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19 janvier 2011

Brock Clarke tisse un hilarant guide des écrivains de Nouvelle-Angleterre

Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre 
(An arsonists guide to writers' homes in New England
by Brock Clarke (2007 - traduit en français en 2009)

Pas facile de mener une vie normale après dix ans en prison, surtout pour une peine purgée à l'âge de 18 ans. Et moins facile encore quand le méfait en question, c'est avoir fait brûler la maison d'Emilie Dickinson, tuant par la même occasion le couple de guide... Pas un crime comme les autres, une sacrée portée symbolique dont il est difficile de se détacher

"Il suffira sans doute de dire qu'au panthéon des grandes et sinistres tragédies qui ont frappé le Massachusetts il y a les Kennedy, les sorcières de Salem, et puis il y a moi."

Sam Pulsifer cherche donc à mettre de côté ses souvenirs terribles, la culpabilité que les voisins lui rappellent sans cesse. Cours en université, coupures des rapports parentaux, mariage rapide, chanceux, vie de banlieue US avec les deux enfants. Une bonne petite course en avant, qui doit marcher, pourquoi cela ne serait-il pas suffisant, même si parfois une petite voix murmure Quoi d'Autre, Quoi d'Autre ? Tout va bien se passer, une vie comme les autres. Mais bien sûr, rien ne s'efface jamais, et tout se détraque vraiment quand un inconnu vient demander des comptes...

J'imagine que Brock Clarke est parti de cette hypothèse : que se passerait-il si quelqu'un faisait brûler une maison célèbre comme celle d'Emilie Dickinson ? Une telle icône de la Nouvelle-Angleterre, dans un pays où les lieux d'histoire sont rares ! Il a assemblé quelques explications pour conduire à ce geste, cette maladresse. Il a construit un personnage un peu paumé, plutôt passif, déboussolé et cherchant à comprendre ; une jolie voix comme narrateur, mais facile à guider. Il n'y a plus qu'à pousser l'idée au maximum, voir jusqu'où l'idée farfelue peut aller.

Et dieu sait si Clarke ne manque pas d'imagination. Les pages sont un véritable festival de situations imprévues, personnages déglingués & loufoques, petits et gros rebondissements, impliquant alcoolisme, policiers, figures littéraires, satire de la vie de banlieue US. L'un des moteurs de l'action tient en cette idée géniale : certes, un incendiaire littéraire sera détesté par les amateurs de légende, mais aussi adulé par d'autres - pourquoi ne lui demanderait-on pas de continuer sa tâche libératrice ? Bon sang, pourquoi ne pas nous débarrasser aussi de la maison de Mark Twain, bon sang, il faut finir le boulot ?

Le livre regorge de tels raisonnements absurdes, qui rappellent souvent de grands livres comiques comme Le Guide du Routard Galactique ou Trois Hommes en Bateau, où la logique semble parfaite mais déroute les sens. Effet renforcé par les perceptions limitées du pauvre Sam, qui peine à déchiffrer les signaux les plus simples. Le monde réel se fait donc source de surprises sans fin, impossibles à capter, où les figures parentales semblent varier sans cesse, d'un jour à l'autre, ici anxieux cherchant la réussite, là atteint d'une attaque cérébrale, plus loin amant de 30 ans ou simplement ivrogne. Situations inextricables qui ne manquent jamais de susciter des salves d'interrogations dans l'esprit de Sam, suite de questions silencieuses pseudo-existentielles terriblement distrayantes.

Mais Brock Clarke offre plus qu'un simple assemblage comique efficace et malin. Il prend un plaisir manifeste à croquer les tares littéraires de la Nouvelle-Angleterre, auteurs pionniers du XIXème siècle vantant la dureté au travail et la rudesse des femmes, auteurs misanthropes du XXème siècles nourris au bourbon dont les personnages passifs passent eux-mêmes leur temps à boire. Une érudition légère & loufoque, tournée en dérision mais bien présente, et qui donne bien entendu du corps au texte. Il aurait été dommage de ne pas profiter d'un tel sujet pour s'amuser un peu avec tous ses mythes & clichés - contrebalancés par les pratiques littéraires actuelles comme les lectures d'écrivain ou les fameux clubs d lecture américain. Tout une ambiance de littérature à l'américaine, passée et présente.

Et justement, Clarke maîtrise parfaitement les atmosphères propres à la Nouvelle-Angleterre. Mélange de petits villages anciens, de banlieues superficielles sans racines autres que de gigantesques centres commerciaux, froides régions du New Hampshire où l'habitat de base tient plus du mobile home. J'ai pu roulé quelques jours dans ces régions durant l'été 2009, dévoré quelques sandwichs et burgers dans des motels dépouillés ou des épiceries au parking remplies de Pick-Up. En quelques phrases, Clarke sait évoquer  de telles images, paysages pittoresques du Maine, New Hampshire, Massachsetts.

A un moment du livre, un conférencier évoque "l'esprit véritable de la Nouvelle-Angleterre". Approche qui entraîne cette remarque vaguement ennuyée de Sam : "Je ne peux pas dire que j'ai tout écouté, loin s'en faut, de la même manière que vous n'écoutez pas vraiment ces publicités qui vous racontent que telle ou telle voiture incarne le véritable esprit de l'Amérique." Brock Clarke se méfie des grandes phrases vaguement réac', les valeurs éternelles, il leur rit au nez. Nous lui ferons donc pas l'insulte de dire qu'il a capté un certain esprit de la Nouvelle-Angleterre actuelle. Mais son joli mélange d'absurde et de caricature sera intéressant à voir évoluer au fil des livres.

Motel à Keesville, dans l'Etat de New York

Bethlehem, New Hampshire

6 janvier 2011

The World in the Evening et Isherwood perd ses belles qualités d'écritures dans un récit d'édification

The World in the Evening (Le Monde au Crépescule)
by Christopher Isherwood (1954)

Stephen s'évade, s'échappe de la soirée hollywoodienne. Il vient de surprendre sa femme en plein adultère ; pas une surprise, mais un déclencheur. Il s'enfuit. Se réfugie en Pennsylvanie, chez la femme qui l'a élevé. Juste pour quelques temps ; il court beaucoup, il ne tient pas vraiment en place ; il cherche, d'une certaine manière ? Mais cette fois-ci, juste avant de prendre le train, il est victime d'un accident, percuté par un camion. Immobilisation de 10 semaines, jambe cassée, corps plâtré ; repos forcé & statique, situation rêvé pour songer à sa vie : échec du second mariage et souvenirs de sa première femme, auteur morte si jeune et dont les lettres restent à classer...

Christopher Isherwood est un grand nom de la littérature anglo-saxone du XXème siècle. Né en Angleterre, immigrant aux Etats-Unis après des séjours en Europe, en particulier à Berlin. Un nom que je ne connaissais pas, je l'avoue, jusqu'à l'an passé et l'adaptation au cinéma de son récit A Single Man - dont j'avais écrit un long commentaire... Pourtant, un rapide coup d'oeil à sa fiche Wikipedia dresse son portrait en grand homme de lettre, aux relations sûres : stimulant la carrière de Ray Bradbury, ami de E.M. Forster qui lui lègue les droits de son roman Maurice, proche d'Aldous Huxley ou W.H Auden, abondant scénariste pour le cinéma... Une oeuvre abondante et variée, où revienne souvent les thèmes homosexuels.

Alors qu'en est-il de ce World in the Evening ? Un début rythmé, lancé à toute vitesse en peinture acerbe d'une fête hollywoodienne, narrateur vaguement cynique, vaguement désabusé, surprenant sa femme, faisant voler sa vie en éclat, s'envolant pour la Pennsylvanie, sa vieille préceptrice ; s'y sentant vite oppressé au milieu des quakers, cherchant à s'enfuir par le train, mais hésitant sur le passage piéton. Voilà : accidenté, bloqué au lit - forcé à songer.

Cette première partie est fortement aspirante, les petits montages s'effacent derrière la vitesse de l'action, la fuite de Steven et l'apparition de personnages variées, introduits avec légèreté, détaillés très progressivement, par touches dans le récit. L'histoire du personnage s'assemble ainsi, par touches, sauts de mémoire ou apparitions de nouvelles figures, parfois convenues, parfois surprenante. La "tante" quaker à l'empathie parfaite, pieuse et modeste lasse vite par son caractère idéal. Le couple homosexuel du médecin et d'un artiste primitif doucement bipolaire surprend plus, surtout au coeur d'une Pennsylvanie pieuse. Tout cela est plaisant.

L'installation au lit & plâtré casse un peu ce rythme, on s'en doute, mais rend les choses surtout plus artificielles et prévisibles. Voici Steven repassant sa vie en mémoire, avec pour déclencheur la correspondance de sa première femme, son âme soeur, trop tôt décédé. Un tel procédé semble un peu convenu ; il est manié avec un certain brio et une envie de variété, alternant les réminiscences de Steven et les lettres animées d'Elizabeth, mêlant interrogations sentimentales et réflexions sur l'écriture. Tout cela semble plus encadré et appliqué, mais garde une certaine vivacité. Les aventures érotiques du jeune Steven à Berlin ou les discussions littéraires de la jetset londonienne restent digestes.

Mais tout cela peine un peu à trouver un second souffle. Steven et Elizabeth se marient, Steven reconnaît peu à peu dans ses souvenirs ses petites mesquineries ou égoïsmes, Elizabeth est superbement compréhensives, courageuse face à la maladie ou spirituelle ; ils voyagent. Ces enchaînements commencent à lasser : toujours joliment agencés, mais lançant une sorte d'éducation sentimentale de couple pour Steven, à la limite du moralisme ou du moins sans surprise. Un long passage de flirt homosexuel semble étonnamment étiré & dilué ; le décès d'Elizabeth légèrement pathétique. 

