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11 août 2012

Ecrire sur l'écriture (et commenter l'écriture malgré soi)



Ruby Sparks (2012)
   by Jonathan Dayton & Valerie Faris
   with Zoe Kazan, Paul Dano, Annette Bening, Antonio Banderas, Steve Coogan


Un auteur écrit le portrait d'une femme dont il a rêvé et celle apparaît réellement dans sa vie.
Contrainte : traitez le thème dans une esthétique de cinéma indépendant US.

Difficile de ne pas caricaturer ainsi la trajectoire du film Ruby Sparks. Car difficile de ne pas s'amuser à étiqueter les petits clichés qui parsèment son histoire, comme des petits résidus de pitch parsemés en passages obligés. L'auteur bloqué, un roman génial publié à 19 ans, l'angoisse de la page blanche à 29 ans ; il tape ses textes sur une machine à écrire ; il voit un psy ; il n'a qu'un chien, sa seule relation de 5 ans a été un échec. Ceci n'est que la situation initiale.

Au moins les choses sont claires, et disposer d'un imaginaire clair n'est pas forcément mauvais pour un film. D'autant que les choses se bouscule assez rapidement : l'auteur écrit donc le portrait d'une femme rêvé, dont il tombe peu à peu amoureux, et celle-ci apparaît finalement chez lui. Telle qu'il l'a créée. Pour de vrai. Oui, pour de vrai !   
Le film peut donc décoller.

Mais le film décolle peu, en partie qu'il décide de ne pas décoller. A savoir, présenter cette situation fantastique d'une manière pragmatique, voire naïve. Bon sang, en effet, que se passerait-il vraiment si un personnage de roman apparaissait vraiment chez son auteur tel qu'il l'a imaginé ? Sursaut, peur de folie, envie de vérifier, gardons les pieds sur terre ; puis profitons au mieux des choses telles qu'elles sont arrivées. Le postulat fantastique traité en conte réaliste au mode mineur, un parti pris que ne quittera presque pas le film.

Et le parti pris ne pénalise pas le film a priori, la situation reste belle à explorer.

Alors visualisons l'apparition du personnage sur ce mode. Imaginez un auteur un peu perdu dans son écriture, écrivant pages et pages sur une femme aimée et imaginée - et qui la découvre chez lui au réveil. Alors quoi ? Surprise et folie et course et extase ?
Oui, l'auteur est surpris, et court, mais pour se cacher. Pour vérifier doucement qu'il n'est pas fou. Rentrer de sa chambre, sortir de sa chambre. Téléphoner caché sous son bureau. Sortir à nouveau. Faire une expérience, chercher un témoin, un regard objectif pour nier sa folie. La réaction prévisible du voisin d'à côté ; une réaction que nous aurions vous ou moi. C'est le parti pris, et la réalisation simple, neutre, sans pic de folie, ne dérape pas de ses rails ; on comprend vite l'idée. Hormis le surgissement magique et quelques blagounettes, le film poursuivra sur son programme de comédie romantique modeste, les pieds sur terre.

Mais continuons à suivre le film.
Continuons à suivre.

Mais peu à peu, certaines idées passent et semblent comme laissées de côté pour ne pas déroger au programme et au ton établi. La femme-de-ses-rêves change de comportement si l'auteur retouche son manuscrit après l'apparition ? L'auteur-créateur fait quelques expériences amusantes - "Ruby se sent si mal quand elle est loin de moi" et aussitôt celle-ci reste collée à lui, fondant en larmes dès qu'il lâche sa main pour répondre au téléphone - mais il n'en abuse pas, et le film non plus, n'exploitant jamais une telle expérience plus d'une scène ou deux. Ruby veut vivre sa vie de son côté ? Elle passe une nuit seule, et aussitôt l'auteur craque, la fait revenir. Chaque embranchement potentiel, déviation du fil narratif, est balayée rapidement, pour revenir coller au noya dur. Au rêve impossible de l'auteur pas assez mûr pour une relation.

Un programme basique de comédie indépendante US, façon Juno, sans trop exploiter le potentiel du pitch. Sans improviser et développer sur le pouvoir du créateur et sa responsabilité, sur le potentiel de contrôle, sur tous les déclenchements et conséquences et cascades qui pourraient en débouler. Jamais on n'emprunte le chemin de la folie vertigineuse comme avait pu le faire le mystérieux "Being John Malkovich", plus biscornu, plus malade, plus inventif, plus sur le fil du suivons-ce-chemin-fou-et-voir-ce-qu'on-trouve.

Vous l'avez compris, cela m'a un peu déçu. Le film ne semble pas laisser beaucoup de prises à l'imagination, et court le risque d'être vite oublié, il me semble. Il suit son parti-pris, attitude respectable, mais laissant des regrets par rapport à son potentiel.

Pourquoi alors écrire autant sur un film qui ne remplit pas totalement son potentiel ?
Car malgré ses limites, et de par ses limites, le film offre un jolie source d'idées sur l'écriture.

Une idée assez jolie du film est le commentaire fait sur la manière de bien écrire un personnage. On l'a vu, quand l'auteur tente de contrôler sa création, les réactions créées sont caricaturales et invivables. Qu'elle se sente mal loin de lui et qu'elle soit sans arrêt ravie, la caricature mono-dimensionnelle ne fonctionne pas. On peut supposer que le film veut montrer ainsi la naïveté du garçon immature, confronté à l'absurdité de vivre avec une fille tout le temps contente. On peut aussi y lire en creux ce qui fait la qualité d'une bonne écriture, la mise en place d'un personnage complexe : la nuance, l'absence d'uni-dimensionnel, l'histoire du personnage. Quand l'auteur décrit cette femme, avant son apparition, son portrait s'étire sur pages et pages de détails, et c'est ce qui la rend si réelle et juste quand elle apparaît. Quelles que soient les limites du scénario par la suite, cela reste une joli commentaire.

Mais là où ce commentaire devient un peu plus frappant pour le spectateur, c'est quand il prend le film à son propre jeu. En effet, les scènes les plus décevantes, les plus vite oubliées, sont justement celles mettant en jeu des personnages trop taillés à la serpe : beau-père baba,  agent littéraire dragueur drogué,  ou même les petits clichés de l'auteur ancien surdoué, quand la caractérisation se fait paresseuse, le film ne trouve pas grand chose sur quoi s'appuyer. Le commentaire créatif offert par le film offre sa propre critique, pas vraiment favorable. Le méta-texte pris à son propre jeu. Le film offrant un miroir pour se regarder lui-même et oubliant de se découvrir un peu moins beau qu'il ne croit.

Et le jeu de miroir à double sens prend même une troisième voie quand on regarde les noms du générique avec plus d'attention. Les réalisateurs sont Jonathan Dayton & Valerie Faris, sans film depuis l'immense succès indé de Little Miss Sunshine. On peut comprendre que l'histoire de l'auteur vaguement écrasé par son succès les ait séduit ; on peut comprendre qu'ils aient souhaité traiter la chose sur leur mode réaliste avec un peu de fantaisie ; on peut comprendre aussi qu'ils aient manqué de recul dans le dosage.
Mais la plus grande surprise provient de l'auteur du scénario. Zoe Kazan, 30 ans (soit l'âge de l'auteur bloqué), elle-même actrice de Ruby dans le film. Elle est l'auteur de tous les personnages du film, dont celui qu'elle joue, une créature issue de l'imagination d'un auteur. J'ai perdu le compte du nombre de miroirs impliqués dans un tel va-et-vient : Jouant le rôle d'une personnage inventé quand elle a elle-même inventé le personnage...  Et je serais curieux de voir comment s'est monté le projet du film...

Voilà en quoi ce film est finalement mémorable. Petite romance pas désagréable au contenu théorique un peu faible, elle devient un beau petit objet d'étude - au final, cela offre un peu de gymnastique d'esprit.


23 mai 2011

Small Town Murder Songs, court mais magnifiquement assemblé

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Small Town Murder Songs 
     by Ed Gass-Donnelly (2011)

Quel intérêt y-t-il aujourd'hui à présenter l'enquête d'un meurtre au cinéma ? Un polar classique ?
Bien sûr, il y a toujours le suspens associé à l'enquête, ainsi que l'intérêt du fait divers comme reflet d'une société ; n'était-ce pas Sartre lui-même qui raffolait des faits divers ? Mais par delà la curiosité liée au thème, quel est l'intérêt de présenter une telle histoire au cinema ? Que montrer après Seven, après les écrans de télé déjà surchargés d'enquêtes en tout genre, plus ou moins malignes, plus ou moins bien réalisées ?

Il y a toujours le risque de se retrouver avec un résultat vide, scolaire, presque ennuyeux. Ce qui serait somme toute acceptable pour un écran privé, regardé d'un oeil distrait en finissant la glace du dessert après une journée un peu longue au boulot ; mais qui ne fait pas vraiment sens d'un point de vue cinématographique...

Bien sûr, les films policiers intéressants n'ont pas manqué ces dernières années, et sans même chercher longtemps, je songe à La Nuit Nous Appartient ou Le Petit Lieutenant ; l'angle parodique de Hot Fuzz est réjouissant, mais rappelle les difficultés d'une telle entreprise menée sous un angle sérieuse.  Le jeune canadien Ed Glass-Donnelly emprunte donc un chemin périlleux : petite ville rurale d'Ontario, une femme retrouvée nue et assassinée, un policier envoyé par la province pour assister le duo d'officiers locaux. Le tout agrémenté d'une histoire de rédemption, le flic un peu violent qui s'est récemment converti à la religion. Tout y est, rien ne manque pour un petit polar rural ; mais que pourra-t-on retenir ?

