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23 mai 2011

Small Town Murder Songs, court mais magnifiquement assemblé

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Small Town Murder Songs 
     by Ed Gass-Donnelly (2011)

Quel intérêt y-t-il aujourd'hui à présenter l'enquête d'un meurtre au cinéma ? Un polar classique ?
Bien sûr, il y a toujours le suspens associé à l'enquête, ainsi que l'intérêt du fait divers comme reflet d'une société ; n'était-ce pas Sartre lui-même qui raffolait des faits divers ? Mais par delà la curiosité liée au thème, quel est l'intérêt de présenter une telle histoire au cinema ? Que montrer après Seven, après les écrans de télé déjà surchargés d'enquêtes en tout genre, plus ou moins malignes, plus ou moins bien réalisées ?

Il y a toujours le risque de se retrouver avec un résultat vide, scolaire, presque ennuyeux. Ce qui serait somme toute acceptable pour un écran privé, regardé d'un oeil distrait en finissant la glace du dessert après une journée un peu longue au boulot ; mais qui ne fait pas vraiment sens d'un point de vue cinématographique...

Bien sûr, les films policiers intéressants n'ont pas manqué ces dernières années, et sans même chercher longtemps, je songe à La Nuit Nous Appartient ou Le Petit Lieutenant ; l'angle parodique de Hot Fuzz est réjouissant, mais rappelle les difficultés d'une telle entreprise menée sous un angle sérieuse.  Le jeune canadien Ed Glass-Donnelly emprunte donc un chemin périlleux : petite ville rurale d'Ontario, une femme retrouvée nue et assassinée, un policier envoyé par la province pour assister le duo d'officiers locaux. Le tout agrémenté d'une histoire de rédemption, le flic un peu violent qui s'est récemment converti à la religion. Tout y est, rien ne manque pour un petit polar rural ; mais que pourra-t-on retenir ?

Dès les premiers écrans, l'oeil est accroché par la beauté des images. Les petits éléments narratifs se mettent en place, mais l'attention reste surtout en éveil face à ces superbes cadres, une photo léchée, à la fois lumineuse mais blafarde, un arrière-goût de ciel gris et de boue, un sens de l'espace ajusté. La réalisation est soignée, un soin pas si éloigné d'ailleurs de celui apporté aux images du plutôt superficiel Daydream Nation. Un autre exemple de film indépendant pour maniaque de l'image, bien réglé, assurément tourné en numérique, et la campagne d'Ontario résonne superbe à l'écran, assez fascinante.

Mais le soin maniaque de la réalisation atteint quelques sommets saisissant par l'apparition de la musique, clouant le spectateur dans son siège. Des voix envahissent tout l'espace, une sorte de choeur gospel où flotte également la voix rauque d'un chanteur blues / country, mélopées saccadées ; offrant une atmosphère multiple, des échos de campagne nord américaine, les chants d'une foi mélancolique, un élan pieux mêlant nouveau et ancien testaments, appel à la rédemption christique mais aussi reconnaissance de la violence humaine, du meurtre. Le film se fait vidéo musical, montage de séquence courtes, clip de chanson où la lumière des plans se double de travellings réglés, de mouvements joliment tissés. L'effet est très fort. 

Voici le poids d'une légende locale, la matière de plusieurs articles du journal local, les histoires que raconteront les anciens dans trente ans, quand on fera vivre encore le souvenir du meurtre, "du" meurtre de la ville. Le poids d'une sorte de tradition orale, ce qui construit doucement l'identité d'une région. Voilà de quoi expliquer un peu l'intérêt porté à ce meurtre précisément, dans cette petite ville.

Car il faut bien être honnête, l'enquête ne réserve pas vraiment de rebondissements. Un témoin, un unique suspect, une paire d'interrogatoires, un seul détail pour dénouer le tout ou presque ; un dira poliment que la trame est minimaliste. L'enquête est assez décevante en soi, presque étriquée, et la durée du film donne envie d'en voir plus : 75 minutes à peine !