Bien entendu, ceci tient à l'état d'esprit de Steven, riche héritier sans besoin de travailler, capable de parcourir le monde sans vrai soucis, si ce n'est son épouse ou ses états d'âme ; ses petits égoïsmes. Certes. Mais un tel flottement semble un peu dispersé, semble faire peu sens, vaguement artificiel, proche de la liste ; sans trop de vie. Une certaine manière de rendre compte de la vie, jamais trop prévisible, flottant doucement, surtout pour de tels voyageurs ; un moyen aussi pour Isherwood de présenter des lieux et situations qu'il connaît : nombreux sont les endroits ou motifs qu'on retrouve par un rapide coup d'oeil à sa biographie. Non, tout seulement n'est pas désagréable, bien exécuté, mais paraît un peu court. Même les allusions à la Seconde Guerre mondiale proche, pourtant assemblées avec subtilités, peinent à intéresser vraiment.

A la fin, Steven guérit, divorce ; quelques mois passent pour tout régler, et il revoit quelques figures marquantes de sa convalescence ; il va bientôt partir comme ambulancier à la guerre, il va vivre enfin seul, sans recherche d'amour. Il peut s'élancer à nouveau. Boucle d'un parcours pas inintéressant, mais légèrement attendu. Mais ce résumé un peu morne ne doit pas faire oublier quelques qualités du livres : sa trajectoire d'édification est peut-être construite trop proprement, mais dans ses courtes réflexions littéraires ou ses dialogues agréables offrent de jolis plaisirs de lecture.


2 janvier 2011

Liste de livres lu en 2010 - et pas encore évoqués ici

Fin d'année calendaire, le temps des listes et autres best of. Une pratique certainement motivée par les vacances de journalistes à cette période de l'année : on peut préparer de tels articles à l'avance, les publier au dernier moment, et ainsi occuper les kiosques même quand le personnel festoie... Mais aussi une habitude joueuse, envie de classer, d'assembler ses préférences, d'exercer un petit pouvoir critique, de discuter longuement entre collègues ou entre potes ; et un plaisir de lecteur aussi, la liste offre le moyen de faire quelques découvertes, oeuvres noyées dans dans le flot de l'actualité...

Je l'avoue, je suis toujours tenté par ces listes de fin d'année, assemblage de films, classements de disques ou de chansons. Mais les listes de livres m'attirent moins, ou me semblent moins évidentes : on va voir les films au moment de leur sortie, mais on ne lit pas toujours les livres au moment de leur sortie. A moins d'être critique littéraire, libraire, employé de bibliothèque. En tout cas, dans mon cas, j'essaie de varier mes lectures, alterner les époques, les genres, les pays. Papillonner dans les bibliothèques, picorer les magasins de livres d'occasion... Un rythme qui se prête moins au classement à date fixe.

Cependant, il peut être amusant de garder trace de mes lectures, de mon cheminement dans le monde des livres. Un petit catalogue des mes lectures. Tout au long de l'année, j'ai déjà évoqué une vingtaine de romans sur ce blog, avec plus ou moins de détails. Mais d'autres ouvrages sont restés sur le côté, jamais évoqués faute de temps, ou parce que les livres me semblaient trop intimidants pour mes petits commentaires...

Alors voici une petite liste en vrac des livres lus cette année. Une liste un peu à la manière du joli blog "Discipline in Disorder", adepte de la liste sans classement, du texte posté spontanément, juste pour capter un moment de lecture. Leur liste 2010 mêle ainsi sans distinction romans, essais, livres de photos ou bande dessinée : toujours une jolie mine de trouvailles. Ma liste n'est pas aussi en désordre que celle de DiD, pas aussi laconique, et elle ne comprend pas les bandes dessinées - que j'évoquerai dans une autre liste. Mais j'espère qu'elle sera plaisante à lire...

  • Rosie Carpe de Marie N'Diaye (2001)
    Rosie arrive en Guadeloupe, à la recherche de son frère ; accompagnée de Titi, ce fils mou qu'elle a du mal à aimer. Rosie, fille à la dérive, ayant fui Brives, ayant travaillé sans élan à la Croix de Berny. Une terrible galerie de portraits contemporains, délicatement théâtrale, superbement écrit : un prix Femina tellement mérité...

  • Jour de Souffrance de Catherine Millet (2008)
    Catherine Millet avait conté sa vie sexuelle, elle parle ici de sa longue jalousie. Livre de récit et livre d'analyse des sentiments, des obsessions sentimentales incontrôlables. Honnête, juste, doucement torturé : la jalousie contemporaine.

  • In a Free State by V.S. Naipaul (1971)
    Livre en trois épisodes. Un serviteur indien suit son maître à Washington DC. Un ouvrier des Caraïbes suit son frère en Angleterre pour aider ses études. Deux anglais traversent l'Afrique du Sud en voiture quand une guerre ethnique se prépare. Trois tensions entre pays du Nord et du Sud, peuples dominants et masses dominées, tressées avec subtilité dans un monde où les colonies ont disparu (officiellement). On comprend parfaitement le Booker Prize attribué au livre, et le Nobel offert à Naipaul...

  • La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint (2009)
    Trosième volet des amours de Marie, histoire d'amour des années 2000. Toussaint pousse son système d'écriture plus loin encore, tissant des scènes presque abstraites, terribles, superbes : qui imaginerait tant de beauté dans la course neigeuse d'un cheval fou sur l'aéroport de Tokyo ?

  • La légende de nos pères de Sorj Chalandon (2009)
    Un écrivain doit écrire la biographie d'un ancien résistant, commandé par sa fille - mais les pièces du récit s'assemble mal. Un livre de souvenir, d'écriture, de recherche sur l'histoire dans ses détails ; sorte d'étude de cas : poids mythologique de la résistance française, étiré jusque nos jours.

  • Carte Muette de Phlippe Vasset (2005)
    Un groupe de géographe est engagé pour cartographier Internet : pas uniquement les lignes de serveurs, tous les flux des utilisateurs... Livre doucement expérimental, construit par bribes d'emails, jouant avec les polices de caractères, tentant de mêler discussions typiques d'Internet et monologue intérieur. Pas désagréable, pas inintéressant, mais l'aspect le plus fascinant tient au "vieil Internet" qu'il présente : un Internet d'emails, sans chat, sans Facebook, sans Twitter - et le livre n'a que 5 ans !

  • Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann (2009)
    Biographie monstre de Claude Lanzmann, réalisateur du monumental film Shoah. Mais aussi résistant actif, compagnon de Simone de Beauvoir et ami de Sartre ou Deleuzz, militant pour la décolonisation, journaliste explorateur du monde en Israël, Allemagne de l'Est ou Algérie, directeur de revue... Une vie vertigineuse, riche comme 1000 romans ou essais, et superbement écrite - 800 pages à dévorer, terriblement stimulantes.

  • The New Journalism - anthologie assemblée par Tom Wolfe (1973)
    Le Nouveau Journalisme, élan du journalisme des années 60-70, où le journalisme se rafraîchit en piochant des techniques d'écritures romanesques, en offrant plus d'espaces à l'auteur parlant à la première personne, à tous les délires du gonzo. Dès 1973, Tom Wolfe assemble une anthologie de textes forts, et la lecture s'écoule fascinante : tant de grands papiers ! Pages de In Cold Blood de Capote, délires de Hunter S. Thomson, enquête d'un journaliste participant à un match de foot US pro, interview avec une actrice pour Warhol, récit de la mort lente d'une adepte des régimes macrobiotiques. Une variété sans fin, et une mine d'exemples pour repousser les limites de l'écrit, qu'il s'agisse de non-fiction ou de tout type de récit...

  • Un an de Jean Echenoz (1997)
    Une femme se réveille à côté d'un cadavre, s'enfuit, se construit une vie cachée - de plus en plus pauvre, faute d'argent, jusqu'à dormir dans la rue avec les clochards. Déchéance et fuite, passivité, un petit monde de marginaux du sud de la France, plantés par le style sobre d'Echenoz. Difficile de bien savoir où tout cela va, mais la course doucement paranoïaque est vaguement envoûtante.

  • Boderline (2000) / La Brèche (2002) de Marie-Sissi Labrèche
    L'autofiction à Montréal dans les années 90. Marie-Sissi Labrèche raconte ses rapports détestables avec sa mère folle, conte son amour fou et obsessif pour son professeur de littérature, le mépris de son corps, machine à sexe à la dignité perdue. Les thèmes maternels ou d'amour fou ne sont pas toujours très profonds, semblent parfois un peu convenus ou superficiels. Mais l'élan halluciné du langage donne un rythme certain, souvent fascinant pour un lecteur parisien : un élan obsessionnel pavé d'expressions québécoises surprenantes pour l'oreille francophone européenne.

  • Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise (2000) / Par une nuit où la lune ne s'est pas levée (2007) de Dai Sijie
    Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, un immense succès littéraire : traduit en 25 langues ! Jolie histoire d'adolescents envoyés à la campagne pendant la révolution culturel, transmettant la littérature européenne à une couturière analphabète - récit poétique, doux, humoristique.
    Le livre suivant est également fascinant, mais à la construction ambitieuse et multiple, centrée autour d'un parchemin déchiré offrant une citation du Boudha. Le livre mêle visite d'une traductrice en Chine, récit d'aventurier français après la Seconde Guerre, vie du dernier empereur, réflexion sur la traduction ou les langues mortes. Un roman multiple, foisonnant, érudit, poétique.

  • The Echo Maker by Richard Powers (2006)
    Un accident de voiture, le frère dans le coma, reprenant peu à peu ses esprits, mais croyant sa soeur une comédienne, un imposteur chargé de le tromper... Joli pitch initial, mais livre que j'ai trouvé terriblement poussif ; à la construction tellement apparente, à la progression lente, à la documentation visible et artificielle, aux personnages souvent prévisibles. Un livre fabriqué, comme parfaitement assemblé avec des recettes précises, façon cours de "Creative Writing" - sans vie. J'ai du mal à comprendre son statut de finaliste au Prix Pulitzer, du mal à saisir l'enthousiasme critique...

  • Extension du domaine de la lutte par Michel Houellebecq (1994)
    Parce qu'il fallait tout de même avoir lu un livre de Houellebecq dans sa vie - et surtout cette année ; alors commençons par le premier roman. Petite histoire d'homme des années 90 désabusé, petit cadre en services informatiques transporté dans les hôtels de province, les petites mesquineries de l'entreprise. Un ton personnel, détaché, doucement cynique, où surgissent des aphorismes déprimés sur la société, des scènes acides sur les comportements de collègues, de pures envies de détachement voire de meurtre. Il serait maintenant intéressant de lire Les Particules Elémentaires...

