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23 décembre 2010

The Fighter, visant oscars, mais accumulant les petites erreurs : défaite aux points





The Fighter
by David O. Russell, with Mark Wahlberg, Christian Bale, Amy Adams (2010)

Micky Ward boxe, doucement, petits combats sans trop d'espoir, tournant souvent court : à quoi bon combattre un type qui pèse 10 kilos de plus, même pour l'argent ? Mais la mère s'occupe du management, et le frère entraîne ; entreprise familiale, passion partagée. Afin d'aller un peu plus loin que ce frère justement, vivant dans le souvenir de ce combat victorieux contre Sugar Ray Leonard. Vivant surtout en accro au crack...

Fin d'année calendaire, aux Etats-Unis : le buzz monte autour des films à Oscar. Depuis quelques semaines, on entend des titres de films, des réputations montent, rumeurs de nominations. Des films plutôt sérieux, à pitchs assez tranchés, ou tirés d'histoires vraies, reconstitutions de faits historiques. Véhicules pour réalisateur cherchant à montrer leur sérieux, pour acteurs cherchant à démonter leur capacité à incarner toute la profondeur humaine. Il y a deux ans, la reconstitution, c'était Milk de Gus Van Sant et le San Francisco gay des 70s ; le gros pitch, c'était Benjamin Button et son vieillissement à l'envers ; le numéro d'acteur, c'était Mickey Rourke en catcheur dans The Wrestler ; le plus gros mélange, c'était Slumdog Millionaire, les aventures de pauvres indiens avec Qui veut Gagner des Millions ?. L'an passé, le sujet fort, c'était Hurt Locker et les bombes en Irak ; les grands acteurs, c'était Jeff Bridge dans Crazy Heart ou la fille obèse de Precious ; j'en oublie. Amusant de retrouver ces petits codes prévisibles chaque année durant la course aux oscars, et plus amusant encore de voir les oublis parmi les favoris d'alors, ceux dont on ne se souvient plus...

Cette année, le buzz monte autour du King's Speech (grand numéro de Colin Firth ET reconstitution historique), Black Swan (le ballet vu sous un angle masochiste, ça c'est du pitch), 127 Hours (inspiré d'une histoire vraie ET grand numéro de James Franco bloqué dans un ravin) ; sans même revenir sur The Social Network : trahison autour de Facebook, quel meilleur pitch ?

Et aussi ce Fighter, inspiré d'une histoire vraie, la réussite un peu surprenante d'un boxeur pro des 80s. La boxe est toujours bon client pour les Oscars, rappelons-nous de Rocky, Raging Bull ou même Million Dollar Baby. Des questions de valeurs, des histoires de rédemptions, de la photogénie et du spectaculaire ; souvent, des histoires de famille ou de drogues pour rendre tout cela plus vivant et parlant.  The Fighter a coché presque toutes les cases, pas étonnant de le voir nominé si souvent pour les prochains Golden Globe.

Mais les nominations ne font pas un vainqueur. Et elles ne font pas un grand film non plus.

Il faut une vision, il faut un peu d'originalité. Quelques petites choses à dire, à montrer, un discours, une idée esthétique. Il faut prendre le temps, ou sauter les étapes, il faut construire quelque chose, pas dérouler platement un cahier des charges.

The Fighter n'est pas désagréablement filmé, il propose quelques jolies images et une photographie parfois bien ajustée, bien cadrée ; tout du moins dans ses extérieurs - je reviendrai sur les combats de boxe eux-même. Le scénario propose de jolies pistes : frère raté accro au crack sur lequel on tourne un documentaire ; mère ayant eu 9 enfants, dont les filles traînent sans cesse à la maison ; une copine bien plus éduquée mais devenue simple serveuse. Non, c'est certain, les pistes ne manquent pas, les aspérités, les idées plutôt intéressantes.

Mais pourquoi ne rien en faire ?

Le film déroule son programme, ne se laisse pas le temps d'explorer, de montrer. La famille vit dans une ville pauvre : presque pas une vue de la ville, aucun de ces longs plans malades qui faisait une des forces de The Wrestler. La mère a eu 9 enfants, dont une bordée de filles apparemment désoeuvrées : pas un seul vrai regard sur cette troupe féminine, vague choeur d'un seul bloc, à l'utilité narrative vague, souvent raté. La copine a eu un peu plus d'éducation mais n'est qu'une serveuse un peu alcoolique : pas un seul moment pour elle, pas une seule scène montrant sa vie, ses doutes, son existence intérieure ; elle est "la copine" ; relation amoureuse elle-même vague, dont l'intimité ou la force d'échange n'apparaît pas. J'allais oublier : Miky à une fille, vivant à la mère remariée ; mais rien de cette histoire passée ni de ces conséquences n'est développé, à peine deux ou trois scènes.

Que reste-t-il de ce programme dont la dilution surprend un peu plus chaque fois que j'y songe ?

Les deux rôles principaux, pense-t-on. Mark Wahlberg, Christian Bale, les têtes d'affiches. Christian Bale grimace une bonne partie du film en junkie survitaminé au crack, tête à claque superficielle et rigolarde ; c'est rarement juste, souvent agaçant, plein d'énergie dépensée un peu étrangement. Au moins, ce n'est pas aussi opaque et creux que certaines de ses performances récentes, spectre étrange de Public Ennemy par exemple. Mais cela ne devrait pas aller plus que la nomination au meilleur second rôle. Quand à Wahlberg, il est plutôt sobre, vaguement juste, mais assez souvent détaché du reste, famille ou entraîneur, sans qu'on sente trop pourquoi. Ses motivations restent peu claires, son chemin intérieur transparaît peu, ses interrogations, ou même simplement son dialogue avec ce qui l'entoure. Ce détachement éclate d'ailleurs dans une scène très bizarre, réunion chez la mère où il vient annoncer son envie de s'entraîner loin de la famille. La mère et le frère hurle, le père reste faible, toutes les soeurs balance leurs remarques bêtes de vieilles gamines, la girlfriend défend ; et Wahlberg flotte un peu, on ne sait s'il est sûr de lui ou totalement perdu, assez loin de l'énergie de la scène. On ne croit pas à l'existence de liens familiaux dans ces différences d'énergie, on ne croit pas non plus à une rupture décidé. La scène est assez ratée, bizarrement longue...

Mais les scènes les plus étrangement peu convaincantes sont les scènes de boxe. Un peu d'entraînement, mais pas trop : on ne sait que retirer de ces instantanés. Et les combats eux-mêmes sont assez déroutants. Il y a bien un enchaînement un peu travaillé de 3 combats, avec gros plans sur les visages, coups échangés permettant de condenser plusieurs mois en quelques images. Mais les combats plus développés sonnent étonnamment faux : pas vraiment de sensation de fatigue sur les visages ou les corps, hormis un peu de sang, et un Wahlberg encasissant sans fin pendant plusieurs round, comme sans réaction ; mais après une demi-douzaine de reprise, il se réveille, place quelques coups, remporte le combat. Impression très bizarre, et sans même mettre en avant un côté "mise en scène assumé". Aucun intensité ne monte jamais vraiment dans ses combats. Le grand combat final, le match pour le titre, est d'ailleurs un exemple d'énergie égale, fin victorieuse mais anti-apogée. Il gagne, après 7 rounds passifs, il embrasse ses proches, une petite interview à la maison ; et c'est fini. Absence complète d'intensité, de variation de rythme, lancé d'une manière assez surprenante pour une long métrage soit-disant ambitieux : tout le début du grand combat, la montée de boxer ou les premières reprises, est tourné selon des codes télé de boxe, image vidéo, incrustations cheap, voix de commentateurs banales. Ce glissement vers un réel habituel du téléspectateur ne fonctionne pas, n'apporte pas grand chose.

Oui, The Fighter possède un matériau plutôt intéressant, tente quelques idées de réalisations, propose des jeux d'acteurs plutôt travaillés. Et l'ensemble du film est plutôt plaisant, se déroule bien. Mais tant de petits défauts, d'occasions manquées, de rythme un peu raté ou de scènes qui prennent mal : cela n'agace pas vraiment trop sur le moment, mais je doute garder aucun souvenir de tout cela d'ici un mois ou deux.