Glass-Donnelly a définitivement pris le parti de garder un intrigue simple, dont l'absence de rebondissements est presque caricaturale. Comme s'il semblait dire : il fallait un prétexte, mais laissez-moi filmer, laissez-moi assembler la musique, choisir les comédiens, les visages marquants, laissez-moi montrer. Car si la trame policière est assez anodine, si l'histoire de rédemption elle-même manque un peu d'envergure, il reste le souvenir de visages, de voix, de paysages ; groupe de paysans germanophones, cette grand-mère aux rides sublimes offrant le thé et montrant un ours en tricot, les commentaires d'une commère sirotant un café au lait dans le dinner du coin. Oui, on aimerait recevoir un peu plus de ce film, un peu plus d'histoire, mais on reçoit déjà de beaux moments d'humanité, la captation de la vie d'une petite ville d'Ontario, loin, perdue. 

Il n'est souvent pas besoin de grand chose pour justifier une envie de cinéma : l'envie de filmer certaines personnes et certains endroits.






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13 décembre 2010

Score, catastrophe musicale sans vrai hockey. Pauvre Canada...

Score - a Hockey Musical 
by Michael McGowan, with Noah Reid, Olivia Newton-John, Walter Gretzky, Hawksley Workman (2010)

"Une comédie musicale sur le hockey ?"
"Oui, ça a l'air assez ridicule, mais ça devrait être distrayant, et terriblement Canadien."

Hélas...

Bien entendu, que peut-on vraiment attendre d'une comédie musicale ? Il ne devrait pas y avoir de surprise face à un scénario schématique, mono-dimensionnel, convenu : Farley Gordon est un génie de la rondelle, mais couvé par des parents intellectuels, n'a jamais joué en compétition ; jusqu'à ce qu'un propriétaire d'équipe l'aperçoive, et en fasse une star montante. Farley Gordon saura-t-il trouver sa voie, concilier son goût de la technique face à la violence de la Ligue, saura-t-il entendre l'amour de sa voisine de palier, éternelle amie d'enfance ? Rituel adolescent, passage à l'âge adulte, on imagine les scènes, et les chansons aussi, refrain sur l'air de "fais ce qui te tient à coeur"ou "en hockey, pour être un homme, il faut se battre".

Au début, on sert les dents, guette les scènes sur glace, digère doucement les chansons pas désagréables ; on sert les dents sur les blagues rarement bonnes, lourdes, tellement bêtes qu'elles apportent un peu de stupidité. On attend avec impatience la grande compétition, les grandes scènes chorégraphiées sur glace en plan large, le mélange du "best game of the world" avec la musique et la danse, avec le cinéma.

Hélas...

Tout dérape vite vers des enjeux assez anodins. L'histoire d'amour avec la voisine de palier (musicienne, what else?), perturbée par un italien pianiste séducteur. La violence du hockey, les combats à coups de poings, qui font horreur à l'ancien garçon bien comme il faut. Le tout saupoudré par les apparitions pas très bien réglées de quelques stars du hockey. Tout cela zigzague doucement, perd peu à peu de rythme, quitte même les patinoires pour s'attarder trop sur la dérisoire bluette sentimentale. Pour se conclure par une grande scène de patinoire sans même de match. Bon sang, mais que s'est-il passé ?

Pourtant, quelques bonnes idées avaient germé dans la première moitié du film. Le jeune prodige aussitôt saisi par une firme marketing, propulsé comme la future vedette du sport nationale ; alternant apparitions publicitaires, passages réglés à la télé, couverture des grands magazines de hockey. On sentait un peu de la passion du jeu, des enjeux associés au hockey au Canada, les discussions incessantes qu'il peut générer ; et tous les vautours qui tournent autour des jeunes talents. Sans même tenter un regard grinçant sur le sport professionnel et ses dérives, il y avait beaucoup à creuser en présentant cette obsession canadienne nationale. Le hockey, plus grand sujet de discussion au boulot n'importe où au Canada, toutes ces pages dans les journaux, toutes ces statistiques, le poids d'anciennes stars comme présentateur télé, comme icônes nationales. Tout un terreau qui pouvait susciter de belles scènes en contre-points, des histoires avec des groupes de supporter du petit club, un regard sur le phénomène hockey.

Souvent, au cours du film, les gens chantent le hockey comme le plus sport du monde. Rien ne permet de toucher à cette beauté, à la passion du peuple pour ce sport, et aux raisons associées à cette passion.

Car la plus grande frustration du film reste sa faiblesse en matière de hockey pur. En début de film, le jeune génie dribble tous les défenseurs, finit toujours par marquer sur son petit terrain de quartier. Il arrive dans l'équipe de jeune, et reproduit les mêmes exploits, juste perturbé par la présence du contact physique dans la compétition. Pas une scène d'entraînement, pas une seule vraie compétition pour induire un peu de tension, aucun de ces deux classiques du film de sport ; pas une seule vraie ACTION de hockey sur glace. Tout la glace réduite à cette question : doit-on accepter de se battre sur glace quand on joue au hockey ? 