24 décembre 2010

The Mystic Masseur, Naipaul offre une farce dans le Trinidad colonial des années 40

The Mystic Masseur 
by V.S. Naipaul (1957)

Ganesh est un fameux masseur, c'est certain. Pas un de ces escrocs habituels de Trinidad, masseurs auto-proclamés, sans formation, sans aptitude à guérir ; Ganesh possède tellement de livres, près de 1500 volumes, c'est un érudit ! Un penseur. Et très bientôt, un mystique, un guérisseur d'âme, capable de chasser les esprits entre deux prières murmurées vêtu d'un turban. De masseur à mystique, Ganesh connaîtra le succès, la renommée, l'ascension dans le petit monde du Trinidad des années 40, petite société coloniale britannique.

V.S. Naipaul est un écrivain célèbre dans le monde britannique. Un écrivain reconnu, ayant reçu le célèbre Booker Prize Award en 1971, et surtout le Prix Nobel de Littérature en 2001 ; à Ottawa, mon professeur de littérature n'hésitait pas à le décrire comme le meilleur écrivain vivant de langue anglaise... Pourtant, j'avoue ne pas vraiment avoir entendu son nom avant mon arrivée au Canada. En France, l'ami Naipaul ne semble pas aussi fameux que d'autres lauréats Nobel comme Günter Grass ou Garcia Marquez. Un rapide coup d'oeil à sa bibliographie française confirme cette impression : seuls deux livres de Naipaul ont été traduits en français avant 1981. Il avait déjà publiés 10 romans et 6 essais à cette époque !

La page Wikipedia française de V.S. Naipaul présente une unique photo, couverture d'un roman en traduction allemande...

Pourtant, les deux romans que j'ai lus cette année affichent un talent fort intéressant. Je reviendrai plus tard sur "In Free State", livre lauréat du Booker Prize en 1971, fascinant plongée dans différentes situations post-coloniales. Son premier livre, "The Mystic Masseur" date de 1957, traduit en France en 1994, et propose un ton fort différent de la riche d'In Free State : une farce caustique, riche de sous-entendus et de personnages hauts en couleur.

Avec, bien sûr, la figure centrale de Ganesh, le masseur mystique, le petit érudit de Trinidad. Personnage fascinant, dont la vie est lancée par un envoi tardif au collège, où il se passionne pour la lecture. Goût qui en fait une sorte d'être contemplatif, sans envie de travail, quittant son métier d'instituteur après 6 mois, se calfeutrant dans un village perdu, vivant dans une case qu'il emplit de livres selon une méthode systématiques : tous les livres des Editions Pinguin, tous ceux des éditions Everyman ! De fil en aiguille, cherchant à écrire lui-même, cherchant à délivrer des conseils mystiques, adoptant doucement une carrière politique qui le conduit jusqu'à l'assemblée législative.

Ganesh est une sorte d'escroc bienveillant et malgré lui, délivrant sa sagesse en toute bonne foi. Mais le peuple de Trinidad l'écoute, le soutient, le rend peu à peu célèbre ; Ganesh parle de destinée, il s'agit juste d'une sorte de résonance entre son dilettantisme lecteur et les envies des gens, qu'elles soient mystiques ou politiques.

The Mystic Masseur est un magnifique portrait d'un anti-héros, petit personnage sans envergure mais attiré par la sagesse. C'est aussi une galerie de personnages distrayant et truculents, femmes sans éducations, petits marchands cherchant à faire des affaires, petits politiciens aux combines dérisoires, tous parlant un anglais un peu biscornu, approximatif, joliment rendu dans les dialogues. Sous forme de farce, Naipaul présente la société de Trinidad dans les années 30 - 40, son île natale, île où les rumeurs propagées par les ouvrier de la canne à sucre peuvent faire d'un petit masseur un grand mystique, un homme politique influent. Tous ces enchaînements sont profondément drôles, scènes superbement présentées en quelques détails, en situations ridicules et cocasses : dans ses excès, Ganesh n'hésite pas à faire construire un temple hindou, où sa femme sert du coca-cola, ou à publier un livre sur les peines & plaisirs de la constipation... 

Petites médiocrités d'une petite île coloniale, bien loin de la sagesse libératrice d'un Gandhi ou d'un Nehru, emblèmes indiens contemporains sans cesse évoqués par les petits personnages de Trinidad. La création d'une identité nationale pour un peuple si jeune n'est pas une tâche facile, pas forcément une tâche entreprise par de grands hommes, semble dire Naipaul avec humour et dérision.

21 décembre 2010

The Edible Woman et Margaret Atwood tisse avec humour des hésitations féministes

The Edible Woman 
by Margaret Atwood (1969)

Marian n'a pas trop à se plaindre, sa vie de jeune femme prend forme. Un travail intéressant dans une société d'enquête marketing, un petit ami mignon, intelligent, promis à une belle carrière d'avocat ; quelques amis autour de Toronto, une collocation pas désagréable avec son amie Ainsley. Tout s'assemble, la demande en mariage ne va pas tarder, Peter est un bon garçon, un garçon traditionnel. C'est rassurant. Même si Marian ne sait peut-être pas trop ce qu'elle veut ; pas devenir comme son amie d'université, Clara, enceinte chaque année depuis son mariage il y a 3 ans ; mais certainement pas flotter comme Duncan, l'éternel étudiant croisé lors d'une enquête sur la bière...

The Edible Woman est le premier roman de Margaret Atwood, immense auteur canadien. Primée à de multiples reprises, internationalement reconnue, régulièrement citée par les bookmakers parmi les candidats au Nobel de littérature ; une référence. Pourtant, son roman Surfacing, son deuxième ouvrage, m'a paru terriblement daté et plat quand je l'avais lu l'an passé : agrippé à un style minimal un peu frustrant, brassant de figures de hippies bien mornes... Une belle déception... Mais il fallait bien lui donner une deuxième chance.

Mais ce premier roman offre une toute autre énergie, un ton plus léger et ironique, beaucoup plus d'humour. Les premières pages offrent de superbes descriptions de la compagnie d'enquêtes consommateurs, peuplée de femmes papillonnantes, mères de famille ou vieilles filles vierges, bricolant des questionnaires pour ce secteur naissant. Jolies images captant l'ambiance de la société de consommation nord-américaines, les femmes travailleuses à permanentes, façon mélodrame de Douglas Sirk : cherchant leur place professionnelle, mais attirées par le foyer et un bon mariage... 

Mais les mélodrames de Sirk étaient ancrés dans les années 50, tandis que Marian est une femme des années 60, n'hésitant pas à vivre en célibataire, libre dans sa sexualité ; sa colocataire Ainsley est d'ailleurs une croqueuse d'hommes revendiquée, consommant alcool en quantité, ce qui ne plaît pas vraiment à leur logeuse. De telles tensions sont le coeur du roman, jeunes gens cherchant leur place dans la société face aux idées arrêtées, qu'elles proviennent des vierges travailleuses, d'une logeuse puritaine ou même d'un boyfriend un peu conservateur...

Un tel schéma peut sembler un peu basique, surtout pour un lecteur des années 2000 habitué à de telles peintures des années 50 ou 60. Mais Atwood assemble ses personnages avec justesse, sait choisir les détails élégants ou distrayants, construit de jolies scènes et de belles surprises, et distille toute la finesse de son humour. L'humour qui semblait si distant ou plat dans Surfacing est ici omniprésent, personnages tournés en dérisions, situations étranges, remarques acides la publicité ou le monde des professeurs de lettres, fête en appartement les instabilités mondaines middle-class des films Breakfast at Tiffany ou The Apartment... 

Tout cela est assurément moins poétique que Surfacing et ses ambitions mystiques, son exploration de l'identité canadienne, comme l'évoque les critiques ; mais The Edible Woman fonctionne beaucoup mieux dans son registre plus quotidien. Un joli plaisir de lecture, portant avec intelligence et subtilité des dilemmes aux accents féministes. Voilà qui donne envie d'explorer un peu plus les ouvrages de Margaret Atwood


4 novembre 2010

Vargas Llosa joue avec une vilaine fille mais n'en fait pas grand chose

Tours et détours de la vilaine fille 
by Mario Vargas Llosa (2006)

Qu'elles sont séduisantes, ces deux petites chiliennes, outrageuses, comme elles dansent bien, qu'elles sont fascinantes ! Tous les garçons du quartier de Miraflores au Pérou les observent, les filles les jalouses, et Ricardo est fou amoureux de Lili, la plus spectaculaire, la meilleure danseuse de mambo. Quel beau pays que le Chili, si libre, si frais pour les regards adolescents. Mais en fait les deux chiliennes n'ont jamais rien vu du Chili, ce ne sont que de petites péruviennes pauvres, tentant d'infiltrer les riches familles de Miraflores. On découvre la supercherie, on les chasse. Bientôt Ricardo part à Paris, la ville de ses rêves, la seule vocation de sa vie ; qu'importe qu'on soit un modeste traducteur pourvu que ce soit à Paris.

Mais deux ans à peine passent et voici que la petite chilienne débarque à Paris. Devenue Camarade Arlette, prête à partir pour Cuba où doit la conduire une bourse d'entraînement à la révolution communiste. Premières retrouvailles d'une série qui durera toute une vie...

Vargas Llosa a reçu le prix Nobel il y a quelques mois, après avoir été longtemps cité durant les quinze dernières années ; pas une surprise. Je n'ai jamais lu de livres de lui, même si son nom résonne connu, un habitué des salons littéraires, des étalages de libraires en poche. J'aime bien lire les livres de prix Nobel, pour avoir au moins un repère - et espérant souvent tomber sur un chef d'oeuvre marquant. Cent Ans de Solitude ou The Golden Notebook ont constitué de véritables chocs esthétiques, guidés par le simple fait que leur auteur apparaissait dans la liste Nobel.

Hélas, les prix Nobel n'écrivent pas que des chefs d'oeuvre, surtout à la fin de leur carrière.