Dès les premiers écrans, l'oeil est accroché par la beauté des images. Les petits éléments narratifs se mettent en place, mais l'attention reste surtout en éveil face à ces superbes cadres, une photo léchée, à la fois lumineuse mais blafarde, un arrière-goût de ciel gris et de boue, un sens de l'espace ajusté. La réalisation est soignée, un soin pas si éloigné d'ailleurs de celui apporté aux images du plutôt superficiel Daydream Nation. Un autre exemple de film indépendant pour maniaque de l'image, bien réglé, assurément tourné en numérique, et la campagne d'Ontario résonne superbe à l'écran, assez fascinante.

Mais le soin maniaque de la réalisation atteint quelques sommets saisissant par l'apparition de la musique, clouant le spectateur dans son siège. Des voix envahissent tout l'espace, une sorte de choeur gospel où flotte également la voix rauque d'un chanteur blues / country, mélopées saccadées ; offrant une atmosphère multiple, des échos de campagne nord américaine, les chants d'une foi mélancolique, un élan pieux mêlant nouveau et ancien testaments, appel à la rédemption christique mais aussi reconnaissance de la violence humaine, du meurtre. Le film se fait vidéo musical, montage de séquence courtes, clip de chanson où la lumière des plans se double de travellings réglés, de mouvements joliment tissés. L'effet est très fort. 

Voici le poids d'une légende locale, la matière de plusieurs articles du journal local, les histoires que raconteront les anciens dans trente ans, quand on fera vivre encore le souvenir du meurtre, "du" meurtre de la ville. Le poids d'une sorte de tradition orale, ce qui construit doucement l'identité d'une région. Voilà de quoi expliquer un peu l'intérêt porté à ce meurtre précisément, dans cette petite ville.

Car il faut bien être honnête, l'enquête ne réserve pas vraiment de rebondissements. Un témoin, un unique suspect, une paire d'interrogatoires, un seul détail pour dénouer le tout ou presque ; un dira poliment que la trame est minimaliste. L'enquête est assez décevante en soi, presque étriquée, et la durée du film donne envie d'en voir plus : 75 minutes à peine !

Glass-Donnelly a définitivement pris le parti de garder un intrigue simple, dont l'absence de rebondissements est presque caricaturale. Comme s'il semblait dire : il fallait un prétexte, mais laissez-moi filmer, laissez-moi assembler la musique, choisir les comédiens, les visages marquants, laissez-moi montrer. Car si la trame policière est assez anodine, si l'histoire de rédemption elle-même manque un peu d'envergure, il reste le souvenir de visages, de voix, de paysages ; groupe de paysans germanophones, cette grand-mère aux rides sublimes offrant le thé et montrant un ours en tricot, les commentaires d'une commère sirotant un café au lait dans le dinner du coin. Oui, on aimerait recevoir un peu plus de ce film, un peu plus d'histoire, mais on reçoit déjà de beaux moments d'humanité, la captation de la vie d'une petite ville d'Ontario, loin, perdue. 

Il n'est souvent pas besoin de grand chose pour justifier une envie de cinéma : l'envie de filmer certaines personnes et certains endroits.






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7 mai 2011

Daydream Nation, le bal des occasions manquées

Daydream Nation 
 by Michael Goldbach, with Kate Dennings, Reece Thompson, Josh Lucas and Andie McDowell (2011)

Une petite ville perdue aux Etats-Unis, tellement perdue que les ado du lycée se perdent dans les drogues les plus improbables pour tromper l'ennui. Caroline s'en est vite rendu compte à son arrivée dans l'établissement à la rentrée : le même malaise, la même atmosphère rance que dans tout établissement nord-américain, microcosme aux petits clans et aux petites rumeurs. Tellement stimulant pour Caroline, d'autant que l'ambiance de la ville est plombée par quelques assassinats de jeunes filles... Alors autant fumer un peu avec les jeunes les plus drogués, autant draguer le professeur de lettre qui est plutôt mignon...

Daydream Nation, première réalisation de Michael Goldbach, appartient à la grande catégorie des films de lycée américains, leur petit microcosme, les premières coucheries, la drogue. Sous-famille "cinéma indépendant", façon festival de Sundance ; les films d'ado à Sundance, c'est certainement l'un des genres les plus codifiés de ces dernières années, un territoire amusant où l'indépendance se fait grille remplie de cases à cocher : un ado malin n'ayant pas sa langue dans sa poche ? un ado un peu empoté pour contre-balancer ? une petite communauté un peu perdue, sans espoir ? quelques grammes de famille bourgeoise de banlieue ? une voix off pour raconter la trame avec humour et sarcasme ? de la musique indie cool, de préférence folk ?
Avec un peu de chance, le petit film à petit budget peut devenir un succès, drainant un gros public - c'est la recette Juno ou (500) Days of Summer, voire Superbad, même si ce dernier est un peu moins formaté. Cela peut donner quelques grands films comme Brick, quelques films pas désagréables comme Easy A ou Youth in Revolt, ou quelques belles purges comme Nick & Norah's infinite playlist. J'ai déjà évoqué ces idées ailleurs sur ce blog, j'espère ne pas trop radoter...

Le tout est de proposer un petit angle supplémentaire à la recette, un peu plus d'humour ou de folie, un angle légèrement différent - une personnalité, une motivation au projet ! Une raison pour faire ce film, une raison pour aller le voir et s'en souvenir, tout simplement.

Et ce Daydream Nation commence plutôt bien. Biens sûr, il y a la voix off prévisible de l'adolescente maligne et désabusée. Mais les plans s'enchaînent de manière élégante, une photographie recherchée, une ambiance bien dosée : voici un film qui louche vers les ambiances de David Lynch plutôt que la caméra tremblée cheap de Juno. C'est déjà un bon début, une preuve de recherche, de soin. Tout cela laisse flotter un arrière-goût de Lost Highway, jeune fille assassinée, white trash à sniffers de glue. Quelques idées sont prometteuses, tel un incendie industriel dont la fumée n'est pas éteinte pendant des mois.

Hélas... Hélas...

Hélas, l'histoire s'écoule bien maladroite. La jolie Caroline séduit le professeur, choisit un ado empoté comme couverture... Le professeur est finalement un peu fou, l'empoté finalement assez doux... Devinez où tout cela va-t-il mener ?

Alors oui, le scénario multiplie les petites scènes accessoires, les petits personnages secondaires - difficile de qualifier cela autrement que petit. Une certaine richesse, une certaine variété, certes, mais jamais approfondi, toujours laissée de côté après quelques minutes, des idées traitées superficiellement. Un jeune devenu paranoïaque après excès de drogues : 2 minutes, rien de plus. Un fête tournant en destruction de mobilier : quelques images arty et floues, rien de plus, aucun vrai déchaînement punk. Parents divorcés ou veufs qui flirtent un peu : 2 scènes, puis disparition des radars... Rien ne doit vraiment écarter la route du triangle amoureux, Caroline, professeur et ado à mèche (au look de l'artiste Panda Bear) ; interactions à plusieurs branches bien superficielles elles-mêmes : mince que reste-t-il au final ?

Le spectateur cherche son plaisir dans la qualité visuelle, le réglage des plans. Mais contrairement à au modèle Lynch ou même au fétichisme film noir de Brick, rien ne surgit du soin apporté aux ambiances sombres. Une beauté creuse, sans vrai malaise, juste un catalogue bien agencé. Les petits agacements surviennent peu à peu, pseudo-scènes de cul filmées floues et de manière identique, à 3 ou 4 reprises dans le film, dialogues un peu trop malins sans jamais créer d'empathie, manque général d'humour malgré l'envie de se montrer malin et spirituel... La petite satyre de l'écrivain raté, tellement prévisible... La construction en chapitres ou en scènes titrées, lorgnant vers la littérature, mais dont la recherche narrative rappelle finalement une application un peu scolaire des cours de Creative Writing...

Au final, le film est joliment filmé, plutôt bien joué, mais extrêmement mal dosé. Un dosage vers la sécurité : focalisons-nous sur l'histoire d'amour, saupoudrons de quelques idées un peu plus biscornues, mais jamais trop. Un dosage pour un succès publique, un dosage assez conventionnel. Un dosage qui joue l'allusion sur les aspects les plus sombres, pour induire un arrière-plan - mais au final laisse surtout un goût d'inachevé. Un dosage que l'on peut espérer prometteur pour les prochains films de Goldbach ; un dosage où l'on peut regretter toutes les pistes inexplorées.

Bon sang, quelle idée que ces passants portant des masques à gaz par crainte de la fumée industrielle, en plein milieu d'une petite ville ! Il y avait tellement mieux à en faire !


30 décembre 2010

Barney's Version, adaption linéaire du roman foisonnant de Richler

Barney's Version 
by Richard J. Lewis, with Paul Giamatti, Rosamund Pike, Jake Hoffman (2010)
based on the book by Mordecai Richler

Barney ? Barney est juif, anglophone, montréalais pure souche ; passionné de hockey ; alcoolique. Braney est producteur de télévision, des soaps bas de gamme subventionnés par l'état canadien pour soutenir l'identité canadienne. Barney se marie 3 fois, la première fois forcé, la deuxième fois avec une riche héritière ; la troisième fois, par amour fou - coup de foudre survenu le soir-même de son deuxième mariage. Barney est aussi accusé du meurtre de son meilleur ami...

Oui, Barney est un personnage fascinant, le narrateur et anti-héros truculent du roman de Mordecai Richler, Barney's Version. Il s'agit du dernier livre du grand auteur de Montréal, publié en 1997, et sorti en France sous le titre "Le Monde de Barney". Roman foisonnant, porté par la voix d'un Barney âgé racontant sa vie, toutes ses aventures, une voix cynique, acerbe, amoureuse ; une voix vieillissante sous les coups de l'Alzheimer. Un best-seller, un immense livre.

Et une mine fantastique de situations et de personnages pour le cinéma. Mais comment adapter un tel livre au cinéma en 2h environ ?