8 décembre 2010

Nowhere Boy, un jeune Lennon en une dimension

Nowhere Boy 
by Sam Taylor-Wood, with Aaron Johnson, Anne-Marie Duff, Kristin Scott-Thomas (2009)

John Lennon est mort il y a 30 ans mais auparavant, John Lennon a aussi été jeune. Et une jeunesse pas extrêmement rose, passée majoritairement auprès de sa tante Mimi. John a été élevé par cette dernière, car la mère vaguement irresponsable n'a pas pris soin de l'enfant. Mais la mère n'habite pas loin, et à l'adolescence, le jeune John prend l'habitude de lui rendre visite

Nowhere Boy tente de tisser un film à partir de cette histoire familiale instable, la tension entre deux figures maternelles : Mimi, calme et conventionnelle, face à la mère, fantasque, instable, fan de rock'n'roll. Petit John ne va pas trop à l'école, peu motivé, traine avec des amis. Butine des moments de détente auprès de sa mère. Apprend la musique au banjo auprès d'elle, se lance dans le rock vêtu d'un blouson de cuir par amour pour Elvis. Hésite entre les deux mères, la convention à l'amour sobre mais constant, le pétillement à l'amour si instable.

Nowhere Boy navigue entre ses petits thèmes sans trop choisir, et sans vraiment offrir grand chose. Petite fresque d'hésitation adolescente dans les 50s de Liverpool, bien conventionnels, comme on s'en doutait, ou comme le film prend plaisir à la souligner - on ne sait plus trop, passé un certain point, si le film raconte ou si le film se plait à mettre en image des clichés sur les années 50s. La tante, la mère, la famille recomposée, le regard de la société puritaine britannique, et les jeunes qui goûtent peu à peu au rock'n'roll.

Rien d'irregardable, mais rien de bien passionnant au final. Comédiens propres, plans nets, plutôt jolis, flux narratif banal, un peu mou. Le jeune Lennon presque en ligne, presque comme un album de Tintin, avec quelques pincées de tension mère - fils pour faire le compte.

Bien sûr, en fil directeur, on a droit à une sorte de "marche aux Beatles", comme on parle de marche à la guerre, inéluctable, tracée dans les livres d'histoire en quelques grands repères historiques. John écoute Elvis avec sa mère. John apprend le banjo. John achète une guitare. John monte un groupe. John rencontre Paul apprend un concert dans un champ. John & Paul rencontre George. A la fin, les 3 jeunes rockers s'envolent pour Hambourg. Entre les scènes, on a aperçu le nom de Strawberry Field, le jardin public tout près (but you know what I mean).

Là aussi, la démarche menant aux Beatles semble vaguement fade. Certes, John et Paul ont tout deux une situation compliquée avec leur mère, ferment suggéré de leur amitié. Certes on sent le jeune John sur le fil, rempli d'énergie, cherchant une rebellion, un besoin de libération ; Aaron Johnson ne se débrouille pas trop mal en ado tournant petit rocker, mais le film ne propose pas grand chose d'autre qu'une lecture "le rock en libérateur des pulsions ado". La bande son n'est pas désagréable, mais éclaire peu sur la transition de John et des Beatles du stade j'écoute du rock à j'écris du rock, j'écris les Beatles. Comme souvent dans les biopic rock, les quelques scènes d'écriture de chanson ne montrent rien, n'inventent rien, ne cherchent rien.

Comme le dit Serge Kaganski dans les Inrocks, un grand créateur n'a pas forcément une enfance hors du commun. Pas de problème. Mais pourquoi en faire un film en ce cas ? Et pourquoi se cantonner à cette simple adolescence de Liverpool ? Le départ pour Hambourg, la cristalisation du rock sauvage des Beatles entre la faune du port allemand, voilà un passage riche, ou du moins un contrepoint pour une histoire de jeunesse en deux temps. Sans même chercher à atteindre le kaléidoscope fantasmé de Todd Haynes pour son I'm not there sur Bob Dylan, peut-être y avait-il un film plus fou à tenter dans cet enchaînement Liverpool - Hambour...






4 novembre 2010

Vargas Llosa joue avec une vilaine fille mais n'en fait pas grand chose

Tours et détours de la vilaine fille 
by Mario Vargas Llosa (2006)

Qu'elles sont séduisantes, ces deux petites chiliennes, outrageuses, comme elles dansent bien, qu'elles sont fascinantes ! Tous les garçons du quartier de Miraflores au Pérou les observent, les filles les jalouses, et Ricardo est fou amoureux de Lili, la plus spectaculaire, la meilleure danseuse de mambo. Quel beau pays que le Chili, si libre, si frais pour les regards adolescents. Mais en fait les deux chiliennes n'ont jamais rien vu du Chili, ce ne sont que de petites péruviennes pauvres, tentant d'infiltrer les riches familles de Miraflores. On découvre la supercherie, on les chasse. Bientôt Ricardo part à Paris, la ville de ses rêves, la seule vocation de sa vie ; qu'importe qu'on soit un modeste traducteur pourvu que ce soit à Paris.

Mais deux ans à peine passent et voici que la petite chilienne débarque à Paris. Devenue Camarade Arlette, prête à partir pour Cuba où doit la conduire une bourse d'entraînement à la révolution communiste. Premières retrouvailles d'une série qui durera toute une vie...

Vargas Llosa a reçu le prix Nobel il y a quelques mois, après avoir été longtemps cité durant les quinze dernières années ; pas une surprise. Je n'ai jamais lu de livres de lui, même si son nom résonne connu, un habitué des salons littéraires, des étalages de libraires en poche. J'aime bien lire les livres de prix Nobel, pour avoir au moins un repère - et espérant souvent tomber sur un chef d'oeuvre marquant. Cent Ans de Solitude ou The Golden Notebook ont constitué de véritables chocs esthétiques, guidés par le simple fait que leur auteur apparaissait dans la liste Nobel.

Hélas, les prix Nobel n'écrivent pas que des chefs d'oeuvre, surtout à la fin de leur carrière.

Petite erreur naïve de ma part d'avoir choisi un des derniers livres de Vargas Llosa. Un livre pas désagréable, bien écrit (tout de même, ce n'est pas un scribouillard), aux épisodes plutôt bien trouvés, de belles petites idées. Mais qui m'a laissé une terrible impression d'auteur en pilote automatique, se faisant doucement plaisir, mais sans vraiment proposer grand chose au lecteur. Un auteur facile, peu exigeant avec le contenu de son livre, pourvu qu'il soit doucement distrayant et lui permette de brasser quelques souvenirs.

Le gentil Ricardo retrouve ainsi sa vilaine fille de Lily, à peu près tous les 5 ou 10 ans, selon des schémas assez similaires. Elle le retrouve, lui explique ses problèmes, il est ravi de la retrouver même si les années le rendent mois poreux aux méthodes de la fille, plus cyniques ; il la couvre de mots doux, ils couchent ensemble, vivent un peu ensemble ; et elles s'échappent avec un riche personnage, car c'est cela qu'elle cherche, l'argent, en ex-petite fille pauvre voulant assurer sa vie. Schéma reproduit dans différents lieux, Pérou de l'adolescence, Paris des années 50, Swinging London des sixties, le Japon, le Madrid cosmopolite des années 80 : un vrai album de Tintin ou film d'Indiana Jones, chaque lieu offrant son petit regard sur l'air du temps, les hippies ou la Nouvelle Vague parisienne.

On comprend vite que Vargas Llosa joue avec ses souvenirs, ayant longtemps vécu à Paris, ayant sûrement passée par Londres. Mais chaque lieu ne correspond qu'à un chapitre, et chaque description paraît bien superficielle, à la limite du cliché : hé oui, il y avait des hippies à cheveux longs fumant des joints à Londres en 1965. On a même droit à la mort d'un peintre homosexuel du SIDA...

L'obsession amoureuse se trouve terriblement diluée dans ces enchaînements, ces bonds temporels pas tellement bien gérés. On ne touche jamais à la passion aussi profondément que dans Ada de Nabokov, autre roman passionné et voyageur, étiré sur la vie d'amants sans cesse séparés. On peut admettre que l'obsession ne soit pas vraiment le thème majeur du roman, finalement, mais plutôt l'interaction entre les deux personnages, plus focalisé en creux sur la course de la fille, jamais satisfaite, sa fuite en avant, son appétit pour l'argent, son goût pour la manipulation ; mais les amants qu'elle choisit sont là aussi passablement caricaturaux, haut gradé de l'UNESCO, propriétaire de cheval anglais, trafiquant japonais porté sur les pratiques érotiques pétomanes. Tout cela pourrait sembler burlesques, mais pas vraiment, juste léger, distrayant, mais jamais vraiment acide ou sarcastique.