Petite erreur naïve de ma part d'avoir choisi un des derniers livres de Vargas Llosa. Un livre pas désagréable, bien écrit (tout de même, ce n'est pas un scribouillard), aux épisodes plutôt bien trouvés, de belles petites idées. Mais qui m'a laissé une terrible impression d'auteur en pilote automatique, se faisant doucement plaisir, mais sans vraiment proposer grand chose au lecteur. Un auteur facile, peu exigeant avec le contenu de son livre, pourvu qu'il soit doucement distrayant et lui permette de brasser quelques souvenirs.

Le gentil Ricardo retrouve ainsi sa vilaine fille de Lily, à peu près tous les 5 ou 10 ans, selon des schémas assez similaires. Elle le retrouve, lui explique ses problèmes, il est ravi de la retrouver même si les années le rendent mois poreux aux méthodes de la fille, plus cyniques ; il la couvre de mots doux, ils couchent ensemble, vivent un peu ensemble ; et elles s'échappent avec un riche personnage, car c'est cela qu'elle cherche, l'argent, en ex-petite fille pauvre voulant assurer sa vie. Schéma reproduit dans différents lieux, Pérou de l'adolescence, Paris des années 50, Swinging London des sixties, le Japon, le Madrid cosmopolite des années 80 : un vrai album de Tintin ou film d'Indiana Jones, chaque lieu offrant son petit regard sur l'air du temps, les hippies ou la Nouvelle Vague parisienne.

On comprend vite que Vargas Llosa joue avec ses souvenirs, ayant longtemps vécu à Paris, ayant sûrement passée par Londres. Mais chaque lieu ne correspond qu'à un chapitre, et chaque description paraît bien superficielle, à la limite du cliché : hé oui, il y avait des hippies à cheveux longs fumant des joints à Londres en 1965. On a même droit à la mort d'un peintre homosexuel du SIDA...

L'obsession amoureuse se trouve terriblement diluée dans ces enchaînements, ces bonds temporels pas tellement bien gérés. On ne touche jamais à la passion aussi profondément que dans Ada de Nabokov, autre roman passionné et voyageur, étiré sur la vie d'amants sans cesse séparés. On peut admettre que l'obsession ne soit pas vraiment le thème majeur du roman, finalement, mais plutôt l'interaction entre les deux personnages, plus focalisé en creux sur la course de la fille, jamais satisfaite, sa fuite en avant, son appétit pour l'argent, son goût pour la manipulation ; mais les amants qu'elle choisit sont là aussi passablement caricaturaux, haut gradé de l'UNESCO, propriétaire de cheval anglais, trafiquant japonais porté sur les pratiques érotiques pétomanes. Tout cela pourrait sembler burlesques, mais pas vraiment, juste léger, distrayant, mais jamais vraiment acide ou sarcastique.

Bon sang, où veut-il en venir ?

La critique du New York Times parue en 2008 évoque une réécriture de Madame Bovary, rien que ça. Le goût de Vargas Llosa pour Flaubert est connu, un de ses modèles littéraires, il a même publié un long essai sur le maître français. Mais les connexions avec Madame Bovary semblent bien tenues, la gentillesse de l'époux, la fuite en avant superficielle de la Bovary... Mouais... Pas facile de faire un vrai parallèle... Et on peut difficilement accuser mes mauvais souvenirs, mes lointaines lectures d'école : j'ai lu Madame Bovary il y a moins d'un an. Cette mauvaise ne parvient jamais à créer un rythme similaire à celui de Flaubert, un élan, pas même à générer une vraie empathie pour ses personnages. A la fin, la vilaine fille est cassée, physiquement détruite, et honnêtement, je m'en foutais.

Ma seule interprétation du livre est une suite de petits plaisirs d'écrivain. Car certains passages sont très plaisants et bien trouvés, comme cette description d'un vieillard capable de guider la construction des digues brise-lames car il sait écouter la mère. Vargas Llosa a un joli carnet où il reste capable de noter des idées très intéressantes & agréables. Mais l'ensemble ne prend pas vraiment, ne conduit pas à grand chose, et surtout pas à la pirouette finale, d'une profonde paresse.

Le prix Nobel 2010 mérite une deuxième chance, il faudra goûter à ses ouvrages plsu reconnus.

15 octobre 2010

Avec Grimus, Rushdie offrait un faux-départ fantaisiste et fou à sa carrière

Grimus 
by Salman Rushdie (1975)

Tant d'auteurs à lire, tant de nouveaux, mais aussi tant de retard dans les grands noms. Sans même parler des classiques, tout cette culture littéraire qu'il me faut combler peu a peu, il est dommage de mal maitriser les valeurs sures contemporaines. Ainsi, Salman Rushdie : voila bien un nom à la qualité reconnue, et dont je n'avais pourtant pas lu une ligne jusque récemment. Profitant de la vaste bibliothèque bilingue d'Ottawa, je me suis donc plonge dans les rayons en R-U, sans trop savoir quel volume choisir dans ceux portant le nom de Rushdie. Alors autant commencer par le commencement, avec son premier roman...
Un choix à l'aveugle finalement malin, et chanceux. Le livre est un objet fort singulier, et a été plutôt méprisé par la critique. Je n'aurais certainement pas fait sa découverte si j'avais effectue quelques recherches préalables. Piocher dans les rayons permet parfois d’être chanceux !

Flapping Eagle est un indien mis a l’écart de la tribu, un donneur de mort, puisqu'il est né malgré la mort de sa mere en couche. Il ne peut vivre qu'avec sa soeur, mais celle-ci disparait un jour avec un mysterieux inconnu qui lui a offert l'immortalite. Bouteille jaune pour l'immortalite, bouteille bleue pour pouvoir se donner la mort une fois la lassitude venue apres les siecles des siecles... Flapping Eagle ne traine pas longtemps dans la tribu, boit la bouteille bleue, se fait gigolo pour une riche femme fortunee, parcourt le monde pendant 777 ans et 7 jours. C'est alors qu'il rejoint l'ile de Calf, qui accueille les immortels, ile perdue dans une autre dimension...

Quelle claque que ce livre, les premières pages lancent les surprises les plus fantaisistes sans préavis, immortalité, autres dimensions, personnages surprenants et hauts et couleurs, humour, érudition. Le tout superbement ecrit, avec un joli rythme, un réalisme magique plus fantaisiste et moins réaliste que "Cents Ans de Solutide" de Garcia-Marquez. Une voix unique, une voix folle, à l'imagination fascinante.

Au coeur de ce melange bizarre et hétérogène surgissent des descriptions d'intelligences supérieures incapables de mouvements mais aussi des références a la culture d'Inde. Cocktail surprenant, et la page Wikipedia permet de se rendre compte que je n'ai pas saisi toutes les références mises en jeu, le complexe symbolisme. Toute une richesse cachée, qui n'alourdit pourtant pas la lecture, grâce au talent de conteur de Rushdie. L'histoire d’immortalité n'est peut être pas tellement passionnante en soi, au final, mais il est impossible de s'ennuyer a la lecture de Grimus, renouvelant les situations de sa petite comédie humaine en microcosme. Certes, certains lecteurs décrocheront rapidement devant l'accumulation de folie théoriques et fantaisistes bourgeonnant des les premiers chapitres. Mais ils passeront à cote des magnifiques passages dans le village de K, microsociété aux personnages caricaturaux, dont l'humour fait parfois penser a la folie absurde, parodique mais cohérente de Terry Pratchett.


12 octobre 2010

Love Burns, Mazya présente l'adultère meurtrier et drôle en Israël

Love burns 
by Edna Mazya (1997)
sorti en France sous le titre Radioscopie d'un adultère en 2008


Ilan a 49 ans, professeur d'astrophysique à l'université d'Haïfa ; légèrement angoissé, consommateur régulier de Valium ou de somnifère. Mais heureusement marié depuis deux ans à une magnifique femme de 25 ans, séduisante, intelligente, amoureuse - un bel horizon pour cette existence autrefois étriquée, concentrée sur un ami d'enfance et une mère possessive et acariâtre.

Mais qui imaginerait qu'une si jolie femme passe vraiment ses journées à la maison, à dessiner ? Même les couples les plus proches & complices connaissent leurs bouffées d'adultère, leurs tentations ; l'ennui, la différence d'âge.

Edna Mazya construit une agréable histoire à partir de cette trame fort classique. Les péripéties surgissent  avec un joli sens de l'humour, distant, presque sans avoir l'air de rien, mais terriblement absurde, presque acide. Comment peut-on qualifier autrement une scène de meurtre par étouffement à la pipe en terre ? La description abrupte d'un tel méfait le rend totalement improbable, et l'art d'Edna Mazya est d'amener progressivement la scène à ce dénouement meurtrier, tisser une discussion, un geste imprévu, une envie passagère, une réaction qui construisent doucement un drame, qui changent monsieur tout le monde en un meurtrier.

Edna Mazya est apparemment un auteur dramatique, et n'a écrit que deux romans. Mais on devine un joli sens théâtral derrière la conduite de ce roman. Pas particulièrement dans la construction de dialogues, comme on pourrait le penser, car le livre fonctionne pas particulièrement sur de longs dialogues - pourquoi un auteur de théâtre chercherait-il à écrire un roman en se focalisant surtout sur les dialogues, pourquoi une nouvelle forme d'écriture alors ? Le sens théâtral de Mazya se sentirait plutôt dans la construction des scènes, petites situations initiales, rencontres de personnages ou déambulation, dénouement, et ce en usant de chapitre parfois très courts ou très longs - belle maîtrise du rythme narratif, aussi bien à l'intérieur d'une scène que sur l'ensemble du livre. 

Mais surtout, l'écriture de Mazya est magnifique dans sa capacité à rendre la voix d'Ilan, narrateur du roman, longues phrases faites de courtes propositions, rapides, presque haché, les petites enchaînements imprévus d'un esprit vaguement paranoïaque - pas un psychopathe chronique, juste un inquiet maladroit. De superbes monologues que l'on prendrait plaisir à dire à haute voix, que l'on apprécierait d'entendre dit sur une scène par une voix d'acteur. De telles envies ne peuvent mauvais signe pour un roman.

