessions du corps du camé ayant abusé de cette Substance D. And D is for Death.

Alors la brigade des stupéfiants infiltrent ses agents pour filer les agents, pour démasquer la puissance à l'origine de cette terrible substance ; mais d'où vient-elle, qui peut donc inonder le marché avec cette efficacité macabre ? Il s'agit de cibler les gros dealers, ceux qui permettront de démêler les ficelles et remonter la filière, et Fred reçoit ainsi la mission de suivre les faits et gestes de Bob Arctor, au comportement louche. Batterie de caméras et de micro vont permettre d'enregistrer toutes ses activités, les moindres phrases de ses discussions hallucinées avec ses camarades drogués. Éternellement rivés au canapé, brassant les sujets de discussions les plus improbables et les plus ressassés.

Seul petit détail, Fred et Bob Arctor sont une seule et même personne ; Bob Arctor, la fausse identité de l'agent Fred. Chargé par ses services aveugles d'étudier ses propres agissements...
 
Les caméras captent les actions en trois dimensions, les agents portent des costumes aux visages changeant sans cesse et les drogues se consomment terribles et futuristes ; pourtant, le côté science-fiction n'est qu'un artifice en carton pâte, deux ou trois accessoires placés dans le décors pour l'ambiance et offrir un sourire de connivence au lecteur. K. Dick tisse ici une fresque intimiste sur le monde de quelques amis drogués, leurs habitudes, leurs discussions, leur humour improbable, délicieux d'absurdité et d'incohérence, et leur paranoïa toujours sur le point de les engloutir. Un regard juste et remplie d'empathie sur le rythme désinvolte et tragique de ces êtres isolés dans leur logique : quelques instants d'absolu, et de longues heures d'attente et d'inquiétude, ne pas retrouver cette douceur pour manque d'argent ou de fournisseur ou que sais-je ?

L'un d'eux a aperçu Dieu un jour ; une porte conduisant vers le jugement dernier. Vision sublime, vision passive, il n'a pas osé pousser la porte durant les premiers jours. Mais celle-ci a disparu à jamais, et n'est jamais réapparue.

Philippe K. Dick observe et écoute ses personnages avec une tendresse infinie, et ses mots finaux résonnent déchirants. Un livre écrit en souvenir à tous ses camarades drogués, cherchant juste à passer un peu de bon temps ; des enfants jouant la rue, et continuant à jouer encore et encore malgré les signes désastreux les entourant.  Un livre en souvenir d'une quinzaine de ses camarades, la moitié décédée, l'autre moitié atteint de lésions permanentes. Une telle punition pour avoir voulu jouer dans la rue comme des enfants ?

Philippe K. Dick n'est pas un personnage du livre, dit-il, il est le roman. Par delà l'humour des dialogues entre camés ou la paranoïa schizophrène des personnages, c'est cette humanité qui reste à l'esprit une fois les dernières pages dégustées. 

11 mars 2009

Symphonie de couleurs et de sourire pour un Bonheur à l'ombre subtile

Le bonheur 
par Agnès Varda, avec Jean-Claude Drouot (1965)

Le bonheur, des couleurs éclatantes et une vie douce dans la banlieue parisienne encore provinciale. Fontenay-aux-Roses, au début des années 60, la campagne est à portée de main, de regard et de chaque week-end, et les bois accueillent magnifiquement François et sa famille tous les dimanches. Deux jeunes enfant jouant dans les herbes et faisant la sieste sous les arbres, les parents peuvent rester tendrement étendus, et se réjouir de la douceur d'être ensemble, de ce bonheur de vivre.

Les images flottent, les couleurs sourient et les pique-nique n'acceptent de s'arrêter que pour laisser place aux déjeuners dominicaux dans les jardins familiaux. 
Voici une ville où il est impossible de parler sans sourire.

Sourire du menuisier empruntant la 2CV camionnette de son oncle, volant le quignon de pain d'une baguette, songeant aux lions du zoo de Vincennes, et souriant encore à la postière aux jolies barrettes sur ses cheveux blonds bien peignés, souriant au visage éclatant de la jeune fille, à sa parfaite amabilité. Oh, et en plus, vous allez bientôt déménager ? Justement à Fontenay-aux-Roses ? Quelle coïncidence.