Le problème n'est pas dans la pertinence de cette question. Il est toujours surprenant de voir les supporters se réjouir quand deux joueurs, jeunes ou pro, commencent un combat de boxe instable sur la glace. Tout le machisme latent de ce sport est un thème qui mérite réflexion, quelques interrogations. Mais le film est incapable de réfléchir vraiment à cette question, réduite à une opposition entre coach barbu / couillu, et peur prof d'université décoiffé... Manichéisme noyé dans quelques blagues potaches de vestiaires, hockeyeur bas du front pétant sur briquet ; manichéisme dénoué sans conviction par une pirouette de scénario atterrante : Farley Gordon accepte de revenir sur la glace, d'affronter son adversaire, mais il se bat en lui offrant un terrible calin... Audace scénaristique de bisounours, et on se demande quel producteur a pu accepter une telle galipette, un tel "je glisse doucement les enjeux narratifs sous le tapis et on n'y voit que du feu".

Film désespérant, qui perd ses quelques pistes narratives, glisse des chansons au classicisme banal dont aucun refrain n'est vraiment marquant ; et offre un idéal de vie assez saumâtre : épouser la fille d'à côté connue depuis l'âge de 2 ans... Bonjour la révolution.

En creux, sans le vouloir, Score offre un portrait du hockey dans ses côtés les plus tristement conservateurs : glorification de l'amitié virile, victoire du joueur doué d'un talent naturel, histoire d'amour locale. Toute une hiérarchie stable & figée, société de valeurs - les vraies bonnes valeurs. D'une certaine manière, cet aspect est présent dans le hockey canadien : il n'y a qu'à entendre le bon vieux Don Cherry, vieux consultant vedette, glorifiant sans fin le hockey viril, les joueurs bagarreurs, les vrais hommes - "le VRAI hockey comme on l'aime". 

Dans ses limitations, Score présente les travers du hockey et ses mythes limités, et ce avec un naïveté presque confondante ; mais il n'y a pas vraiment de quoi être fier.






Deux vidéos de commentaires de Don Cherry... 
Le hockey dans sa subtilité et sa finesse théorique...





27 septembre 2010

Les Amours Imaginaires, et Dolan construit une passion des apparences, peut-être trop focalisée





Les amours imaginaires
de Xavier Dolan, avec Xavier Dolan, Niels Schneider, Monia Chokri (2010)
sortie française le 29 septembre 2010


J'ai déjà vu le film deux fois. Le lendemain de sa sortie québécoise, le 12 juin ; puis une seconde fois, fin juillet, à Montréal même, cadre du film. Deux séances plutôt satisfaisantes, riches en scènes agréables, en moments semblant bien trouver. Pourtant, je n'ai rien écrit sur ce blog au sujet du film jusqu'à présent ; l'arrivée de la sortie française me pousse un, comme un date limite à respecter. 

Un film plaisant, mais aussi vaguement insaisissable, au petit goût d'incomplet que je ne parviens pas discerner, à identifier clairement. Ce texte sera certainement suivi d'autres réflexions...

Grand, blond, bouclé, séducteur, Nicolas entre dans la vie de Francis et Marie, deux amis proches - mignonne brune, homosexuel élégant. Nicolas parle bien, aime la littérature ou le cinéma, adore être entouré d'amis intimes, des relations assez fusionnelles. Sans surprise, Francis et Marie tombent tous deux follement amoureux du séduisant jeune homme, lançant une compétition de charme au milieu des actions dilettantes de Nicolas.

"Les Amours Imaginaires" est un film de passion, d'amour comme idée fixe ; le thème du film est clair, évident, presque surligné. Un film sur les idées fixes, les détails sur-cristallisés, les petits riens alimentant la rêverie amoureuse et douloureuse quand elle n'est pas encore partagée, et les stratégies dérisoires que l'on bidouille pour tenter d'attirer l'objet aimé à soi. Logiquement, le film joue avec les apparences, les vêtements, les coiffures, les regards ou les petites phrases, tout un éventail fétichiste ajusté au millimètre.