Surtout, comment parler du film sans entrer dans une plate comparaison comptable "le livre est mieux, il manque ceci ou ceci" ? Barney's Version m'a emporté dans une lecture enthousiaste et rebondissante, et bien sûr, j'ai tenu les comptes durant la projection. Pourquoi le Paris bohème des 50s devient-il le Rome juste ensoleillé des 70s, par exemple ? Mais de telles considérations ne sont pas très intéressantes pour le lecteur, et ne constitue pas une grande réflexion sur le film lui-même. La seule question valable doit être : le film offre-t-il un tout intéressant ?

Le film offre un portrait très linéaire de Barney et son histoire. La vie de Barney défile purement chronologique, laissant parfois place à des passages contemporains, afin d'introduire le Barney vieillissant. Approche très sage, assez factuelle, sans trop de place pour des voies de traverse, des épisodes mineures qui enrichiraient la figure désagréable mais complexe de Barney. Choix compréhensible : le film dure déjà 2h12, et il aurait pu en durer presque le double. Barney est omniprésent à l'écran, sous les traits mi-bonhommes mi-cyniques de Paul Giamatti. La première moitié du film est plutôt rythmée, bondissant du Barney apprenti bohème au Barney croqueur d'héritière, introduisant force bons mots made in Richler.

Le rythme se modifie légèrement pour le deuxième mariage, longue séquence, tournant du film. Séquence peut-être un peu inégale, mais plutôt réussie, offrant sourires, rebondissements, coup de foudre. Le temps s'écoule lentement, donne du temps aux scènes et dialogues, se fait moins succession d'anecdotes. Rupture sobre, mais qui fonctionne bien. Après quelques ellipses, le temps réel reprend pour  le dénouement du deuxième divorce, pour le premier rendez-vous du grand amour. Economie du récit compréhensible, cohérente avec le personnage de Barney : ce sont les scènes-clés de sa vie et de son histoire personnelle, quand les deux premiers mariages n'étaient que des péripéties méprisables.

Mais là, le fil du film se casse, se distend trop. Barney a atteint son objectif, épouser la femme de sa vie. Longues années de bonheur familiale en perspective, avec enfants, profondes affection et désir, petites chicanes de couple. Le réalisateur ne peut s'empêcher de montrer ses scènes, Barney coupe un oignon près de son premier né, Barney à la pêche avec son second, la femme aimée nue et radieuse sur le lit conjugale. Tout cela est bien convenu, maladroit, paresseux, surligné par une musique prévisible et insistante. L'élan de Barney se brise, le film se perd, la sentimentalité bon marché l'emporte. Les écarts de  Barney et sa chute prévisible surviennent lentement, se traînant presque, trop mollement : à quoi bon ?

Le film retrouve un peu de justesse dans sa dernière partie, Barney vieillissant, découvrant peu à peu ses faiblesses mentales, sa déchéance. Là aussi, le thème est convenu, prévisible, les petites gaffes devenant absences inquiétantes ; bientôt, il doit garder ses coordonnées dans sa poche ; à la fin, ce n'est plus qu'un spectre vague posé sur un banc. De manière presque surprenante, ces scènes ne tombent pas à plat, trouvent une légère émotion, par le jeu de Giamati, par l'affection de ses proches. Le film retombe presque sur ses pieds et laisse le spectateur doucement touché.

Le film parvient donc à montrer le personnage de Barney, à introduire ces facettes, ses tares et un peu de sa folie ; on rit souvent. Tout cela n'est pas désagréable. Mais il pêche à deux niveaux. Tout d'abord, par déséquilibre d'adaptation, il n'y a pas d'autres mots - je dois bien en revenir au roman : la joyeuse vie conjugale de Barney est présentée de manière allusive, sous forme de détails saupoudrés au gré du livre. Condenser cela en un long tunnel cul-cul n'est pas un choix très heureux. Mais plus généralement, par le classicisme de la forme choisie, portrait linéaire et factuelle, sans véritable ambition ; rien qu'une petite histoire. C'est plutôt dommage malgré les quelques bons mots marquants.



Dates de sortie :
  • Canada :  sortie limitée le 24 décembre 2010
  • USA :       sortie limitée le 14 janvier 2011
  • France :   pas encore de date sur IMDB
  • Allemagne : sortie prévue le 9 juin 2011...




8 novembre 2010

A movie about Howl, Ginsberg and literary creation



Howl 
by Rob Epstein & Jeffrey Friedman, with James Franco & John Hamm (2010)
sortie française annoncée pour "prochainement" (janvier 2011 en Allemagne & Grande-Bretagne)


- That was Allen Ginsberg, man. He.
Bob Dylan quitte la fenêtre du regard et s'assied rêveur dans la limousine en marche, fasciné, ravi. Il vient d'échanger quelques mots avec Allen Ginsberg à travers la vitre de la voiture.

De manière assez surprenante, cette scène est celle que je retiens le plus du film I'm not there - le film de Todd Haynes sur Bob Dylan. Cate Blanchett / Bob Dylan bavardant avec Ginsberg dans une voiture en marche, échangeant quelques propos poétiques, et Dylan fasciné, fasciné, tellement émerveillé d'avoir pu faire cette rencontre. Le plus grand chanteur américain de l'époque, la star magnifique, ému comme un gosse pour avoir pu échanger deux phrases avec son idole, le poète fondateur de toute une génération.

Peut-être est-ce là un aveu assez naïf de mes limites culturelles, ma faible connaissance de la poésie Beat, de la Beat Generation ; de la poésie en générale. On a les passeurs qu'on mérite : un film sur une idole rock pour être introduit à un mythe littéraire du XXème siècle... Tous les chemins mènent à Rome, disons...

Depuis, j'ai lu On the Road de Jack Kerouac, j'ai recoupé avec mes souvenirs fascinés de The Electric Kool-Aid Acid Test de Tom Wolfe, où apparaît le personnage moteur de Neil Cassidy, toujours beat, toujours prêt à parcourir les routes et s'élancer dans vers les filles, les drogues, l'alcool. Une introduction progressive à la réalité de la Beat Generation, la légende et les anecdotes, mais sans trop goûter à la littérature elle-même. Je parcours doucement cette histoire littéraire, tentant une approche équilibrée entre biographie des protagonistes et les oeuvres elles-mêmes ; tout du moins c'est mon ambition, et le nouveau film Howl me permet de plonger un peu plus dans cette vague historique & créative.

Howl est le fameux poème d'Allen Ginsberg, débutant par les vers marquants I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked.... Ecrit en 1955, publié en 1956, et entraînant un procès en 1957 pour obscénité. Le film d'Epstrein et Friedman a pour objectif de rendre hommage au poème et à son auteur, de présenter le procès, et bien sûr, de faire entendre le texte lui-même, ce classique de la littérature américaine. Objectifs multiples qui donnent lieu à un dispositif assez simple mais plutôt ambitieux, assez casse-gueule, à la réussite inégale.

Commençons peut-être par la partie la plus sujette à caution. Les réalisateurs ont cherché à mettre le mieux en valeur - et donc à donner à voir la poésie. Aïe aïe aïe... Surtout avec un poème avec aussi imagé et énergique que Howl ; mais est-il possible transposer la poésie écrite à l'écran, quelle qu'en soit le sujet ? Régulièrement, la voie de Ginsberg résonne et apparaissent des scènes d'animation étranges, plutôt décousue, flux de lumière sortant de saxophone, pantin nus vaguement en 3D, taureau géant pour incarner le Moloch... Tout cela n'est pas désagréable, plutôt biscornu et étrange que véritablement irregardable ; mais sans vrai efficacité de cinéma, disons, parfois maladroit dans son envie de poser des images sur les vers denses, les mots saturés d'images et de rythme. Un professeur ne proclame-t-il pas dans le film que "la poésie n'est pas traduisible en prose" ? Pourquoi avoir voulu essayer à la traduire en images ?

D'autant que le reste du film est à la fois plus simple & modeste dans son approche, mais paradoxalement plus profond, plus fascinant. Avec un partie pris simple, presque basique : reconstituer, simplement reconstituer. Sur plusieurs axes en montage alterné : la première lecture de Howl dans une salle de San Francisco par Ginsberg lui-même ; une interview de Ginsberg barbu, racontant sa vie et évoquant la composition de Howl ; des scènes sans paroles de la vie de Ginsberg, telles qu'il les évoque dans son interview, et où on découvre Jack Kerouac, Neil Cassidy, son compagnon Peter Ornovsky ; le procès pour obscénité, passe d'arme entre procureur & défense par l'intermédiaire d'experts littéraires convoqués comme "témoins". Reconstitutions fondées sur une abondante documentation, photo d'époques, bandes enregistrées de l'interview, retranscription du procès.

Un tel soin de reconstitution peut sembler un manque d'ambition, un sorte de fétichisme pour les détails, un sorte d'approche documentaire TV ; certains enchaînement peuvent parfois rappeler les montages télé et leurs coupes rapides, leur alternance de témoin parlant face caméra et de scènes d'actions. Pas grand chose de plus qu'un essai écrit sur le sujet, joliment illustré. Ce n'est pas totalement faux, et la question de  transcription de poésie à l'écran reste d'une posée, vu le caractère peu concluants des passages animés & lyriques, vaguement expressionnistes.

Mais l'authenticité des témoignages et la puissance de leur contenu ne peuvent qu'exciter l'intérêt du spectateur.

Au procès, les échanges d'arguments littéraires s'enchaînent fascinants, entre littérateurs à l'ancienne et professeur sensible à l'énergie poétique de Ginsberg. On parle sens de la poésie, importance de l'originalité pour la valeur littéraire, poids de la durée et du temps pour évaluer la qualité d'une oeuvre ; tout amateur de littérature se trouvera à boire ses paroles, d'autant plus que l'efficacité de ses passages approche celle des films de procès à l'américaine. Les avocats n'hésitent pas à échanger les formules bien senties, le juge joue à merveille son rôle d'arbitre sage mais parfois ironique, la constitution américaine est citée : un délice.

