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30 décembre 2010

Barney's Version, adaption linéaire du roman foisonnant de Richler

Barney's Version 
by Richard J. Lewis, with Paul Giamatti, Rosamund Pike, Jake Hoffman (2010)
based on the book by Mordecai Richler

Barney ? Barney est juif, anglophone, montréalais pure souche ; passionné de hockey ; alcoolique. Braney est producteur de télévision, des soaps bas de gamme subventionnés par l'état canadien pour soutenir l'identité canadienne. Barney se marie 3 fois, la première fois forcé, la deuxième fois avec une riche héritière ; la troisième fois, par amour fou - coup de foudre survenu le soir-même de son deuxième mariage. Barney est aussi accusé du meurtre de son meilleur ami...

Oui, Barney est un personnage fascinant, le narrateur et anti-héros truculent du roman de Mordecai Richler, Barney's Version. Il s'agit du dernier livre du grand auteur de Montréal, publié en 1997, et sorti en France sous le titre "Le Monde de Barney". Roman foisonnant, porté par la voix d'un Barney âgé racontant sa vie, toutes ses aventures, une voix cynique, acerbe, amoureuse ; une voix vieillissante sous les coups de l'Alzheimer. Un best-seller, un immense livre.

Et une mine fantastique de situations et de personnages pour le cinéma. Mais comment adapter un tel livre au cinéma en 2h environ ?

Surtout, comment parler du film sans entrer dans une plate comparaison comptable "le livre est mieux, il manque ceci ou ceci" ? Barney's Version m'a emporté dans une lecture enthousiaste et rebondissante, et bien sûr, j'ai tenu les comptes durant la projection. Pourquoi le Paris bohème des 50s devient-il le Rome juste ensoleillé des 70s, par exemple ? Mais de telles considérations ne sont pas très intéressantes pour le lecteur, et ne constitue pas une grande réflexion sur le film lui-même. La seule question valable doit être : le film offre-t-il un tout intéressant ?

Le film offre un portrait très linéaire de Barney et son histoire. La vie de Barney défile purement chronologique, laissant parfois place à des passages contemporains, afin d'introduire le Barney vieillissant. Approche très sage, assez factuelle, sans trop de place pour des voies de traverse, des épisodes mineures qui enrichiraient la figure désagréable mais complexe de Barney. Choix compréhensible : le film dure déjà 2h12, et il aurait pu en durer presque le double. Barney est omniprésent à l'écran, sous les traits mi-bonhommes mi-cyniques de Paul Giamatti. La première moitié du film est plutôt rythmée, bondissant du Barney apprenti bohème au Barney croqueur d'héritière, introduisant force bons mots made in Richler.

Le rythme se modifie légèrement pour le deuxième mariage, longue séquence, tournant du film. Séquence peut-être un peu inégale, mais plutôt réussie, offrant sourires, rebondissements, coup de foudre. Le temps s'écoule lentement, donne du temps aux scènes et dialogues, se fait moins succession d'anecdotes. Rupture sobre, mais qui fonctionne bien. Après quelques ellipses, le temps réel reprend pour  le dénouement du deuxième divorce, pour le premier rendez-vous du grand amour. Economie du récit compréhensible, cohérente avec le personnage de Barney : ce sont les scènes-clés de sa vie et de son histoire personnelle, quand les deux premiers mariages n'étaient que des péripéties méprisables.

Mais là, le fil du film se casse, se distend trop. Barney a atteint son objectif, épouser la femme de sa vie. Longues années de bonheur familiale en perspective, avec enfants, profondes affection et désir, petites chicanes de couple. Le réalisateur ne peut s'empêcher de montrer ses scènes, Barney coupe un oignon près de son premier né, Barney à la pêche avec son second, la femme aimée nue et radieuse sur le lit conjugale. Tout cela est bien convenu, maladroit, paresseux, surligné par une musique prévisible et insistante. L'élan de Barney se brise, le film se perd, la sentimentalité bon marché l'emporte. Les écarts de  Barney et sa chute prévisible surviennent lentement, se traînant presque, trop mollement : à quoi bon ?

Le film retrouve un peu de justesse dans sa dernière partie, Barney vieillissant, découvrant peu à peu ses faiblesses mentales, sa déchéance. Là aussi, le thème est convenu, prévisible, les petites gaffes devenant absences inquiétantes ; bientôt, il doit garder ses coordonnées dans sa poche ; à la fin, ce n'est plus qu'un spectre vague posé sur un banc. De manière presque surprenante, ces scènes ne tombent pas à plat, trouvent une légère émotion, par le jeu de Giamati, par l'affection de ses proches. Le film retombe presque sur ses pieds et laisse le spectateur doucement touché.

Le film parvient donc à montrer le personnage de Barney, à introduire ces facettes, ses tares et un peu de sa folie ; on rit souvent. Tout cela n'est pas désagréable. Mais il pêche à deux niveaux. Tout d'abord, par déséquilibre d'adaptation, il n'y a pas d'autres mots - je dois bien en revenir au roman : la joyeuse vie conjugale de Barney est présentée de manière allusive, sous forme de détails saupoudrés au gré du livre. Condenser cela en un long tunnel cul-cul n'est pas un choix très heureux. Mais plus généralement, par le classicisme de la forme choisie, portrait linéaire et factuelle, sans véritable ambition ; rien qu'une petite histoire. C'est plutôt dommage malgré les quelques bons mots marquants.



Dates de sortie :
  • Canada :  sortie limitée le 24 décembre 2010
  • USA :       sortie limitée le 14 janvier 2011
  • France :   pas encore de date sur IMDB
  • Allemagne : sortie prévue le 9 juin 2011...




28 décembre 2010

L'appât, pauvre comédie policière pour comiques québécois

L'appât 
by Yves Simoneau, with Rachid Badouri et Guy Lepage (2010)

Le parrain de la mafia italienne de Montréal est assassiné ; tué par ingestion de cacahuètes empoisonnées avant son extradition vers l'Europe. Par hasard, le parrain a rendu son dernier soupir dans les bras du lieutenant Poirier, le plus mauvais flic du pays. L'épais policier risque d'avoir entendu des informations précieuses, à même d'intéresser les bandes rivales. Pour déblayer les pistes, les polices canadiennes et françaises décident d'utiliser l'épais comme appât ; et pour assurer la réussite de l'entreprise, l'épais se voit adjoint un coéquipier de chocs, agent français, une véritable épée...

C'est petits jeux de mots ne sont pas de moi, ils décorent les affiches du film : l'épais, l'épée, l'appât. Voilà qui plante aussitôt le ton de cette comédie policière à l'ancienne, vieille recette du duo dépareillé, le québécois gaffeur et le français ultra-pro. Ajoutez quelques autres idées classiques, promesses de gun fights ou possibles confusions linguistiques, approche tentante après l'énorme succès en 2006 de Bon Cop Bad Cop et son duo Québec / Ontario... Une bonne recette simple pour les fêtes de fins d'années, pourquoi pas ?

Hélas, cet Appât affiche une pauvreté assez profonde. Les deux personnages de flics sont extrêmement caricaturaux, joués par deux comiques canadiens, donc distrayants, mais sans jamais pousser la parodie dans des extrêmes délirantes. Le scénario ou les personnages sont stupides mais le monde alentour est vaguement réaliste, les gags sont des blagues polies d'émission télé. On ne nage plus dans les eaux d'un Flic de Beverly Hill, les choses ne sont plus assez crédibles, mais on reste trop loin des délires permanents de Qui a tué Pamela Rose ou OSS 117. Le film n'est jamais vraiment hilarant, juste légèrement drôle, quelques idées sympathiques sans plus ; beaucoup de situations semblent sous-exploitées : les gags franco-québécois se comptent sur les doigts d'une main, sans vraiment délire linguistique ; le tout enrobé dans une réalisation très télé.

Le film fait donc assez pâle figure à côté des comédies policières québécoises que j'ai déjà pu voir. J'ai déjà cité le précieux Bon Cop Bad Cop (dont je devrais certainement parler plus en détails...), mais Tel Père Tel Flic offrait aussi un joli sujet et des gags bien trouvé. Cet Appât laisse dont un peu perplexe, même si la salle dans laquelle je l'ai vu était bien rempli, avec de nombreux rires pour certains gags basiques de personnages tombant. Il en faut pour tous les goûts, et Guy Lepage et Rachid Badouri ont certainement leurs fans au Québec. Le premier appartient à un grand groupe de comiques, et apparaît souvent à la télévision ; le second est un jeune humoriste qui monte, ici dans son premier rôle au cinéma, et dont le 1er DVD est justement sorti il y a un mois à peine - la cohérence marketing est bien réglée... Mais le film n'arrive pas vraiment à sublimer ces deux figures, paresseuse opposition de deux archétypes ; je ne donnerai pas plus de détails sur le scénario, dont la progression est assez désespérante.

Intrigué, j'ai donc exploré un peu la fiche IMDB du réalisateur, Yves Simoneau. Plusieurs films à son actif dont la note IMDB dépasse rarement le 5.0/10, beaucoup de réalisations télé sur les 10 dernières années. Mais une carrière lointaine qui semble un peu plus mystérieuse et difficile à cerner en quelques lignes de texte : il a ainsi tourné Free Money en 1998, dont la vedette principale n'était autre que Marlon Brando - avec tout de même 30 millions de dollars de recette, donc autant que des succès d'estime comme Kick Ass... L'ami Brando tournait un peu n'importe quoi dans les 15 derniers de sa vie, il me semble, mais il est troublant de l'imaginer sur le plateau. Brando âgé en 1998 et un tout jeune Badouri en 2010 : les carrières cinéma ne sont pas linéaires au Canada !

23 décembre 2010

The Fighter, visant oscars, mais accumulant les petites erreurs : défaite aux points





The Fighter
by David O. Russell, with Mark Wahlberg, Christian Bale, Amy Adams (2010)

Micky Ward boxe, doucement, petits combats sans trop d'espoir, tournant souvent court : à quoi bon combattre un type qui pèse 10 kilos de plus, même pour l'argent ? Mais la mère s'occupe du management, et le frère entraîne ; entreprise familiale, passion partagée. Afin d'aller un peu plus loin que ce frère justement, vivant dans le souvenir de ce combat victorieux contre Sugar Ray Leonard. Vivant surtout en accro au crack...