Oui, Xavier Dolan prend un plaisir évident et maniaque à tisser le fétichisme de ces échanges à trois, jouant du ralenti, des musiques ou des costumes, le moindre détail plastique ou sonore ayant été sélectionné par ses soins. La caméra est maniée au plus près des corps, toujours filmés en gros plan, près des des visages, et l'on ne doit jamais apercevoir les acteurs principaux des pieds à la tête, jamais plus loin qu'un plan américain. Le choix de proximité est frappant par rapport au précédent "J'ai tué ma mère", où Dolan avait ajusté des plans mi-larges afin de mettre en valeur les échanges violent du fil et de sa mère. Ici, tout n'est que détail, millimètre magnifié sur l'écran, dégageant une impression vaguement claustrophobe - une passion inassouvie comme plongée dans l'abîme d'un horizon fermé, cela fait sens.

Cette claustrophobie du détail roi suit les tentatives maladroites de Marie et Francis. Aveuglés par les apparences, le sourire ou les boucles de Nicolas, ils ne savent que construire leurs tentatives de séduction sur de semblables apparences. Pas de discussion, d'échange profond, d'intimité assemblée peu, juste un soin apporté dans le choix de leur tenu, robe vintage, veste bleu claire, un soin méticuleux dans l'achat de cadeau eux-même vestimentaires et caricaturaux : pull orange, canotier. Ils repoussent le vrai dialogue, ne sachant comment avoir prise sur Nicolas de plus en plus superficiel, cherchant refuge dans ce paraître qui les obsède.

Ils n'ont pas tort. Quand ils oseront enfin des phrases vérités, des questions, l'équilibre précaire de l'échange s'écroulera presque instantanément.

Le fétichisme est peu précieux et excessif, symbolisé par le canotier cadeau d'anniversaire, déteint sur certains choix de mise en scène de Dolan. Certains ralentis s'étirent interminablement, personnage marchant et filmé de dos à la façon d'In the Mood for Love, certaines images surgissent filtrées en vert ou rouge ; beau, léché, plus proche d'un cinéma d'art et d'essai européen ou asiatique que du film réaliste projeté à Sundance. Dolan a un savoir-faire technique indéniable, dont il abuse peut-être un peu, poussant au maximum ses idées et partis pris, cherchant à plonger le spectateur dans une représentation sensuelle maximale de l'amour passionnel de surface. Beau, parfois à la limite du décrochage.

Heureusement, quelques intermèdes superbement trouvés surgissent pour offrir de jolies respirations, souvent très drôles. Seuls face à la caméra, de jeunes adultes racontent une anecdote ou leur expérience d'un amour obsessionnel. Jeune gay s'interrogeant sur les préférences sexuelles, fille à lunette carré obsédée par la réception d'un e-mail sentimental, garçon au prise avec une fille ultra-romantique mais à la lettre ridicule et bourrée de fautes d'orthographe, Dolan offre une petite galerie de portrait où les mots sonnent justes, les expériences contemporaines, distrayantes, pleines d'énergie - entrain renforcé par le langage rapide de ces comédiens-témoins où l'accent québécois claque comme une mitraillette. Ces passages seront certainement sous-titrés en France...

Nous voici donc avec un film légèrement double. Partie extrêmement esthétique, fétichiste, histoire de compétition amoureuse flirtant avec l'échec ; la trame narrative du film. Et sursauts de témoignages, multiplication des angles d'approche, offre d'autres possibilités, d'autres idées fixes ; quelques gouttes de généralisation de l'expérience.

L'équilibre entre les deux fonctionne assez bien, et dessine plus précisément l'une des ambitions de Xavier Dolan, martelée au travers de ses interviews au festival de Cannes. L'aspiration à dessiner une peinture contemporaine, à offrir une (ou plusieurs) études de cas générationnelles. L'amour fou et rêvé des jeunes dans les années 2000. Joli sujet, pas évident, en particulier pour une jeune réalisateur comme Dolan, 21 ans à peine. On peut saluer l'effort, et l'équilibre du film est plutôt réussi, et les scènes souvent très impressionnantes.