Cette énergie s'affiche en couleurs, comme un bon film en technicolor, quand les scènes antérieures chronologiquement défilent en noir & blanc. Jolie cohérence avec l'absence de moyens de cette scène beat, introduite symboliquement comme fauchée, comme si elle pouvait seulement bidouiller quelques films en Noir & Blanc ou quelques clichés avec un vieil appareil photo. Les silhouettes de Kerouac, Cassidy, Orlovski défilent muettes comme sur un portfolio, présentant honnêtement leur statut de photos mises en mouvement à l'écran : nombreuses sont les scènes transposant des photos existantes, en noir et blanc - certaines affichées au cours du générique.

Mais le noir et blanc éclate encore plus fascinant dans la lecture reconstituée de Howl, la première présentation par Allen Ginsberg. Déclamant d'une manière un peu surjouée, un peu trop pesante, mais offrant un visage habité, des gestes justes, variant les rythmes, les pauses, jouant à plein de la musicalité du texte, cette fluidité qu'il a ciselé sur la machine à écrire. Comme souvent dans les lectures poétiques données par les auteurs eux-mêmes, dans celles auxquelles j'ai pu assister : lecteurs investis et connaissant leur texte et son rythme, mais sans avoir tout à fait la technique d'un véritable comédien.
La caméra s'attarde souvent sur les regards ébahis du public, les airs fascinés ou investis, les murmures de soutien ou les rires. Rien qu'une lecture public ; mais tout ce qu'une lecture en public peut offrir d'échange, de partage, de vie, d'intensité. Intensité parfaitement incarné par un James Franco habité, respectueux des intonations de Ginsberg dans ses paroles, cherchant à capter l'élan poétique du poète, alors dans sa plus grande fraîcheur.

Et cet élan apparaît de nouveau dans le Ginsberg plus âgé, plus reconnu, celui qui est interrogé par un journaliste devant une bande magnétique qui défile. Ginsberg a un peu plus de recul sur son texte qu'à l'époque de cette première lecture, on le sent, de même que sur son parcours lui-même, sur sa vie. Mais il offre des témoignages et commentaires aux mots magnifiques & intenses, investis, des éclairs de poésie transmis par le simple dialogue. Une leçon sur le sens de la poésie, le sens du geste poétique et le rapport à l'écriture, témoignage précieux qui ravira tous les amateurs d'interviews littéraire ; on reçoit des paroles riches comme une interview publiée dans la Paris Review, mais incarnées avec justesses, comme si l'on se trouvait dans la salle au moment de la discussion. Un chance précieuse et rare, devant laquelle il est difficile de bouder son plaisir si l'on aime les discussions esthétiques, si l'on apprécie la profondeur d'un auteur.

Du point de vue cinématographique, on peut interroger la réussite complète du projet : les reconstitutions sont admirablement réalisée, superbement jouées, joliment construites, mais les réserves sur les scènes animées symboliques demeurent. Pourtant, difficile de bouder son plaisir devant la richesse littéraire mise en mouvement à l'écran, fraîche, superbe, à l'élan réel. Je n'ai pas pu m'empêcher de tirer mon carnet en cours de film pour noter quelques citations, pattes de mouche gribouillées dans l'ombre de la salle obscure.

"Poetry is like a rythmic articulation of feelings."
Allen Ginsberg



En cherchant quelques liens sur Allen Ginsberg, j'ai découvert un précieux interview datant de 1966 - dans la Paris Review, bien sûr :



Quatre extraits du film Howl (2010)



26 octobre 2010

Catfish, l'amitie 2.0 par Facebook et ses developpements insoupconnes

Catfish
by Henri Joost & Ariel Schulman, with Yaniv Schulman (2010)
pas de sortie francaise prevue pour l'instant

Yaniv a 24 ans, photographe a New York, travaillant dans le monde du ballet ; ces photos sont publiées dans des journaux comme le New York Times. Un de ces cliches attire l’œil d'une petite fille du Michigan, Abby, petite peintre précoce : elle lui envoie la copie peinte qu'elle a faite de la photo. Une correspondance prend forme entre le photographe newyorkais et la fillette, sa famille, sa mère, sa sœur, mettant en jeu envois de colis, conversations téléphoniques, longs échanges par Facebook. En bon réalisateur de films, le frère de Nev sent la un sujet prometteur et commence a filmer cette correspondance de l’ère 2.0...

Catfish est un documentaire étrange, captation progressive et improvisée d'une relation électronique aux proportions impressionnantes. Les colis reçus par Nev contiennent rapidement plusieurs toiles, T-shirt offerts par le frère d'Abby, et surtout des dialogues de plus en plus nourris avec la sœur ainée, Megan, 19 ans. Dialogues intimes, approfondis, échanges de chansons, mots tendres, presque coquins, Nev s'attache peu a peu, sent une étrange forme de relation prendre forme. Mais les choses deviennent vraiment étranges quand Nev découvre qu'une chanson soit disant enregistrée par Megan n'est qu'une copie d'une vidéo Youtube.
Catfish se veut une enquête au cœur d'une amitiés electronique et des réseaux sociaux, et l'histoire est en effet assez fascinante. La réalisation tente de s’adapter aux échanges électroniques, captant un chat électronique au plus des lignes de l’écran, intercalant des écrans de googlemap, des captures de photos Facebook ou de textes publies sur le mur. Un joli gout de bricolage, rien de bien révolutionnaire, des gimmicks pas très éloignés d'un reportage de Capital, mais plus léchés, plus organises : il y a la une envie d'ajuster le langage cinématographique aux réalités des échanges électroniques. En ce sens, Catfish s'offre comme un témoignage de la réalité de Facebook et des amitiés a l'aveugle, par écrans interposes ; il s'agit de la face immerge du réseau sociale, par opposition au film The Social Network qui n'en offrait que les coulisses. Certains critiques ont ainsi reproche au film de Fincher de ne pas affronter le defi esthétique de Facebook, de son impact sur les échanges humains du XXIeme siècle. Critiques un peu déplacées par rapport au projet du film The Social Network ; mais vraie interrogation de cinéma, car jusqu’à présent, les échanges électroniques de monsieur tout le monde ont surtout été présentées a l’écran sous la simple forme de chat MSN en split screen, ados devant l’écran.

Ce documentaire étrange tente donc une approche dans la durée, et l’expérience est plutôt jolie & originale. Suivre les états d’âme de Nev, passant du trouble séduit aux interrogations inquiètes sur le mode "ai-je a faire a des psychopathes pervers ?", est plutôt réjouissant, sa lecture d'un dialogue cochon sur iPhone une belle rigolade. La longue confrontation avec la réalité d'Abby & Megan relance bien le film, tout en offrant un joli moment d’États-Unis ruraux, de bled paume, de famille sans trop de rêves. On peut toutefois regretter un traitement un peu superficielle de l'aventure, restreinte a une enquête du trio cinéaste, sans trop approfondir les motifs associes, le jeu des masques multiples offerts par des réseaux comme Facebook. Les petites limites du projet apparaissent ainsi dans la famille d'Abby, quand un plan sur un frère semble handicape semble un peu long et tire-larme, quand un témoignage maternel se fait un poil trop ému en gros-plan. Petit manque de distance dans la présentation de l'histoire réelle d'Abby, petit manque d’élargissement du sujet, gardant la tête dans le guidon de l’enquête.

Mais l'affaire reste assez fascinante en elle-même, et l’intégration d'images Internet pas inintéressante. Un petit documentaire agréable et gentiment édifiant.


6 octobre 2010

Tout va bien, film juste sur la famille homosexuelle, mais un peu conformiste



Tout va bien    (The Kids are all right) 
by Lisa Cholodenko, with Julianne Moore, Annette Bening, Mark Ruffalo, Mia Wasikowska (2010)
sortie française le 6 octobre 2010

Voici venue la sortie française du joli film indépendant "The kids are all right". Le titre français est affreusement lisse : "Tout va bien", peut-on faire plus neutre ? Et où est passée la référence à la chanson des Who ? Pourquoi certains titres restent-ils en anglais et d'autres se voient aussi neutralisés ? Peut-être le distributeur français n'a-t-il pas beaucoup d'espoir pour cette histoire de famille lesbienne... Les doublages niais de la bande annonce française ne laissent pas espérer grand chose pour le film en France... Mais l'un dans l'autre, "Tout va bien" n'est pas pire que le titre francophone utilisé au Québec cet été : "Une famille unique"...

Que reste-t-il de ce film deux mois après avoir vu le film cet été ? Toujours une même impression de justesse, de jolie peinture de vie de famille, des acteurs agréables et s'amusant (Mia Wasikowska bien plus intéressante que dans Alice...) - un ensemble frais, plaisant, presque réjouissant. Un faisceau assez vague finalement, pas forcément de grosses scènes marquantes qui titillent ma mémoire de cinéphile, mais le souvenir d'un agréable moment plutôt rythmé, avec quelques maladresses et scènes anecdotiques ; quelques coucheries détaillées et sans grand apport. Une très bonne tranche de cinéma adulte, plutôt bien pensé.

Un enthousiasme simple comme un sourire honnête, plutôt joyeux, sans euphorie extrême. Sans l'hyperbole de certaines critiques nord américaine, comme le montre l'assemblage du site Metacritic et son 86% de moyenne. Avec deux mois de recul, certains jugements semblent un peu surjoués, comme le premier paragraphe du New York Times : "Le film est la meilleure comédie présentant une famille américaine depuis... Depuis quoi ? Les précédents et sources de comparaison semble manquer" ; l'intégralité de l'article du New York Times était d'ailleurs reproduit sur une affiche publicitaire du film, installée à l'entrée de la salle... Je me sens plus proche des critiques comme le New Yorker, saluant la jolie troupe d'acteurs, mais soulignant le côté classique de l'histoire de famille.