Fin d'année calendaire, aux Etats-Unis : le buzz monte autour des films à Oscar. Depuis quelques semaines, on entend des titres de films, des réputations montent, rumeurs de nominations. Des films plutôt sérieux, à pitchs assez tranchés, ou tirés d'histoires vraies, reconstitutions de faits historiques. Véhicules pour réalisateur cherchant à montrer leur sérieux, pour acteurs cherchant à démonter leur capacité à incarner toute la profondeur humaine. Il y a deux ans, la reconstitution, c'était Milk de Gus Van Sant et le San Francisco gay des 70s ; le gros pitch, c'était Benjamin Button et son vieillissement à l'envers ; le numéro d'acteur, c'était Mickey Rourke en catcheur dans The Wrestler ; le plus gros mélange, c'était Slumdog Millionaire, les aventures de pauvres indiens avec Qui veut Gagner des Millions ?. L'an passé, le sujet fort, c'était Hurt Locker et les bombes en Irak ; les grands acteurs, c'était Jeff Bridge dans Crazy Heart ou la fille obèse de Precious ; j'en oublie. Amusant de retrouver ces petits codes prévisibles chaque année durant la course aux oscars, et plus amusant encore de voir les oublis parmi les favoris d'alors, ceux dont on ne se souvient plus...

Cette année, le buzz monte autour du King's Speech (grand numéro de Colin Firth ET reconstitution historique), Black Swan (le ballet vu sous un angle masochiste, ça c'est du pitch), 127 Hours (inspiré d'une histoire vraie ET grand numéro de James Franco bloqué dans un ravin) ; sans même revenir sur The Social Network : trahison autour de Facebook, quel meilleur pitch ?

Et aussi ce Fighter, inspiré d'une histoire vraie, la réussite un peu surprenante d'un boxeur pro des 80s. La boxe est toujours bon client pour les Oscars, rappelons-nous de Rocky, Raging Bull ou même Million Dollar Baby. Des questions de valeurs, des histoires de rédemptions, de la photogénie et du spectaculaire ; souvent, des histoires de famille ou de drogues pour rendre tout cela plus vivant et parlant.  The Fighter a coché presque toutes les cases, pas étonnant de le voir nominé si souvent pour les prochains Golden Globe.

Mais les nominations ne font pas un vainqueur. Et elles ne font pas un grand film non plus.

Il faut une vision, il faut un peu d'originalité. Quelques petites choses à dire, à montrer, un discours, une idée esthétique. Il faut prendre le temps, ou sauter les étapes, il faut construire quelque chose, pas dérouler platement un cahier des charges.

The Fighter n'est pas désagréablement filmé, il propose quelques jolies images et une photographie parfois bien ajustée, bien cadrée ; tout du moins dans ses extérieurs - je reviendrai sur les combats de boxe eux-même. Le scénario propose de jolies pistes : frère raté accro au crack sur lequel on tourne un documentaire ; mère ayant eu 9 enfants, dont les filles traînent sans cesse à la maison ; une copine bien plus éduquée mais devenue simple serveuse. Non, c'est certain, les pistes ne manquent pas, les aspérités, les idées plutôt intéressantes.

Mais pourquoi ne rien en faire ?

Le film déroule son programme, ne se laisse pas le temps d'explorer, de montrer. La famille vit dans une ville pauvre : presque pas une vue de la ville, aucun de ces longs plans malades qui faisait une des forces de The Wrestler. La mère a eu 9 enfants, dont une bordée de filles apparemment désoeuvrées : pas un seul vrai regard sur cette troupe féminine, vague choeur d'un seul bloc, à l'utilité narrative vague, souvent raté. La copine a eu un peu plus d'éducation mais n'est qu'une serveuse un peu alcoolique : pas un seul moment pour elle, pas une seule scène montrant sa vie, ses doutes, son existence intérieure ; elle est "la copine" ; relation amoureuse elle-même vague, dont l'intimité ou la force d'échange n'apparaît pas. J'allais oublier : Miky à une fille, vivant à la mère remariée ; mais rien de cette histoire passée ni de ces conséquences n'est développé, à peine deux ou trois scènes.

Que reste-t-il de ce programme dont la dilution surprend un peu plus chaque fois que j'y songe ?

Les deux rôles principaux, pense-t-on. Mark Wahlberg, Christian Bale, les têtes d'affiches. Christian Bale grimace une bonne partie du film en junkie survitaminé au crack, tête à claque superficielle et rigolarde ; c'est rarement juste, souvent agaçant, plein d'énergie dépensée un peu étrangement. Au moins, ce n'est pas aussi opaque et creux que certaines de ses performances récentes, spectre étrange de Public Ennemy par exemple. Mais cela ne devrait pas aller plus que la nomination au meilleur second rôle. Quand à Wahlberg, il est plutôt sobre, vaguement juste, mais assez souvent détaché du reste, famille ou entraîneur, sans qu'on sente trop pourquoi. Ses motivations restent peu claires, son chemin intérieur transparaît peu, ses interrogations, ou même simplement son dialogue avec ce qui l'entoure. Ce détachement éclate d'ailleurs dans une scène très bizarre, réunion chez la mère où il vient annoncer son envie de s'entraîner loin de la famille. La mère et le frère hurle, le père reste faible, toutes les soeurs balance leurs remarques bêtes de vieilles gamines, la girlfriend défend ; et Wahlberg flotte un peu, on ne sait s'il est sûr de lui ou totalement perdu, assez loin de l'énergie de la scène. On ne croit pas à l'existence de liens familiaux dans ces différences d'énergie, on ne croit pas non plus à une rupture décidé. La scène est assez ratée, bizarrement longue...

Mais les scènes les plus étrangement peu convaincantes sont les scènes de boxe. Un peu d'entraînement, mais pas trop : on ne sait que retirer de ces instantanés. Et les combats eux-mêmes sont assez déroutants. Il y a bien un enchaînement un peu travaillé de 3 combats, avec gros plans sur les visages, coups échangés permettant de condenser plusieurs mois en quelques images. Mais les combats plus développés sonnent étonnamment faux : pas vraiment de sensation de fatigue sur les visages ou les corps, hormis un peu de sang, et un Wahlberg encasissant sans fin pendant plusieurs round, comme sans réaction ; mais après une demi-douzaine de reprise, il se réveille, place quelques coups, remporte le combat. Impression très bizarre, et sans même mettre en avant un côté "mise en scène assumé". Aucun intensité ne monte jamais vraiment dans ses combats. Le grand combat final, le match pour le titre, est d'ailleurs un exemple d'énergie égale, fin victorieuse mais anti-apogée. Il gagne, après 7 rounds passifs, il embrasse ses proches, une petite interview à la maison ; et c'est fini. Absence complète d'intensité, de variation de rythme, lancé d'une manière assez surprenante pour une long métrage soit-disant ambitieux : tout le début du grand combat, la montée de boxer ou les premières reprises, est tourné selon des codes télé de boxe, image vidéo, incrustations cheap, voix de commentateurs banales. Ce glissement vers un réel habituel du téléspectateur ne fonctionne pas, n'apporte pas grand chose.

Oui, The Fighter possède un matériau plutôt intéressant, tente quelques idées de réalisations, propose des jeux d'acteurs plutôt travaillés. Et l'ensemble du film est plutôt plaisant, se déroule bien. Mais tant de petits défauts, d'occasions manquées, de rythme un peu raté ou de scènes qui prennent mal : cela n'agace pas vraiment trop sur le moment, mais je doute garder aucun souvenir de tout cela d'ici un mois ou deux.





8 décembre 2010

Nowhere Boy, un jeune Lennon en une dimension

Nowhere Boy 
by Sam Taylor-Wood, with Aaron Johnson, Anne-Marie Duff, Kristin Scott-Thomas (2009)

John Lennon est mort il y a 30 ans mais auparavant, John Lennon a aussi été jeune. Et une jeunesse pas extrêmement rose, passée majoritairement auprès de sa tante Mimi. John a été élevé par cette dernière, car la mère vaguement irresponsable n'a pas pris soin de l'enfant. Mais la mère n'habite pas loin, et à l'adolescence, le jeune John prend l'habitude de lui rendre visite

Nowhere Boy tente de tisser un film à partir de cette histoire familiale instable, la tension entre deux figures maternelles : Mimi, calme et conventionnelle, face à la mère, fantasque, instable, fan de rock'n'roll. Petit John ne va pas trop à l'école, peu motivé, traine avec des amis. Butine des moments de détente auprès de sa mère. Apprend la musique au banjo auprès d'elle, se lance dans le rock vêtu d'un blouson de cuir par amour pour Elvis. Hésite entre les deux mères, la convention à l'amour sobre mais constant, le pétillement à l'amour si instable.

Nowhere Boy navigue entre ses petits thèmes sans trop choisir, et sans vraiment offrir grand chose. Petite fresque d'hésitation adolescente dans les 50s de Liverpool, bien conventionnels, comme on s'en doutait, ou comme le film prend plaisir à la souligner - on ne sait plus trop, passé un certain point, si le film raconte ou si le film se plait à mettre en image des clichés sur les années 50s. La tante, la mère, la famille recomposée, le regard de la société puritaine britannique, et les jeunes qui goûtent peu à peu au rock'n'roll.

Rien d'irregardable, mais rien de bien passionnant au final. Comédiens propres, plans nets, plutôt jolis, flux narratif banal, un peu mou. Le jeune Lennon presque en ligne, presque comme un album de Tintin, avec quelques pincées de tension mère - fils pour faire le compte.

Bien sûr, en fil directeur, on a droit à une sorte de "marche aux Beatles", comme on parle de marche à la guerre, inéluctable, tracée dans les livres d'histoire en quelques grands repères historiques. John écoute Elvis avec sa mère. John apprend le banjo. John achète une guitare. John monte un groupe. John rencontre Paul apprend un concert dans un champ. John & Paul rencontre George. A la fin, les 3 jeunes rockers s'envolent pour Hambourg. Entre les scènes, on a aperçu le nom de Strawberry Field, le jardin public tout près (but you know what I mean).

