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25 novembre 2011

Jackie - tant de choses à proposer, et rien à en retirer. Jackie.

Jackie. Jackie sur scène à Ottawa.
Oui, Jackie.

Jackie, bien sûr. Jackie Kennedy.
Quelle autre Jackie ?

L'assemblage joue sur les stars. Jackie Kennedy l'icône. Dans un texte d'Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature. Mis en scène par Denis Marleau, ancien directeur du Theâtre frnçais au CNA, habitué d'Avignon, récemment passé par la Comédie Française. Avec Sylvie Léonard, actruce multiprimée.

Mais l'important, oui, c'est Jackie. Jackie, la Jackie, son long monologue.
Sa présence.
Sa silhouette, son image. Une telle figure, une image médiatique, dont tout le monde a capté l'image, la photo, ici, ailleurs, depuis des années. Une femme d'image, et la mise en scène embrasse l'aspect médiatique frontalement : un caméraman la suit sur scène, pour maintenir en permanence un gros plan sur grand écran Noir et Blanc en fond de scène ; la femme en interview, en représentation, et son image transmise, ses lèvres mobiles immenses, ses sourires, ses regards contrôlés à la caméra - en contrepoint de ses paroles - l'image et le verbe.

Oui, un flot du verbe, comme d'infinies tirades cousues les unes aux autres par coutures imperceptibles ; comme un seul immense monologue d'une heure cinq, presque sans reprendre son souffle au coeur des mouvements. Un ton presque doux, posé, comme plat, à la limite du neutre ; une presque voix blanche. Pourquoi pas ? 
C'est un spectre qui s'adresse à nous, une figure du passée, un personnage qui ne cache son statut de morte. Seule survivante - selon la légende du clan Kennedy décimé et riche en tragédies ; survivante même morte, la dernière, seule qui à continuer tout droit.

Et peut enfin s'exprimer. Sortir du cadre de l'image et des couvertures de magazine, et parler, parler, partager enfin sa condition de première dame ; première dame, l'expression consacrée, si creuse, et si vraie : celle vue en premier, en permanence.

Voilà tout un beau programme. Tout est bien assemblé, les symboles bien amenés : le côté médiatique, renforcé par des photos jaillissant sans fin des magazines qu'elle feuillète, et le flot de parole, le jaillissement, la profondeur caché qui parle toute seule, comme inarrêtable. Et pas n'importe quelles paroles, les paroles de Jelineck, la poète des femmes tiraillées, écrasées par la société et les désirs conventionnels dont elles ne peuvent se détacher.

Et tout cela n'a aucunement capté mon attention.
Jackie, lançant sa glossolalie de manière étouffée, puis prenant pied tout doucement par les répétitions, comme une parole tournant en boucle là-bas, on ne sait où, pour faire continuer son show, même si c'est enfin un show intime.

Jackie évoquant ses robes, son obsession du vêtement, sa seule marque. Glissant des paroles sur les autres Kennedys, sur la cervelle de Jack s'échappant après le coup de feu ; glissant une obsession sur Maryline - bien sûr, comment ne pas en parler, Maryline ?

Enfin, il y avait certainement bien plus que tout cela, mais je n'ai pas écouté plus d'un tiers de la pièce. Une pièce dont le rythme m'a semblé bien monocorde ; choix conscient, je n'en doute pas, figure sous contrôle toute sa vie, et revenant des morts : pas étonnant que la parole soit offerte égale, souvent égale. Une mise en scène dont les jeux de regard entre public et caméra ne m'ont pas intéressé ; encore un choix de mise en scène maîtrisé, pour offrir un peu de variation, et souligner le côté médiatique et la connaissance de Jackie de ce jeu. Une mise en scène dont le soin des costumes et des accessoires m'a paru fort superficiel, flattant le petit public, proche des obsessions bêtes des biopics de cinéma ; force est de constaté, avouns-le, que retrouver autant de numéros du magazine Life, autant de robes parfaites, est un jolie travail d'accessoiriste et de costumière.
Un spectacle dont le texte lui-même ne m'a jamais donné envie d'être suivi, d'en suivre les variations et les méandres ; oui, Jack, oui, les Kennedy, oui, la première dame et ses toilettes, oui, les fausses-couches, oui, Maryline - and so what ?