Voilà certainement la vraie question entourant ce film : le conservatisme caché de l'histoire, une famille lesbienne certes mais aux valeurs terriblement classiques. On peut s'attendre, sans trop de surprise, à ce que la presse française mette l'accent sur les côtés les plus conservateurs de l'histoire, la peinture assez peu acide de cette famille originale. Le regard critique français est acéré contre le petit conservatisme américain. La critique du Monde donne déjà le ton en la matière avec le simple titre "Lesbiennes conservatrices" ; et les Inrocks ne semblent pas avoir accordé de place au film, absent pour l'instant de leur site Internet... Voilà qui explique peut-être le choix peu enthousiasmant du titre français, le distributeur sentant la menace flotter...

Dans l'élan de la séance, j'avais osé un certain paradoxe : le courage des valeurs familiales conservatrices dans le contexte homosexuel. Peindre une famille lesbienne de manière si banale, si sitcom, c'est une certaine prise de position, appel au droit à la normalité - une petite pierre vers la normalisation des couples homosexuels. L'argument est à la limite du paradoxe sophique, presque de la mauvaise foi, je veux bien l'avouer ; mais il ne semble pas totalement maladroit, et un peu moins proche d'un réflexe conditionné : "famille américaine = conservateurs !". Toutefois, plus de folie aurait pu porter le film un peu plus haut, le rendre plus mémorable qu'un joli jeu d'acteurs juste et frais ; peut-être par l'introduction d'un contre-point, des amis homosexuels à la trajectoire moins conformistes.

Le film est très agréable, fraîs, plaisant, mais peut-être un peu plus banal qu'il n'y paraît. Faire un bon film un peu banal est-il vraiment une belle étape vers la complète reconnaissance homosexuelle ?


bande annonce en VO et commentaires des comédiens



bande annonce française...



2 octobre 2010

Cyrus, échanges cruels à fleuret moucheté dans une famille en recomposition

Cyrus 
by Jay & Mark Duplass, with John C. Reilly, Jonah Hill, Marisa Tomei and Catherine Keener (2010)

John vit seul depuis sept ans, quitté par sa femme - il est temps de se bouger un peu, à 45 ans. C'est ce que pensent ses amis, en particulier son ex-femme, qui l'emmène dans une soirée ; pour voir du monde, discuter. Rencontrer une femme. John flotte ; parle dans le vide ; boit. Mais miracle, voici Molly, séduisante & compréhensive, enthousiaste. Un nouveau départ !

Mais Molly a un fils de 22 ans, Cyrus, solitaire, musicien, immature ; très proche de sa mère. Très ouvert et positif sur l'arrivée de John, en apparence. Mais le nouvel équilibre familiale va-t-il tenir ?

Cyrus est filme indépendant américain, sélectionné au festival de Sundance, et on en retrouve certaines recettes : sujet familiale contemporain, importance des détails intimes, nombre des personnages limités, filmage simple et dépouillé... La réalisation pousse assez loin la logique d'authenticité en adoptant des pratiques brutes proches du documentaires, caméra instable cherchant à regarder au mieux un personnage, zooms abrupts en cours de plan pour s'approcher au mieux. Cette technique de pseudo-documentaire, très marquée dans la longue scène de la soirée, rappelle un peu les choix esthétiques de séries comme The Office, interviews des personnages en moins. Mais l'effet est réussi,les regards, les murmures sont captés au mieux, et l'on sent en effet proche des personnages.

Cette proximité permet de mettre en scène toutes les petites discussions intimes échangées dans un couple, entre une mère et son fils. Le flux de la parole tâtonne parfaitement, les regards sont instables, cherchant, jolis performances d'acteurs permettant de présenter ces mots échangés sur l'oreiller quand le sommeil ne vient pas.

Ces douce intrusion se trouve contrebalancée par l'atmosphère sous-jacente d'agressivité. Le jeune Cyrus ne voit pas vraiment d'un très bonne oeil l'arrivé de cet amant dans la vie de sa mère, mais ne s'en ouvre presque jamais, restant souriant et préparant ses mauvais coups en douce, ses petites bidouilles. Et malgré sa bonne volonté et son amour pour Molly, John ne peut que reconnaître qu'il déteste ce personnage ingérable - sans pouvoir rien en dire. Théâtre de lutte à fleuret moucheté, mais où les mouches sont amovibles dès que la mère tourne le regard : John C. Reilly et Jonah Hill s'en donne à coeur joie, lisse et amène en façade, toute colère rentrée, mais près à explosé en grossièreté. La performance de Jonah Hill est particulièrement suprenante, lui que l'on a connu hystérique, hyper-actif et bavard à l'extrême dans Superbad ou Get Him to the Greek. Son incarnation de ce vieil ado obèse, bizarre, poli mais secrètement cruel est impressionnante, et certaines scènes sont mémorables, jeu de musique électronique biscornue ou préparation de sandwich de nuit, vêtu d'une simple chemise mais armé d'un immense couteau. Espérons le voir encore élargir sa palette de rôle...

Le film navigue dans cet entre-deux au rythme étrange, intimité familiale et folie agressive rentrée, absurdité pince-sans-rire. La relation mère - fils donne lieu à quelques débordements de tendresses à la folie assez impressionnantes, telle une scène de chahut dans l'herbe ; mince, ce gosse à 22 ans et une physique obèse ! Bien entendu, tout cela se termine en une situation apaisée, promesse d'avenir heureux à trois, et le rythme d'ensemble peut sembler un peu mou. Mais la majeure partie du film offre une jolie satyre retenue des canons modernes du fonctionnement familiale, proximité mère - fils, rapports apaisés entre ex-époux ou discussion libérée dans une famille recomposée. Et l'acidité la plus prononcé tient certainement aux fameux discours matures, l'importance de la discussion honnête et constructive, afin que les choses ne pourrissent pas ; élément majeur pour un couple ou une famille, assurément ! Mais aspect tissé de phrases toujours à la limite du cliché, dont on peut jouer facilement et avec virtuosité pour cacher la cruauté la plus profonde.




4 septembre 2010

Winter's Bone, tragédie dans le Missouri désolé

Winter's bone
by Debra Granik, with Jennifer Lawrence (2010)
sortie française le 5 novembre 2010 - projeté au festival de Deauville le 5 septembre

Des collines à l'herbe grise, un ciel pétrifié ; parfois une route, mais les voitures semblent plus souvent rouler sur des chemins de terres pour rejoindre des maisons en bois à l'air morne. Deux enfants sautent sur un trampoline, la fillette à califourchon sur un poney à bascule. Un voisin mal rasé coupe du bois.

C'est une voiture de police qui approche, un jeune officier au regard égal, décidé ; il fait son job, il sert la loi. Il se tourne vers l'adolescente qui est sortie au son de moteur. Le policier expose la situation la jeune fille interroge, fronce des sourcils - elle porte une chemise à carreaux. Question du père, il est introuvable, cela pose problème et il faudrait le retrouver ; sinon. Sinon il faudrait évacuer la maison. Plus de pauvreté encore, assurément, battre la campagne.
La jeune fille est grave mais elle a l'air sûre d'elle, elle va s'occuper de tout cela.
Le policier s'éloigne. Bientôt la jeune fille marchera de maisons en maisons, cherchant, cherchant.

Qu'il est étrange de découvrir un film en anglais et d'être perdu dans les dialogues et le flot des accents - un coup toujours désagréable envers un bilinguisme supposé ; et pourtant, perdant presque chaque fois pied dans entre les paroles, les intonations et les sous-entendus, apprécier l'expérience cinématographique, le réseau d'impressions, d'images, de tensions, la trame devinée, voire inventée. Un bon film peut se passer du détails des sons, il suffit d'élan et d'énergie.

Et l'énergie est un des moteur de Winter's Bone. La jeune Ree Dolly, 17 ans, doit se démener pour retrouver son père dealer ; il a laissé leur maison en caution lors de son dernier passage en prison : s'il ne se présente pas devant le juge, la maison sera saisie, les occupants mis à la rue. A savoir Ree, son jeune frère et sa toute jeune soeur, ainsi que la mère aphasique, apathique, fantomatique. Ree fait déjà tourner le foyer seule, sans argent, récupérant nourriture auprès des voisins. Elle ne peut compter que sur elle-même, et visite les maisons du voisinages les unes après les autres, sa famille, ses connaissances : a-t-on vu son père ? Chaque fois, soulevant des réponses agressives ; on ne secoue pas un microcosme un peu louche, les petits deals du Missouri, même avec quelques liens familiaux en jeu ; surtout quand quelques liens familiaux sont en jeu.

Les images de ce petit panier de crabe rural sautent au visage, portées par une photographie crépusculaire. Un pays de froid, la désolation, un pauvreté terne et dépouillée, comme une pauvreté de gueule de bois étirée année après année : voilà, il n'y a que ça. Le collines, les arbres, le bruit du vent ou un vieux marais, un peu de musique à la guitare tous réunis au salon. Un quotidien aux paysages fascinants et aux vies sans avenir, le réalisme du film frappe. La réalisatrie a su capter cette authenticité, rendant justice au roman de Daniel Woodrell, auteur centrant ses livres sur les Ozarks du Sud du Missouri. Un superbe travail de cinéma, patient et juste, correspondant à la justesse réaliste souvent récompensée au festival de Sundance ; Winter's Bone y a été acclamé cette année, remportant les prix du meilleur film et meilleur script.

Mais si la critique soutient le film de manière unanime, ce n'est pas uniquement pour cette justesse réaliste. Les films de "communauté un peu misérable dans des coins perdus des US" ne sont pas rares, comme le fait remarquer le New York Times. Winter's Bone offre une histoire une lutte apparemment perdue, une série d'oppositions à la violence larvée, des figures fortes et terribles, une véritable histoire intemporelle & quasi mythique. Lutte pour un peu de justice et soutenir sa famille, car seule Ree peut le faire, et donc le fait. Jennifer Lawrence offre une performance profonde & riche, des échanges perturbant avec un oncle ou une voisine imprévisible & dangereux ; rencontres enchaînés comme autant de scènes de théâtre, juste séparées par la marche ou la conduite dans les collines. Comme une tragédie.