Là aussi, la démarche menant aux Beatles semble vaguement fade. Certes, John et Paul ont tout deux une situation compliquée avec leur mère, ferment suggéré de leur amitié. Certes on sent le jeune John sur le fil, rempli d'énergie, cherchant une rebellion, un besoin de libération ; Aaron Johnson ne se débrouille pas trop mal en ado tournant petit rocker, mais le film ne propose pas grand chose d'autre qu'une lecture "le rock en libérateur des pulsions ado". La bande son n'est pas désagréable, mais éclaire peu sur la transition de John et des Beatles du stade j'écoute du rock à j'écris du rock, j'écris les Beatles. Comme souvent dans les biopic rock, les quelques scènes d'écriture de chanson ne montrent rien, n'inventent rien, ne cherchent rien.

Comme le dit Serge Kaganski dans les Inrocks, un grand créateur n'a pas forcément une enfance hors du commun. Pas de problème. Mais pourquoi en faire un film en ce cas ? Et pourquoi se cantonner à cette simple adolescence de Liverpool ? Le départ pour Hambourg, la cristalisation du rock sauvage des Beatles entre la faune du port allemand, voilà un passage riche, ou du moins un contrepoint pour une histoire de jeunesse en deux temps. Sans même chercher à atteindre le kaléidoscope fantasmé de Todd Haynes pour son I'm not there sur Bob Dylan, peut-être y avait-il un film plus fou à tenter dans cet enchaînement Liverpool - Hambour...






24 octobre 2010

Machete, Rodriguez' love for cheap action movie

Machete 
de Robert Rodriguez, avec Danny Trejo, Robert De Niro, Jessica Alba, Steven Seagal, Michelle Rodriguez, Jeff Fahey (2010)



'If you hire Machete to kill the bad guys, you'd better be sure the bad guys is not you"

Ce genre de phrases chocs parsemaient la fausse bande annonce de Machete en 2007, incluse dans le programme Grindhouse bidouille par Robert Rodriguez et Quentin Tarantino. Le programme Grindhouse se présentait comment un double bill façon cinéma de série Z, avec le fascinant Deathproof de Tarantino, le délirant Planet Terror de Rodriguez, et une ribambelle de fausses bandes annonces. Machete en faisait partie, film de vengeance conduit par un mexicain maniant l'arme blanche, promettant embrouille politique, grosse baston, filles nues, explosions. Le tout avec un profond humour parodique.
Les fans d'action vintage se sont rejouis d'une telle folie, le buzz a pris, et voici finalement une vraie version de Machete dans nos salles de cinéma, les vraies, pas celles de serie Z ou B.

Machete-le-film reprend le programme promis par Machete-la-bande-annonce. Machete, policier mexicain, se voit forcé de quitter le Mexique apres une machination d'un baron de la drogue, et sa femme & fille sont tuées dans la manoeuvre. L'épais mais invicible Machete doit survivre comme travailleur illégal au Texas. C'est là qu'il est contacte par un politicien, afin d'éliminer le senateur du Texas, ardent partisan d'une ligne ultra-ferme contre les immigres. Mais il s'agit en fait d'une manipulation afin de rendre le senateur plus populaire...

La scène d'ouverture du film répond parfaitement au cahier des charges promis par la bande annonce, machination illisible et grossière, noyée dans un scénario peu clair, action sanglante aux effet speciaux artisanaux, filles nus. En route ! On se demande juste si le film va tenir la route...

Et pas totalement, en fait. Le petit buzz autour de Machete a permis d’épaissir le casting, en plus de la magnifique gueule cassée de Danny Trejo, on a droit a Steven Seagal mais aussi Robert De Niro en politicien xénophobe. Voilà qui rend les choses plus sérieuses, et le film tente de placer la vengeance sanglante dans un contexte de peur de l'immigration, de lutte entre extrême droite texane et réseaux de résistance mexicaine. Le tout est assez brouillon, comme on pouvait s'y attendre, mais presque un peu trop premier degrés : c'est stupide, c'est gros, mais on ne sent par forcement l'outrance folle, bête et méchante de la bande annonce. Ca tue, ça combine, ça mélange les personnages en tout sens, mais ce n'est pas aussi fascinant que les deux longs métrages Grindhouse.
Peut-être cela tient-il a la modeste stylisation du film. On sent bien l'empreinte des films d'action fauchés des années 70-80, mais presque comme refait à l'identique, sans les trucs idiots de Grindhouse, fausses poussières sur la pellicule, musique au lourd synthétiseur, mauvais montages, incohérence. Machete est finalement presque sobre dans sa bêtise, pour deux raisons peut-être. Il ne faut pas oublier que Grindhouse a été un bide au box office américain, sachant qu'il n'est pas facile de drainer un très large public pour aller voir des faux films pourris dans des salles modernes. Mais on peut aussi penser que l'effet de surprise est passé. Les hommages / parodies de films fauches n'ont pas manqués ces dernières années, dans la foulée de Grindhouse, que ce la blackspoitation de Black Dynamite ou même le petit budget vengeur de Kick-Ass, à l'esprit proche d'un film d'action a deux balles. Machete est distrayant, stupide et fou, mais sans vraiment offrir d'immense surprise, sans vraiment mener le genre "brodons sur les B-movie des 70" plus loin : pas de dialogues fous a la Deathproof, pas de raccords avec le monde des super-héros modernes façon Kick-Ass.

On en vient même a regretter les ellipses de la bande annonce, sachant que les scènes les plus marquantes du long métrage sont des gimmicks issues de la bande annonce. On peut bien retenir quelques jolis délires ajoutés, comme le discours du sénateur De Niro ou la crucifixion du prêtre vengeur. Mais rien d’immensément surprenant. Le film est fun, distrayant, mais correspond bien a ces modeles finalement : un divertissement honnête pour une soirée video.



"Machete" - Bande annonce issue du film de "Grindouse"

13 octobre 2010

The Social Network, un Facebook pour les critiques de film et les interprétations

by David Fincher, with Jesse Eissenberg, Andrew Garfield and Justin Timberlake (2010)
sortie française le 13 octobre


"The Social Network" sort en France cette semaine. Je l'ai vu il y a dix jours, le week-end de sa sortie nord américaine ; j'en ai déjà parlé longuement et avec enthousiasme. Mais j'avais aussi évoqué la richesse du film, et mon impatience à l'idée de parcourir les nombreuses critiques disponibles. Je profite de la sortie française du film pour faire un petit tour d'horizon d'idées lues ici ou là.

En commençant par cette jolie interview de David Fincher et Trent Reznor sur Pitchfork. La musique composée par le leader de Nine Inch Nail est en effet un très joli détail du film, et j'avais oublié d'en parler dans mes longues élucubrations. Des nappes électroniques flottent entre les bâtiments d'Harvard ou dans un bureau légal anonyme, nimbant les images et les tonalités d'une lourdeur étrange, une sorte de grandeur profonde mais minimale : profondeur des échos, mais simplicité des quelques notes électroniques. Un peu comme le film, une entreprise d'envergure, une sorte de tragédie contemporaine, mais où les Geeks sont les héros grecs.

Mais la musique n'est pas le seul angle d'approche dont je n'avais pas parlé. Je ne peux pas penser à tout, je ne suis pas journaliste et ma culture est limitée ; et j'avais pris le parti de capter mes impressions et idées sans recherche préalable. Mon sentiment reste que ce film est extrêmement riche, offre de multiples approches, et les critiques ou articles lus confirme cette variété de lectures : que d'idées différentes !

Le papier le plus impressionnant est peut-être un superbe portrait de Sean Parker dans Vanity Fair. L'homme est bien sûr plus complexe que le personnage sur grand écran, comme toujours, mais le vrai Sean Parker est un être bigger than life, qui mériterait certainement un film à lui tout seul, voire plusieurs. Co-créateur de Napster à 19 ans, génie de l'informatique dans son plus jeune âge, doué d'un flair impressionnant pour sentir les projets à fort potentiel, génie multiple, fêtard : le film suggérait le charisme et l'intelligence, mais la réalité est bien plus grande. Le Sean Parker du film est-il pour autant une caricature ? Non, comme le dit Le Monde, les personnages mêle pure antipathie et absence de caricature dans un équilibre fascinant. Le Sean Parker joué par Justin Timberlake est peut-être éloigné du génie réel, mais il présente une cohérence pleine de justesse, et offre un élan supplémentaire au film par son charisme et son enthousiasme comme le note le New Yorker - élan dont ne manque pourtant pas la première partie. Le Sean Parker cinématographique ? Respect de l'apport de l'homme dans l'histoire de Facebook, fascinant hédoniste 2.0, parfait apport à la mécanique narrative du film : un rêve de scénariste.

Mais le papier du New Yorker est un véritable délice long de 5 pages, superbement écrit, multipliant les approches, les remarques - le tout écrit avec un style souvent magnifique (mais non disponible on-line gratuitement).  Et débute par un aspect pas forcément facile à percevoir pour un spectateur français, même le plus au fait de la société américaine : la peinture d'Harvard, sa caste d'étudiants issus d'une bourgeoisie américaine quasi-aristocratique. Harvard et Boston ne font pas parti de l'Ivy League pour rien. Bien sûr, le regard français est sensible au sous-texte, au contexte social, et j'ai souvent pensé à mes souvenirs de prépas et de grandes écoles d'ingénieur parisiennes, aux castes françaises venant des lycées versaillais. Mais il faut lire des articles américains pour sentir la justesse du portrait offert par Fincher dans le film : minutieux dans les détails, mais sans satyre excessive, dit le New Yorker.

De tels films et articles donnent envie de voir une telle approche respectueuses mais juste transposée en France, des élèves d'HEC sans trop de clichés, des Polytechniciens. Et ce dans toute la variété des profils présents dans les écoles, car "The Social Network" présente en effet une opposition nuancée entre membres des clubs huppés et geeks. Facebook, c'est une success story de capitalisme, mais une success story lancé par des geeks, pour des raisons pas forcément reluisantes, tournant autour des filles. Les Inrocks soulignent d'ailleurs le côté très masculin du film, où les filles servent uniquement comme objectif lointain ou figure dont il faut se moquer ou se venger ; sans véritable personnage féminin actif. Un aspect qui m'avait frappé après coup, sans savoir trop quoi en penser, mais les Inrocks savent pointer une certaine cohérence de cet univers mâle avec d'autres films de Fincher comme Se7en ou Fight Club.