14 septembre 2010

Rabbit, Run, et Updike offre une jolie démonstration littéraire

Rabbit, Run
by John Updike (1960)

Rabbit, un surnom reçu durant sa gloire dans l'équipe de basket universitaire.
Rabbit, une gloire sportive.
Et maintenant, Rabbit court, s'enfuit, il prend la route pour échapper à sa vie quotidienne.

C'est ainsi que commence le fameux roman de John Updike, par la fuite de Harry "Rabbit" Angstrom un soir comme un autre, prenant sa voiture et abandonnant sa femme en ceinte et son tout jeune fils. Route de nuit, stations services, dîners dans des petits restau bons marchés, les routes américaines la nuit et la fuite vers le sud. Quelques pages à peine et la description d'une vie de banlieue des années 60 s'est changée en road story, les regards suspicieux vers l'étranger ou le bruit de la radio, les carrefours sombres au niveau desquels on se perd la nuit. Un goût classique de littérature américaine et la plongée sur la route.

Mais Updike ne cherche pas à écrire à nouveau Sur La Route, il s'intéresse aux dilemmes d'un américain moyen, à sa petite vie étriquée, aux frictions avec sa gloire passée de surdoué du sport. Au bout de 50 pages, Rabbit revient dans sa ville d'origine : quittant sa femme, vivant avec une semi-prostituée, mais au sein même de sa communauté. Scandale, joli approche du texte, Rabbit ne se sent pas vivre auprès de sa femme qui était pourtant si mignonne, mais n'est plus qu'ennyeuse et alcoolique - mais il ne sait pas non plus où aller ou vers quoi plonger et prendre un nouveau départ. Abandon et unité de lieu, le bal des personnages peut se lancer, joli fille chez qui on s'installe sur un coup de tête, belle-famille réprobatrice, prêtre aux méthodes peu orthodoxe, les personnages entrent peu à peu en scène et multiplient les approches, offrent épaisseur et variété à cette situation simple : l'abandon et l'à-quoi-bon.

La souplesse du style et la finesse des situations gagne peu à peu le lecteur, maintenant l'intérêt par son approche prisme, sorte d'inclinaison discrète du miroir pour mieux observer ce Rabbit. Et tout près de la fin, Rabbit s'échappe de nouveau, et l'auteur reste avec la femme abandonnée. Sa soirée de plongée dans l'alcool est un sommet d'émotion glauque, d'horreur quotidienne saisissante.

Les critiques françaises de l'époque semblent avoir plutôt surligné le côté conservateur et moraliste du roman ; difficile en effet de ne pas sentir un certain dégoût perplexe pour le comportement immature de Rabbit. Mais la tonalité ne semble pas trop insistante, et la qualité de l'écriture donne surtout l'impression de lire un joli classique. Il sera intéressant d'explorer les 4 tomes suivants de la vie de Rabbit, publiés sur près de 40 ans...

28 août 2010

Emmanuel Carrère describing other lives and some part of the contemporary world

D'autres vies que la mienne / Other lives than mine
par Emmanuel Carrère (2009)

This book deals with life and death, illness, extreme poverty, justice et above all love. Everything in it is true.

This could be condensed as "love in extreme conditions" and for once, extreme is not an overstatement since the book opens with the 2004 tsunami. Emmanuel Carrère was on vacation in Sri Lanka at the time, with his family but on a verge of a probable break-up. They skipped the diving lesson for banal reasons; the diving club was destroyed by the wave, most of the coast nearby as well. They found themselves in the middle of extreme and unexpected destruction, scrambled lives, lost relatives and children.

A couple of weeks later, the sister of Carrère's mate was victim of a terrible cancer attack. She was 33 years old with three young girls. Intimate catastrophe after world-scale disaster. Two scales of tragedy hitting the writer with his own unbalanced life, his love uncertainty, his usual despair & sadness. But still a writer : when one of the people involved suggests he could write about the experiences, Carrère starts taking notes, meeting people, trying to capture the situations and understand the people involved.

The book then flows as a succession of striking scenes and fascinating characters, starting in Sri-Lanka, jumping to Vienne in France in a suburban family touched by lethal illness, going then to one-leg judge, to a Consumer Court, to widow drawing comics. Each stage offers deep humane feelings and contemporary elements such as arrogant tourists calling their insurance from a devastated island or working-poor couples struggling to reimburse the large number of loans. The gallery draws an apparently random but accurate picture of the French society, of various common state of minds, various atmosphere; wonderful contemporary book.

The book apparently works as a very classical writer's work: describing what you see, listening to people, documenting yourself on some aspects. Some people might even consider it close to a simple report: no real plot, no real work of imagination, just telling things and people as they happen or explain themselves. But the structure of the book instantly shows a more complex work by Emmanuel Carrère. During the two third of the book, the situations seem to shift at every other chapters: Sri Lanka, then the story of a couple who lost their daughter, then the sister-in-law suffering from cancer, then the story of a colleague from the dying woman, then description of the Consumer Court and the way it works... Every situation brings new people who seem apparently side-characters at first, but receive more focus on the following pages, offering new themes and ideas. Like some kind of branching tree, offering new ideas and paths to explore, deep exploration of every aspect worth telling.

It made me think of the old suggestion by Jean-Luc Godard for a the tennis tournament in Rolland Garros. Start filming any player in the first round, then focus on the winner on the second round. Getting a shape of the big picture and the tournament spirit by remaining close to successive individuals.

Emmanuel Carrère offers an impressive patchwork feel to his text, a wide variety, while remaining consistent to the general tone of the project. A deep modern approach : reaching truth and authenticity by remaining close to small elements, by giving space to topics of apparently different value, the current struggle on jurisprudence of individual loans as detailed as the life of the recently-widowed brother-in-law. The approach is not that different from the one in his previous book, "Un roman russe" ("Life as in a russian novel"), where old family history was unravelled next a notes about a work-in-progress movie or a painful break-up. In both cases, Carrère is the link, the presence behind the pen or the keyboard, letting his feelings flow along the paragraphs, his personal life. Some kind of open life philosophy, trying to understand himself and understand the others and the world, looking for a consistent understanding of self.

19 août 2010

Yann Martel pas totalement au point avec Beatrice et Virgil

Beatrice and Virgil
by Yann Martel (2010)

BEATRICE: But what does it actually taste like?
VIRGIL: A pear tastes like, it tastes like... (He strugles. He gives up with a shrug:) I don't know. I can't put it into words. A pear tastes like a pear.
BEATRICE: (sadly) I wish you had a pear.
VIRGIL: And if I had one, I would give it to you.
(Silence.)

Beatrice et Virgil sont les personnages d'une pièce de théâtre en cours d'écriture, un âne et un singe. Errant sur une terre dévastée, dialoguant, affamés, cherchant à lutter contre leur angoisse et leur situation désespérée ; une sorte de pièce de Beckett aux protagonistes animaliers fuyant les hommes, une pièce inachevée elle-même. La pièce est l'oeuvre d'un taxidermiste âgé, travail d'une vie sur lequel il se casse les dents, ne parvenant pas à régler certaines scènes.

C'est pourquoi il a contacté Henri, auteur célèbre, dont le succès internationale repose sur un livre mettant en scène des animaux. Surpris par la tonalité de la pièce, séduit par la boutique magique du taxidermiste, Henri se prend au jeu, bouffée d'air frais dans un blocage d'écriture qui dure depuis quelques années.

Yann Martel construit délicatement ces différentes strates, extraits de pièce de théâtre, descriptions d'animaux empaillés, vie quotidienne d'un auteur un peu déboussolé par le succès et le rejet d'un projet ambitieux. La lecture coule fluide, enchaînements élégants, réflexions construites et intelligentes, petite musique d'un style à la fois précis & simple. La maîtrise est certaine, les pages tournent, l'aventure littéraire est assez envoûtante & intrigante : où ce sens du contrôle va-t-il mener ?

Lors d'une conférence au Writer Festival d'Ottawa en avril 2010, Yann Martel reconnaissait sans honte son envie de contrôle littéraire, son goût du réglage et de la précision du livre, sa quête de sens avant tout. I don't care about characters, everything is plot. I tell my characters what to do and they don't talk back. I know the end of the story before writing a single word; (otherwise) that would be starting a building and not knowing if it is a stadium or an hospital. Yann Martel sait ce qu'il veut explorer par l'écriture, il sait ce qu'il veut démontrer, tenter de comprendre et de partager avec le lecteur.

Et il n'a pas peur des sujets ambitieux, puisque le thème central du lire n'est autre : "peut-on écrire sur la Shoah autrement ?". A savoir hors du cadre des témoignages de survivantes, des reconstitutions, approche irriguant même les oeuvres de fictions ; si peu d'oeuvres ont su proposer une approche nouvelle tout en restant digne, contrairement à d'autres sujets tout aussi graves, comme la guerre. Il n'est pas encore de vrai Lubitsch de la Shoah, voilà la thèse de Yann Martel, et le sujet d'étude sur lequel s'est cassé les dents Henri, double littéraire de Martel.

Rien de moins pour l'auteur de Life of Pi, Booker Price vendu à 7 millions d'exemplaires dans le monde depuis 2002...

Sujet ambitieux s'il en est, on s'en doute, et force est de constater que ce Beatrice and Virgil ne convainc pas totalement. Cela commence par quelques petits détails, de légers agacements. Cela commence par l'utilisation d'un double comme Henri, moyens pour Martel de glisser de petits détails sur le monde de l'édition, des petites anecdotes sur le sort d'un écrivain à grand succès. Ce n'est pas désagréable, pas totalement passionnant non plus, juste divertissant ; et pas totalement assumé de la part de l'auteur, plaçant son histoire sous le signe de la généralité, sans trop de détails contemporains. La "grande ville" où déménage Henri n'est pas explicité, cela pourrait être Paris, Londres ou New York, "ce serait pareil" déclare l'auteur ; jugement qui pénalise rapidement le livre, en lui coupant une certaine ouverture sur le réel, le cantonnant presque à une sorte d'étude de cas.