Cet alliage entre réalisme du contexte et grandeur théâtrale de l'intrigue donne sa grandeur au famille, sa profondeur, son caractère fascinant. Histoire intemporelle de condition plongée dans un quotidien entièrement authentique : difficile de ne pas être touché et agrippé.

Noyé dans ces dialogues intenses mais à demi compris, observant les images & visages gris, j'ai plongé peu à peu dans un expérience méditative, remplie de pistes & suggestions de réflexions. Parmi lesquelles, bien sûr, les comparaison cinématographiques. J'ai rapidement songé à Dead Man de Jim Jarmusch, où Johnny Depp parcourt un ouest américain en noir & blanc, rencontrant brigands biscornus, indien bizarres, paysans sales ; mêmes paysages gris, pauvres & grandioses dans leur petite échelle désolée, rencontres successives et vaguement menaçantes un peu similaires, en tout cas dans mon souvenir, ou dans la tonalité qui a marqué mon souvenir.

Mais en y songeant un peu plus, je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec L'Esquive, le magnifique film d'Abdelatiff Kechiche. Mise en rapport qui m'a supris moi-même : quel rapport le jeu amoureux adolescent en banlieue parisienne peut avoir avec un thriller du Missouri ? L'Esquive installe un histoire intemporelle de séduction dans la réalité cru d'un cité bétonnée, tournant chaque rencontre comme les scènes d'une pièce sur la dalle. Le tout laissant paraître une agressivité du quotidien, transmise par l'argot le plus violent, les intonations, l'énergie permanente, la menace ; un spectateur américain serait vite perdu dans les phrases, même avec un bon niveau de français : d'ailleurs, certains de mes amis n'avaient pas supporté ces dialogues intenses et hautement familiers... Le résultat offrant une superbe histoire tout en présentant un portrait de la banlieue respectueux et juste, comédie humaine et réalisme quotidien s'enrichissant réciproquement.

De tels alliages mettent en avant l'importance d'un écriture ambitieuse, capable de rendre fascinante une histoire de drogue locale. Une belle oeuvre.



22 août 2010

Get Low séduit puis trébuche, soufflé de film bien plat en bout de course

Get low
by Aaron Schneider, with Robert Duvall, Bill Muray, Sissy Spacek (2010)

- Je veux entendre ce que les gens racontent sur mon compte.
Requête compréhensible, tout particulièrement si l'on est un vieil homme cherchant à vivre isolé dans la forêt. Un isolement source de racontards, pensez donc, ce vieux barbu dangereux, histoires excitant les enfants en mal de sensations fortes. Alors, pour être totalement tranquille, autant se renseigner sur les bruits qui courent, mais comment laisser les langues se délier véritablement ? Les gens parlent toujours dans votre dos, discrètement, entre eux, la parole ne se libèrent véritablement qu'à votre mort.

Alors le vieux barbu va organiser son enterrement. Et il y sera présent pour se rendre compte de ce qu'on dit de lui.

Get Low début sur cette idée sympathique, source de péripétie et de traits d'humour grinçants donnant un rythme agréable au film. Robert Duvall glisse avec élégance et rugosité dans son rôle de vieil ours misanthrope, Bill Muray délivre de magnifiques réparties en croque-mort organisateur de grandes funérailles improbables, et Sissy Spacek présente une adorable vieille amie compréhensible. Le film promet beaucoup, offre un joli éventaille de tonalités, humour grinçant parfaitement réglé, discussions émues, peinture d'une petite ville des années 30 en panier de crabe où les gens sont méfiants. On sent venir l'évocation d'une certaine fermeture d'esprit, un passé qu'on ne peut avouer, qui va être révélé peu à peu, subtilement.

Les révélations viennent peu à peu, doucement, et le film se perd hélas progressivement. L'humour s'efface et disparaît en arrière-plan, les scènes se font plus lourdes et chargées, plombées, les acteurs graves jusqu'à l'excès : quelle chute de rythme ! L'ennui monte, la déception également, particulièrement dans la scène finale, la révélation, le grand récit de l'affaire passée : tout ça pour ça ?

Je l'avoue, peut-être ai-je raté quelques subtilités dans les dialogues en anglais, mais surtout car la chute de rythme avait errodé ma concentration... Les chutes de concentrations du public ne sont pas uniquement dues à sa fatigue ou à son manque de bonne volonté, elles révèlent souvent les passages les moins réussies, les scènes qui ne fonctionnent plus trop, et c'est hélas le cas de l'intégralité des quarante-cinq dernières minutes...

Les seuls sursauts d'attention surviennent pour ddes passages suggérant des occasions ratées, des amorces de bonnes idées qui ne semblent pas bien exploitées, mal explorées. Les deux tiers du film servent à préparer la grande fête d'enterrement, et ses airs de kermesse populaire laisse d'abord espérer un éclair d'énergie, folie populaire enthousiaste face à la figure désespérée de l'ancêtre Duvall. Las, la scène de confession n'offre presque aucun contre-champ, quelques images statiques d'un auditoire bouche bée et grave, le reste du temps était fagocité par un gros plan sur le visage de Duvall parlant.

Effet de cinéma terriblement étriqué, qui ne laisse plus grand doute sur la teneur du film : rien de vraiment plus qu'une histoire très chrétienne de confession publique, homme cherchant un peu de rédemption, un peu de pardon auprès des hommes, mais finalement un homme seul face à Dieu, simplement surlignée par le manque d'épaisseur psychologique des autres personnages. Certaines critiques parlent de nominations aux oscars pour ce Get Low, en particulier pour la soit-disant immense prestation de Robert Duvall ; la première heure pouvait faire illusion, mais l'équilibre général du film ne donne pas envie de soutenir de telles candidatures.


8 août 2010

La finesse charmante d'une vie de famille lesbienne

The kids are all right 
by Lisa Cholodenko, with Julianne Moore, Annette Bening, Mark Ruffalo, Mia Wasikowska (2010)

L'été passait doucement et j'étais un peu surpris de ne pas avoir mon petit délice ciné issu de Sundance. Une de ces douces pépites américaines indépendantes, budgets pas très gros, au scénario charmant, laissant la place aux acteurs et à la société d'aujourd'hui. Une comédie intelligente, agréablement réalisé, un peu formaté dans son côté fauché, mais toujours frais. Où étaient les Squid and the Whale, Little Miss Sunshine, Me and you and everyone we know, (500) days of Summers, Brick de 2010, ces jolis chouchous qui ont égayé mon imaginaire ces dernières année ? Voire même un petit Juno ? Le festival ayant lieu en janvier, les films sortent souvent durant l'été, mais rien pour l'instant. Greenberg avait bien rempli son rôle de rappel indie plus tôt dans l'année, peut-être allait-il falloir attendre quelques lancements en septembre après le festival de Toronto ?

Mais voici donc "The kids are alright", qui affole le box office des sorties limitées depuis quelques semaines. Une histoire de famille, bien sûr, comme le titre l'indique, dans l'esprit Sundance des années passées, avec un casting prometteur. Et dès la scène d'ouverture, l'intérêt se trouve agrippé, une délicate finesse s'affiche à l'écran. Grande maison de banlieue américaine, deux adolescents chahutent, deux adolescentes discutent sentiments dans une chambre, deux femmes au salon discutent, complices, font une remarque au frère et à la soeur, attention éducatives. Ce sont les deux mères. Un couple avec deux enfants, comme partout aux Etats-Unis, mais un couple lesbien.

La simplicité et l'évidence de cette entrée en matière nous plonge aussitôt dans un quotidien rôdé par presque vingt ans de vie commune, où les jeunes rouspètent parce qu'ils ont des problèmes d'ados et trouvent leurs mères un peu oppressantes. Pas d'effets, aucune situation surlignée, et cette simplicité affiche la plus grande audace d'un film sortant sur les cendres encore chaudes de Bush et du néo-conservatisme : un film de famille, d'ado et de crise de la quarantaine, classique, mais lesbien.

L'effet est d'autant plus frappant à travers le choix des deux actrices principales, ayant déjà embrassé le rôle d'housewife dans certains films marquants. Julianne Moore, magnifique dans Far from Heaven ou Shortcuts, et plus encore Annette Bening, au rôle presque icônique dans American Beauty il y a plus de 10 ans. Les voici maintenant en couple, plus âgées, tellement complices & tendres, s'aimant, menant leur foyer, discutant des problèmes ou sortant un DVD X pour pimenter le lit conjugal. La vie de couple n'est pas simple, qu'on soit homo ou hétéro, et il y aura toujours un membre soudain surmené qui boira un peu trop de vin à un dîner et dira quelques bêtises.

Le film affiche donc une tendresse banal & normalisé, pour un couple apparemment hors de la norme, et la douceur de cette peinture s'écoule magnifique et réjouissante.

Bien sûr, il serait intéressant de positionner plus clairement l'idéologie central du film. Film très libéral par sa normalisation du couple lesbien, de l'insémination artificiel hors de la famille traditionnelle ? Film vaguement conservateur par sa présentation d'une famille fort classique, aux valeurs finalement peu révolutionnaires : un toit et une famille heureuse, heureuse ? La frontière est mince, l'éclairage grisé et les nuances variées, la réponse peu évidente ; peut-être, tout simplement, parce que tout le monde ne peut pas être un militant aux aspirations d'absolu, mais cherche aussi une vie agréable sans remettre en cause toute la société, mais en ayant aussi une jolie carrière hospitalière ; il faut des avants-gardes et des révolutionnaires, il faut aussi une masse intégrant doucement de nouveaux principes et les adaptant à sa sauce. On peut d'ailleurs imaginer que les luttes n'ont pas dû manquer pour ces deux femmes en vingt ans de vie commune, mais on ne les voit qu'après la guerre, dans une escarmouche du quotidien, dans leur vie normale.