Voilà bien une constante dans les critiques du film, les longs commentaires sur le parcours de David Fincher, comparaison avec ces différents films. Le New Yorker bat à nouveau tout le monde en longueur, mais la digression d'une page semble un peu déplacée par rapport au reste des commentaires, même si souvent très intéressante. Fincher, une des dernières signatures en terme de réalisation à Hollywood ? GQ n'oublie pas de rappeler le côté superficiel des films de Fincher, en particulier du bizarre et assez raté Benjamin Button. Le besoin d'écrire à ce sujet vient peut-être de là, de la justesse sobre de Fincher, une maturité en douce rupture avec ces films passés.

Une réalisation qui fascine le critique, rivalisant de formules ou d'idées d'analyse. Superbement composé par le duo Fincher et Aaron Sorkin, scénariste, selon les Inrocks, mais le New Yorker insiste plutôt sur la tension entre les deux créateurs, le goût de Fincher pour les outsiders et le dégoût de Sorkin pour les amitiés électroniques créées par les réseaux sociaux.

Mystère créatif qui s'ajoute aux analyses variées du sujet du film : une richesse supplémentaire pour un film qualifié de film américain le plus intelligent depuis Preminger dans GQ. Rien que ça ; les Inrocks citent Howard Hawks en l'imaginant sous coke, le New Yorker ou Todd McCarthy parlent Citizen Kane, tout en soulignant les différences de contexte : différence mais pas de fausses notes, surtout une mise à jour. Une belle épaisseur donc, dont on devrait parler au moins jusqu'aux Oscars. Le New Yorker évoque le personnage de Zukerberg  en disant que "jamais deux spectateurs différents ne le verront tout à fait de la même manière", illustrant les nuances du personnage. Et cela vaut bien sûr pour le film dans son ensemble.





3 octobre 2010

The Social Network, magnifique film sur Facebook et la nouvelle économie

The Social Network
by David Fincher, with Jesse Eissenberg, Andrew Garfield and Justin Timberlake (2010)
sortie française le 13 octobre

Aujourd'hui, je comptais écrire quelques paragraphes au sujet du dernier livre que j'ai lu - un très intéressant livre de Salam Rushdie. Joli ouvrage, et alternance des sujets traités ; ne pas trop me focaliser sur le cinéma ou la musique, je souhaite un blog varié. Mais cette après-midi, je suis allé voir "The Social Nerwork" et je me dois d'en parler.

The Social Network, c'est le dernier film de David Fincher, réalisateur de Fight Club, The Game ou Benjamin Button - un film sur Facebook. Sur Facebook ? Les premiers échos à ce sujet date d'il y a un peu plus d'un an, je ne sais plus trop, et le buzz a commencé à monter avant l'été : The Social Network serait un des films à suivre à la rentrée, peut-être un candidat pour les Oscars. Pour un film sur Facebook ? Les échos se sont fait plus pressants depuis une dizaine de jours, avec la parution des premières critiques américaines. Toutes dithyrambiques. Le comparateur de critique Metacritic annonce ainsi un score moyen de 97%, score que je n'avais jamais vu : des pointures comme le New York Times ou Variety offrent des scores parfaits de 100%. Je me devais d'aller vérifier par moi-même au plus tôt.

The Social Network est un délice, un pure plaisir. Un objet assez fascinant.

Le film est construit autour des procès intentés à Mark Zuckerberg, président, fondateur et programmeur originel de Facebook ; procès de vol d'idée par d'anciens étudiants ou d'extorsion de parts par son ancien associé. Le film alterne scènes de discussions légales avec avocats et scènes de reconstitutions, présentant les différentes étapes de la création de Facebook. Depuis le campus de Harvard en 2003 jusqu'au franchissement du millionième inscrit, dans les locaux californiens du nouveau géant Internet. Le site commence comme The Facebook, assemblage de photos pour les seuls élèves de Harvard, et grossit peu à peu, trouvant de nouveaux investisseurs, déchaînant doucement de petites luttes de pouvoir interne, de petites jolies qui grossissent avec la réussite associée.

Programme austère s'il en est, proche d'un reportage économique façon Capital. C'est là l'une des réussites impressionnantes du film : rendre cette success story de Business School passionnante, rythmée, terriblement divertissante.

Tous les ingrédients du grand cinéma sont mis en jeu dans cette réussite. L'alternance des scènes contemporaines et des scènes d'époques permet de varier les angles, d'éviter le ronronnement, l'effet tableau noir et le récit poussiéreux de business magazine. Les dialogues claquent riches en formules, en remarques acides et hilarantes, aussi bien entre étudiants du campus qu'entre prévenus des procès. Le personnage de Mark Zukerberg est magnifique, très intelligent, toujours à la limite de la misanthropie, terriblement hautain, souvent cassant - un nerd brillant, monstrueux, génial, parfaitement incarné par Jesse Eisenberg tout droit sorti de Zombieland. Tous les comédiens s'en donnent à coeur joie, jeunes, dynamiques, sûrs d'eux et de leurs choix, une classe dominante moderne grimpant les échelons sans complexes, n'hésitant pas devant les mauvais coups. Un délicieux parfum de grande comédie, dans le rythme des répliques et la folie de certaines situations : bon sang, un étudiant de mauvais traitement envers les animaux pour avoir nourri son poulet à l'aide de morceaux de poulets, quelle histoire !

David Fincher s'empare du matériau d'origine à la richesse impressionnante, et parvient à doser avec soin son savoir-faire de réalisateur pour fournir ce résultat varié et si rythmé. J'ai toujours gardé une tendresse particulière pour Fincher, dont les films des années 90 m'ont marqué au plus au point - Fight Club a servi de détonateur dans ma vision de plusieurs aspects, folie de la réalisation, intérêt pour la musique électronique ou le rock indépendant. Ainsi, je n'avais pas hésité à braver la torpeur due à 9h de décalage horaire pour aller voir Benjamin Button lors d'un voyage à San Francisco. Et j'avais été assez décu : riche, varié, léché, inventif esthétiquement - et passablement superficiel, se prenant trop au sérieux.  Mais Fincher joue ici de toutes ses cartes, les scènes fonctionnent bien, même dans un banal bureau, l'introduction des personnages est souvent maligne, les teintes sombres ne jouent pas trop l'esbroufe. Il y a bien quelques scènes purement esthétiques, mais elles ne semblent pas gratuites, juste très belles, jamais trop longues ; les scènes de fêtes étudiantes sont parmi les plus intelligentes vues récemment, et la course d'aviron est une magnifique réussite de présentation du sport sur grand écran - plus forte peut-être que les meilleures scènes d'Invictus de Clint Eastwood...

Magnifique divertissement, belle réussite cinématographique, mais surtout fascinant témoignage sur l'économie contemporaine, sur les développements les plus récents de l'économie numérique. Bon sang, le film débute en flashback, mais un flashback vers fin 2003, il y a 7 ans à peine !

De nombreux aspects sautent au visage dans cette peinture d'une e-réussite, et il me faudra certainement y repenser plusieurs fois avant d'en épuiser la richesse, ce que le film suggère ou ce à quoi il me fait penser (je compte bien aller le revoir...) Mais deux idées m'ont déjà frappé aujourd'hui, au fur et à mesure de la vision ou lors de mes premières réflexions en sortant de la salle, durant les deux dernières heures. Tout d'abord, l'évanescence de la création, de l'activité créatrice. Mark Zuckerberg est l'inventeur de Facebook, il en programme le code initial, en façonne les premiers concepts ; des anciens collaborateurs l'accusent d'avoir voler l'idée : ils avaient engager Mark pour monter un réseau social spécifique à Havard ; qui est l'inventeur ? Y a-t-il un unique inventeur d'ailleurs ? Les rameurs blonds et fils à papa ont bien eu une idée innovante, mais Mark Zukerberg l'a poussé plus loin, lui a donné beaucoup plus d'élan. Et différents concepts de Facebook se sont agrégés peu à peu, idées captées lors d'une discussion anodine, souvent d'un délire ou d'un bavardage sur les filles. Le mythe du grand inventeur, du génie isolé vole en éclat, on voit parfaitement un processus créatif délocalisé, diffus, permanent, par discussion, par saisie dans l'instant de la moindre suggestion, peu à peu mise en forme - même par le vol d'idées : comme le dit Mark Zukerberg, d'autres ont peut-être eu l'idée, mais s'ils voulaient être inventeur de Facebook, ils n'avaient qu'à l'inventer. 
Le film est terriblement moderne dans sa représentation de la création, où tout moment peut fournir matière à réflexion ou étincelle.

Mais surtout, le film offre un superbe exemple des motivations de la création moderne, des forces à l'oeuvre dans les technologies de communication. Mark Zukerberg se lance dans l'aventure à partir d'un méchante blague suivant une rupture amoureuse : il pirate les trombinoscopes des différentes bâtiments de Harvard, et crée un site où l'on peut désigner la plus grosse chaudasse entre deux filles tirées u sort aléatoirement. Blague potache et bête s'il en est... mais qui fascine les étudiants au point de faire sauter les capacités du serveur d'Harvard ! La grosse blague lui fait prendre conscience de l'intérêt des gens pour le contenu concernant leurs proches. Le plus jeune milliardaire américain a bâti son empire sur un stupide site façon commentaires de vestiaires entre mecs... Le point de départ est marquant mais un état d'esprit similaire gouverne à nombres de fonctionnalités ajoutées peu à peu à Facebook, comme la phrase de statut ou la précision de la situation amoureuse. Car Mark et ses collaborateurs l'ont bien compris : ce qui intéresse les étudiants d'Harvard, cible initiale du site, c'est les petits bavardages d'après-cours, et de savoir avec qui ils vont pouvoir coucher. La vie privée la plus banale comme moteur des intérêts des utilisateurs, et donc comme source de valeur : le modèle s'est élargi sans problème au plus grand nombre. Voilà bien un des grands changements de focalisation dans les télécoms sur les dix dernières années, voilà une jolie justesse du film.