Mais "I don't care about characters", n'est-ce pas ? C'est assez cohérent avec les déclarations de Martel. Cela semble juste un peu étriqué par rapport à l'approche de Javier Cercas dans "A la vitesse de la lumière", qui avait suivi le succès immense des "Soldats de Salamine" ; Cercas y continuait d'écrire son livre à la première personne, mêlant enquête et vie personnelle, introduisant le succès inespéré de son livre dans le suivant, jouant avec les excès d'une rockstar des lettres. Martel ne semble pas avoir su trouver un vrai équilibre de ce côté, pas de vrai originalité, et le livre semble parfois un peu dérisoire dans des scènes plutôt convenues comme "la naissance du fils" ou "la mort du chien".

Soit, on pourrait considérer cela comme un simple emballage du sujet, une patine de quotidien pour introduire le lecteur dans les réflexions esthétiques du livre, la pièce de théâtre, la question du langage et de la représentation. Pourtant, là aussi, le livre semble peu à peu tourner à vide, offrant des extraits de théâtre plaisants et intelligents mais dont la progression laisse peu à peu perplexe. Il sent bien sûr une critique envers le taxidermiste, sa pièce de théâtre peu satisfaisante, mais difficile à démêler du côté "jeu littéraire" de ces bouts de scènes un peu théoriques, vaguement cul-cul parfois. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à livre paresseux de Bernard Werber qui m'était tombé sous les yeux, dialogues superficiels et théoriques d'un couple enfermé dans une boîte ; Martel a plus de profondeur et de style que Werber, mais son analyse semble tout de même naviguer parfois à vue, effleurer certaines idées, ne pas suivre certaines pistes, trop occupé à présenter des leçons de descriptions ou quelques pensées dignes d'un cours de creative writing.

Le livre déroute donc peu à peu, et la perplexité gagne lors des dix dernières pages, sorte d'explosion en vol de l'ouvrage. Adoptant quelques idées fort classiques en rapport à la Shaoh, proposant un twist assez raté, finissant sur un nouveau jeu littéraire plutôt gratuit. Tout ça par ça ?

Ma surprise a été d'autant plus profonde en pensant à la déclaration de Martel sur la fin qu'il connaît avant même le début de l'écriture. Tendait-il vraiment vers cette fin ? Etait-ce une boutade de sa part à la conférence ? J'imagine avoir mal compris quelques nuances et finesses de tonalité, certains côté pastiches ou ironiques, mais ces teneurs sont loin d'être évidentes. Beatrice and Virgil n'est pas un livre désagréable, prêtant à la réflexion par les portes qu'il ouvre et les déséquilibres qu'il affiche plus ou moins consciemment ; mais il est difficile de parler de réussite complète pour cet objet finalement peu convaincant.





ane et singe dans une pièce à la Beckett écrite par un taxidermiste âgé.

24 juillet 2010

Javier Marias à la limite de la roue libre, mais à la richesse de témoignage d'époque

Un coeur si blanc
by Javier Marias (1992)

Juan revient tout juste de voyage de noce à Cuba, avec sa femme. Un certain malaise depuis quelques temps, depuis le jour de son mariage : "et maintenant ?". Quel avenir quand on est marié ? Et maintenant ?

Javier Marias tisse son histoire autour de cette recherche de sens, d'interrogations autour de la parole donnée, de l'existence de la réalité, des secrets qu'on dit ou ne dit pas. Comme à son habitude, il tisse un dense réseau d'échos, longues scènes riches en sensations qui reviennent et résonnent encore dans le récit ; dialogue adultère entendu dans un hôtel cubain, discussion entre chefs d'états piratée par les traducteurs, coup de folie d'un gardien de musée... L'originalité ne manque pas pour soutenir le rythme et l'intérêt du lecteur, même si le goût de Marias pour les répétitions et les variations semble parfois tourner un peu à vide. Brillant à la limite de la roue libre...

Le passage le plus fascinant n'a finalement pas directement de rapport avec le coeur du livre lui-même. Au milieu du livre s'ouvre une longue parenthèse centrée sur une amie newyorkaise du narrateur. Boîtant légèrement à la suite d'un accident, elle n'a pas eu de chance sentimentalement et cherche toujours l'âme soeur à près de 40 ans, quête s'effectuant par échange de VHS grâce à des agence de rencontre. VHS ! Le livre n'a même pas vingt ans et ce cadre semble vaguement préhistorique vu depuis l'ère du chat, de meetic, de la drague par Facebook. Javier Marias décrit avec détails la dynamique de cet échange, maintenant tellement désuet, et l'aspect document historique rend la mécanique du récit doucement fascinante...

Jolie valeur ajoutée involontaire dans ce livre divertissant et sans vraie faiblesse, mais qui doit s'oublier assez vite...

21 avril 2010

Récits en poupée gigogne mais quel intérêt, finalement ?

Voyage along the horizon
by Javier Marias (1971)

Soirée en ville, bonne société du XIXème sicèle, on parle d'un auteur vaguement connu, se retirant mystérieusement à moins de 40 ans, vivant alors isolé. Un des convives possède justement une biographie de cet auteur, non publiée encore, mais un livre magnifique, certainement un chef d'oeuvre en devenir - intitulé Voyage along the Horozon. Si certains sont intéressés, il se fera un plaisir de leur lire le manuscrit.

C'est ainsi que début ce récit gigogne de Javier Marias, histoire citant un livre, où apparaissent alors des lettres, des anecdotes racontées par des personnages ; un paquet Flodor de fiction en fractale : zoomez un peu, vous découvrirez un nouveau degré de récit dans les plus petites échelles. On a droit ainsi à l'enlèvement d'un pianiste de renom, une expédition polaire réunissant des hommes de lettres, un duel au pistolet, un pirate américain magouillant en Chine, des milliardaire cherchant à acheter une île - sans parler de cet auteur obsédé par l'histoire de l'enlèvement, dont il cherche à élucider les détails cachés !

Javier Marias se laisse emporté dans cette parodie gigogne des romans anglo-saxons du XIXème siècle, lançant une piste sur quelques pages pour décrire ensuite une biographie presque intégrale sur un long chapitre. La parodie se prolonge jusque dans le style, 3ème personne distanciée, presque flegmatique, le langage soutenu des dialogue : Javier Marias n'a pas traduit Conrad pour rien.

Hélas, ce n'est pas vraiment un tourbillon narratif qui prend le lecteur mais un sorte d'ennui. Le rythme de ce livre de jeunesse ne semble pas vraiment maîtrisé, étonnamment lent, ne provoquant plus l'ivresse de l'auteur que celle du lecteur. Peut-être mon manque d'attirance pour les livres d'aventure du XIXème explique en partie mon ennui poli. Mais ce livre ne possède pas la finesse du portrait qui m'avait séduit dans Un Homme Sentimental du même auteur...

16 avril 2010

Le sens des situations et de la langue pour un plaisir d'écrivain

Les pays immobiles
par Bayon (2005)

Les pays immobiles est une réponse à la question "tu écris ?" qu'on me pose.
J'ai d'écrits, depuis ma dernière publication en 1998, au moins deux livres de ma façon médiumnique : Chryséléphantine et Jean-Marien.
Le second consacré à mon frère pendu en 1999, le premier à un enfant sage, tous deux sont impubliables comme de nature à troubler l'ordre public de mon entourage.

Voici la première page des Pays Immobiles. J'avais aperçu ces mots dans une revue sur la rentré littéraire de la rentrée 2005, et ce passage m'avait longuement fasciné. Je ne connaissais pas Bayon, ni ses livres, ni ses critiques culturelles, mais j'ai gardé ce nom à l'esprit pour son évocation de l'hygiène de l'écrivain. L'écrivain écrit, même s'il ne publie pas, même si personne ne le lit ; l'écriture comme équilibre, besoin de saisir le monde, moyen de réflexion, d'auto-analyse.

J'écris pour comprendre ce que je pense, disait un auteur.

Cette déconnexion du statut d'écrivain et de la question de la publication, je l'ai exploré un peu plus dans quelques livres de Villa-Matas, son obsession des écrivains sans oeuvres, auteurs cessant d'écrire ; du moins de publier, griffonnant des mots sur le premier papier, gribouilles minuscules et illisibles comme Robert Walser, ou même auteur censuré comme Reinaldo Arenas, censuré mais écrivant comme voeux de survie. Ecrire par besoin, par nécessité.

"Le cinéma ne peut pas être simplement un désir ou une envie. C'est trop violent pour ça", dit Claire Denis. Ecrire, c'est un peu cela aussi, pas seulement le plaisir d'être lu, un élan, un non-choix, une pulsion : il faut écrire.

Bayon écrit, il écrit beaucoup apparemment, presque compulsivement, tisse des scènes dans son style riche, joue avec des personnages et des situations ; et beaucoup de souvenirs - d'où les situations de publications impossibles. Alors Bayon a fait une sélection, pioché des chapitres ici ou là, ajouté quelques autres textes et obtenu Les pays immobiles, livre cadavre exquis, éclats de scènes en une vingtaine de chapitres, deux trois pages à une douzaine de feuilles. Etrange à lire, le ton comme principal fil directeur pour lier les sursauts et changements de directions survenant régulièrement.

Mais quel ton. Une lange au vocabulaire recherché, choix de mots recherché, accumulation de termes aux minces variations pour tisser une ambiance, offrir de l'épaisseur. Bayon, c'est une forme d'anti-écriture minimale, un goût du mot choisi et peu courant, le jeu des sonorités et des termes rares, et les phrases résonnent souvent surprenantes et superbes. Denses, évocatrices, mais souvent plus lisibles que ses denses performances critiques dans le cahier cinéma de Libé.

Pourtant, si l'on peut entrer dans le livre par fascination pour le maniement de la langue, les scènes esquissés séduisent peu à peu par leur originalité propre. Souvenirs ou fiction, difficile de trancher souvent, mais qu'importe, qui s'en soucie, nombreux sont les chapitres aux trouvailles savoureuses, aux réflexions riches et passionnantes. Toute une série de scènes passionnantes en Afrique noire colonisée, terre de naissance de Bayon, se perdant seul lycéen blanc dans des booms noires, giflant un benêt grassouillet, se rappelant d'un architecte homosexuel au serviteur nubile et à la nudité permanente ; fascinantes description de terres souvent réduites au cliché. Mais d'autres chapitres laissent une empreinte permanente, sauvage description méticuleuse d'une bagarre nocturne à Montmarte, somnambulisme hanté par un jeune frère décédé - du réalisme poétique au quasi fantastique. Le livre se clôt sur une terrible situation, auteur servant en rêve à l'examen de conscience d'un mourant.