Non, Jackie Kennedy ne m'intéressait pas vraiment auparavant, et le spectacle ne m'a pas offert d'angle d'accroche pour m'y intéresser. Ne m'a pas proposé d'ouverture à approfondir sur le statut de la femme bourgeoise des années 50-60, sur le jeu médiatique, sur la politique américaine, sur le goût du paraître.

Beaucoup d'éléments assemblés, et si peu au final.
Jackie, voyons.



11 décembre 2010

Marie Brassard joue au CNA d'Ottawa avec une vague poésie souvent obscure et plate

Moi qui me parle à moi-même dans le futur 
par Marie Brassard 
spectacle au CNA d'Ottawa du 8 au 11 décembre 2010 

Scène blanche, écran plan dans le fond, de toute la largeur du plateau. Des câbles blancs sur le sols, apparents, des fibres optiques. Une voix sort doucement de haut parleur, un film noir et blanc défile envoûtant sur l'écran, neigeux, pixelisé s'il avait été numérique, ombre chinois montrant une silhouette qui bouge doucement. "La vie, le futur, la mort" - des mots doucement énumérés.

Et bien vite, les silhouettes visibles sur scènes, et les paroles commencent, offertes.

"Plus jeune, avec mes amis, nous jouions à mettre en scène des comédies d'horreur. Dans des maisons. Des squelettes sortant d'un placard, des ossements, toutes une iconographie de la mort. Et nous  guidions nos victimes les yeux bandés, qui ne savaient pas ce qui pouvaient arriver. Ils étaient terrifiés, pour la plupart. Mais nous les guidions. 'N'aie pas peur, suis moi, suis moi. Je serai tes yeux. Je serai tes yeux'." La dernière phrase prononcée d'une voie enfantine...

Marie Brassard présente ainsi un nouveau spectacle solo, composition poétique et puisant dans ses souvenirs, avec ambitieux assemblage technique. Deux musiciens l'accompagne sur scènes, un clavier chacun, un laptop chacun aussi, une guitare pour l'un : des bourdons sonores, constructions de bruits envoûtantes. Au fond, l'immense écran diffuse des images souvent tremblantes, souvent toujours noir & blanc, souvent instables, rêveuses. Et toute la voix de la comédienne passe par un micro, offrant plusieurs variantes d'effets, voix soudainement grave et masculine, voix d'enfant, voix âgée.

Mais pour quoi raconter ? Marie Brassard s'élance dans des paroles poétiques, des scènes d'enfances, assemblages de souvenirs distordus, toute une suite de pièces vaguement surréalistes, obscures, imaginée, symboliques. "Si je l'imagine, cela existe-t-il ?" Et la voix grave répond : "Oui, si tu l'imagines, cela existe."

Le spectateur a donc droit  à un long passage initial sur les récits d'horreurs, la fascinations des enfants de Trois-Rivière pour les faits divers des journaux, les meurtres les plus sanglants dont ils s'inspirent pour leurs jeux. Le sang, le sang, le sang qui réapparaît dès le passage suivant, surgissant dans un rêve d'enfant, formant une flaque aux pieds de la comédienne ; flaque qui dessine son visage de femme âgée. Prétexte à un dialogue de la jeune fille avec l'aînée du future, ou c'est ce que semble évoquer le titre.

Hélas, les symboles semblent souvent pesants, tellement vus et revus, le sang, la mort, sans véritable renouvellement du texte. Les paroles et scènes semblent vaguement surréalistes, sans véritables élan, presque un résidu sorti d'un poète parisien un peu mou des années 20. Parfois, Marie Brassard s'échappe dans des symboliques apparemment plus obscures, plus abstraites, comme ce long pour enfant décrivant l'origine du monde à travers les étapes de têtards : créant des ondes sous l'eau, formant donc une oreille pour entendre la musique, puis des jambes pour danser, puis des mains pour avoir du contact, puis un cerveau pour penser pendant que certains dansent... Passage passablement poussif, dont l'intérêt n'est pas facile à saisir. "Me voici racontant une histoire qui n'a pas grand sens. Mais ce mythe d'origine du monde, je peux le garder, c'est le mien celui que j'ai inventé". Hélas, seule la première partie de la réplique frappe : tout ceci n'a pas grand sens et ne semble pas offrir grand chose.