Mais il y aurait certainement beaucoup plus à dire sur le film, et j'en dirai assurément plus dans les prochaines semaines sur ce blog. Je vais déjà me régaler à la lecture des critiques américaines : les 5 pages du New Yorker sur le film s'annoncent des plus intéressantes... 




22 août 2010

Get Low séduit puis trébuche, soufflé de film bien plat en bout de course

Get low
by Aaron Schneider, with Robert Duvall, Bill Muray, Sissy Spacek (2010)

- Je veux entendre ce que les gens racontent sur mon compte.
Requête compréhensible, tout particulièrement si l'on est un vieil homme cherchant à vivre isolé dans la forêt. Un isolement source de racontards, pensez donc, ce vieux barbu dangereux, histoires excitant les enfants en mal de sensations fortes. Alors, pour être totalement tranquille, autant se renseigner sur les bruits qui courent, mais comment laisser les langues se délier véritablement ? Les gens parlent toujours dans votre dos, discrètement, entre eux, la parole ne se libèrent véritablement qu'à votre mort.

Alors le vieux barbu va organiser son enterrement. Et il y sera présent pour se rendre compte de ce qu'on dit de lui.

Get Low début sur cette idée sympathique, source de péripétie et de traits d'humour grinçants donnant un rythme agréable au film. Robert Duvall glisse avec élégance et rugosité dans son rôle de vieil ours misanthrope, Bill Muray délivre de magnifiques réparties en croque-mort organisateur de grandes funérailles improbables, et Sissy Spacek présente une adorable vieille amie compréhensible. Le film promet beaucoup, offre un joli éventaille de tonalités, humour grinçant parfaitement réglé, discussions émues, peinture d'une petite ville des années 30 en panier de crabe où les gens sont méfiants. On sent venir l'évocation d'une certaine fermeture d'esprit, un passé qu'on ne peut avouer, qui va être révélé peu à peu, subtilement.

Les révélations viennent peu à peu, doucement, et le film se perd hélas progressivement. L'humour s'efface et disparaît en arrière-plan, les scènes se font plus lourdes et chargées, plombées, les acteurs graves jusqu'à l'excès : quelle chute de rythme ! L'ennui monte, la déception également, particulièrement dans la scène finale, la révélation, le grand récit de l'affaire passée : tout ça pour ça ?

Je l'avoue, peut-être ai-je raté quelques subtilités dans les dialogues en anglais, mais surtout car la chute de rythme avait errodé ma concentration... Les chutes de concentrations du public ne sont pas uniquement dues à sa fatigue ou à son manque de bonne volonté, elles révèlent souvent les passages les moins réussies, les scènes qui ne fonctionnent plus trop, et c'est hélas le cas de l'intégralité des quarante-cinq dernières minutes...

Les seuls sursauts d'attention surviennent pour ddes passages suggérant des occasions ratées, des amorces de bonnes idées qui ne semblent pas bien exploitées, mal explorées. Les deux tiers du film servent à préparer la grande fête d'enterrement, et ses airs de kermesse populaire laisse d'abord espérer un éclair d'énergie, folie populaire enthousiaste face à la figure désespérée de l'ancêtre Duvall. Las, la scène de confession n'offre presque aucun contre-champ, quelques images statiques d'un auditoire bouche bée et grave, le reste du temps était fagocité par un gros plan sur le visage de Duvall parlant.

Effet de cinéma terriblement étriqué, qui ne laisse plus grand doute sur la teneur du film : rien de vraiment plus qu'une histoire très chrétienne de confession publique, homme cherchant un peu de rédemption, un peu de pardon auprès des hommes, mais finalement un homme seul face à Dieu, simplement surlignée par le manque d'épaisseur psychologique des autres personnages. Certaines critiques parlent de nominations aux oscars pour ce Get Low, en particulier pour la soit-disant immense prestation de Robert Duvall ; la première heure pouvait faire illusion, mais l'équilibre général du film ne donne pas envie de soutenir de telles candidatures.


14 août 2010

Folie hystérique adolescente de Scott Pilgrim

Scott Pilgrim vs. The World
by Edgar Wrigth, with Michael Cerra, Mary Elizabeth Winstead, Jason Swartzman (2010)
sortie française: 20 octobre 2010

Hilarious
C'est le mot à employer en Amérique du Nord quand on parle d'un film à hurler de rire, certainement plus employé que le "hilarant" français. Je n'ai pas souvenir d'avoir entendu une cousine de 15 ans répéter plusieurs fois "c'est hilarant".

Ou mieux, hysterical.
Tout aussi difficile à bien prononcer pour un français, à cause du "h". Mais à utiliser sans retenu pour parler d'une série ou d'un bouquin à mourir de rire, ou un film totalement absurde, tel les Monty Pythons. Et hysterical est définitivement à utiliser pour ce monstrueux Scott Pilgrim vs. The World.

Scott a 22 ans et sort avec une jeune asiatique du lycée, 17 ans seulement ; normal, c'est le genre de chose qui arrive, surtout quand on peine toujours à se remettre d'une rupture douloureuse. Ca fait partie des aléas d'un deuil amoureux. Mais Scott aperçoit Ramona dans une soirée, moue vaguement cynique, chevelure rose, et c'est le coup de foudre. Cependant, pour pouvoir sortir avec Ramona, Scott va devoir se débarrasser des 7 ex de Ramona, et pas n'importe comment : en combat singulier à mort.

Hysterical, n'est-ce pas ?

Scott Pilgrim est une série de comics canadien, publiée en 6 volumes entre 2004 et 2010 ; un volume par ex de Ramona. Style fortement inspiré du manga, énormes références au jeux vidéos, humour profond avec une jolie caractérisation des personnages : Scott Pilgrim a ravi les adolescents nord-américains. Il s'est tout naturellement retrouvé adapté au cinéma, avec à la réalisation Edgar Wright, auteur des très hystériques Hot Fuzz et Shaun of the Dea, parodiques et hautement référencés pop : un client idéal pour la franchise.

Et la réalisation ne déçoit pas, terriblement rythmée, usant du split screen ou d'ellipses temporelles fusionnées par quelques astuces de mises en scènes, similaires au saut d'une case à une autre. Wright ne cache pas l'origine de l'histoire, la BD, et joue même avec, utilisant certaines planches du comics pour présenter quelques récits en voix off. Une superbe transposition des singularités de la BD, cet art séquentiel définit par Scott McCloud.

Mais plus qu'une bande dessinée, Scott Pilgrim est véritable film jeu vidéo, adoptant l'esthétique des jeux de combats tels Street Fighters ou Mortal Kombat pour les duels de Scott avec les ex maléfique. C'était l'approche adoptée par la bande dessinée, et le film respecte cette approche : barre de vie, incrustation d'un immense VS. entre les deux protagonistes vus de profil, apparition de lettres donnant le nombre de coups portés, pas de doute, on se retrouve dans une bonne salle d'arcade. Le film saute sans répit d'un ex à un autre, d'autant qu'il faut faire tenir les 6 volumes en 1h45 ; pas le temps de tergiverser. Donc, oui, un jeu vidéo, une suite de combats, avec quelques scènes intercalées pour faire avancer l'histoire. C'est l'un des plus profonds aboutissements d'un "film d'arcade", plus encore que Zombieland l'an passé, qui glissait un peu plus d'histoire entre son élimination systématique de zombies.

Film d'arcade, manga, jeux vidéos, Scott Pilgrim est un magnifique objet pop, terriblement référencé. Les combats s'enchaînent comme des duels de kung-fu ou de Matrix sous acide, totalement irréalistes, ultra-stylisé, tout pour la vitesse et le speed. Et le fun pour geek et autre amateur de genre, avec par exemple l'utilisation tels quels de certains bruitages 8 bits de jeux vidéos des années 90, comme Sonic.

Ajoutez à cela l'utilisation compulsive du téléphone portable, des fringues un peu fluo, un peu recherchés, des coupes de cheveux manga ou une obsession des ados pour trouver un nouvel amoureux, et vous obtenez un film générationnel. Un film symbole de l'adolescence américaine de l'année 2010.

Là, le déclic doit se faire : film d'ado générationnel, ne nous avait-on pas servi Juno ou Nick & Nora il y a quelques années ? Des ados, fans de musique, jouant souvent dans des groupes, focalisés sur les problèmes amoureux, souvent bien fringués dans le style geek ; la comparaison s'impose, d'autant que Scott est joué par Michael Cerra, un des emblèmes de la comédie adolescente de ces dernières années : mais oui, c'était lui, Nick, c'était lui, le copain de Juno. Certes, la liste des ingrédients semble les mêmes, musique + fringues + drague, mais Juno ou Nick&Nora plongeaient ces idées dans un bain tiède qui me les avait rendus terriblement désagréables. Des comédies assez cul-cul, avec quelques idées comique tournant à la formule, et une bande-son criant "achetez ma jolie compil' d'indie rock sympa". Leurs belles sensibilités à l'air du temps ado se trouvaient délavées par l'envie de plaire, de toucher le plus grand nombre, de rester accessible ; de recycler les vieilles méthodes.

Scott Pilgrim ne cherche pas à reprendre la formule de la comédie en l'upgradant, le film offre un objet tel que des adolescents en consommeraient. Zappeur, fort en vannes, saturés de clins d'oeils, allant à toute vitesse, un rythme fou que n'avaient pas les comédies molles citées plus haut. Les ingrédients classiques d'un monde zapping-internet-iPhone-jeux vidéos permanents sont juste poussés un peu plus loin, à la vitesse maximale, et l'on peut donc y trouver un sens certain de la création. Une forme inédite, fortement contemporaine : pas sûr que le résultat soit facile à digérer pour un plus de 30 ans, mais tout le monde se doit de reconnaître cette originalité, cette prise de risque, ce goût fou de la vitesse.

Intensité créative renforcée par le choix de morceaux presque tous inédits pour la bande son, un rock rugueux, rapide, riche en saturation. En parfaite adéquation avec des groupes comme Girls, Wavve, Japandroid, Blood Red Shoes (ces derniers glissant un morceau dans une scène), de la pop à haut rythme mais bruyante, saturée, pleine de jeunesse & d'appétit. Peut-être est-ce aussi une question de mode : Juno était sorti pendant une grosse vague folk, alors que les airs de l'années sont plus lo-fi &noisy... Mais les compositions de Nigel Godrich font merveille, le producteur de Radiohead, Beck ou Air s'est fait plaisir, et l'énergie fournie est superbe et entraînante, le rythme d'un mp3 partagé en fond du bus avec l'iPod glissé dans un jean slim.