C'est un peu le commentaire que m'avait fait une amie à la sortie de Brokeback Mountain : "bah, c'est nul : en fait, c'est juste une histoire d'amour ultra-classique, un gros mélo". Ce commentaire m'avait finalement semblé une belle victoire pour Ang Lee, finalement : rendre une histoire de cowboys homo aussi légère et touchante qu'une histoire d'amour hollywoodienne, un joli symbole de normalisation. Ici, la situation est encore plus banale, pas d'homosexualité rentrée dans un milieu caricaturalement macho comme celui des cowboys, juste deux femmes cherchant à vivre leur amour et leur vie de famille. Un degré supplémentaire dans une normalisation du couple homosexuel.

Mais si le film présente une ravissante normalisation, il ne fait pas totalement l'impasse sur la singularité de la situation. Qui dit enfant dit père biologique, ici par la voie d'un donneur de sperme. Donneur dont l'existence ne manque pas de titiller les deux adolescents, qui en retrouve la trace : que peut-il advenir quand le donneur est mis en contact avec la famille avec laquelle il est biologiquement lié ?

Voilà le moteur du film, moteur léger et progressif grâce à la finesse du scénario et de la conduite d'acteur. Mark Ruffalo offre un ancien donneur joyeusement immature, mais sans excès, en contre-point parfait du couple féminin mûr et doucement tourmenté par la vie de famille. Le film varie parfaitement les registres, les petits tubes indie rock, les jolies répliques, les beaux plans et les ado mignons et sensibles, comme Mia Wasikowska, si prometteuse quand on lui offre plus d'espace que les fonds verts 3D d'Alice. Toute une galerie de portraits magnifique ; mais une séquence hantera longuement la mémoire, le silence douloureux d'Annette Bening au cours d'un dîner, prise soudain de doutes, d'une terrible peine amoureuse. Ce silence progressif et intense résonne longtemps, longtemps, longtemps.

3 avril 2010

Un Cera honnête et un divertissement attachant

Youth in Revolt
by Miguel Arteta, with Michael Cera (2010)

Depuis quelques années, Michael Cera incarne la figure de l'adolescent un peu empoté, longiligne, timide, un peu mignon, plutôt pâle. Il a joué la belle endive attachante dans Juno ou Superbad avec un certain succès, une touche personnelle assez distanciée : une certaine impassibilité sensible d'où surgissent parfois les blagues les plus abominables, lancées comme si de rien n'était.

Il sera assez intéressant comment évolue ce petit talent comique de l'acteur canadien. Youth in Revolt ne révolutionne son rôle de timide toujours puceau. Changement par petites touches : voici notre Cera empoté doublé d'une deuxième personnalité, François le séducteur français nihiliste, pantalon immaculé, petite moustache et gauloise. L'extension du jeu d'acteur n'est pas très subtile, mais qu'importe, le film n'est pas désagréable.

Nouvelle itération de l'adolescent américain un peu timide & paumée, tombant amoureux, un peu honteux de sa virginité de 16 ans. Michael Cera ne révolutionne pas tellement son jeu, et le film ne révolutionne pas la comédie indie US à la Juno, petits personnages pittoresques et musique folk de bon goût. Mais quelques situations sont assez loufoques pour rendre le film distrayant : des marins qui reconstruisent une voiture dans une maison, pièce par pièce ! Une école privée élitiste où tout le monde parle français ! Des types en caleçon par solidarité avec les immigrés !

Pas de date de sortie française pour l'instant... Il serait dommage de ne pas avoir accès à ce divertissement plutôt attachant...


Ben Stiller flotte en Greenberg et la mélancolie se fait amusante et touchante

Greenberg
by Noah Baumbach, with Ben Stiller, Greta Gerwig (2010)

Roger Greenberg habite New York et travaille comme menuisier ; il aime l'idée de construire des objets. C'est plus tangible que de se souvenir les rêves déçus de succès rock d'il y a vingt ans, surtout quand on sort d'un séjour en hôpital psychiatrique. Mais en ce moment, Roger Greenberg veut rester à ne rien faire : garder la maison de son frère à Los Angeles, parti en vacances lointaines, et ne rien faire.

C'est donc un Ben Stiller minéral que l'on voit bouger à l'écran, souvent seul, souvent silencieux, quarantenaire sans illusions ni avenir, une sobriété impressionnante. Il écrit des lettres de réclamations à différentes compagnie comme Starbucks, il traîne avec ses vieux potes d'enfance, il écoute des vinyles ; il drague la nounou de son frère sans savoir trop pourquoi, sans savoir ce qu'il fait. Elle-même est assez déboussolée, sortant d'une longue relation, chantant dans un petit bar, parfois, aimant les chiens.

Un film sur pas grand chose, donc, si l'on considère qu'il faut beaucoup d'événements dans un film, un scénario quantifié au nombre de retournements de situations. Rien qu'un film de mal-être diffus, les amis retrouvés, une ancienne copine, un flottement.

Noah Baumbach tisse un parfait écrin de mélancolie douce dans Los Angeles, un peu de mal dans les barbecues ensoleillés. Ses plans prennent leur temps, portés par une bande son pop 70s, une lumière tirées elle aussi vers des teintes passées, vieux films indépendants US façon Cassevettes ou premiers Scorcese ; LA des années 2000 avec une saudade d'il y a trente ans. Obsessions rappelant celles de the Squid and the Whale, un précédent film de Baumbach qui prenait place dans les années 80. Baumbach n'est pas collaborateur de Wes Anderson pour rien, amateur de détails et d'atmosphères vintage.

Mais au delà du vernis et de l'enrobage parfaitement maîtrisé, c'est le soucis apporté à la conduite d'acteurs et aux dialogues qui impressionne. Ben Stiller a rarement été contrôlé ainsi, bloc en veilleuse explosant parfois, vague somnambule sous le soleil au flottement fascinant ; les petites phrases font mouche, et les petites tendresses n'en sont que plus touchantes.


20 janvier 2010

Comme l'indie superficiel peut être cul-cul et agaçant

Mary and Max
by Adiam Elliot, with Toni Colette and Philip Seymour Hoffman (2009)

Que de désordre sur les pelouses oranges et brûlées des banlieues australiennes. Les petits bungalow n'apparaissent qu'entre de désolants nains de jardin, tuyaux d'arrosage secs ou fil à linge où sèche un unique slip kangourou. Banlieue morne et désolante pour une fillette de 8 ans, 3 mois et 9 jours ; mais qu'attendre d'un monde où New York n'est qu'une ville brinquebalante en noir et blanc, aussi grise que les cernes profondes sous tous les regards ?

Le décor n'est pas rose dans cette bipolarité américano-australienne, aucun rêve possible : fini l'aventure glamour new-yorkaise, pas de porte de sortie dans les grands espaces de l'île continent, rien qu'une petite urbanité étriquée. Et quelle prison quand les proches ne tissent qu'un décor désolant, d'une mère alcoolique à un père collant les étiquettes des paquets de thé, ou pire, quand ce décor hurle sous les coups de la maladie mentale et des crises d'angoisses. Misère, misère, comment faire pour le solitaire rejeté de tous, ne souriant que devant un dessin animé, une barre de chocolat à la bouche ?

Mais oui, la réponse est dans la question : cesser d'être solitaire et trouver un ami ! Les petits timides et complexés ne peuvent traverser la rue, donner une claque dans le dos d'un pote dans la cour de récré, puisqu'ils sont timides et complexés ; mais ils peuvent se trouver un correspondant avec qui partager leur petit monde par courrier. Le correspondant du bout du monde, quoi de plus mignon, de plus sûr et de plus précieux, le dialogue de deux solitudes biscornues séparés par les milliers de kilomètres. Mary, la fillette australienne, écrit donc à Max, l'idiot obèse newyorkais, et leur échange les aide, les nourrit, les construit, les trouble ; leur donne un peu de substance.

Mais hélas, cette sucrerie d'humour noire manque cruellement de substance. Une joli cadeau, une bouffée d'animation déviante, voilà ce qu'on tente de nous vendre, des personnages biscornues, cernés et grisâtre, des gags tellement non-PC, tout un décor contemporain et désabusant, et au milieu, une belle histoire, mignonne, avec ses petits chaos et ses surprises. Oui, les bonnes idées ne manquent pas, les petites trouvailles, on sourit aux blagounettes, le plus souvent.

Cependant, je n'ai même pas souri à toutes ses potacheries, rapidement désolé par leur gratuité superficielle. Tout ce goût du détail et d'une mélancolie soit disant cynique flotte en effet par dessus une histoire désespérément vide et cul-cul : la petite fille tombe par hasard sur l'attardé mental et ils deviennent une raison de vivre l'un pour l'autre, à l'ancienne, par courrier, mais encore ? Le postulat initial avance-t-il ?

J'en doute sérieusement.

Ce Mary et Max n'est qu'une assiette supplémentaire de soupe tiède, cachée derrière ses décors de comics indés, ses quelques prouts, et son petit attirail de réparties pseudo-acides. L'ensemble du film est à peu près aussi sentimental et inconséquent que les premières minutes d'Amélie Poulain, vous vous souvenez, l'énumération du j'aime - j'aime pas aux couleurs sépia ; mais le lourd Mary and Max n'en a même pas le rythme, et n'assume qu'à moitié sa tonalité de conte pour adulte, même avec son agaçante voix off et la distance qu'elle crée. Un conte de quelques pages, pas plus, sans contenu ni vraie sous-texte, la version longue d'un projet de fin d'étude dans une petite école de cinéma.

La patine grisâtre et indie n'est qu'un enrobage, et certains spectateurs apprécient ; les deux plus gros rieurs de ma séance étaient assis dans ma rangée. Mais point d'indépendance ici, rien qu'un formatage dans la case indie. Pitchfork annonçait la victoire du rock indie, omniprésent, inondant les films, les radios et même les salles de basket ; d'ailleurs, en Angleterre, on ne parle plus de rock, mais d'indie music, tout simplement. Juste un attribut, aucunement un gage de qualité ni d'authenticité, de sensibilité.