Et principalement à cause des limitations du texte, car l'assemblage musical et visuel n'est pas désagréable, joliment envoûtant, avec des musiciens irréprochables. Ils tissent des nappes denses, bruyantes, épaisses, bourdonnantes, et les images tremblent doucement, grains de photos argentiques vibrant en gros plans, plan de bungalow frissonnant, bien de face, sans profondeur. Joli, captant, et pourtant sans m'avoir jamais vraiment emporter, trop agacé par la minceur du texte et son côté décousu.

Mais surtout par les limites de la voix, la restriction de son utilisation, trop filtré par le micro, l'amplification, les effets. Bien entendu, l'amplification était certainement rendue nécessaire par le bourdon des claviers et de la guitare, afin de permettre la compréhension du public ; et, quitte à amplifier, autant profiter des possibilités des effets. Pourquoi pas ? Mais ces effets sont introduits dans l'opacité la plus complète, changement de voix survenant sans prévenir, assurément actionnée depuis la régie (je n'ai pas aperçu de système sur scène, ou alors cachée par la comédienne quand elle s'en servait). A mon avis, la mise en scène s'est ainsi privé d'un jeu sur le contrôle de la voix, préférant privilégier la surprise et les variations imprévisibles, le rêve, la continuité. Sans jamais assumer les possibilités de connivence avec le public, d'honnêteté du comédien sur scène : oui, c'est moi, Marie Brassard, regardez comme maintenant je vais changer ma voix, comme je vous présente les différents personnages qui sortent de mon imagination !

Cette remarque est assurément liée à mes expériences théâtrales, le goût que j'y ai découvert pour un théâtre qui ose présenter ses petits bricolages en public, et qui en joue. Vision personnelle de petit spectateur contre vision personnelle de l'artiste : pas grand chose à dire, finalement, respectons son choix, et regrettons juste de ne pas avoir été touché...

Mais d'une manière plus générale, il m'a semblé que quelques petites approximations auraient pu être plus exploitées dans le spectacle lui-même. 70 minutes de spectacle, de monologue, de phrases parfois obscures, imprévisibles : sans surprise, il y a eu quelques hésitations de la part de Marie Brassard, et cela ne remet pas en cause sa belle technique, son talent. Mais ces petites hésitations ont souvent été rattrapées très discrètement, très professionnellement, et je me suis fait la remarque que ces hésitations auraient pu nourrir un peu plus l'ensemble de la pièce. Texte parfois au goût d'écriture automatique, dont le tremblement hésitant ou hypnotique auraient pu être mieux transcrit par la voix de la comédienne ; là encore, un petit regret lié à l'utilisation vaguement filtrante d'un micro.

Le spectacle m'a donc semblé assez frustrant, glissant entre mes mains, offrant même un moment terriblement agaçant. Comédienne à genoux, voix totalement modifié pour se faire apparemment hypnotiques, des cercles concentriques en mouvements perpétuelles sur l'écran du fond, "je vais pénétrer votre esprit". Désagréable sensation de revoir une vague installation dada ou une étude artistico-scientifique sur la lumière, le mouvement, la persistance rétinienne : déjà vu, rien de nouveau, et rien ne fonctionnant bien !

Et pourtant, après ce passage terriblement agaçant surgit un joli moment. Le récit se fait plus simple, évoquant la ville natale de la comédienne, ses sorties du samedi soir, les nuits à perdre l'esprit auprès des rockers ou de la drogue, des deux. La lumière se fait plus simple sur scène, trois cercles lumineux pour les trois personnes sur scène, la musique se détend un peu, la guitare offre deux ou trois accords, alternance d'aigus et de basses, Marie Brassard module sa litanie platement surréaliste vers une sorte de chant, un souvenir plus simple, plus parlant. Le spectacle fonctionne enfin, transmet plus que des symboles aléatoires. Dommage que cela arrive si tard.