Mais peut-être est-ce à ce niveau que se situent mes réserves, mon petit goût d'inachevé que je n'ai pas réussi à formaliser depuis juin. Un film générationnel, une histoire d'amour de son temps - un exemple-type. Je ne suis pas certain que le gros du film puisse atteindre une telle vérité, un tel niveau de généralisation. De par sa focalisation extrême sur le trio amoureux, le film laisse peu de place au monde extérieur. Presque aucune vue d'ensemble, d'ambiance de rue, de personnages extérieurs, même pas métier précis pour Francis ou Marie. Les années 2000 n'apparaissent que dans certains choix vestimentaires ou l'utilisation des téléphones portables (et encore, je ne me souviens pas d'échanges de SMS). Cela donne un côté plus intemporel à l'histoire, c'est certain, mais l'empêche d'atteindre le statut de reflet de son temps. Sans détailler les activités professionnelles de certains personnages, sans laisser un peu d'ouverture sur le Montréal environnant, Dolan a préféré maintenir au maximum son système claustrophobe et rapproché, et n'a pas voulu pousser au maximum son étude du particulier.

Je me rappelle avoir été doucement fasciné par le début de Repulsion, de Polanski, tourné en 1965. Pas par la jeune Catherine Deneuve ou l'histoire de paranoïa extrême qui va se développer, mais simplement par les quelques plans de marche dans le swinging London, entre rue à la circulation modérée et bâtiments propres. Le film prenait place indéniablement dans les années 60, la coiffure de Deneuve le confirmait, et le cadre était clair et précis. 

De tels petits moments ne sont pas présents dans "Les Amours Imaginaires", le film fonctionne en vase clos, aussi bien dans sa séduction en gros plan que dans ses interviews face caméra. Il offre quelques pistes, mais reste peut-être un peu trop mono-dimensionnel dans son obsession du détail ; peut-être y avait-il moyen d'offrir un léger contrepoint, casser un peu plus souvent le rythme du fétichisme, et offrir alors un peu plus d'épaisseur, de sens, de généralité. Et peut-être y avait-il moyen de laisser plus de place aux dialogues des personnages principaux, plutôt superficiels pendant la première partie du film.

Mais Dolan n'en est qu'à son deuxième film, dont il assure scénario, réalisation, choix des costumes et musiques, montage, et même rôle principal. Il n'est pas surprenant de l'imaginer avec une large marge de progression, pas capable encore d'un complet chef d'oeuvre auquel il n'y aurait rien à ajouter. Du dosage ! Il pourrait être intéressant de le voir travailler sur l'adaptation d'un scénario qu'il n'aurait pas écrit, voir comment il s'y prendrait.





27 mars 2010

Pourquoi autant de public pour un film aussi creux ?

Cooking with Stella
by Dilip Mehta (2010)

Michael débarque à Dehli avec femme et bébé pour s'installer au consulat canadien. Le domaine de Stella, cuisinière depuis 30 ans pour plusieurs générations de diplomates ; forte personnalité, as de la petite combine, superbe cuisinière. Mais Stella ne s'attendait pas à ce que Michael soit cuisinier, suivant sa femme diplomate.

Voici une comédie jouant avec l'expatriation, le difficile rôle d'homme au foyer dont la femme approfondit la carrière, les rapports nord - sud, les populations pauvres capables de bidouiller les arnaques. Grands sujets intéressant pour un film terriblement étriqué, presque sans aucune ambition, bien déséquilibré. Il pourrait être amusant de lister quelques défauts du films, l'absence quasi totale de la moindre scène intéressante, le jeu maladroit avec les clichés, les plongées du rythme dans certains passages étirés, l'esthétique terriblement lisse. La bande annonce est suffisante en présentant parfaitement les choses : les films ne vaut pas mieux ce que suggèrent les deux minutes ci-dessous.

En définitive, le plus fascinant aura été l'engouement pour ce film dans la salle d'Ottawa. Une salle archi-bourrée pour la séance du vendredi soir, public riant souvent : pourquoi tant de monde, pourquoi tant de rires ?

L'offre de cinéma est elle-même bien étriquée sur Ottawa, tout simplement. Pas de problèmes pour goûter aux grosses sorties américaines, mais les films d'auteurs, les films d'ailleurs, les films canadiens sont rares, éparpillés. Alors un film indo-canadien, une comédie accessible : voilà de quoi drainer un large public, le cinéphile gourmand d'autres images, les familles cherchant un rire différent ! Courrons-y. Hélas, l'exotisme n'implique aucunement la qualité.