Alors on partage un café sur une grande terrasse au soleil. On bavarde, on plaisante. Les clients aux autres tables commandent une bière magnifiquement blonde, une menthe à l'eau, un mystère au chocolat. Le regard saute du visage aux écriteaux, des petits détails aux alentours, l'oeil accommode au loin ou sur son épaule, sur la droite pour ne voir que la moitié du regard vert sous les mèches blondes, capture une cigarette allumée tout près ou le panneau d'une bouche d'incendie. Un rêve surgit, éclair, une autre image, tout est léger, et les images tourbillonnent dans le soudain silence, Mozart s'est tu pour quelques instants, mais la ronde ne s'arrête pas et les visages toujours plus éclatants dans la découverte de cette rencontre.

Et, somme toute, "le bonheur, ça s'additionne", n'est-ce pas ?
Alors, François aime Emilie comme il aime Thérèse, sa femme. Il aime les deux, et il n'y a aucun problème à cela. Il aime la douceur de Thérèse, sa tendresse, sa vie avec les petits et leur famille qui s'installe joliment. Il aime Emilie, radieuse, attirante, qui fait bien mieux l'amour et s'amuse plus dans l'amour. François aime les deux femmes, "c'est bête de se priver de vie, d'amour". Et les dialogues sourient encore dans toutes les bouches, la jalousie ne semble pas exister à Fontenay-aux Roses en 1965 et tout le monde danse au bal le samedi, les couples tournent sans fin, et François avec Thérèse, et François avec Emilie, et François avec Thérèse.

La longue bande claire du bonheur dont les couleurs ne prennent jamais de repos, n'élèvent jamais la voix et ne semblent jamais se trouver face à des soucis, des problèmes.
François peut même parler de son nouvel amour à sa femme et les voici faisant aussitôt l'amour dans la forêt pendant la sieste des petits.

Le drame n'est qu'un battement de coeur s'accélérant soudain, et rapidement contrôlé. Les incompréhension des pêcheurs face à la recherche, les gémissements d'un enfant, un ralenti ressassé trois fois dans le silence d'une forêt, deux bouquets de fleurs jaunes sur une terre sombre, dans une ombre un peu plus présente.
Au milieu du bonheur, le drame n'est que changement de couleurs des habits, la chemise à carreau brune côtoie la robe de chambre violet sombre dans des tableaux inimaginables l'été. Mais bien vite reviennent les toiles bleu lavande et les pull moutarde pour l'automne, les teintes n'éclatent plus de rire mais sourient encore. Au milieu du bonheur et de l'amour que l'on ne peut perdre totalement, l'angoisse se dissipe comme une veste sombre que l'on repose dans l'armoire, superficielle, incapable d'attaquer la certitude de cheminer joyeux et sans reproche, sans aucun reproche, à nouveau en famille.

2 mars 2009

Théâtre d'ombres et de désir : mais souvenez-vous, c'était l'an dernier

L'année dernière à Marienbad 
by Alain Resnais, avec Delphine Seyrig & Giorgio Albertazzi (1961)

L'orgue improvise et l'image fait défiler un ballet de silhouettes immobiles, silencieuses, en noir et blanc. L'oreille capte deux phrases quand la caméra glisse à portée des couples, bribes de dialogues incongrus, détachés de tout contexte, ridicules et inquiétants comme l'enregistrement sur bande des bavardages incohérents d'un dîner entre amis. Un palais et ses mannequins retirés, élégants dans leur smokings et le cheveux finement peigné, ils jouent aux cartes ou parient, ils bavardent aussi ; mais la plupart du temps, ils restent immobiles, décor humain plus statique que les décorations vivantes du riche palais allemand. Paravent de corps plantés dans les allées, aux ombres comme piliers, et seule la caméra reste dynamique, flottant et virevoltant, magique ; Alain Resnais la laisse superbement respirer comme toujours.

Une caméra papillonnant dans un décor d'ombres de cires, l'orgue hante les images aux contrastes gothiques, et un couple flotte au ralenti lui aussi. Souvenez-vous, nous nous sommes croisés l'an passé, à Marienbad, auprès de cette statue mythologique ; vos yeux lointains, inquiets, et votre rire soudain. Elle ne se souvient pas. La photo ne prouve rien. Le décor de la chambre blanche non plus, il n'y avait pas de grand miroir dessus la cheminée, je n'ai jamais possédé de peignoir blanc. Elle résiste, elle nie, elle l'écoute car il raconte encore et encore, les fragments minutieux et détaillés ; vous n'aviez jamais l'air de m'attendre, vous ne m'attendiez jamais, mais nous nous retrouvions toujours, marchions dans les jardins, le longs des lacs. Je ne suis jamais allée à Marienbad ; dans une autre ville alors.