27 novembre 2010

Le fusil de chasse au CNA, douceur japonaise au théâtre



Le fusil de chasse 
adapté d'un roman de Yashushi Inoué
mis en scène par François Girard - Avec Marie Brassard et Rodrigue Proteau
présenté au Théâtre Français du CNA Ottawa du 23 au 27 novembre 2010



   Fasciné par le large dos du chasseur
   Je regardais, je regardais
   (...)
   Et l'étincelant fusil de chasse,
   Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,
   Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,
   Irradie une étrange et sévère beatué,
   Qu'il ne montra jamais
   Quand il était pointé contre une créature


C'est un poème sur la chasse, la description d'un chasseur. Poème publié dans un magazine de chasse par le narrateur, publication incongrue : il ne connaît rien à la chasse, et qui lit des poèmes dans un lectorat de chasseurs ?

Pourtant, quelques semaines plus tard, le poète reçoit une lettre, un homme écrit qu'il se reconnaît dans le chasseur solitaire du poème. Le chasseur décrit, c'est lui. Pour se justifier, il joint 3 lettres, 3 longues écrites par des femmes et adressées à lui, 3 lettres qui l'ont plongé dans la solitude. Lettres de sa femme, de sa maîtresse, de la fille de sa maîtresse, lettres comptant un adultère, une vie de mensonge, de vérités découvertes, lettres d'amour & de solitude.

Le fusil de chasse est un roman de Yashushi Inoué publié en 1949; un classique de la littérature japonaise. Texte majoritairement épistolaire, ces 3 lettres de femmes, leurs voix réfléchissant sur l'amour à partir de cet exemple, 13 ans d'amour entre un homme et la cousine de sa femme ; en creux, cet homme, ce chasseur, qui a tout perdu à la lecture de ses lettres, terriblement solitaire, totalement silencieux dans le texte, juste dessiné en creux dans les paroles de ces femmes.

L'adaptation théâtrale laisse donc entendre ces 3 femmes, 3 longs monologues, offert par la même comédienne qui s'ajuste au ton des 3 figures. Collégienne surprise de découvrir cet amour secret, épouse au bord de l'ivresse après 13 ans de douleur, maîtresse diaphane car bientôt emportée par la maladie. Marie Brassard se glisse dans le texte, les mots doux et discrets d'Inoué, les paroles discrètes de ces femmes, leurs hésitations, leurs réflexions, les rares sursauts d'intensité. Le texte est un superbe morceau de littérature, mais des mots magnifiques à entendre et à dire, roman épistolaire se prêtant parfaitement à l'adaptation scénique, au grain d'une voix qui s'écoule doucement.

La scénographie s'affiche dénudée et minimal, un minimalisme revendiqué par le metteur en scène. Espace carré au centre de la scène, telle une scène dans la scène, un tatami. Au fond, rideau mis transparent, présentant trois bandes de textes en japonais - les 3 lettres. Derrière ce rideau, un personnage solitaire, silencieux, qui ne dira mot du spectacle, bougeant simplement très lentement, tel un fantôme ; le chasseur solitaire, le destinataire des lettres. Lumière faible sur le plateau, atmosphère sombre. Ambiance au bord du rêve, des paroles de fantômes, une parole d'aveu entendu à distance, la distance de la lettre et du souvenir.

L'ambiance d'ensemble déroule une douce cohérence avec les propos, écrin agréable, plutôt modeste & simple. Mais la modestie minimale révèle parfois son ambition, le système un peu trop compliqué qui la sous-tend, l'envie mêlée de "faire minimal" et "faire profond" - envies parfois en compétition. Ainsi, ce plateau, cet espace carré central : il évolue d'une lettre à l'autre, d'une femme à l'autre, d'un acte à l'autre. Carré d'eau à nénuphar pour la collégienne, damier rempli de galets pour l'épouse, plancher de bois pour la maîtresse. Recherche intéressante et envoûtante, pour sûr, mais dont les évolutions risquent parfois de distraire l'attention du spectateur : est-ce vraiment de l'eau ? sur quelle épaisseur ? où vont les galets ? et comment le système de lattes de bois a-t-il été installé ? La virtuosité des transitions & évolutions du plateau brise ponctuellement le minimalisme, source d'interrogations pour le spectateur sans vraiment servir le texte. Un système aussi brillant était-il nécessaire, même rendu possible par les budgets du Centre National des Arts ?