Une euphorie, un appétit, un enthousiasme, un sens de l'hyperbole qui irrigue tout le film, une montagne russe dans un rêve d'ado un peu fou, qui mélangerait tous ses rêves, toutes ces idées fixes. Mais un sens du détail allant au delà le goût de la citation clinquante, présent dans les dialogues de ces ados speedés. Les auteurs & comédiens ont pris un plaisir évident à user des expressions passe-partout de la jeunesse nord-américaine, abusant du "awesome", du "totaly", du "sooo into this", ainsi que des rendez-vous chez Pizza Pizza ou Second Cup, les équivalents canadiens de Pizza Hut & Starbucks. Des détails qui ne seront pas forcément simple à transmettre au moment de la sortie française, mais qui offrent une belle immersion dans ce monde, une jolie justesse dans cet environnement hystérique.


22 janvier 2010

La douce profondeur d'une belle adaptation de roman

A single man
by Tom Ford, with Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult (2009)

George ne parvient pas à effacer Jim de sa mémoire, sa mort tragique sur une route verglacée, et sa vie de professeur de littérature ne parvient pas à lui offrir aucun espoir. Une magnifique maison, une vieille copine-maîtresse et quelques mignons étudiants, mais que faire ?

Mais arrêtons vite le pitch qui risque de faire fuir les spectateurs allergiques aux films pour Oscars. Professeur homosexuel déprimé offrant une performance d'acteur magnifique, banlieue américaine des années 60 et l'esthétisme au diapason, une adaptation sérieuse de roman, tellement de cases cochées, un élève sérieux pour la saison des prix. N'avons-nous pas déjà eu droit à Revolutionnary Road l'an passé ? Et le réalisateur est un ancien designer de Gucci en plus ? Quelle histoire.

Et pourtant il arrive parfois qu'Hollywood sache tirer partie au mieux d'un joli texte littéraire. "A single man", roman de Christopher Isherwood publié en 1964, offre ainsi une jolie structure, des personnages incarnés, le rythme et la cohérence de ses 186 pages, la profondeur fait plaisir à voir. C'est un certain classicisme narratif qui défile à l'écran, l'unité de temps d'une journée émaillée de flash-back, et l'on retrouve le plaisir des adaptations classiques des années 50 comme "The long week-end". Un sens de la scène et des caractères familier mais plutôt profond.

Ce joli goût de littérature est parfaitement incarnés par les acteurs, et bien entendu Colin Firth, présent sur presque chaque scène. Il est l'homme célibataire et joue parfaitement des oscillations d'humeurs du personnage, troublé, aimant, fragile, souriant, un peu perdu, charismatique aussi. Les critiques parlent certainement du rôle de sa carrière, il a reçu le premier prix du festival de Venise et devrait être nommé aux Oscars, aucun doute ; par delà la liste de superlatifs, la performance est délicieusement offerte, souvent exquise.

Mais le film serait certainement convenu sans la réalisation léchée de Tom Ford, à l'esthétisme très travaillé, très régulièrement fascinant. Le designer joue avec les cadres, les ralentis, les moments silencieux, les filtres de caméra - gris dans la déprime du présent et tremblants comme au Kodacrhome dans les flashbacks ; et il peut être taxé à raison d'un certain maniérisme, d'une obsession du paraître qui peut en agacer. Pourtant, l'originalité des trouvailles visuelles se fait rapidement plus séduisante qu'agaçante, le film happe et plonge dans les états d'âme de George. La profondeur du personnage et son flot de conscience, son monde, et le réalisateur parvient à mon avis à éviter à garder le décorum des années 60 au rang de décor, sans en faire le sujet premier du film : oui, on aperçoit l'affiche de Psycho ou la coupe James Dean d'un jeune, mais simplement comme accessoires associés aux déambulations de Georges, sans sulignage.

Le plus impressionnant peut-être est la capacité de Tom Ford a doubler ses exigences esthétiques d'un humour doux et subtil. Avec en point d'orgue un modèle de mise en scène, une séquence de suicide absurde et amusante : où vous tireriez-vous une balle dans la tête, hein, dans la baignoire glissante, sur le lit, plongé dans un sac de couchage ? Les hésitations désabusées de Georges, pistolet en main, sont drôles, touchantes, pleines de fragilité et de va-et-vient, follement humaines, comme le portrait d'ensemble de ce célibataire.


16 janvier 2010

Une nouvelle fois agacé par Jason Reitman

Up in the air
by Jason Reitman, with Georges Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick (2009)

Sauter d'avion en avion constitue le quotidien de l'homme d'affaire moderne, l'employé modèle do monde global, et Ryan Bingham se veut un exemple parfait. 300.000 miles en avion l'an passé, plus que la distance Terre - Lune, et 320 nuits passées dans des hôtels loin de chez lui. Mode de vie idéal pour ce prosélyte d'une vie sans attache, une vie de voyageur léger sans vraie possession ni relations véritables pour surcharger son sac à dos. Les tempes grisonnantes de Ryan ne ternissent pas son sourire et sa gouaille, voilà exactement comment il souhaite vivre, là haut, tout là haut, redescendant juste au sol pour manier l'une de ses innombrables cartes de grand voyageur.

Ryan, c'est Georges Clooney, et qui d'autre aurait pu aussi bien se glisser dans la peau de ce personnage ? Georges déroule parfaitement son rôle de séducteur, cool, doucement cynique, parfois un peu maussade aussi, et devrait logiquement se voir nommer aux Oscars ; parfait professionnel s'amusant sans retenue dans ce rôle fait pour lui.

"Up in the air" nous offre un Clooney réjouissant mais surtout une fable à la thématique bien moderne. Ryan vole ainsi aux quatre coins des Etats-Unis pour aller annoncer leur licenciement à des employés, agent chargé de sous-traiter la mauvaise nouvelle en échange de mots bien choisis et d'une brochure de réinsertion. Jolie idée fort contemporaine, prometteuse, et qui semble riche de possibilités quand le bel équilibre de Ryan se voit bousculer par plus contemporain que lui : une jeune cadre aux dents longues suggèrent d'annoncer les licenciements par webcam pour économiser les coûts. La sous-traitance des ressources humaines déshumanisée se voit rattrapée par la nouvelle économie numérique, le face-à-face semble prometteur, d'autant que les comédiennes offrent un joli répondant à Clooney.

Mais hélas, si Jason Reitman sait parfaitement choisir ses sujets, fortement dans l'air du temps, il ne me semble pas vraiment à la hauteur pour les exploiter à fond."Thank you for smoking" m'avait laissé un goût de cynisme soft sentant bon la pause superficielle, "Juno" m'avait paru bien surcoté une fois assimilées les quelques ficelles de son scénario, et ce "Up in the air" ne m'a pas semblé beaucoup décoller non plus. Le film débute sur un bon rythme, scènes un peu faciles dans les aérogares et images de nuages, plans aériens des villes visitées, mais le film se fait peu à peu plus frustrant au fil des minutes. Tant d'idées qu'il aurait été bon d'insérer, tant de scènes peut-être pas tellement bien filmées, tant de superficiel !

Les visages licenciés défilent en vitesse, lâchant à peine une phrase ou deux, et l'effet fait sourire au début, mais n'évolue pas : un autre cadrage, un peu plus de temps pour laisser l'humanité s'installer ? Non. La répétition pour surligner la déshumanisation, j'imagine, mais elle confine surtout au monodimensionnel ici, rien que l'envie d'exploiter une idée pas trop mal.

Même répétition creuse dans les vues aériennes des villes visitées : pourquoi aucune vue sur le terrain, aucune prise des quartiers en restructuration dans l'Amérique profonde ? Envie d'insister sur les voyages sans prise sur le réel du Clooney voyageur, peut-être. Mais question de budget, I presume, pour pouvoir filmer presque tout en studio, mais quelques vues en voitures, sur le terrain, auraient-elles coûté beaucoup plus ? Elles auraient pu ouvrir un contre-champ pas inintéressant.

Je pourrais également m'attarder sur la sous-exploitation de l'outil Internet dans un film cherchant à évoquer l'économie moderne. Mais le plus déplorable est certainement ailleurs, plus que dans les détails qu'il aurait été possible d'inclure pour donner du corps au film, le plonger au plus près du réel. Ce n'est somme toute qu'une comédie hollywoodienne, que diable, alors n'insistons pas plus la sous-exploitation du réel et du social. Mais hélas, la comédie se met elle-même à frustrer le spectateur par son absence de folie et son dérapage vers une morale conventionnelle et conservatrice.

A mi-film, Ryan accepte finalement de se rendre au mariage de sa soeur, dans le fin fond des Etats-Unis. Respiration salvatrice pour le récit, quittant enfin les décors répétitifs d'aéroports, changement de rythme agréable pour quelques passages tendres en couples ; ouf. Mais la respiration se fait peu à peu coeur du film, son idéal de moins en moins secret, la voie à choisir, la morale : oui, Ryan a tout faux en refusant les attaches et les liens sociaux, la voilà la vie véritable, la vie de couple, la construction d'une famille sans laquelle on n'évolue qu'en vase creux. Peut-on faire plus binaire et aussi peu subtile ? Le film ne joue plus alors d'aucune ambiguïté, laissant plonger Clooney dans ses regrets, vainqueur désabusé de ses rêves de voyageurs à 10 millions de miles, solitaires sans espoir dans son monde d'aéroport.

Jason Reitman ne ménage aucune troisième voie et il n'y a là rien de trop surprenant dans ce joli faiseur sans vraie profondeur. Il tisse des comédie agréables, faussement subversives mais très, très gentillettes, constituant une sorte de cinéma du milieu à l'américaine. Un peu moins formatées que les grosses comédies romantiques superficielles d'Hollywood ; quoique, le succès aidant, quelques gros noms devraient s'ajouter à ses prochains casting... Mais définitivement trop conventionnelles, superficielles et sans aspérités pour rejoindre le plus intéressant cinéma indé US. Verre à moitié plein ou moitié vide, tout dépend des points de vue pour ce film plutôt sympathique au final, pas trop stupide, aux comédiens agréables. Mais le fort soutien critique finit toujours par perturber mes séances de Reitman, générant chez moi un profond agacement en songeant à toutes les portes stylistiques, scénaristiques ou idéologiques que Jason ne sait pas ouvrir.