Bon sang, où veut-il en venir ?

La critique du New York Times parue en 2008 évoque une réécriture de Madame Bovary, rien que ça. Le goût de Vargas Llosa pour Flaubert est connu, un de ses modèles littéraires, il a même publié un long essai sur le maître français. Mais les connexions avec Madame Bovary semblent bien tenues, la gentillesse de l'époux, la fuite en avant superficielle de la Bovary... Mouais... Pas facile de faire un vrai parallèle... Et on peut difficilement accuser mes mauvais souvenirs, mes lointaines lectures d'école : j'ai lu Madame Bovary il y a moins d'un an. Cette mauvaise ne parvient jamais à créer un rythme similaire à celui de Flaubert, un élan, pas même à générer une vraie empathie pour ses personnages. A la fin, la vilaine fille est cassée, physiquement détruite, et honnêtement, je m'en foutais.

Ma seule interprétation du livre est une suite de petits plaisirs d'écrivain. Car certains passages sont très plaisants et bien trouvés, comme cette description d'un vieillard capable de guider la construction des digues brise-lames car il sait écouter la mère. Vargas Llosa a un joli carnet où il reste capable de noter des idées très intéressantes & agréables. Mais l'ensemble ne prend pas vraiment, ne conduit pas à grand chose, et surtout pas à la pirouette finale, d'une profonde paresse.

Le prix Nobel 2010 mérite une deuxième chance, il faudra goûter à ses ouvrages plsu reconnus.

24 octobre 2010

Machete, Rodriguez' love for cheap action movie

Machete 
de Robert Rodriguez, avec Danny Trejo, Robert De Niro, Jessica Alba, Steven Seagal, Michelle Rodriguez, Jeff Fahey (2010)



'If you hire Machete to kill the bad guys, you'd better be sure the bad guys is not you"

Ce genre de phrases chocs parsemaient la fausse bande annonce de Machete en 2007, incluse dans le programme Grindhouse bidouille par Robert Rodriguez et Quentin Tarantino. Le programme Grindhouse se présentait comment un double bill façon cinéma de série Z, avec le fascinant Deathproof de Tarantino, le délirant Planet Terror de Rodriguez, et une ribambelle de fausses bandes annonces. Machete en faisait partie, film de vengeance conduit par un mexicain maniant l'arme blanche, promettant embrouille politique, grosse baston, filles nues, explosions. Le tout avec un profond humour parodique.
Les fans d'action vintage se sont rejouis d'une telle folie, le buzz a pris, et voici finalement une vraie version de Machete dans nos salles de cinéma, les vraies, pas celles de serie Z ou B.

Machete-le-film reprend le programme promis par Machete-la-bande-annonce. Machete, policier mexicain, se voit forcé de quitter le Mexique apres une machination d'un baron de la drogue, et sa femme & fille sont tuées dans la manoeuvre. L'épais mais invicible Machete doit survivre comme travailleur illégal au Texas. C'est là qu'il est contacte par un politicien, afin d'éliminer le senateur du Texas, ardent partisan d'une ligne ultra-ferme contre les immigres. Mais il s'agit en fait d'une manipulation afin de rendre le senateur plus populaire...

La scène d'ouverture du film répond parfaitement au cahier des charges promis par la bande annonce, machination illisible et grossière, noyée dans un scénario peu clair, action sanglante aux effet speciaux artisanaux, filles nus. En route ! On se demande juste si le film va tenir la route...

Et pas totalement, en fait. Le petit buzz autour de Machete a permis d’épaissir le casting, en plus de la magnifique gueule cassée de Danny Trejo, on a droit a Steven Seagal mais aussi Robert De Niro en politicien xénophobe. Voilà qui rend les choses plus sérieuses, et le film tente de placer la vengeance sanglante dans un contexte de peur de l'immigration, de lutte entre extrême droite texane et réseaux de résistance mexicaine. Le tout est assez brouillon, comme on pouvait s'y attendre, mais presque un peu trop premier degrés : c'est stupide, c'est gros, mais on ne sent par forcement l'outrance folle, bête et méchante de la bande annonce. Ca tue, ça combine, ça mélange les personnages en tout sens, mais ce n'est pas aussi fascinant que les deux longs métrages Grindhouse.
Peut-être cela tient-il a la modeste stylisation du film. On sent bien l'empreinte des films d'action fauchés des années 70-80, mais presque comme refait à l'identique, sans les trucs idiots de Grindhouse, fausses poussières sur la pellicule, musique au lourd synthétiseur, mauvais montages, incohérence. Machete est finalement presque sobre dans sa bêtise, pour deux raisons peut-être. Il ne faut pas oublier que Grindhouse a été un bide au box office américain, sachant qu'il n'est pas facile de drainer un très large public pour aller voir des faux films pourris dans des salles modernes. Mais on peut aussi penser que l'effet de surprise est passé. Les hommages / parodies de films fauches n'ont pas manqués ces dernières années, dans la foulée de Grindhouse, que ce la blackspoitation de Black Dynamite ou même le petit budget vengeur de Kick-Ass, à l'esprit proche d'un film d'action a deux balles. Machete est distrayant, stupide et fou, mais sans vraiment offrir d'immense surprise, sans vraiment mener le genre "brodons sur les B-movie des 70" plus loin : pas de dialogues fous a la Deathproof, pas de raccords avec le monde des super-héros modernes façon Kick-Ass.

On en vient même a regretter les ellipses de la bande annonce, sachant que les scènes les plus marquantes du long métrage sont des gimmicks issues de la bande annonce. On peut bien retenir quelques jolis délires ajoutés, comme le discours du sénateur De Niro ou la crucifixion du prêtre vengeur. Mais rien d’immensément surprenant. Le film est fun, distrayant, mais correspond bien a ces modeles finalement : un divertissement honnête pour une soirée video.



"Machete" - Bande annonce issue du film de "Grindouse"

22 août 2010

Get Low séduit puis trébuche, soufflé de film bien plat en bout de course

Get low
by Aaron Schneider, with Robert Duvall, Bill Muray, Sissy Spacek (2010)

- Je veux entendre ce que les gens racontent sur mon compte.
Requête compréhensible, tout particulièrement si l'on est un vieil homme cherchant à vivre isolé dans la forêt. Un isolement source de racontards, pensez donc, ce vieux barbu dangereux, histoires excitant les enfants en mal de sensations fortes. Alors, pour être totalement tranquille, autant se renseigner sur les bruits qui courent, mais comment laisser les langues se délier véritablement ? Les gens parlent toujours dans votre dos, discrètement, entre eux, la parole ne se libèrent véritablement qu'à votre mort.

Alors le vieux barbu va organiser son enterrement. Et il y sera présent pour se rendre compte de ce qu'on dit de lui.

Get Low début sur cette idée sympathique, source de péripétie et de traits d'humour grinçants donnant un rythme agréable au film. Robert Duvall glisse avec élégance et rugosité dans son rôle de vieil ours misanthrope, Bill Muray délivre de magnifiques réparties en croque-mort organisateur de grandes funérailles improbables, et Sissy Spacek présente une adorable vieille amie compréhensible. Le film promet beaucoup, offre un joli éventaille de tonalités, humour grinçant parfaitement réglé, discussions émues, peinture d'une petite ville des années 30 en panier de crabe où les gens sont méfiants. On sent venir l'évocation d'une certaine fermeture d'esprit, un passé qu'on ne peut avouer, qui va être révélé peu à peu, subtilement.

Les révélations viennent peu à peu, doucement, et le film se perd hélas progressivement. L'humour s'efface et disparaît en arrière-plan, les scènes se font plus lourdes et chargées, plombées, les acteurs graves jusqu'à l'excès : quelle chute de rythme ! L'ennui monte, la déception également, particulièrement dans la scène finale, la révélation, le grand récit de l'affaire passée : tout ça pour ça ?

Je l'avoue, peut-être ai-je raté quelques subtilités dans les dialogues en anglais, mais surtout car la chute de rythme avait errodé ma concentration... Les chutes de concentrations du public ne sont pas uniquement dues à sa fatigue ou à son manque de bonne volonté, elles révèlent souvent les passages les moins réussies, les scènes qui ne fonctionnent plus trop, et c'est hélas le cas de l'intégralité des quarante-cinq dernières minutes...