Mais cette remarque est certainement dû à mes modestes expériences de mise en scène universitaire, petite jalousie face aux moyens du théâtre public ! Cela ne doit pas autant surprendre le spectateur moyen, j'imagine, même amateur de théâtre.

Plus que cette brillante démonstration technique minimaliste, on peut peut-être regretter quelques choix stylistiques un peu trop appuyés, légèrement trop surlignés. Le chasseur fantôme du fond de scène, illustrant un peu trop clairement les propos des lettres, figure peut-être trop présentes tout au long de la pièce, un peu systématique, au risque de ne pas offrir grand chose, si ce n'est la distraction du public ; mais c'est un arrière-plan, c'est un fantôme, le filigrane du texte, alors pourquoi pas ? 

Mais la mise en scène de la dernière scène pose un peu plus question. La dernière lettre, c'est celle de la maîtresse, la femme aimée pendant 13 ans, perdue dans la maladie, au bord de la mort. Dernier changement de costume, Marie Brassard ôte la robe rouge de l'épouse, la voici nue, accroupie dos au public. Vos paisible, lointaine, conte doux. Une boite descend du plafond. Elle contient des étoffes blanches, kimonos blancs - couleur de la mort. La comédienne ne se déplacera pas des dernières vingt minutes, passant peu à peu les couches de kimono, s'enroulant de divers ceintures, rubans, noeuds blancs, gardant les pieds plantés dans le sol et la voix douce, s'écoulant paisiblement. A la fin, elle se tait, une immense lumière se centre sur elle, terrible réflexion sur le blanc des étoffes enserrant le corps ; puis le noir. Bien sûr, le lent enroulement de bandelettes et ceintures dessine un joli costume japonais, et évoque la mort, par sa couleur, par sa staticitié, par la lenteur presque insupportable de ces gestes inarrêtable, une marche à la mort dans l'évolution douce de la maladie. Belle intention, exécution délicate, plutôt réussie, touchante pour le spectateur. Mais ne voit-on pas trop écrit : "je suis minimal & je suis japonais & je parle de la mort" ? N'est pas un peu trop surligné ?

Question de dosage, assurément, question de mon état d'esprit du soir, pour sûr. Dans une mise en scène minimaliste, pour un texte subtile, la moindre aspérité, le moindre changement de rythme devient grand, révélateur, source de surprise. Plus que des réserves sur la qualité du spectacle, mes remarques constituent surtout des interrogations personnelles, des réflexions sur mon ressenti et sur l'approche choisie par le metteur en scène. Car ce spectacle est un joli moment de théâtre et de littérature, au service d'un texte doux et envoûtant.


2 juillet 2009

La guerre comme un grand ballet burlesque

Catgut Strung Violin
by Tricklock Company, directed by Elsa Menéndez

28/06/2009 - Ottawa Fringe Festival

De magnifiques moustaches se recourbent loin sur les joues, courbes parfaitement circulaires au-dessus des uniformes, des galons et des médailles. Les impressionnantes postiches oscillent au grès des lèvres mobiles et de leurs mous pincées, des haussements d'épaules, des pas décidés et des froncements de sourcils, la situation n'est pas facile ; le recrutement de nouveaux soldats demande un peu d'imagination et de ruse. En particulier pour rallier des jeunes innocents comme ce jeune joueur de violon au teint roses et aux yeux immenses. Il faut de l'obstination, de l'à-propos, du rythme, et les accords de piano entêtant martèlent les péripéties de la scène muette et incongrue. Moustache, piano et humour visuel, le Fringe Festival nous présente à nouveau un bel hommage au cinéma muet, fin et drôle dans son jeu subtilement outré, et collant parfaitement au propos de la pièce ; la guerre est une farce, une immense arnaque ridicule aux gestes et déguisements amusants.