Spectres figés, bougeant à peine, mécaniques, et les deux fantômes surgissent ici, marchent dans un couloir peuplés et maintenant vide ; le noir et blanc joue de tous ses contrastes, blanc surexposant la chambre immaculée, ombre du bar noyant tous les danseurs sauf leurs cheveux brillants, les sourcils dessinés longs et charbonneux de la femme. Partir, attendre un an encore ? Tenter plutôt de gagner au jeu des 1 3 5 7 allumettes ? Plutôt mobiliser encore et encore les souvenirs, les images gravées dans la mémoire et qui pourtant deviennent, parfois, maintenant, en bout de course, qui deviennent, c'est étrange, plus flous, indéterminées.

Une immense palette d'images, de mouvements, de théâtralité pour présenter la folie amoureux d'un souvenir passionné ; angoissant, profond et mystérieux comme un amour fou, enivrant et déboussolant et superbe.

23 février 2009

Immense mélo en technicolor

by Douglas Sirk, with Lana Turner & John Gavin (1959)

Questions racialles diluées dans un soap classique en technicolor ? Un peu, mais comment traduire en quelques mots la richesse et la puissance qui se dévoile peu à peu ? Le film s'écoule magnifique et surgissent souvent des scènes immenses, bluffantes, extrêmement intenses, où la violence transparaît dans le moindre geste, dans les détails de cette fresque parfaitement maîtrisée. La mise en scène parfaitement ajustée pour présenter la vie que l'on met soi-même en scène, la vie vide et imitée. Subtil, mystérieux, le film ne se livre pas brut, il s'écoule en son rythme propre, et même les scènes les plus évidentes gardent leur part d'ombre, leur interprétation sans facilité, leur richesse. Et la maîtrise atteint son sommet dans un final somptueux, offrant de nouvelles palettes à l'écoulement d'ensemble, une séquence fascinante et inoubliable.

17 février 2009

La fluidité magnifiquement pessimiste de Robert Siodmak

Criss Cross
by Robert Siodmak, with Burt Lancaster, Yvonne de Carlo and Dan Duryea (1949)

Another classical film noir with crooks, femme fatale, gangsters and flashbacks and, obviously, without hope. But the actors and direction are terribly impressive, bringing an impressive and pessimistic depth to the movie. Burt Lancaster makes his large body look so fragile and weak, dominated by his crazy and obsessive love for his cruel and manipulative girlfriends. But the directing ideas are even more impressive than the acting with a couple of striking effects. Blured screen when the characters are fainting, explosions and thick smoke during the roberry, and above all, a fantastic dance scene. The Brazilian flute makes the camera fly around the dance floor, looking again and again at the dancing girl and the spectator is as mesmerized as Burt Lancaster...

5 février 2009

Du théâtre, du rythme, des dialogues, un scénario : mais que manque-t-il à un classique des années 50 ?

All about Eve
by Joseph Mankiewicz, with Bette Davis, Anne Baxter & Georges Sanders (1950)

Show business, oh monde cruel, peuplé d'immense talents artistiques et de brillants manipulateurs. Désenchantement contemporain ? Le constat était déjà féroce en 1950, quand la mignonne Eve, Eve l'ange pure et désintéressé, approche le milieu du théâtre newyorkais et son idole Margo. Inoffensif créature blonde naviguant doucement dans les méandres des intrigues et des luttes d'influence jusqu'à la reconnaissance suprême : devenir star...

Il est assez fascinant, près de 60 ans plus tard, d'assister au cynisme subtile mis en scène dans ce All bout Eve. Puissance critique que l'on retrouve dans d'autres perles en noir et blanc de Lubitsch, Billy Wilder, dans les films noirs des années 40, liberté de ton subtilement introduite avec classe dans des intrigues tissées au millimètre. Age d'or d'Hollywood... Grâce des enchaînements, fluidité des flashback et des changements de narrateurs, scénarios aux rebondissements fins, humour corrosif et sens de la formule, les 2h20 s'écoule superbement, grand divertissement profond.

Et par delà sa présentation acerbe du monde du show business, le film distille un amour du spectacle, un goût intense du théâtre et de la performance d'acteurs. Impression fournie par l'ironie brillante de Bette Davis et Georges Sanders, mais aussi par quelques scènes magnifiquement organisées. La jeune Eve est acceptée pour la première fois dans la loge de Margo la star, auprès de l'auteur célèbre et du brillant metteur en scène, et voici la petite chose amenée à conter son amer passé : la caméra tourne, recule, visant Eve et présentant les grands du show business de dos, assis au premier plan. Assistance de ce petit théâtre comme placé quelques rangs devant le public de la salle, et l'image joliment introduite reste longtemps gravée dans la mémoire...