Les seuls sursauts d'attention surviennent pour ddes passages suggérant des occasions ratées, des amorces de bonnes idées qui ne semblent pas bien exploitées, mal explorées. Les deux tiers du film servent à préparer la grande fête d'enterrement, et ses airs de kermesse populaire laisse d'abord espérer un éclair d'énergie, folie populaire enthousiaste face à la figure désespérée de l'ancêtre Duvall. Las, la scène de confession n'offre presque aucun contre-champ, quelques images statiques d'un auditoire bouche bée et grave, le reste du temps était fagocité par un gros plan sur le visage de Duvall parlant.

Effet de cinéma terriblement étriqué, qui ne laisse plus grand doute sur la teneur du film : rien de vraiment plus qu'une histoire très chrétienne de confession publique, homme cherchant un peu de rédemption, un peu de pardon auprès des hommes, mais finalement un homme seul face à Dieu, simplement surlignée par le manque d'épaisseur psychologique des autres personnages. Certaines critiques parlent de nominations aux oscars pour ce Get Low, en particulier pour la soit-disant immense prestation de Robert Duvall ; la première heure pouvait faire illusion, mais l'équilibre général du film ne donne pas envie de soutenir de telles candidatures.


24 juillet 2010

Javier Marias à la limite de la roue libre, mais à la richesse de témoignage d'époque

Un coeur si blanc
by Javier Marias (1992)

Juan revient tout juste de voyage de noce à Cuba, avec sa femme. Un certain malaise depuis quelques temps, depuis le jour de son mariage : "et maintenant ?". Quel avenir quand on est marié ? Et maintenant ?

Javier Marias tisse son histoire autour de cette recherche de sens, d'interrogations autour de la parole donnée, de l'existence de la réalité, des secrets qu'on dit ou ne dit pas. Comme à son habitude, il tisse un dense réseau d'échos, longues scènes riches en sensations qui reviennent et résonnent encore dans le récit ; dialogue adultère entendu dans un hôtel cubain, discussion entre chefs d'états piratée par les traducteurs, coup de folie d'un gardien de musée... L'originalité ne manque pas pour soutenir le rythme et l'intérêt du lecteur, même si le goût de Marias pour les répétitions et les variations semble parfois tourner un peu à vide. Brillant à la limite de la roue libre...

Le passage le plus fascinant n'a finalement pas directement de rapport avec le coeur du livre lui-même. Au milieu du livre s'ouvre une longue parenthèse centrée sur une amie newyorkaise du narrateur. Boîtant légèrement à la suite d'un accident, elle n'a pas eu de chance sentimentalement et cherche toujours l'âme soeur à près de 40 ans, quête s'effectuant par échange de VHS grâce à des agence de rencontre. VHS ! Le livre n'a même pas vingt ans et ce cadre semble vaguement préhistorique vu depuis l'ère du chat, de meetic, de la drague par Facebook. Javier Marias décrit avec détails la dynamique de cet échange, maintenant tellement désuet, et l'aspect document historique rend la mécanique du récit doucement fascinante...

Jolie valeur ajoutée involontaire dans ce livre divertissant et sans vraie faiblesse, mais qui doit s'oublier assez vite...

21 avril 2010

Récits en poupée gigogne mais quel intérêt, finalement ?

Voyage along the horizon
by Javier Marias (1971)

Soirée en ville, bonne société du XIXème sicèle, on parle d'un auteur vaguement connu, se retirant mystérieusement à moins de 40 ans, vivant alors isolé. Un des convives possède justement une biographie de cet auteur, non publiée encore, mais un livre magnifique, certainement un chef d'oeuvre en devenir - intitulé Voyage along the Horozon. Si certains sont intéressés, il se fera un plaisir de leur lire le manuscrit.

C'est ainsi que début ce récit gigogne de Javier Marias, histoire citant un livre, où apparaissent alors des lettres, des anecdotes racontées par des personnages ; un paquet Flodor de fiction en fractale : zoomez un peu, vous découvrirez un nouveau degré de récit dans les plus petites échelles. On a droit ainsi à l'enlèvement d'un pianiste de renom, une expédition polaire réunissant des hommes de lettres, un duel au pistolet, un pirate américain magouillant en Chine, des milliardaire cherchant à acheter une île - sans parler de cet auteur obsédé par l'histoire de l'enlèvement, dont il cherche à élucider les détails cachés !

Javier Marias se laisse emporté dans cette parodie gigogne des romans anglo-saxons du XIXème siècle, lançant une piste sur quelques pages pour décrire ensuite une biographie presque intégrale sur un long chapitre. La parodie se prolonge jusque dans le style, 3ème personne distanciée, presque flegmatique, le langage soutenu des dialogue : Javier Marias n'a pas traduit Conrad pour rien.

Hélas, ce n'est pas vraiment un tourbillon narratif qui prend le lecteur mais un sorte d'ennui. Le rythme de ce livre de jeunesse ne semble pas vraiment maîtrisé, étonnamment lent, ne provoquant plus l'ivresse de l'auteur que celle du lecteur. Peut-être mon manque d'attirance pour les livres d'aventure du XIXème explique en partie mon ennui poli. Mais ce livre ne possède pas la finesse du portrait qui m'avait séduit dans Un Homme Sentimental du même auteur...

3 avril 2010

Une Alice catastrophique

Alice in Wonderland
by Tim Burton (2010)

Je n'attendais pas grand chose de l'Alice de Tim Burton, les images aperçues ici ou là semblaient un peu moche, étranges sans promettre une vraie relecture d'Alice. Pourtant, j'ai été déçu : tant de vacuité, presque rien ne fonctionne. Les comédiens n'existent pas, noyées dans les effets numériques et le maquillage, le rythme est absent, les blagues peu drôles, les scènes d'action semblent déplacées, et pour la plupart, ratées. Reste l'esthétisme bastringue léché, le vague féminisme de l'histoire, présenté peu subtilement, la tentative post-moderne de tirer Alice vers la fantasy.

Quelle catastrophe, quel bâillement.

Dans son essai "L'art invisible", Scott McLoud décrit six étapes dans la création, partant de l'idée au coeur à la concrétisation en surface, passant par différentes marches de structures & contenu. Certains dessinateurs savent reproduire parfaitement les dessins de comics, mais ils ne savent pas créer de bonne BD ; il leur manque le rythme, la narration, le contenu, et l'interrogation : "pourquoi ai-je envie de faire cela ? qu'est-ce que je cherche à dire ?". Peut-être Disney a-t-il imposée de fortes contraintes à ce nouvel Alice, qui sait ? Mais Tim Burton semble surtout un grand technicien de coquille creuse, qui ne sait plus pourquoi il manie ses obsessions visuelles, ni pourquoi il veut les partager avec le public.

27 mars 2010

Pourquoi autant de public pour un film aussi creux ?

Cooking with Stella
by Dilip Mehta (2010)

Michael débarque à Dehli avec femme et bébé pour s'installer au consulat canadien. Le domaine de Stella, cuisinière depuis 30 ans pour plusieurs générations de diplomates ; forte personnalité, as de la petite combine, superbe cuisinière. Mais Stella ne s'attendait pas à ce que Michael soit cuisinier, suivant sa femme diplomate.

Voici une comédie jouant avec l'expatriation, le difficile rôle d'homme au foyer dont la femme approfondit la carrière, les rapports nord - sud, les populations pauvres capables de bidouiller les arnaques. Grands sujets intéressant pour un film terriblement étriqué, presque sans aucune ambition, bien déséquilibré. Il pourrait être amusant de lister quelques défauts du films, l'absence quasi totale de la moindre scène intéressante, le jeu maladroit avec les clichés, les plongées du rythme dans certains passages étirés, l'esthétique terriblement lisse. La bande annonce est suffisante en présentant parfaitement les choses : les films ne vaut pas mieux ce que suggèrent les deux minutes ci-dessous.

En définitive, le plus fascinant aura été l'engouement pour ce film dans la salle d'Ottawa. Une salle archi-bourrée pour la séance du vendredi soir, public riant souvent : pourquoi tant de monde, pourquoi tant de rires ?

L'offre de cinéma est elle-même bien étriquée sur Ottawa, tout simplement. Pas de problèmes pour goûter aux grosses sorties américaines, mais les films d'auteurs, les films d'ailleurs, les films canadiens sont rares, éparpillés. Alors un film indo-canadien, une comédie accessible : voilà de quoi drainer un large public, le cinéphile gourmand d'autres images, les familles cherchant un rire différent ! Courrons-y. Hélas, l'exotisme n'implique aucunement la qualité.