Pitchfork terminait sa tribune, excité, impatient les nouvelles voies qu'allaient pouvoir prendre l'indépendance, ses nouvelles définitions, les nouvelles tribus qui sauraient proposer une nouvelle. Mary and Max n'est certainement pas de ces nouveaux pionniers et ses mines sourire en coin m'ont profondément agacé.


16 janvier 2010

Une nouvelle fois agacé par Jason Reitman

Up in the air
by Jason Reitman, with Georges Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick (2009)

Sauter d'avion en avion constitue le quotidien de l'homme d'affaire moderne, l'employé modèle do monde global, et Ryan Bingham se veut un exemple parfait. 300.000 miles en avion l'an passé, plus que la distance Terre - Lune, et 320 nuits passées dans des hôtels loin de chez lui. Mode de vie idéal pour ce prosélyte d'une vie sans attache, une vie de voyageur léger sans vraie possession ni relations véritables pour surcharger son sac à dos. Les tempes grisonnantes de Ryan ne ternissent pas son sourire et sa gouaille, voilà exactement comment il souhaite vivre, là haut, tout là haut, redescendant juste au sol pour manier l'une de ses innombrables cartes de grand voyageur.

Ryan, c'est Georges Clooney, et qui d'autre aurait pu aussi bien se glisser dans la peau de ce personnage ? Georges déroule parfaitement son rôle de séducteur, cool, doucement cynique, parfois un peu maussade aussi, et devrait logiquement se voir nommer aux Oscars ; parfait professionnel s'amusant sans retenue dans ce rôle fait pour lui.

"Up in the air" nous offre un Clooney réjouissant mais surtout une fable à la thématique bien moderne. Ryan vole ainsi aux quatre coins des Etats-Unis pour aller annoncer leur licenciement à des employés, agent chargé de sous-traiter la mauvaise nouvelle en échange de mots bien choisis et d'une brochure de réinsertion. Jolie idée fort contemporaine, prometteuse, et qui semble riche de possibilités quand le bel équilibre de Ryan se voit bousculer par plus contemporain que lui : une jeune cadre aux dents longues suggèrent d'annoncer les licenciements par webcam pour économiser les coûts. La sous-traitance des ressources humaines déshumanisée se voit rattrapée par la nouvelle économie numérique, le face-à-face semble prometteur, d'autant que les comédiennes offrent un joli répondant à Clooney.

Mais hélas, si Jason Reitman sait parfaitement choisir ses sujets, fortement dans l'air du temps, il ne me semble pas vraiment à la hauteur pour les exploiter à fond."Thank you for smoking" m'avait laissé un goût de cynisme soft sentant bon la pause superficielle, "Juno" m'avait paru bien surcoté une fois assimilées les quelques ficelles de son scénario, et ce "Up in the air" ne m'a pas semblé beaucoup décoller non plus. Le film débute sur un bon rythme, scènes un peu faciles dans les aérogares et images de nuages, plans aériens des villes visitées, mais le film se fait peu à peu plus frustrant au fil des minutes. Tant d'idées qu'il aurait été bon d'insérer, tant de scènes peut-être pas tellement bien filmées, tant de superficiel !

Les visages licenciés défilent en vitesse, lâchant à peine une phrase ou deux, et l'effet fait sourire au début, mais n'évolue pas : un autre cadrage, un peu plus de temps pour laisser l'humanité s'installer ? Non. La répétition pour surligner la déshumanisation, j'imagine, mais elle confine surtout au monodimensionnel ici, rien que l'envie d'exploiter une idée pas trop mal.

Même répétition creuse dans les vues aériennes des villes visitées : pourquoi aucune vue sur le terrain, aucune prise des quartiers en restructuration dans l'Amérique profonde ? Envie d'insister sur les voyages sans prise sur le réel du Clooney voyageur, peut-être. Mais question de budget, I presume, pour pouvoir filmer presque tout en studio, mais quelques vues en voitures, sur le terrain, auraient-elles coûté beaucoup plus ? Elles auraient pu ouvrir un contre-champ pas inintéressant.

Je pourrais également m'attarder sur la sous-exploitation de l'outil Internet dans un film cherchant à évoquer l'économie moderne. Mais le plus déplorable est certainement ailleurs, plus que dans les détails qu'il aurait été possible d'inclure pour donner du corps au film, le plonger au plus près du réel. Ce n'est somme toute qu'une comédie hollywoodienne, que diable, alors n'insistons pas plus la sous-exploitation du réel et du social. Mais hélas, la comédie se met elle-même à frustrer le spectateur par son absence de folie et son dérapage vers une morale conventionnelle et conservatrice.

A mi-film, Ryan accepte finalement de se rendre au mariage de sa soeur, dans le fin fond des Etats-Unis. Respiration salvatrice pour le récit, quittant enfin les décors répétitifs d'aéroports, changement de rythme agréable pour quelques passages tendres en couples ; ouf. Mais la respiration se fait peu à peu coeur du film, son idéal de moins en moins secret, la voie à choisir, la morale : oui, Ryan a tout faux en refusant les attaches et les liens sociaux, la voilà la vie véritable, la vie de couple, la construction d'une famille sans laquelle on n'évolue qu'en vase creux. Peut-on faire plus binaire et aussi peu subtile ? Le film ne joue plus alors d'aucune ambiguïté, laissant plonger Clooney dans ses regrets, vainqueur désabusé de ses rêves de voyageurs à 10 millions de miles, solitaires sans espoir dans son monde d'aéroport.

Jason Reitman ne ménage aucune troisième voie et il n'y a là rien de trop surprenant dans ce joli faiseur sans vraie profondeur. Il tisse des comédie agréables, faussement subversives mais très, très gentillettes, constituant une sorte de cinéma du milieu à l'américaine. Un peu moins formatées que les grosses comédies romantiques superficielles d'Hollywood ; quoique, le succès aidant, quelques gros noms devraient s'ajouter à ses prochains casting... Mais définitivement trop conventionnelles, superficielles et sans aspérités pour rejoindre le plus intéressant cinéma indé US. Verre à moitié plein ou moitié vide, tout dépend des points de vue pour ce film plutôt sympathique au final, pas trop stupide, aux comédiens agréables. Mais le fort soutien critique finit toujours par perturber mes séances de Reitman, générant chez moi un profond agacement en songeant à toutes les portes stylistiques, scénaristiques ou idéologiques que Jason ne sait pas ouvrir.


7 janvier 2010

Precious, potentiellement riche mais bien frustrant

Precious
by Lee Daniels, with Gabourey Sidibe, Mariah Carey, Paula Patton (2009)

Precious campe en fond de classe, volumineuse, affalée, mais il ne faut pas croire, elle est plutôt bonne en maths ; ce serait plutôt la lecture, son problème. Ou un de ses problèmes, la voici déjà convoquée chez le proviseur, renvoyée chez elle : comment, une deuxième grossesse à 16 ans, cela ne peut plus continuer ainsi !

Alors Precious enfile son petit sac à dos et enroule sa démarche lourde sur les trottoirs de Harlem, sans se presser. Sa masse n'est pas seule cause de ses pas mesurés, car la vie n'est pas rose chez elle, avec une telle mère tyrannique. Alors Precious marche doucement, monologuant, rêvant un peu : pourquoi pas diva, les chanteuses d'opéra ne sont pas jugées sur leur physique, et de jolis jeunes hommes à caniche sont souvent tentés de les séduire. Le poids n'est pas toujours un défaut rédhibitoire.

Même si l'on peut sincèrement se poser la question en voyant la quantité de problèmes accumulés par la pauvre Precious. Un livre entier d'étude de cas pour assistante sociale : songez un instant à un problème que puisse rencontrer une adolescente noire, et, n'ayez crainte, Precious l'aura. Deux grossesses donc, causés par des viols incestueux ; son aînée vit chez sa grand-mère et elle ne la voit jamais ; sa mère la bat, comme si les viols paternels n'étaient pas suffisants, et elle la force à manger sans arrêt pour l'humilier ; Precious a été renvoyée de son école ; et me croirez-vous quand je vous dirai que le père violeur était séropositif ?

Une liste de misères à la terrible surcharge pondérale ; surtout en 1h30 de films : Les Misérables font 1000 pages, eux, au moins !

Bon, bien entendu, de tels destins brisés existent, alors acceptons, et retenons les soupirs quand tous les dix minutes un nouveau détail sordide vient faire ployer les épaules de Precious. Gardons un oeil attentif sur l'histoire édifiante, sur la rédemption, le petit peu de nouvelle chance offerte par une professeur patiente. Soyons patients, dégustons l'histoire émouvante et régalons-nous de cette belle humanité.

Hélas, l'actrice soutient joliment ce rôle complexe, fragile et complexé, mais la réalisation semble désagréablement dispersée et peu de scènes semblent vraiment prendre. Peut-être ai-je été un peu perdu par ces accents de Harlem, mais chaque petit effet m'a paru un peu raté. Les musiques sont agréables, mais pas toujours bien placées, ou surgissent un peu tôt, tuant quelques échos d'émotions, étouffant la traîne d'une scène plutôt réussi. Quelques soupçons de scènes oniriques, mais au final plus répétitives qu'autres choses ; quelques scènes de rues, mais sans la verve du Spike Lee des années ; pas mal de caméra tremblant, mais les zooms semblent maladroits, n'offrent pas d'espace aux comédiens, ne laissent pas se diffuser la vie et les sentiments. Quelques scènes violentes, un peu gênantes par leur gratuité plus que par leur contenu.

Bon sang, un film duquel je n'ai su tirer aucun fil directeur, aucun élan, pas de vraie tension !
Un film au personnage potentiellement intéressant, mais au final bien superficiel. A nouveau, un film qui ne parvient pas vraiment à apporte pas grand chose de plus que les quelques lignes de son pitch, un film bien frustrant du point de vue cinématographique.