Catgut Strung Violin parvient à maintenir ce rythme tout au long des soixante minutes de spectacles, les aventures d'un garçon trop jeune et naïf envoyé à la guerre, assurément au Vietnam. Les trois comédiens rivalisent de trouvailles de mouvements, la guerre est définitivement absurde quand des soldats sur le point d'être fusillés se mettent à danser les yeux bandés, en entonnant un chant folk traditionnel. Soldats un peu enfantins et clowns, multipliant les acrobaties, poiriers et roues, pour enfiler leurs chaussures, ou sautant en sous-vêtement au milieu d'un champs de mines, large marelle boueuse et morbide. Presque aucune parole dans ce balai burlesque, si ce n'est le contenu des lettres envoyées par le candide violoniste à sa très chère maman. Le spectacle parvient à ne pas trop se perdre dans ses réjouissants numéros burlesque, maintenant tant bien que mal son équilibre entre rire et gravité sous-jacente ; parfois, rarement, toute musique cesse, et le silence se fait dense sur scène, le poids terrible de la peur et de la mort après une immense explosion : les éclats de rire ravi se taisent aussitôt, le public observe fasciné et touché, le spectacle touche à son but.

Oui, malgré quelques excès d'enthousiasme comique parfois, le spectacle s'affiche comme une très belle réussite, correspondant à la mission artistique de la Tricklock Company, du Nouveau Mexique :

"Tricklock Company is an international theatre organization founded in 1993 whose mission is to create, tour and produce theatrical productions and is a permanent resident company committed to artistic risk, physicality, absurdism, and poetic work."

"We, TRICKLOCK COMPANY, assert that theatre is a provocative and vital tool for examining the human experience and we present our findings through our work. We assert that theatrical performance is a movement intrinsic to the evolution of our culture".

23 juin 2009

Un joli goût de Charlie Chaplin dans un sous-sol du Fringe Festival

Inclement Weather
by Nicolas di Gaetano

21/06/2009 - Ottawa Fringe Festival

Pantalon large, petite moustache, cheveux courts mais bouclés, poivre et sel, il vient de surgir d'une longue caisse en bois bleue ; regarde sur sa gauche, une lueur commence à clignoter. Une cloche, quelques coups répétés, un souffle de vent, bruits de roues sur des rails métalliques, le train passe ; regards affolées, les yeux zigzaguent de droite et de gauche, la lèvre tremble, le regard reste suspendu hébété une fois le convoi passé. Le train ne s'est pas arrêté.

Le tonnerre résonne sans se faire attendre, la pluie, le vent, la silhouette se met à grelotter devant les quatre rangées de dix spectateur, souriant au sous-sol du Café Alternatif de l'Université d'Ottawa. Aucune parole n'a encore été prononcée mais le public est quasiment conquis par ces quelques minutes, plaisir simple de retrouver un système familier et des repères comiques, cette silhouette rappelant Charlie Chaplin aux mimiques justes et drôles. Le voyageur, ou le vagabond, ou l'étranger, on ne sait pas trop, va peu à peu jouer tout seul pour tuer le temps. Prendre un bain dans sa malle. Imaginer un vélo avec son parapluie. Pagayer jusqu'à une chute d'eau : c'est fou ce qu'on peut faire avec une malle et un parapluie, avec un bon talent de comédien.

Nicolas di Gaetano délivre ses numéros avec douceur, sans trop en rajouter, jouant du regard et interagissant avec le public. Le sel du spectacle tient ainsi aux petits dialogues qui se nouent avec le public, transmission d'un cornichon au premier rang, et surtout collection de mots proposés par le public. Notre vagabond parle très mal l'anglais, en effet, migrant perdu dans un pays froid, voulant aller là-bas, dans cette direction, sur la droite de la scène, côté cour. Il parle à peine l'anglais, mais veut s'exprimer, alors, quand il grelotte, il jette un regard vers le public, et récolte le mot "cold", joue avec content de posséder dorénavant cette nouvelle pièce dans son vocabulaire. Jeu naïf avec les mots, les objets et les mimiques : cinquante jolies minutes de théâtre dégustées avec joie un dimanche après-midi.