C'est du divertissement, va-t-on me répondre, léger et frais, sans prise de tête. Comme si le divertissement excusait beaucoup, repoussait tout jugement de qualité ; on ne critique pas les Ch'tis ou les rigolades indiennes de Stella ou des Slumdog Millionnaires. De retour du cinéma, j'ai lu une passionnante interview du critique Gilles Tordjman : "La nullité, comme le chômage, est un choix de civilisation. Après, c’est à chacun d’accepter ou de refuser cette douce dictature."


5 février 2010

Bright Star est pâle et bien peu lyrique

Bright Star
by Jane Campion, with Abbie Cornish & Ben Wishaw (2009)

"Je recherche les instants poétiques. Ces moments où les mots veulent sortir trop vite, se bousculent, s'échappent, incontrôlables."
Nicolas Sornaga, réalisateur du Dernier des Immobiles

La poésie romantique offrait lyrisme et débordements, et John Keats en fut un des plus beaux représentants du Royaume-Uni. Verve magnifique et bouffées follement amoureuses nimbent ses plus beaux poèmes, parfaits témoins de sa légende ; amoureux fou pendant trois ans de Fanny Brawne, il meurt de la tuberculose à 25 ans. Ses derniers vers témoignent d'un amour immense & désespéré, dément - Fanny et John n'ont pourtant pas échangé plus que quelques baisers.

L'histoire laisse rêveur, touchante aux yeux d'un large public, bien plus large que les spécialistes de vers romantique. Il est presque surprenant que le cinéma ne s'en soit pas emparé plus tôt ou plus souvent, étant donnée la stature de Keats dans le monde anglo-saxon.

Jane Campion s'attaque donc au mythe rempli d'enthousiasme et de respect. Elle n'hésitait pas à parler de "la première grande histoire d'amour moderne", plus touchante que Roméo & Juliette - simple fiction. Les costumes du XVIIIème siècle s'animent donc parfait à l'écran, les jeunes visages, un superbe accent britannique & une belle diction ; esthétiquement proche de la perfection.

Pourtant, le film ne m'a pas totalement convaincu. Je le reconnais, je suis certainement passé à côté des subtilités de la langue anglaise, très recherchée, niveau trop élevé pour mon anglais moderne et pas totalement courant. Mais c'est l'élan du film qui a plus fait question à mes yeux : où allait-il ? avec quelle envie de lyrisme, quel bousculement, quelle envie d'images qui s'échapperaient toutes seules ?

L'interview de Nicolas Sornega m'a à nouveau revenu en mémoire. Cherchant à réaliser un documentaire sur le poète Matthieu Messagier, il avait avoué s'être trouvé dans une impasse. Comment montrer la poésie de Messagier à l'écran ? Pas par l'interview, ni les lectures banales de vers, mais en faisant soi-même de la poésie, par les images & son film lui-même.

Et c'est quand Jane Campion se fait poète que Bright Star s'élance et trace des vers à l'écran, rendant hommage à la poésie. Voici Keats allongé au sommet d'un arbre en fleur, voici un coeur de voix d'hommes qui se prolonge dans la scène suivante, un plan très large sur un champs au vert magnifique, une entrée au bois dans un décor enneigé. Les jeux de teintes sont souvent brillants, la mise en scène maîtrisée, comme ce superbe plan de 1-2-3 soleil improvisé avec une gamine rousse. Beau, vif, frais comme un amour de vingt ans.

Mais l'ensemble du film ne tient pas cette folie et goût esthétique purement cinématographique. Sans même parler de la longue marche à la mort de Keats, beaucoup de passages génèrent une étrange déception. Keats et Fanny assis côte à côte, mêlant leurs doigts, pendant que Keats offre, ému, ses plus beaux vers d'amour ; beau, mais tellement classique, presque distant et froid, avec un jeu convenu : comme les regards instables de Keats semblent prévisibles. N'y avait-il pas moyen de chercher un montage plus original, peut-être plus éloigné de la réalité, plus fantaisiste ? La conventionnelle biopic apporte un peu trop de sagesse aux élans picturesque magnifiques de Jane Campion.

A tel point que je me suis interrogé : suis-je vraiment intéressé par une telle histoire d'amour ? Amour débordant de jeunesse, amour fou, amour tragique et donc éternel. Le déroulement du film m'a surtout donné une impression d'histoire mono-dimensionnelle, plus que de mythe idéal & indépassable.
Je n'aurais certainement pas dit cela il y a quelques années ; mais même grandiose & follement romantique, cette histoire d'amour en costumes m'a paru bien plate, m'a à peine touché.

Quel intérêt à retranscrire avec tant de respect cette histoire réelle ? Comment aurait-on pu s'y prendre pour éviter les pièges de la reconstitution ?

Explorer la place de Keats dans le public actuel aurait pu être intéressant, en partie mêlée avec les faits historiques. Quoique les risques de superficialité deviennent plus grands, puisqu'il faut développer deux demi-films. D'ailleurs, oups, l'expérience a été réalisée pour une autre figure tragique de la littérature anglaise, Virginia Woolf. The Hours ; quoique Prix Pulitzer, le roman n'est pas loin de la catastrophe et de la caricature, et le film ne surnage que grâce à ses actrices...

De même, quelques plans de nature, bruts, m'ont laissé espérer une poésie discrète et puissante comme celle de Lady Chaterley de Pascale Ferran. Bien sûr, le caractère platonique des amours de Keats rendait impossible des élans sensuels comme ceux de Marina Hands ; mais cette plans de fleurs et de nature m'ont paru assez sous-exploités par Jane Campion...
Ou n'aurait-il pas fallu tenter une expérience plus folle, un système mêlant rêve et réalité historique ? Une approche façon Todd Haynes cherchant à capter Bob Dylan dans I'm not there, irrespectueuse des faits bruts, mais visant au respect de la légende, de l'image, du travail de l'artiste. Démarche très risquées & instables, mais les rares moments fantaisistes de Bright Star laissent quelques regrets...

Mais d'une certaine manière, cette approche totale & débridée a déjà utilisée pour rendre hommage à John Keats ; il s'agit d'Hyperion, le cycle de Science-Fiction de Dan Simmons. L'histoire de Keats apparaît à travers un clone créé à partir du code génétique du poète, et la destinée de l'univers se voit liée au poète romantique, les planètes nommées comme ses poèmes, les lieux, les personnages. Hommage post-moderne indépassable, à la créativité vertigineuse, qui m'avait fait rêver de la destinée de Keats pendant de longues semaines ; Bright Star paraît bien pâle par comparaison.


20 janvier 2010

Comme l'indie superficiel peut être cul-cul et agaçant

Mary and Max
by Adiam Elliot, with Toni Colette and Philip Seymour Hoffman (2009)

Que de désordre sur les pelouses oranges et brûlées des banlieues australiennes. Les petits bungalow n'apparaissent qu'entre de désolants nains de jardin, tuyaux d'arrosage secs ou fil à linge où sèche un unique slip kangourou. Banlieue morne et désolante pour une fillette de 8 ans, 3 mois et 9 jours ; mais qu'attendre d'un monde où New York n'est qu'une ville brinquebalante en noir et blanc, aussi grise que les cernes profondes sous tous les regards ?

Le décor n'est pas rose dans cette bipolarité américano-australienne, aucun rêve possible : fini l'aventure glamour new-yorkaise, pas de porte de sortie dans les grands espaces de l'île continent, rien qu'une petite urbanité étriquée. Et quelle prison quand les proches ne tissent qu'un décor désolant, d'une mère alcoolique à un père collant les étiquettes des paquets de thé, ou pire, quand ce décor hurle sous les coups de la maladie mentale et des crises d'angoisses. Misère, misère, comment faire pour le solitaire rejeté de tous, ne souriant que devant un dessin animé, une barre de chocolat à la bouche ?

Mais oui, la réponse est dans la question : cesser d'être solitaire et trouver un ami ! Les petits timides et complexés ne peuvent traverser la rue, donner une claque dans le dos d'un pote dans la cour de récré, puisqu'ils sont timides et complexés ; mais ils peuvent se trouver un correspondant avec qui partager leur petit monde par courrier. Le correspondant du bout du monde, quoi de plus mignon, de plus sûr et de plus précieux, le dialogue de deux solitudes biscornues séparés par les milliers de kilomètres. Mary, la fillette australienne, écrit donc à Max, l'idiot obèse newyorkais, et leur échange les aide, les nourrit, les construit, les trouble ; leur donne un peu de substance.