C'est du divertissement, va-t-on me répondre, léger et frais, sans prise de tête. Comme si le divertissement excusait beaucoup, repoussait tout jugement de qualité ; on ne critique pas les Ch'tis ou les rigolades indiennes de Stella ou des Slumdog Millionnaires. De retour du cinéma, j'ai lu une passionnante interview du critique Gilles Tordjman : "La nullité, comme le chômage, est un choix de civilisation. Après, c’est à chacun d’accepter ou de refuser cette douce dictature."


6 mai 2009

La famille marche toujours en petite cruauté intime, même au Japon

Still walking 
by Hirokazu Koreeda, with Hiroshi Abe (2009) 

Voici la réunion de famille annuelle dans la maison de Mamie, le frère et la soeur revenant avec leurs enfants pour goûter à l'exquise cuisine maternelle. Une journée en famille, avec repas, discussion, promenade, discussion et cuisine, et bavardages : pourquoi un tel métier, et pourquoi ne pas acheter très bientôt un monospace pour cette famille naissance ?

Réunion de famille, et donc brassage de vieux souvenirs, de vieilles rancoeurs et d'incompréhension avec la belle famille, bruit des enfants et alignement de fantômes, bien sûr, la journée chez Mamie comme vecteur idéal pour les différents degrés de fantôme de la famille. Les regrets du père pour la carrière du fils. Le mépris pour la nouvelle bru, toute jeune veuve. Le souvenir effacé et lointain d'un adultère paternel, dans l'ombre d'un disque de Yokohama. Et surtout, immense, le fantôme du fils aîné décédé, noyé en sauvant un nageur imprudent : voilà pourquoi la famille se réunit chaque année, pour honorer le souvenir du défunt, le fils adoré, le préféré, l'aîné ; pourquoi a-t-il dû mourir ainsi, surtout pour sauver un tel bon à rien ?

Still Walking, le portrait d'une journée en famille et donc le portrait d'une famille, distillé par des infimes détails, galettes de maïs frites et pyjama acheté par la mère, dépaysant pour le spectateur européen pour sa plongée dans un milieu japonais ; la cruauté des parents ou les rivalités familiales n'en jaillissent que plus contrastées, surprenantes, comme murmuré en montrant les dents dans un sourire aimant.


5 mai 2009

La perte de repère de Véro et du spectateur avec elle

La femme sans tête 
par Lucrecia Martel, avec Maria Onetto (2009)

Des enfants courent le long d'un canal vide. "Descends de ton vélo". Ils sont tous à pieds, un chien courent auprès d'eux. Le poursuivi fait la roue pour descendre dans le canal à sec, pour remonter sans effort ; les autres le suivent avec peine. Ils grimpent à l'échelle d'un panneau publicitaire.

Vero suit cette route vide, le long du canal, en rentrant de la piscine. Lunettes noires, cheveux platine & décolorés, elle avale le ruban de terre et de poussière, vitesse conséquente. Sonnerie de téléphone portable, ses lunettes glissent, elle se penche pour les ramasser entre ses jambes , la voiture sursaute brutalement. Elle s'arrête ; roulé sur quelque chose, sur quoi, sur quelqu'un.
Longue respiration, regard au loin. Que faire.
Elle continue doucement, un chien est étendu dans la courbe, on le voit dans le rétroviseur.
Vero s'arrête enfin, plus loin. Tourne autour de la voiture, sa tête invisible à travers la glace latérale, elle marche un peu, quelques boucles. Il commence à pleuvoir.

A l'hôpital, un pansement sur le front. Vero ne parvient pas à remplir le formulaire. Elle va aux toilettes sans rien dire, regarde son reflet dans le miroir ; à côté d'elles, un policier récupère un détenu qui se cachait dans les toilettes, porte verrouillée, Vero ne quitte pas du regard ses cheveux, blonds mais gras & sales à l'instant.

Un taxi. Une maison. Elle embrasse un homme brun, silhouette fine, l'étreint.
Vero chez elle maintenant. Sa fille a la jaunisse, sa fille qui embrasse tendrement des filles à moto. Vero à nouveau dans son cabinet dentaire, s'assoit dans la salle d'attente et les patients sourient ; Vero écourte ses consultation, elle est un peu fatiguée, un peu barbouillée, rien de grave elle rentre chez elle.