Les idées foisonnent, la langue offre ses parfums profonds, variées et rares. Un délice, un plaisir d'écrivain, pour sûr, une joie de lecture, qui donnerait envie de goûter à un roman plus suivi ; mais ces scènes sont exquises.

10 avril 2010

La puissance poétique d'Arenas contre l'oppression cubaine

Old Rosa
by Reinaldo Arenas (1971)

La vieille Rosa a passé toute sa vie à travailler, faisant prospérer sa petite ferme cubaine. Petite exploitation devenue peu à peu grande installation, employant forces ouvriers, que Rosa mène à la baguette, de son autorité omniprésente. Rosa n'est pas femme à se laisser marcher sur les pieds. Elle a pris l'ascendant sur son maris dès le début de son mariage, ses trois enfants obéissent et travaillent la terre, les ouvriers ne rouspètent; même durant ses prières, Rosa reste inflexible, invectivant le Seigneur . . . Reinaldo Arenas focalise la première partie de son livre sur cette femme de caractère, travailleuse, investie, extrêmement autoritaire, cherchant sans cesse à améliorer sa ferme, même quand, surprise, la bande de vagabonds finit par remporter la révolution et installe le régime communiste. Quitter MA propriété, le travail d'une vie ? Quelle idée ? . . . Arenas dresse un superbe portrait avec cette femme monolithique, vivant pour le travail de la terre, sans vraiment songer à la religion, ni à sa famille, ni au monde qui l'entoure. Il la confronte aux changements instables de la société cubaine, mariage de la fille avec un nègre, place des homosexuels, absurdité de la révolution, et il tisse cette histoire en une suite de phrases sans fin, sans paragraphes, écrites dans un élan verbal fascinant, poétique, débordant d'énergie . . . Car Reinaldo Arenas écrivait pour survivre dans le Cuba des années 70, homosexuel plusieurs fois embastillé, courant l'île pour fuir le régime castriste, et écrivant, écrivant dès que l'occasion se présentait, sur le moindre bout de papier, morceau d'affiche . . . Et c'est un peu de cette expérience qu'il présente dans la deuxième partie du livre, la vie emprisonnée du fils homosexuel, souffrant entre deux factions presque aussi hostiles : mâtons machos et stupides, folles cubaines surjouant une homosexualité de paillettes, chansons pour filles et maquillage. Arturo est surtout sensible, envoûté par la musique, déboussolé par son immense solitude, cherchant un peu de vie intérieure et de rêve dans ce monde de travail forcé, de rapports de force, de cannes à sucre tranchées et de carnaval clandestin entre prisonniers . . . Alors, peu à peu, Arturo cherche un équilibre, parfaitement intégré en surface, le plus populaire des folles du camp, tout en s'évadant par l'écriture dès que l'occasion se présente. Jouer l'intégration pour obtenir du temps, du temps pour soi, du rêve et de la beauté rien que pour soi. Peu à peu, il quitte l'écriture et se contente de rêver, inventant de somptueux paysages, convoquant des animaux et musiques et végétations et architectures fantastiques, envoûtants, fascinants. Les mots coulent sans fin dans un rythme ininterrompu, une immense beauté poétique au coeur de ce contexte inhumain, et le livre se lit à haute voix de plus en plus fort, de plus en plus vite, et se relira longtemps encore.

7 mars 2010

Un petit livre classique des années 70

Play it as it lays
by Joan Didion (1970)

Qu'est-ce qui fait que Iago est mauvais ? demandent les gens. Mais Maria ne pose jamais la question. Depuis l'hôpital psychiatrique, Maria ne pose pas de questions, je cherchent pas d'explications aux faits, ne croit pas aux motivations et au principe de cause à effet ; les explications s'appliquent si peu aux situations spécifiques.

Maria vient du Nevada, son père jouait, jouait, il avait même gagné une ville au jeu. Un future centre touristique, c'était certain ; dommage que l'autoroute ne soit jamais construite comme prévu... Alors Maria était partie à New York, avait joué les modèles et fait beaucoup de rencontre. Puis ces dernières années, elle habitait sur Hollywood, mariée à un jeune réalisateur.

Joan Didion offre une description d'Hollywood à la fin de son dernier âge d'or, les producteurs, les acteurs, les soirées, les petites frappes gays, les fêtes et les combines ; les avortements, les regards désabusés. Maria flotte de pages en pages, courts fragments, dialogues saisis en cours de route et devenus purement absurdes, toute signification estompée. Le show business est un monde étrange et malsain, joueur, avide de plaisir, à la morale biscornue.

L'impact du livre n'est peut-être plus aussi important que lors de sa publication ; la décadence du monde du spectacle ne semble pas d'une originalité folle, le sujet paraît parfois convenu. L'écriture elle-même intrigue un peu, tout en fragment, petites scènes, comme un script de cinéma ; Joan Didion écrivait des scénarios avec son maris. L'écriture est cohérente avec le thème, ainsi qu'avec le flottement permanent de Maria, mais on souhaiterait parfais plus de détails.

Subsiste tout de même une poignée de passages saisissants. Maria, déboussolée, roulant chaque jour sur l'autoroute, du soir au matin, se nourrissant d'un oeuf dur ou deux, dépiauté une main encore sur le volant. L'image fait mouche, on saute d'une voie à l'autre avec Maria, et s'arrêtent pour partager avec elle un Coca-cola dans une station service.

30 janvier 2010

Vaste croquis d'époque(s), entraînant et prometteur

La meilleure part des hommes
par Tristan Garcia (2008)

"Oh, c'est un roman français, un bouquin récent, qui parle des années 80-90. Ca commence à la fin des années 70, dans les petits parties d'extrême gauche, trotskistes, communistes. Et puis ça évolue vers le milieu associatif des années 80, autour de figures homosexuelles, à l'origine des premières associations de lutte contre le SIDA. Les deux personnages principaux sont homosexuels, un très cultivé, l'autre petite frappe débarquant de province. En parallèle, le livre s'intéresse à un personnage d'intellectuel ; un philosophe communiste, comme il y en avait en France dans les années 70, qui évolue doucement, glisse peu à peu vers le partie conservateur, la défense dure des droits d'Israël ; car il est juif. C'est plaisant à lire, rythmé : des courtes scènes, beaucoup de dialogues, de témoignages. Fun, en particulier pour tous les clins d'oeil et les références au milieu intellectuel parisien de ces années-là."

Oui, c'est livre est riche, on ne peut pas dire. Quand j'ai livré ce commentaire, je n'en avais même pas lu les deux tiers, j'étais autour de la page 200. Il m'a fallu en dire un peu plus que le personnage résumé ci-dessus, et je me suis parfois perdu dans quelques digressions, pour planter le contexte, donner quelques références. Tu sais, cela tourne un peu aussi autour de Libération, le grand journal français de gauche ; il a été créé par Sartre dans les années 60-70, tu dois connaître Sartre. Mais je ne suis pas certain qu'il connaissait plus que le nom, qu'il savait que Jean-Paul était communiste.

Voilà l'une des forces et des ambitions du livre : capter quelques trajectoires politiques typiques, partant des militants des années 70 jusqu'à une sorte de centriste bien installé dans les 2000, en passant par les manifs des années 80, les assoc' gays, les intellos pour la télévision, le Téléthon, un peu de Baladur ; l'autofiction aussi. Pas de doute, le livre regorge de clins d'oeil, et cette appétit à présenter une évolution sur le long terme est louable, agréable, donne envie de poursuivre la lecture encore et encore.

Le désir de lire se nourrit également du rythme général, ces courts chapitres d'une demi-douzaine de pages, majoritairement des témoignages, des courtes scènes comme des précipités. Les petites trouvailles ne manquent pas, l'humour, la satire, et l'on galope sur cette courbe temporelle, porté par le plaisir évident de l'auteur à jouer avec tous ces détails d'époque.

Tout cela n'est pas totalement équilibré, l'envie prend souvent de voir quelques périodes plus développées, d'avoir plus de personnages à se mettre sous la dent que les trois figures pivots et la narratrice. Tristan Garcia maîtrise brillamment son rythme et le montage d'ensemble, mais peu à peu, le lecteur se fait presque exigeant : l'impression prend souvent que l'auteur aurait pu pousser plus encore son talent, ne se contente pas de son humour, de sa culture de l'époque, qu'il montre un peu plus que le petit périmètre des trois silhouettes, qu'il brise un peu son système "plongée en microcosme(s)".

Tristan Garcia n'est pas stupide. Il ouvre parfois la fenêtre, laisse entrer l'air frais en tissant quelques scènes plus posées ; installations où les paragraphes s'allongent un, les descriptions surgissent, les personnages laissent entendre leur élan plus calmement. Jolis effets de contre-points, bien entendu ; mais ces scènes douces ou mélancoliques marquent profondément, jolis moments de littérature : quelques pages pouvant se suffire presque à elles seules, comme de petites nouvelles, révélatrices d'une belle maîtrise.

Il sera intéressant de suivre l'auteur, le laisser mûrir son élan et ses appétits. Le très bon livre devrait alors laisser place à la grande oeuvre. Mine de rien, "La meilleure part des hommes" est le premier livre publié par Tristan Garcia à 27 ans.

23 septembre 2009

Margaret Atwood devra proposer un peu plus pour me convaincre

Surfacing
by Margaret Atwood (1972)

"Un des meilleurs romans du XXème siècle", proclame le New York Time en quatrième de couverture. Force est de constater que mon premier contact avec Margaret Atwood est loin d'être aussi enthousiaste.