Mais hélas, cette sucrerie d'humour noire manque cruellement de substance. Une joli cadeau, une bouffée d'animation déviante, voilà ce qu'on tente de nous vendre, des personnages biscornues, cernés et grisâtre, des gags tellement non-PC, tout un décor contemporain et désabusant, et au milieu, une belle histoire, mignonne, avec ses petits chaos et ses surprises. Oui, les bonnes idées ne manquent pas, les petites trouvailles, on sourit aux blagounettes, le plus souvent.

Cependant, je n'ai même pas souri à toutes ses potacheries, rapidement désolé par leur gratuité superficielle. Tout ce goût du détail et d'une mélancolie soit disant cynique flotte en effet par dessus une histoire désespérément vide et cul-cul : la petite fille tombe par hasard sur l'attardé mental et ils deviennent une raison de vivre l'un pour l'autre, à l'ancienne, par courrier, mais encore ? Le postulat initial avance-t-il ?

J'en doute sérieusement.

Ce Mary et Max n'est qu'une assiette supplémentaire de soupe tiède, cachée derrière ses décors de comics indés, ses quelques prouts, et son petit attirail de réparties pseudo-acides. L'ensemble du film est à peu près aussi sentimental et inconséquent que les premières minutes d'Amélie Poulain, vous vous souvenez, l'énumération du j'aime - j'aime pas aux couleurs sépia ; mais le lourd Mary and Max n'en a même pas le rythme, et n'assume qu'à moitié sa tonalité de conte pour adulte, même avec son agaçante voix off et la distance qu'elle crée. Un conte de quelques pages, pas plus, sans contenu ni vraie sous-texte, la version longue d'un projet de fin d'étude dans une petite école de cinéma.

La patine grisâtre et indie n'est qu'un enrobage, et certains spectateurs apprécient ; les deux plus gros rieurs de ma séance étaient assis dans ma rangée. Mais point d'indépendance ici, rien qu'un formatage dans la case indie. Pitchfork annonçait la victoire du rock indie, omniprésent, inondant les films, les radios et même les salles de basket ; d'ailleurs, en Angleterre, on ne parle plus de rock, mais d'indie music, tout simplement. Juste un attribut, aucunement un gage de qualité ni d'authenticité, de sensibilité.

Pitchfork terminait sa tribune, excité, impatient les nouvelles voies qu'allaient pouvoir prendre l'indépendance, ses nouvelles définitions, les nouvelles tribus qui sauraient proposer une nouvelle. Mary and Max n'est certainement pas de ces nouveaux pionniers et ses mines sourire en coin m'ont profondément agacé.


16 janvier 2010

Une nouvelle fois agacé par Jason Reitman

Up in the air
by Jason Reitman, with Georges Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick (2009)

Sauter d'avion en avion constitue le quotidien de l'homme d'affaire moderne, l'employé modèle do monde global, et Ryan Bingham se veut un exemple parfait. 300.000 miles en avion l'an passé, plus que la distance Terre - Lune, et 320 nuits passées dans des hôtels loin de chez lui. Mode de vie idéal pour ce prosélyte d'une vie sans attache, une vie de voyageur léger sans vraie possession ni relations véritables pour surcharger son sac à dos. Les tempes grisonnantes de Ryan ne ternissent pas son sourire et sa gouaille, voilà exactement comment il souhaite vivre, là haut, tout là haut, redescendant juste au sol pour manier l'une de ses innombrables cartes de grand voyageur.

Ryan, c'est Georges Clooney, et qui d'autre aurait pu aussi bien se glisser dans la peau de ce personnage ? Georges déroule parfaitement son rôle de séducteur, cool, doucement cynique, parfois un peu maussade aussi, et devrait logiquement se voir nommer aux Oscars ; parfait professionnel s'amusant sans retenue dans ce rôle fait pour lui.

"Up in the air" nous offre un Clooney réjouissant mais surtout une fable à la thématique bien moderne. Ryan vole ainsi aux quatre coins des Etats-Unis pour aller annoncer leur licenciement à des employés, agent chargé de sous-traiter la mauvaise nouvelle en échange de mots bien choisis et d'une brochure de réinsertion. Jolie idée fort contemporaine, prometteuse, et qui semble riche de possibilités quand le bel équilibre de Ryan se voit bousculer par plus contemporain que lui : une jeune cadre aux dents longues suggèrent d'annoncer les licenciements par webcam pour économiser les coûts. La sous-traitance des ressources humaines déshumanisée se voit rattrapée par la nouvelle économie numérique, le face-à-face semble prometteur, d'autant que les comédiennes offrent un joli répondant à Clooney.

Mais hélas, si Jason Reitman sait parfaitement choisir ses sujets, fortement dans l'air du temps, il ne me semble pas vraiment à la hauteur pour les exploiter à fond."Thank you for smoking" m'avait laissé un goût de cynisme soft sentant bon la pause superficielle, "Juno" m'avait paru bien surcoté une fois assimilées les quelques ficelles de son scénario, et ce "Up in the air" ne m'a pas semblé beaucoup décoller non plus. Le film débute sur un bon rythme, scènes un peu faciles dans les aérogares et images de nuages, plans aériens des villes visitées, mais le film se fait peu à peu plus frustrant au fil des minutes. Tant d'idées qu'il aurait été bon d'insérer, tant de scènes peut-être pas tellement bien filmées, tant de superficiel !

Les visages licenciés défilent en vitesse, lâchant à peine une phrase ou deux, et l'effet fait sourire au début, mais n'évolue pas : un autre cadrage, un peu plus de temps pour laisser l'humanité s'installer ? Non. La répétition pour surligner la déshumanisation, j'imagine, mais elle confine surtout au monodimensionnel ici, rien que l'envie d'exploiter une idée pas trop mal.

Même répétition creuse dans les vues aériennes des villes visitées : pourquoi aucune vue sur le terrain, aucune prise des quartiers en restructuration dans l'Amérique profonde ? Envie d'insister sur les voyages sans prise sur le réel du Clooney voyageur, peut-être. Mais question de budget, I presume, pour pouvoir filmer presque tout en studio, mais quelques vues en voitures, sur le terrain, auraient-elles coûté beaucoup plus ? Elles auraient pu ouvrir un contre-champ pas inintéressant.

Je pourrais également m'attarder sur la sous-exploitation de l'outil Internet dans un film cherchant à évoquer l'économie moderne. Mais le plus déplorable est certainement ailleurs, plus que dans les détails qu'il aurait été possible d'inclure pour donner du corps au film, le plonger au plus près du réel. Ce n'est somme toute qu'une comédie hollywoodienne, que diable, alors n'insistons pas plus la sous-exploitation du réel et du social. Mais hélas, la comédie se met elle-même à frustrer le spectateur par son absence de folie et son dérapage vers une morale conventionnelle et conservatrice.

A mi-film, Ryan accepte finalement de se rendre au mariage de sa soeur, dans le fin fond des Etats-Unis. Respiration salvatrice pour le récit, quittant enfin les décors répétitifs d'aéroports, changement de rythme agréable pour quelques passages tendres en couples ; ouf. Mais la respiration se fait peu à peu coeur du film, son idéal de moins en moins secret, la voie à choisir, la morale : oui, Ryan a tout faux en refusant les attaches et les liens sociaux, la voilà la vie véritable, la vie de couple, la construction d'une famille sans laquelle on n'évolue qu'en vase creux. Peut-on faire plus binaire et aussi peu subtile ? Le film ne joue plus alors d'aucune ambiguïté, laissant plonger Clooney dans ses regrets, vainqueur désabusé de ses rêves de voyageurs à 10 millions de miles, solitaires sans espoir dans son monde d'aéroport.