Elle se cache dans la chambre. Un homme est entré, à la porte, pose du gibier dans la cuisine. Vero s'enferme dans la salle de bain, la douche coule et elle ne se déshabille pas ; elle écoute ; elle se place sous l'eau coulante sans se déshabiller.
Serviette pour essuyer ses cheveux. Un homme brun, glabre, massif, elle l'embrasse ; ils s'étreignent. Elle dit à son mari : "aujourd'hui, j'ai heurté quelque chose sur la route, je crois que j'ai tué quelqu'un".

La jeune réalisatrice argentine tisse subtilement la perte de repère de Veronica, déboussolée par l'incident routier. Une blessure superficielle à la tête, rien de plus qu'un cadavre de chien sur la route, mais Vero flotte maintenant sans reprendre pieds. Ne reconnaît plus vraiment les choses & les gens, son monde, sa grand tante alitée, son maris, son métier. Les choses s'avancent, les êtres se penchent, silhouettes inconnues dont les traits restent hors cadre, invisibles, indiscernables, une joue et une bouche se devinent à peine quand ils se penchent pour faire la bise à Vero et à son regard vague.

Des gens, des choses, des actions vaguement absurdes. Acheter d'immenses pots de fleurs. Contrôler l'adolescente au visage hépatique. Capter des expressions, des points de repères flous, le week-end des inondations, le corps retrouvé dans le canal, noyé bien sûr. Ou le petit employé du fleuriste qui manque depuis une semaine.
Se recoiffer.

Lucrecia Martel emploie un immense brio formel pour retranscrire cette perte de repères, jeu sur le premier et l'arrière-plan, sur le flou des visages, un flou instable, sur les cadres fixes et décentrés, regardant en coin ou droit devant eux indépendamment des silhouettes qui s'y meuvent. Brillante approche extrêmement déboussolante, sans trop de fil auquel le spectateur peut vraiment se raccrocher, sans aucun repère à l'écran pour lui non plus ; un nécessaire courage du spectateur, souvent à la limite de lâcher prise lui aussi : film brillant et exigeant certes, riche de détails infimes et ajustés, une expérience singulière assurément, mais est-il au point ? Un film à apprécier même s'il est parfois difficile de juger du dosage du système, trop snob ? trop opaque ? ou demandant un spectateur parfaitement concentré ?

Un film à effeuiller et scruter & écouter patiemment, retirer ce qui peut l'être, en un déchiffrage maladroit entre deux assoupissements lors des séances trop tardives ; loin des fils narratifs pré-mâchés, voilà le seul point de repère. 

1 mai 2009

Tissage de miniatures exquises, tant d'humanité et de fantaisie en pâte à modeler

Le sens de la vie pour $9.99
par Tatia Rosenthal, nouvelles écrites par Etgar Keret (2009)

- Auriez-vous du feu ?
Merci.
Et au fait, auriez-vous une cigarette ?
Merci, vraiment merci.
C'est délicieux, un café et une cigarette, le matin. J'aimais beaucoup cela, avec ma femme. Vous n'auriez pas un dollar pour un café, justement ?
- Euh, je dois avoir ça. Je regarde. Mais vous portez un pistolet, c'est bien cela que vous avez à la main ?
- Oh, oui, mais il n'est pas à moi, je l'ai trouvé dans un carton.
- C'est tout de même très menaçant. Je vous donne tout mon argent. Mais épargnez-moi, je suis père de deux enfants.
- Non, non, ne vous inquiétez pas, je veux juste un dollar pour un café. Le pistolet, je l'ai pris comme ça, et ça m'a donné l'idée d'une expérience. Demander une cigarette et un café à la première personne dans la rue, et puis, si cette personne refuse, à quoi bon continuer ? (il place le pistolet sur sa tempe)
- Ne faites pas ça, je vais vous donner un dollar !
Mais d'un autre côté, c'est du chantage, cela me met mal à l'aise. Vous n'allez pas vous suicidez pour un dollar, vous tirez parti de ma crédulité. Je vous l'aurais bien donné, le dollar, mais là, je me sens vraiment manipulé, non, je ne vous donnerai rien. J'espère que vous comprenez ?
- Bien sûr, je comprends. Merci beaucoup.
L'homme se retourne, rassuré. Le clochard au pistolet appuie sur la détente.