7 janvier 2010

Precious, potentiellement riche mais bien frustrant

Precious
by Lee Daniels, with Gabourey Sidibe, Mariah Carey, Paula Patton (2009)

Precious campe en fond de classe, volumineuse, affalée, mais il ne faut pas croire, elle est plutôt bonne en maths ; ce serait plutôt la lecture, son problème. Ou un de ses problèmes, la voici déjà convoquée chez le proviseur, renvoyée chez elle : comment, une deuxième grossesse à 16 ans, cela ne peut plus continuer ainsi !

Alors Precious enfile son petit sac à dos et enroule sa démarche lourde sur les trottoirs de Harlem, sans se presser. Sa masse n'est pas seule cause de ses pas mesurés, car la vie n'est pas rose chez elle, avec une telle mère tyrannique. Alors Precious marche doucement, monologuant, rêvant un peu : pourquoi pas diva, les chanteuses d'opéra ne sont pas jugées sur leur physique, et de jolis jeunes hommes à caniche sont souvent tentés de les séduire. Le poids n'est pas toujours un défaut rédhibitoire.

Même si l'on peut sincèrement se poser la question en voyant la quantité de problèmes accumulés par la pauvre Precious. Un livre entier d'étude de cas pour assistante sociale : songez un instant à un problème que puisse rencontrer une adolescente noire, et, n'ayez crainte, Precious l'aura. Deux grossesses donc, causés par des viols incestueux ; son aînée vit chez sa grand-mère et elle ne la voit jamais ; sa mère la bat, comme si les viols paternels n'étaient pas suffisants, et elle la force à manger sans arrêt pour l'humilier ; Precious a été renvoyée de son école ; et me croirez-vous quand je vous dirai que le père violeur était séropositif ?

Une liste de misères à la terrible surcharge pondérale ; surtout en 1h30 de films : Les Misérables font 1000 pages, eux, au moins !

Bon, bien entendu, de tels destins brisés existent, alors acceptons, et retenons les soupirs quand tous les dix minutes un nouveau détail sordide vient faire ployer les épaules de Precious. Gardons un oeil attentif sur l'histoire édifiante, sur la rédemption, le petit peu de nouvelle chance offerte par une professeur patiente. Soyons patients, dégustons l'histoire émouvante et régalons-nous de cette belle humanité.

Hélas, l'actrice soutient joliment ce rôle complexe, fragile et complexé, mais la réalisation semble désagréablement dispersée et peu de scènes semblent vraiment prendre. Peut-être ai-je été un peu perdu par ces accents de Harlem, mais chaque petit effet m'a paru un peu raté. Les musiques sont agréables, mais pas toujours bien placées, ou surgissent un peu tôt, tuant quelques échos d'émotions, étouffant la traîne d'une scène plutôt réussi. Quelques soupçons de scènes oniriques, mais au final plus répétitives qu'autres choses ; quelques scènes de rues, mais sans la verve du Spike Lee des années ; pas mal de caméra tremblant, mais les zooms semblent maladroits, n'offrent pas d'espace aux comédiens, ne laissent pas se diffuser la vie et les sentiments. Quelques scènes violentes, un peu gênantes par leur gratuité plus que par leur contenu.

Bon sang, un film duquel je n'ai su tirer aucun fil directeur, aucun élan, pas de vraie tension !
Un film au personnage potentiellement intéressant, mais au final bien superficiel. A nouveau, un film qui ne parvient pas vraiment à apporte pas grand chose de plus que les quelques lignes de son pitch, un film bien frustrant du point de vue cinématographique.


29 décembre 2009

Films pour enfants et plus certainement pour adultes

Where the wild things are
by Spike Jonze, with the voices of Forest Whitaker, James Gandolfini...(2009)

by Wes Anderson, with the voices of Georges Clooney, Merryl Streep, Jason Schwartzman, Bill Murray, Owen Wilson... (2009)


Je sors tout guilleret du film "Fantastic Mr. Fox" et il me semble bon de partager quelques petites pensées avec vous. D'autant que cette semaine correspond à la sortie française de "Where the wild things are" ("Max et les maximonstres") et qu'il n'est pas inintéressant de comparer les deux films.

Deux adaptations de livres pour enfants, des classiques de bibliothèques d'écoles. Deux jeunes réalisateurs américains aux univers riches, l'ami Spike Jonze de "Being John Malkovitch", l'ami Wes Anderson de "The Life Aquatic with Steve Zissou". Et deux résultats singuliers et fascinants.

"Where the wild things are" offre une plongée quasi brute dans un univers enfantin inquiet et sauvage. Max se dispute avec sa mère, saute en bateau pour rejoindre l'île des Maximonstre, grosses peluches dangereuses de 3 mètres de hauts. Les voici courant, dormant empilés les uns sur les autres, marchant dans le désert ou construisant des cabanes. Voici 40 pages d'album illustré changées en 1h30 d'images sensuelles et intenses, en scènes traduisant l'incertitudes, en pures plaisirs musicaux et esthétiques.

Wes Anderson, quant à lui, plonge dans l'enfance comme on déballe un immense coffre de Playmobile ; et d'ailleurs, on y mélange aussi les Legos, les musiques de ses vieilles cassettes à bande, et les blagues du grand frère que l'on ne comprend pas trop. Voici donc Mr Fox, le voleur de poule, déclencheur d'une guerre totale avec les 3 fermiers du coin. Les détails défilent réjouissants et innombrables, les images flottent sépia entre les traits d'esprits, et l'énormité du combat fermier / animaux s'écoule réjouissante dans sa folie démesurée.

Deux approches assez différentes donc, l'état de nature ici, la finesse d'esprit du newyorkais francophile là, mais certaines intentions restent étonnamment proches. Il s'agit ainsi de films ayant le plus profond respect pour l'enfance et les enfants.

L'innocence enfantine est assurément réelle puisque la sagesse vient avec l'age et les expériences, mais ce cliché d'innocence m'agace un peu. Je ne peux m'empêcher d'y voir une excuse pour servir des histoires cul-culs, plates, niaises, du prémaché et du gag facile. Ce n'est pas le cas ici, et cela fait un peu penser aux aspirations de Christophe Honoré quand il écrit ses livres pour enfants ; il souhaitait ainsi écrire un livre pour enfant sur la mort de son père, il aspire à des livres pour enfants offrant de vrais sujets.

Et c'est bien le cas ici où s'affichent la cruauté, la ruse, les conflits de groupe, les angoisses. Les grosses peluches géantes ou les poupées renard présentent une étonnante profondeur de sentiments, une belle épaisseur aux douces fragilités, jamais unidimensionnelles. L'un des aspects les plus fascinants de ces deux films est certainement la direction d'acteurs ; pour une fois, il semble possible d'utiliser ce terme pour le doublage d'un film d'animation. Clooney, Merryl Streep, Forrest Whitaker ne sont pas ici comme arguments marketing pour l'affiche, ils sont gages de la profondeur des personnages, la clé qui permet de suivre le réalisateur et d'entrer dans son univers. Grosse bête toute poilue au ventre rond capable d'émouvoir le spectateur, simplement car c'est un vrai personnage, un être ; les acteurs de doublage ne surjouent pas, il est d'ailleurs assez saisissant d'entendre ces poupées parler comme des adultes. Après quelques minutes d'adaptation, il ne persiste qu'une envoûtante justesse.

Alors bien sûr, ces films ne sont pas des objets communs et leur succès au box office américain a été plutôt limité. Comment aurait-il pu en être autrement ? Lors des premières projections tests de "Where the wild things are", la moitié des enfants s'est enfui terrifiés par les images. Et d'ailleurs, dans la salle où j'étais, une mère et ses deux gosses est partie au bout de 10 minutes. Films sur l'enfance peut-être pas totalement destinés aux enfants, pas à tous les enfants, rien qu'à ceux aimant bidouiller des histoires un peu bizarres.

Et d'ailleurs, ce positionnement bâtard laisse sceptique certains adultes également. Certains critiques de Télérama s'étonnent qu'on puisse s'amuser durant 90 minutes avec de grosses peluches sur un écran, chose qu'on ne fera jamais avec son fils. Et mon collègue considère "Mr Fox" comme l'un des plus mauvais films qu'il ait vu ces dernières années, il m'a vivement déconseillé d'aller le voir...

Mais la plongée dans ces univers uniques vaut assurément de prendre le risque d'être décontenancé.




Une invention du mensonge bien sage

The invention of lying
by & with Ricky Gervais, with Jennifer Gardner (2009)

Et si le mensonge n'existait pas et n'avait jamais existé ?
Nul ne peut dire ce qui n'est pas et voici le serveur présentant un vin qui n'a pas l'air terrible ce soir ou une secrétaire annonçant à son patron qu'elle le déteste. Point de départ simple et efficace pour une comédie, et les situations singulières ne manquent pas dans les premières minutes : comment travailler pour la publicité sans mentir ? comment donner espoir à un malade quand on sait qu'il va mourir ce soir et ne peut s'empêcher de lui dire ? comment tourner un film quand les concepts de fictions et d'acteurs sont inimaginable ?

Bien entendu, un homme va un jour dire un mensonge et se libérer de l'emprise du réel. Un petit homme ventripotent, récemment viré, rembarré par une jolie fille dès le premier rendez-vous : un petit loser, mais un loser malin, c'est plus drôle ainsi. Il peut donc améliorer son ordinaire, et redonner un peu de bonheur aux gens, car bon, il veut leur bien.

Le parti pris du film est assez original finalement car cette invention du mensonge n'est pas contagieuse. Seul le petit homme rond ment et invente des histoires, et personnes ne s'interroge. Voilà un système poussé à son extrême, qui génère quelques scènes magnifiques et grandioses : voici notre petit homme rond apportant les tables de la loi dictées par l'homme qui réside dans le ciel, deux feuilles de papier collées sur des boîtes de pizza... Epiphanie à la pizza bientôt reproduite sur des vitraux d'Eglise...