Jason Reitman ne ménage aucune troisième voie et il n'y a là rien de trop surprenant dans ce joli faiseur sans vraie profondeur. Il tisse des comédie agréables, faussement subversives mais très, très gentillettes, constituant une sorte de cinéma du milieu à l'américaine. Un peu moins formatées que les grosses comédies romantiques superficielles d'Hollywood ; quoique, le succès aidant, quelques gros noms devraient s'ajouter à ses prochains casting... Mais définitivement trop conventionnelles, superficielles et sans aspérités pour rejoindre le plus intéressant cinéma indé US. Verre à moitié plein ou moitié vide, tout dépend des points de vue pour ce film plutôt sympathique au final, pas trop stupide, aux comédiens agréables. Mais le fort soutien critique finit toujours par perturber mes séances de Reitman, générant chez moi un profond agacement en songeant à toutes les portes stylistiques, scénaristiques ou idéologiques que Jason ne sait pas ouvrir.


7 janvier 2010

Precious, potentiellement riche mais bien frustrant

Precious
by Lee Daniels, with Gabourey Sidibe, Mariah Carey, Paula Patton (2009)

Precious campe en fond de classe, volumineuse, affalée, mais il ne faut pas croire, elle est plutôt bonne en maths ; ce serait plutôt la lecture, son problème. Ou un de ses problèmes, la voici déjà convoquée chez le proviseur, renvoyée chez elle : comment, une deuxième grossesse à 16 ans, cela ne peut plus continuer ainsi !

Alors Precious enfile son petit sac à dos et enroule sa démarche lourde sur les trottoirs de Harlem, sans se presser. Sa masse n'est pas seule cause de ses pas mesurés, car la vie n'est pas rose chez elle, avec une telle mère tyrannique. Alors Precious marche doucement, monologuant, rêvant un peu : pourquoi pas diva, les chanteuses d'opéra ne sont pas jugées sur leur physique, et de jolis jeunes hommes à caniche sont souvent tentés de les séduire. Le poids n'est pas toujours un défaut rédhibitoire.

Même si l'on peut sincèrement se poser la question en voyant la quantité de problèmes accumulés par la pauvre Precious. Un livre entier d'étude de cas pour assistante sociale : songez un instant à un problème que puisse rencontrer une adolescente noire, et, n'ayez crainte, Precious l'aura. Deux grossesses donc, causés par des viols incestueux ; son aînée vit chez sa grand-mère et elle ne la voit jamais ; sa mère la bat, comme si les viols paternels n'étaient pas suffisants, et elle la force à manger sans arrêt pour l'humilier ; Precious a été renvoyée de son école ; et me croirez-vous quand je vous dirai que le père violeur était séropositif ?

Une liste de misères à la terrible surcharge pondérale ; surtout en 1h30 de films : Les Misérables font 1000 pages, eux, au moins !

Bon, bien entendu, de tels destins brisés existent, alors acceptons, et retenons les soupirs quand tous les dix minutes un nouveau détail sordide vient faire ployer les épaules de Precious. Gardons un oeil attentif sur l'histoire édifiante, sur la rédemption, le petit peu de nouvelle chance offerte par une professeur patiente. Soyons patients, dégustons l'histoire émouvante et régalons-nous de cette belle humanité.

Hélas, l'actrice soutient joliment ce rôle complexe, fragile et complexé, mais la réalisation semble désagréablement dispersée et peu de scènes semblent vraiment prendre. Peut-être ai-je été un peu perdu par ces accents de Harlem, mais chaque petit effet m'a paru un peu raté. Les musiques sont agréables, mais pas toujours bien placées, ou surgissent un peu tôt, tuant quelques échos d'émotions, étouffant la traîne d'une scène plutôt réussi. Quelques soupçons de scènes oniriques, mais au final plus répétitives qu'autres choses ; quelques scènes de rues, mais sans la verve du Spike Lee des années ; pas mal de caméra tremblant, mais les zooms semblent maladroits, n'offrent pas d'espace aux comédiens, ne laissent pas se diffuser la vie et les sentiments. Quelques scènes violentes, un peu gênantes par leur gratuité plus que par leur contenu.

Bon sang, un film duquel je n'ai su tirer aucun fil directeur, aucun élan, pas de vraie tension !
Un film au personnage potentiellement intéressant, mais au final bien superficiel. A nouveau, un film qui ne parvient pas vraiment à apporte pas grand chose de plus que les quelques lignes de son pitch, un film bien frustrant du point de vue cinématographique.


15 mai 2009

Dommage que le livre lui-même ressemble si peu à une oeuvre d'art

Lorsque j'étais une oeuvre d'art 
par Eric-Emmanuel Schmitt (2002) 

Quitte à mourir, pourquoi ne pas en faire profiter l'art ? Léguer son corps à un artiste pour le laisser expérimenter ; et, finalement, qu'y a-t-il à perdre à se léguer tout entier, encore vivant, puisque de toute façon, on souhaitait mourir. Voici le postulat lançant le roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, sort de pari de Pascal pour dépressifs séduits par les paillettes de l'art contemporain. Tazio ne saute donc pas du haut de la falaise et laisse Zeus-Peter Lama faire de lui une sculpture vivante, surchargée de prothèses et de cicatrices ; il devient Adam Bis, oeuvre d'art, perdant par conséquent son humanité.

Voici donc une fable sur les rapports entre l'art contemporain, l'apparence et l'humanité, la superficialité d'un art clinquant et la profondeur des artistes aspirant à capter l'invisible. Le récit s'écoule le long d'idées plutôt distrayantes,  vol de la sculpture vivante ou achat pour les collections d'état, procès pour proclamer son humanité ; petit conte laissant place à quelques pensées sur l'art ou les valeurs humaines.

Hélas, le roman glisse en laissant un long sillage désagréable, impression permanente d'explorer un récit plutôt superficiel et peu approfondi. Les personnages surgissent sans véritables surprises, figures convenues des parents éplorées, de la jeune fille séduite, du peintre aveugle seul à même d'offrir un regard artistique authentique. Le conte n'arrive pas à offrir une personnalité qui lui soit propre, entre personnages désincarnés et rythme fade du style banal. Les phrases s'enchaînent vaguement ennuyeuses, ne prenant que quelques couleurs lors de certains dialogues, où la fluidité du verbe se fait plus agréable.

Il se dégage en fait une pénible impression de retenue difficilement explicable, comme si l'auteur ne savait trop quoi faire de son sujet. On pense par moment à Boris Vian pour quelques fantaisies associées à cette île imaginaire ; on songe à l'Ile du Dr. Moreau pour les manipulations & opérations sur le corps ; on sourit en saluant Oscar Wilde quand survient un tableau représentant la beauté intérieure du héros. Mais le texte ne parvient jamais à élargir ces références, elles surgissent en flash et disparaissent aussitôt, jamais vraiment approfondies, les paragraphes reprenant leur ronronnement modeste. Forme étrangement plate entre deux formules plutôt bien ciselées, hélas espacées de plusieurs pages : pourquoi retenir une véritable déchaînement de folie et nager en rond dans une critique routinière et facile de l'art contemporain ?

Car la véritable déception provient certainement du propos, de l'impression de facilité qu'il dégage. Une fable, certes, tissée d'archétypes et petites caricatures, mais dont l'assemblage ne parvient pas à transcender la banalité : l'artiste hype s'excite superficiel et avide d'argent, l'impresario recherche les scandales et la presse à sensation, l'administrateur d'état ne vit que pour les procédures, le vrai artiste construit son art dans la pauvreté mais se trouve reconnu à sa mort. Mais encore ? La figure de l'homme-oeuvre navigue dans ses eaux grises sans que rien de neuf ne se voit proposé au fil des pages ; il devient même difficile de ne pas s'avouer perplexe : le livre fait-il autre chose que labourer les idées reçues paresseuses sur l'art contemporain ? L'art contemporain loué par les médias n'est qu'un cirque manipulant le corps pour le plaisir de choquer, rien de plus qu'une foire des curiosités sans fil directeur, sans pensée ni message. Constat juste dans une certaine mesure, mais assurément réducteur et peu respectueux des artistes, rappelant les ricanements potaches de visiteurs jetant un vague regard dédaigneux sur des installations bizarres : non mais, c'est invraisemblable, comment une merde pareille peut-elle coûter autant de millions, ma fille dessine mieux !

Revient à l'esprit une phrase de Spinoza, citée dans le journal : "je m'efforce de ne jamais juger et tente toujours de comprendre". Désagréable impression de voir Eric-Emmanuel Schmitt juger sans offrir beaucoup de clés pour comprendre... Pourquoi pas ? Mais il est dommage de critiquer la superficialité artistique sans proposer soi-même de parti pris original, ni offrir une forme séduisante et riche. La satire est un art respectable ; mais elle ne devient véritablement percutante que soutenue par un travail approfondi sur le fond et la forme.