Scène d'ouverture fascinante pour ce magnifique "Sens de la vie pour $9.99", qui donne le ton du film : situations quotidiennes toutes simples, sens du détails, humanité des personnages mais aussi leur bizarrerie douce, et humour noir mordant. Toute une batterie de personnages exquis se partagent une demi douzaine d'appartements dans un immeuble banal, père bedonnant, retraité solitaire, top-modèle sexy, adolescent attardé fumant de l'herbe, gamin de dix ans au père sévère. Les petites histoires s'entremêlent avec légèreté, sans laisser apparaître d'immenses coïncidences ou des recoupements artificiels, risque que court les films chorals aux multiples personnages. On sourit et on est dérouté par les chutes et les trouvailles, l'épilation de l'amant jusqu'aux cils ou la nage du dauphin, que d'idées.

Et la grande force du film tient à son utilisation de l'animation, présenter tout ce monde adorable et sombre à l'aide de personnages en pâte à modeler, silhouettes tremblantes, terriblement fragiles et humaines. Une prouesse impressionnante que cette collision, une technique d'animation plutôt réservée aux univers enfantins & films inoffensifs, appliquée à un univers étrange et bancal, à la fois quotidien et fantaisiste. Le film n'est absolument pas un film pour enfant, n'en déplaise au jeune père assis devant moi, accompagné de son fils de 9 ans ; mais je pense qu'il a rapidement compris la situation de lui-même : il cachait les yeux de son fils pour les quelques scènes dénudées du dernier tiers de film. Une pâte à modeler alors rose, sucrée comme un sucre d'orge, organique et vibrante, frémissante, sensuelle et moite, haletante, maladroite et souriant ravie comme après une jolie nuit d'amour et de jeu.

Il en devient presque difficile d'imaginer ces entrecroisements d'histoires présentés autrement, à l'aide d'acteurs en décors réels ; cette animation aux finitions pas totalement léchées, comme des coutures apparentes dans les petits copeaux apparents sur les visages des personnages : le vecteur idéal pour ce mélange des genres. Voici donc le "Short Cut" modeste et fantaisiste, le film choral qui tricote doucement les destins dérisoires avec les dérèglements amusants et fous. Etgar Keret est auteur de nouvelles, cela se sent, et l'envie monte de parcourir plus avant ses écrits et son univers, déjà entrevu avec le joli film "Les méduses" ; certains citent Buzzati, j'ai songé à un Raymond Carver fantaisiste, un Philip K. Dick moins paranoïaque, un Murakami occidental. Toute une ribambelle de champions de la nouvelle et de la miniature, en somme un délice.


30 mars 2009

Trois segments et un centre troublant entre l'humour

Memorîzu 
by Kôji Morimoto, Tensai Okamura and Katsuhiro Ôtomo (1995)

Une station spatiale abandonnée, tournant au rythme du souvenir et d'une cantatrice.

Un jeune chercheur déclenchant une alerte bactériologique en gobant une gélule bleu et rouge.

Une ville surchargée d'immenses canons, tirant sans fin vers un ennemi invisible.

Difficile de dégager une véritable unité entre les trois segments de ce long métrage animé japonais. La mémoire, pour tous les trois ? Elément évident du premier tronçon, arrière-plan de la dernière section, étendue comme une vision uchronique des délires guerriers de la première mondiale : casques dorés, villes immenses devenues abords de tranchées. Mais où classer la partie centrale et son dénouement burlesque, sa chute un peu facile ?

Pourtant moins travaillées esthétiquement, cette section centrale fascine fortement dans toute sa première partie, dépouillée des clichés qui peuvent alourdir un peu les autres tiers. Ici, un simple chercheur gobe une nouvelle pilule pour combattre sa fièvre ; à son réveil, tous ses collègues du centre de recherche ont été terrassés, gisent sur le sol, affreuses grimaces et membres distordus. Il appelle les secours, enfourche son vélo pour s'échapper, et ne cesse de rencontrer des cadavres, être saisis par la mort en pleine action, oiseaux tombant en plein vol. Vision d'horreur dans la lumière éclatante du soleil, attaque biologique introduite dans un dessin animé guilleret.

Certes, rapidement, les avions déversent bombes et missiles sur le pauvre cycliste, étirant l'idée comme un gag qu'il faut pousser au maximum ; mais l'idée originale impressionne et dérange toujours malgré cet humour énorme. Un homme devenant arme biologique par l'intermédiaire de sa seule transpiration, diffusant la mort tout autour de lui, et plus rapidement encore quand les émotions l'assaillent et le font suer plus intensément. Un seul homme pour tuer tous les autres malgré, l'attentat suicide biochimique.