21 juin 2009

Découvrir MacIvor au Fringe Festival d'Ottawa

Wild Abandon 
by Daniel MacIvor - directed by Dave Dawson, with Zach Counsil 


Une vingtaine de personnes dans la salle, dispersées sur la douzaine de rangées de chaises installées au sous-sol. Quatre tentures noires pendent sous quelques projecteurs colorés, trois paires de photos grand format, un oeuf en plâtre d'un volume généreux ; un longue chaîne glisse du plafond au plancher en milieu de scène. Un seul comédien au physique massif, aux joues rouges & lisses, au corps étonnamment jeune : Steve nous parle de sa solitude.

Le Fringe Festival débute ce week-end à Ottawa et voilà que reviennent d'agréables souvenirs de festivals de théâtre. Les barrières entourant l'Université d'Ottawa se sont recouvertes d'affiches de spectacles fixées sans discontinuer sur du carton, les abords des salles permettent d'élargir sans effort sa collection de flyer colorés : vous cherchez un spectacle pour ce soir ? Vous aimez rire, vous aimez l'humour noire ? Vous devriez venir découvrir notre spectacle dans le marché, nous jouons dans moins de trente minutes, vous pourrez voir deux des comédiennes les plus intéressantes d'Ottawa ; et nous avons reçu aujourd'hui même de très bonnes critiques dans l'Ottawa Citizen. Nous comptons sur vous !

Réminiscence du festival d'Avignon, ses rues en immense continuum d'affiches et de défilés de troupe, l'incessant ballet des flyers reçus et des petites scènes improvisées pour attirer le spectateur ; les us des comédiens ne varient pas tellement d'un continent à l'autre. Ottawa n'offre pas 800 spectacles comme le festival off d'Avignon, mais le programme propose presque 200 références sur une trentaine de pages, une douzaine de salles à explorer pendant la semaine de réjouissances.

Nous n'avons pas lancé notre exploration du théâtre canadien par l'ostensible Pornstar, son affiche mariant fesses nues et tour de Toronto ; nous sommes allés goûter à Wild Abandon du dramaturge Daniel MacIvor, présenté en sous-sol de l'Université d'Ottawa. Monologue d'une petite heure nous présentant le solitaire Steve, angoissé, doucement paranoïaque, troublé par les interrogations parentales, par l'amour comme preuve de haine, par les différents rôles sociaux de la danse. Spectacle nimbé d'humour sombre, d'excitation désabusée, et le comédien jongle joliment avec les différentes voix présentées, enchaînant avec fluidité les différents états d'âme de Steve. Défi assurément peu évident : MacIvor a créé cette pièce pour sa propre interprétation, et l'on devine les tiens forts entre l'écriture du texte et son jeu de comédien. Mais les circonvolutions absurdes et angoissées sont suffisamment plaisantes pour survivre à une deuxième création : comment résister à la scène d'ouverture, dépeignant un Steve adolescent dans un restaurant, agressé à la fourchette par la femme qu'il imaginait être sa vraie mère ?

Le théâtre de MacIvor méritera certainement une plus ample exploration, vue sa place dans la dramaturgie canadienne des 20 dernières années. Et le Fringe Festival devrait également réserver d'autres jolies découvertes, suggérées par la fin de soirée passée dans un petit parc près de l'Université. Croisement de comédiens et de musiciens échangeant flyers et impressions sur le public de leur spectacle. Un joueur de cornemuse explique que le Canada est certainement le deuxième pays de la cornemuse après l'Ecosse ; il multiplie lui-même les collaborations, il a même repris les Clash avec le groupe ska Rudeboy aperçu le week-end dernier au Westfest. Sur scène, les Snakecharmers laisse couler leur fascinant flot musical : la basse virevolte doucement autour des riffs lancinants de cithares, les mots africains résonnent au dessus des secs bondissements de tam-tam. Un danseur enthousiaste laisse onduler ses membres devenus caoutchouc sous les teintes de l'expérience sonore, et même immobile, on l'accompagne doucement les yeux mi-clos.