30 avril 2009

Une fille sans qualités aux défauts un peu trop marqués

La fille sans qualité 
par Juli Zeh (2004)

Ada est une fille extrêmement intelligente ; grande lectrice, dotée d'un profond sens critique pour son âge, une grande maturité intellectuelle à seulement 14 ans. Elle fréquente un lycée de Bonn, établissement privé réputé où elle lance de longues joutes verbales avec ses professeurs. Elle court longuement et intensément, des jambes rapides et une capacité à résister à la douleur en font une potentielle championne universitaire d'athlétisme. Ada n'est peut-être pas très mignonne, pas autant que les poupées blondes à la beauté calibrée, mais elle possède une poitrine généreuse ; assurément une jolie sensualité, rehaussée par son caractère et son indépendance.

Ada est également nihiliste.
Elle tisse de longues réflexions intérieures sur la vacuité du monde, la superficialité de la société post-moderne, la faillite des politiques ; la stupidité générale de ces camarades inconséquents. Elle lit et lit, enfermée dans la salle de bain ; elle n'ouvre pas souvent la bouche en classe, hormis pour quelques brillantes saillies à la limité de l'impertinence. Ada n'imprime même pas les souvenirs, les choses glissent sur elles, et elle se contente de lire et courir.
Ada se trouve dans cet établissement huppé après avoir été renvoyé de son précédent lycée ; sans grande raison apparente, sans motivation réelle de sa part, elle avait cassé le nez d'un camarade avec un poing américain.

L'arrivée d'Alev dans sa classe va lui offrir un alter ego précieux ; nihiliste également, ballotté par ses parents d'un pays à l'autre, passionné par la théorie du jeu, Alev aime à jouer de son charme pour manipuler, pour le plaisir de démontrer  la vacuité intrinsèque des relations humaines. Ada et Alev rivalise d'éloquence en classe, et se font peu à peu complice d'un jeu trouble de manipulation.

Juli Zeh construit briques après briques un lourd roman, le grand roman de la jeunesse allemande des années 2000 et de son état d'esprit. Gros pavé de plus de 500 pages visant à capter le caractère désabusé de cette jeunesse qui a déjà tout vu, connaît tout des échecs des générations antérieures, digère sans effort les moyens de communication et le cynisme des politique ; une génération consommatrice mais jamais dupe, qui ne cherche plus le secours des idéologies et des illusions : une génération sans espoir mais qui s'en amuse, cruelle mais avec le sourire. Les arrière-petits enfants des nihilistes & anarchistes du début du XXème siècle.

Et pour peindre un tel tableau ambitieux, l'auteur convoque l'immense "Homme sans qualités" de Robert Musil, monument de la littérature de langue allemande : l'immense fourre-tout inachevé qui piégeait la décadence autrichienne d'avant la grande guerre. Deux époques de fin de règne et de voie sans issue, alors pourquoi pas ?

Alors Juli Zeh convoque la philosophie, ses inquiétudes de juriste sur le juste, les angoisses allemandes envers la guerre en Irak ou les attentats de Madrid, le mal-être des exilés des anciens pays de l'Est, les familles globe-trotters, les amateurs de black métal vêtu de cuir, les petits chefs carriéristes, les parents divorcés, l'importance de la pornographie dans les esprits adolescents modernes. Vaste galerie de portraits et de situations, de rebondissements et de méditations, d'incursions en salles des professeurs ou dans les dortoirs des internes ou chez les immigrés polonais à Berlin avant la chute du mur.

Boulimie de thèmes et d'approches qui ne semble hélas pas tellement prendre vraiment pour une certaine superficialité d'ensemble, au final. L'écriture manque généralement de fluidité, mais sans jamais véritablement offrir la profondeur que laisser espérer les longues phrases minutieusement construite. "L'homme sans qualités" de Musil est dense, délicat à explorer et presque à impossible à lire longtemps au lit ; mais il offre en retour la densité philosophique et la subtilité d'humour du chef d'oeuvre.  "La fille sans qualités" du XXIème siècle semble tâtonner dans son aspiration à voir grand, sans trop d'unité, sans vrai fil directeur, si ce n'est une désagréable impression surgissant régulièrement : le plaisir pris par l'auteur à tisser des passages pour choquer le lecteur. "Choquer le bouregois". Propension déjà présente dans son précédent livre, "L'aigle et l'ange" ; mais des scènes chocs n'apportant pas trop de réflexions, des scènes facilement cruelles et dérangeantes, m'a-t-il semblé, à la limité de la gratuité.

Juli Zeh est ambitieuse, vise haut : capter l'air du temps contemporain et incarner des dilemmes moraux. Elle tisse pour l'instant d'exigeants thriller ; il lui reste du travail pour toucher au chef d'oeuvre de son temps.

10 mars 2009

Demi-déception pour la représentation de la guerre au Liban

De Niro's game 
by Rawi Hage (2009)

La semaine passée, je parcourais une interview de Doris Lessing, où elle se plaignait des mauvaises habitudes critiques. Trop comparatives, pas assez focalisées sur les intentions propres de l'auteur. Difficile pourtant ici de se contenter des seules intentions de Rawi Hage. Il tisse l'évolution d'un jeune de Beyrouth, noyé dans la guerre des années 80, la perte de proches, la fascination pour les gangsters, les tentations de la milice. On suit doucement ses repères égarés, mais le récit peine à séduire vraiment, style classique, raccourcis scénaristiques schématiques, particulièrement dans un dernier quart poussif : était-il vraiment nécessaire de loucher vers une vague intrigue d'espionnage international, qui dilue l'effet de l'immersion dans Beyrouth en guerre ?

Certes, le contexte reste très intéressant, mais il est bien difficile de comprendre l'avalanche de prix : hormis cette efficace plongée libanaise, qu'apporte ce livre littérairement, sur la durée, pourra-t-on le lire avec le même intérêt dans plusieurs années  ? Doris Lessing nous offre à nouveau un autre angle d'analyse, évoqué au début du Golden Notebook : on lit ce livre pour sentir l'époque récente, comme un beau reportage bien écrit, tout du moins dans sa première moitié, efficace et juste. 

10 février 2009

Pas le grand roman sur le 11 septembre

The good life
by Jay McInnerney (2006)

Présenté comme l'un des romans les plus justes en rapport avec le 9/11, et c'est une belle déception pour moi. Certes, le milieu du livre présente joliment l'état d'esprit des newyorkais après l'événement, upper-class et sauveteurs. Le premier chapitre ayant trait avec la catastrophe est d'ailleurs magnifique, très simple, court et poignant : un homme couvert de poussière croisant une femme dans la rue, dialogue comme irréel et indicible. Hélas, cette justesse est bien diluée au long du livre. Tout d'abord, avec la réutilisation des personnages de Brightness Fall. Tout le début du livre apparaît sans élan, très artificiel, la réapparition paresseuse des personnages de 1987, avec une forte impression d'attente : vite, que les avions percutent les tours, qu'il se passe enfin quelque chose ! Mais l'état de grâce littéraire post 9/11 ne dure qu'une demi-douzaine de chapitre, l'histoire évoluant sans génie vers une histoire d'adultère, d'adolescente riche et droguée. Les moins sévères y verront l'illustration d'une perte de repères et de la tentation conservatrice. Mais on peut surtout y voir un déboussolement de l'auteur, incapable de vraiment renouveler ses thèmes et sa forme, replongeant dans des terres qu'il connaît. Le grand livre sur le 9/11 est ailleurs.

3 février 2009

Magnifique divertissement, mais est-ce profond ?

The Curious Case of Benjamin Button
by David Fyncher, with Brad Pitt & Cate Blanchett (2009)

How can you love each other when you are not growing old in the same direction? A promising movie with fantastic actors, great director and a strong idea. No doubt, Brad Pitt is impressive with a wide acting span, and Fincher has learnt how to build impressive scenes without necessarily using incredible camera moves... Many formal ideas are impressive and the varied scenes slowly build high-class entertainment. But another striking aspect becomes slowly more obvious: this story is terribly blank, without deep and fantastic ideas. "You have to accept what you are", wow. Wouldn't have it been possible to build something more original with this promissing subject: growing old in a younger body? This movie might be worth a second viewing in order to judge it more precisely but up to now, it feels a bit overrated...