Deux couples partent pour quelques jours dans une cabane isolée sur une île, perdue dans la nature canadienne. La narratrice y a passé son enfance, maison construite par ses parents, et la voici de retour suite à la disparition de son père. Les habitants du village ne retrouvent plus trace du vieil homme, et elle vient donc savoir ce qu'il en est, accompagnée de son compagnon et d'un couple d'amis, groupe de citadins.

Le court roman s'écoule à travers les monologues de la jeune femme, à l'esprit plutôt déboussolée, vaguement naïve, sans prise dans la société ou dans sa vie. Illustratrice peu convaincue. Revenue d'un mariage peu convaincant. Vivant depuis quelques temps avec Joe, sans conviction. Elle remet les pieds dans le monde de son enfance, retrouves les gestes de la nature, du jardinage et des excursions en canoë, pour le plaisir un peu bête de ses camarades sans expérience de la nature. Les demi-hippies découvrent la vie naturelle.

Rapidement, le schéma du livre se dessine assez clairement, les vagues flashbacks de la voix centrale, les jeunes gens plutôt superficiels, et ce jusque dans leur anti-américanisme mécanique.

Mais le livre ne semble pas transcender les thèmes rapidement posés, le roman des angoisses de la narratrice, les romans médiocres des jeunes stupides, l'accumulation des détails acides. L'élan manque, d'autant plus que le style est volontairement dépouillé et simple, à travers la voix de la narratrice au regard vaguement perdu. Oh, tout cela est joliment agencé, belle construction de chapitres et phrases réglées avec justesse, intrigue déroulée avec douceur et sens de la nouveauté. Un artisanat fin et assez ennuyeux, finalement.

Car cette presque virtuosité plate m'a semblé manquer totalement de poids pour un lecteur des années 2000. L'ennui vient certainement de l'aspect très convenu de la situation et des thèmes, qui semblent bien vieillots et dépassés, très datés "début des années 70". Retourner à la nature, les hippies perdus dans la vraie nature, les citadins envahissant la campagne comme des conquérants ; mais encore ? Le constat était assurément plus percutant à la sortie du livre, mais le roman ne parvient pas vraiment à sublimer le regard sur la société de l'époque, à en tirer vraiment plus ; vers la fin, la jeune fille voit sa raison fluctuer, pencher vers la folie, et ces visions sont juste ridicules. Il ne reste donc plus grand chose à se mettre sous la dent.

Bon, je l'avoue, le regard sur la nature m'a parfois fait soner à "Vendredi ou les limbes du Pacifique", et la comparaison n'était pas flatteuse pour ce "Surfacing" assez moyen.

30 mai 2009

Small World, les universitaires des années 1980 découvrent la mondialisation

Small World: an academic romance 
by David Lodge (1984) 

Le monde académique s'écoule comme un séjour sans fin à l'école ; alternance de cours magistraux et de conférences, correction de copies, bavardage et rivalités. Les mêmes murs que durant les années d'étudiants, le positionnement juste légèrement décalé, juge un peu moins noté qu'auparavant. Et par conséquent, le regard plongeant dans l'espace universitaire découvre l'étendu d'un microcosme, similaire à tout domaine d'activité créateur de société miniature, les luttes de pouvoir et le déroulement de codes propres, mélange de jargon et d'événements répétés. Le monde universitaire, une source idéale pour tisser des histoires, intrigues et scènes pittoresques ; le genre existe, bien peuplé dans la littérature anglo-saxone : on parle de Campus Novel.

David Lodge maîtrise son sujet quand il met en scène le monde de la théorie littéraire, tissée d'incessantes conférences sur le structuralisme, quelque poète précis ou plus simplement la littérature & l'histoire & la société & la morale. Il pioche dans une grande boîte d'archétypes académiques et prend un plaisir manifeste à manipuler ces petites poupées caricaturales, le professeur anglais traditionnel, l'américain proclamant la fin de la critique, le poète provincial naïf, la jeune fille arriviste & affamée de théorie, la professeur à la retraite traquant les symboles phalliques, le jeune théoricien homosexuel ; un joli sens du personnage et de la situation amusante, du rebondissement, assumant souvent ses ficelles de scénario, en hommage clair et réjoui à la grande tradition des épopées du Moyen-Age ; la lecture s'écoule en une magnifique fluidité distrayante, éclairée de gags et traits d'esprit propres aux meilleurs romans humoristiques britanniques.

Mais le charme de ce Small World tient aussi à ses ambitions de Campus Novel monde, aux belles capacités de vieillissement. David Lodge lance son histoire à l'aide d'une longue séquence dans une conférence, tissant intrigues et introduisant personnages, puis disperse sa troupe académique aux quatre coins du monde, au grès des conférences estivales. Ce monde académique ne semble ainsi pas bien grand, chaque conférence donnant lieu à des retrouvailles de deux ou trois personnages car, mine de rien, les professeurs de théorie critique ne se comptent pas par milliers ; caractéristique propre à tout domaine de recherche ou tout secteur spécialisé. Mais c'est la planète elle-même qui semble condensée, sorte de grand campus que l'on parcourt à coup de 747 comme on passerait d'un amphithéâtre à un autre.  Oui, vers 1980, l'élément de base du monde universitaire n'est plus le campus classique et son unité de lieu accordée au savoir, mais la grande caravane moderne des conférences et symposium. 

Ce rétrécissement du monde au début des années 1980 possède un charme profond pour le lecteur du monde globalisé de la fin des années 2000 : voilà une globalisation où la réservation d'un billet d'avion reste aléatoire, où les professeurs s'échangent politesses par courrier papier, où les publications se transmettent sous forme de copies xerox. Vingt-cinq ans seulement se sont écoulés mais l'on redécouvre les petits sursauts de la globalisation, loin de l'Internet omniprésent et des flux continus d'information ; ces professeurs naviguent bien comme des chevaliers parcourant le monde dans leur quête de savoir, ils ont été les pionniers du village global. 

15 mai 2009

Dommage que le livre lui-même ressemble si peu à une oeuvre d'art

Lorsque j'étais une oeuvre d'art 
par Eric-Emmanuel Schmitt (2002) 

Quitte à mourir, pourquoi ne pas en faire profiter l'art ? Léguer son corps à un artiste pour le laisser expérimenter ; et, finalement, qu'y a-t-il à perdre à se léguer tout entier, encore vivant, puisque de toute façon, on souhaitait mourir. Voici le postulat lançant le roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, sort de pari de Pascal pour dépressifs séduits par les paillettes de l'art contemporain. Tazio ne saute donc pas du haut de la falaise et laisse Zeus-Peter Lama faire de lui une sculpture vivante, surchargée de prothèses et de cicatrices ; il devient Adam Bis, oeuvre d'art, perdant par conséquent son humanité.

Voici donc une fable sur les rapports entre l'art contemporain, l'apparence et l'humanité, la superficialité d'un art clinquant et la profondeur des artistes aspirant à capter l'invisible. Le récit s'écoule le long d'idées plutôt distrayantes,  vol de la sculpture vivante ou achat pour les collections d'état, procès pour proclamer son humanité ; petit conte laissant place à quelques pensées sur l'art ou les valeurs humaines.

Hélas, le roman glisse en laissant un long sillage désagréable, impression permanente d'explorer un récit plutôt superficiel et peu approfondi. Les personnages surgissent sans véritables surprises, figures convenues des parents éplorées, de la jeune fille séduite, du peintre aveugle seul à même d'offrir un regard artistique authentique. Le conte n'arrive pas à offrir une personnalité qui lui soit propre, entre personnages désincarnés et rythme fade du style banal. Les phrases s'enchaînent vaguement ennuyeuses, ne prenant que quelques couleurs lors de certains dialogues, où la fluidité du verbe se fait plus agréable.

Il se dégage en fait une pénible impression de retenue difficilement explicable, comme si l'auteur ne savait trop quoi faire de son sujet. On pense par moment à Boris Vian pour quelques fantaisies associées à cette île imaginaire ; on songe à l'Ile du Dr. Moreau pour les manipulations & opérations sur le corps ; on sourit en saluant Oscar Wilde quand survient un tableau représentant la beauté intérieure du héros. Mais le texte ne parvient jamais à élargir ces références, elles surgissent en flash et disparaissent aussitôt, jamais vraiment approfondies, les paragraphes reprenant leur ronronnement modeste. Forme étrangement plate entre deux formules plutôt bien ciselées, hélas espacées de plusieurs pages : pourquoi retenir une véritable déchaînement de folie et nager en rond dans une critique routinière et facile de l'art contemporain ?

Car la véritable déception provient certainement du propos, de l'impression de facilité qu'il dégage. Une fable, certes, tissée d'archétypes et petites caricatures, mais dont l'assemblage ne parvient pas à transcender la banalité : l'artiste hype s'excite superficiel et avide d'argent, l'impresario recherche les scandales et la presse à sensation, l'administrateur d'état ne vit que pour les procédures, le vrai artiste construit son art dans la pauvreté mais se trouve reconnu à sa mort. Mais encore ? La figure de l'homme-oeuvre navigue dans ses eaux grises sans que rien de neuf ne se voit proposé au fil des pages ; il devient même difficile de ne pas s'avouer perplexe : le livre fait-il autre chose que labourer les idées reçues paresseuses sur l'art contemporain ? L'art contemporain loué par les médias n'est qu'un cirque manipulant le corps pour le plaisir de choquer, rien de plus qu'une foire des curiosités sans fil directeur, sans pensée ni message. Constat juste dans une certaine mesure, mais assurément réducteur et peu respectueux des artistes, rappelant les ricanements potaches de visiteurs jetant un vague regard dédaigneux sur des installations bizarres : non mais, c'est invraisemblable, comment une merde pareille peut-elle coûter autant de millions, ma fille dessine mieux !

Revient à l'esprit une phrase de Spinoza, citée dans le journal : "je m'efforce de ne jamais juger et tente toujours de comprendre". Désagréable impression de voir Eric-Emmanuel Schmitt juger sans offrir beaucoup de clés pour comprendre... Pourquoi pas ? Mais il est dommage de critiquer la superficialité artistique sans proposer soi-même de parti pris original, ni offrir une forme séduisante et riche. La satire est un art respectable ; mais elle ne devient véritablement percutante que soutenue par un travail approfondi sur le fond et la forme.