Mais cette absence de contagion du mensonge n'est pas le seul parti pris extrême du film. Voici une population qui ne sait mentir, mais semble surtout incapable de raisonner irrationnellement. Ainsi, avant d'envisager un mariage, il faut songer aux potentiels des deux parents, afin de ne pas pénaliser les enfants. Satire simple de la société américaine, assurément, mais dont le lien avec le mensonge ne semble pas évident, et peine à vraiment se renouveler dans la seconde moitié du film.

Car le parti pris le plus extrême du film est assurément son faux rythme. L'absence de mensonge semble rapidement générer une absence de spontanéité chez les protagonistes, tournant leurs idées 7 fois dans leur tête avant d'oser prononcer une parole. La folie à froid du début, parfois vertigineuse, se change bien vite en absence de folie, un humour distant, pas désagréable, mais peu stimulant. Il y a bien quelques saillies, quelques sursauts, mais les idées ne semblent utilisées que mollement, les situations pas poussées à leur extrême, les possibilités du scénario pas explorées totalement. Quel monolithisme des personnages ! Quel patience dans les situations : où sont les comédies de l'Age d'Or et leur rythme haletant, leurs dialogues mitraillettes ?

Un film singulier donc, un peu frustrant par sa sagesse et son manque d'exploration...



28 décembre 2009

Clint ne sait pas trop quoi faire de Mandela

Invictus
by Clint Eastwood, with Morgan Freeman & Matt Damon (2009)

Afrique du Sud, début des années 90, fin de l'apartheid, voici Nelson Mandela libéré après 27 ans d'emprisonnement, le voici bientôt élu président de la République. Le plus dure est-il fait ? Ce sont 43 millions de personnes qu'il faut réconcilier et guider vers de nouveaux idéaux, en plus de résoudre les graves problèmes économiques et réinsérer le pays dans la communauté internationale. Forger une identité, tout un défi.

Une partie de cette construction identitaire s'est lancée grâce à la Coupe du Monde de rugby de 1995, remportée par les Springpbocks sur leur sol. Le rugby, cet emblème blanc, détesté par les noirs ; mais lors de la finale, Nelson Mandela descendra sur le terrain en maillot Springbock devant une foule enfin arc-en-ciel. En fin politique, le prix Nobel de la paix a tiré profit de l'événement pour créer un peu de vivre ensemble, en particulier en demandant l'aide de François Pienaar, capitaine de l'équipe.

L'histoire est belle et naturellement, voici un film pour la conter. Affiche ambitieuse avec l'ami Clint Eastwood à la réalisation et deux grosses têtes d'affiche pour le casting. Les deux comédiens se glissent parfaitement dans les costumes requis : le vieux sages noirs et le sportifs blonds et attentifs. Comme Clint sait toujours construire des plans magnifiques, c'est un spectacle haut de gamme qui s'écoule à l'écran, mêlant paysages, population, sport mondial et réunions politiques soft.

Difficile de ne pas comparer cette leçon politique avec le "Milk" de Gus Van Sant, les hésitations et ruses tactiques du député gay de San Francisco. Entre autres choses, Harvey Milk s'investissait dans le nettoyage des crottes de chien pour recevoir les grâces des électeurs et faire accepter sa réforme des droits homosexuels ; il tâtonnait dans son militantisme de proximité, échangeaient des paroles dures avec ses opposants au conseil municipal. Rien de tout cela ici : la gestion de l'Afrique du Sud post-apartheid semble bien plus simple que celle du conseil municipal de San Francisco dans les années 70 ! Le film d'Eastwood manque terriblement de tension, jouant uniquement le sous-entendu pour évoquer les enjeux politiques et les obstacles. Voici Nelson Mandela fronçant soudain les sourcils et maugréant : "mais bon sang, comment allons-nous faire pour stopper Jonah Lomu ?"

Le contenu historique et politique laisse donc un peu le spectateur sur sa faim, celui qui aurait aimé voir un peu plus loin que la belle histoire sportive et sociétale. Doucement superficiel dans son élan général, le film flotte cependant magnifique durant ses quelques passages dans les townships, dans les superbes plans de rugby, des images sportives d'une qualité rarement vue sur grand écran.

Mais la meilleure idée du film n'a rien à voir avec le casting de stars, les travellings d'Eastwood ou la qualité du chef op'. A son arrivée au pouvoir, Nelson Mandela est entouré de gardes du corps noirs, bien peu nombreux ; le président réembauche donc les anciens agents de sécurité afrikaner, générant une forte tension raciale, pleine d'anciennes rancoeurs. Voilà un exemple simple d'une collaboration nécessaire entre noirs et blancs, un exemple terriblement frappant. La progressive collaboration de ce petit groupe se goûte comme une miniature métaphorique et simple, une jolie perle dans ce film pas totalement convaincant.


12 mai 2009

Une bien jolie comédie au pays du froid

Romaine par moins 30 
par Agnès Obadia, avec Sandrine Kiberlain et Pascal Elbé (2009) 

Pour Noël, Justin a fait une surprise à Romaine, un voyage à Montréal, vaste dépaysement nimbé de neige et d'accent québécois. Mais celle-vi n'aime pas le froid, et aime-t-elle encore Justin, finalement ? Le couple explose durant le vol, et voici Romaine dans la ville canadienne inconnue, sans argent, sans passeport, sans même le billet de retour.

Voici un schéma classique de comédie, mêlant les problèmes de couple à la confrontation à un univers inconnu et une nouvelle culture. Situation riche en quiproquos et incompréhensions, le terreau habituel pour aligner les gags et glisser quelques sentiments, n'en jetez plus, voici une comédie française ! Il suffit d'une minute de réflexion pour retrouver les ficelles de nos chers Ch'tis, champions de France 2008 : un couple bringuebalant, une plongée dans une région inconnue, avec basse température et accent prononcé, mais aux habitants tellement humains, finalement. 
Quand le logo provincial du Québec s'affiche en début de film, on craint fortement le long clip bon enfant subventionné à la gloire de la Belle Province...

Mais "Romaine par moins 30" s'ouvre aussitôt sur la musique "Ring of Fire", et un film préférant Johnny Cash à la guimauve convenue "I just come to say I love you" ne peut être foncièrement mauvais. Le tube chrétien du grand Johnny est serti de trompettes vaguement mariachi et de choeurs féminins, sur lesquels plane l'ombre profonde de la voix grave, un équilibre étrange entre kitsch et émotion. Message d'amour, donc, mais doublé de décalage léger et souriant, pas de côté qui se fait exquis une fois superposé au mètre de neige recouvrant la ville de Montréal. Le ton est donné, le film naviguera entre clins d'oeils, trouvailles fines et second degré à peine esquissé, caché dans les détails.

Certains personnages impriment ainsi un grand sourire dans la mémoire, comme l'acupuncteur chinois aux prises avec le fisc, l'hôtesse de l'air ayant la phobie des atterrissages ou le chauffeur de taxi cherchant un mariage express. Les scénaristes n'hésitent pas à en faire un tout petit trop, pousser un trait de caractère ou une bizarrerie un peu loin, pour libérer la folie dans les situations. Une grande comédie, c'est une folie sans retenue, sans jamais craindre d'en faire un peu trop, car le rire ne prend pas en présence de trop de retenue ; la retenue, défaut majeur du dernier tiers des Ch'tis, lui donnant des airs de soufflets se dégonflant mollement à vouloir rester inoffensif. Mais cette Romaine au Canada ne bride pas ses instincts hystériques, les scénaristes n'hésitant pas à vêtir Sandrine Kiberlain d'une robe de mariée et d'une doudoune rouge durant la moitié du film.

Ce film laisse rouler les billes de sa folie dans la neige canadienne, comme un sale gosse ne reculant pas devant les blagues potaches. Un sale gosse sans gentillesse, car la gentillesse et les bonnes intentions affadissent toute comédie, les bons sentiments ne rendent jamais grandioses le rire. Ici, on rit des personnages surprenants et improbables, mais l'on rit surtout autour d'une histoire de désir éteint, d'une lutte contre la frigidité au pays du froid. Les silhouettes ressemblent parfois à de petits clowns ou des caricatures, mais des caricatures en quête de baiser fous et de sexe intense, des clowns désirants à la chaire en éveil. Par cet aspect également, on se trouve loin du Ch'ti adolescent à l'amour chaste, où le baiser dans le cou devient une marche immense & le romantisme vibre tiède comme un regard de soap cheap. A Montréal, il fait vraiment -30°C l'hiver mais les corps se frottent et savent prendre leur plaisir, que ce soit en pétrissant la pâte à pain ou en rentrant à la maison pour satisfaire ses envies de baiser. Enfin, ses envies de dormir, bien sûr.

Ainsi, l'ampleur du film s'étend entre ses deux points, folie caricaturale des personnages hauts en couleur, profondeur de leur désir. Ce désir s'affiche souvent outré, mais il ancre les personnages dans la réalité physique, leur apportant existence et épaisseur. Voilà la force du film, proposer de véritables personnages avec un peu de personnalité, et non de simples figures de papier ; caractéristique appréciable face aux comédies à thèmes, où les personnages ne servent qu'à dire quelques blagues et véhiculer leur stéréotype. Ici, l'hôtesse de l'air phobique fait d'autant plus sourire qu'on perçoit son trouble amoureux maladroit.

Mais sur ce plan-là, le personnage de Romaine écrase la concurrence. Personnage central du film, bien entendu, moteur de l'action, mais surtout figure forte par la grâce de Sandrine Kiberlain. Romaine se cherche durant le film, initialement passive et sans désir, déboussolée, et explorant peu à peu sa remise sur pieds. Un parcours initiatique riche en situations improbables, maladroites scénaristiquement à une ou deux occasions, mais que la comédienne parvient toujours à faire tenir debout. Ses moues et ses bafouillements sonnent justes, pour improbables et décalées que soient les répliques prononcées. Superbe performance, d'autant que cette subtilité comique ne se fait pas au détriment de l'épaisseur du caractère de Romaine. La jeune fille gagne peu à peu son indépendance, et la scène finale s'étale grandiose. Dans l'immensité blanche, les traits du visage tremblent longuement, résonant d'hésitation, mais Romaine a su atteindre son libre-arbitre.