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9 janvier 2011

Liste de bandes dessinées lues en 2010 - et pas encore évoquées ici...

Je ne me considère pas un lecteur compulsif, pas un très grand lecteur. Il existe tellement de personnes qui lise plus que moi, plus vite, de manière plus originale ! Mais je m'amuse de ce petite collection de textes & ouvrages, et je prends plaisir à partager cette modeste exploration sur ce blog. Sans pouvoir toujours suivre le rythme : si je ne suis pas un grand lecteur, mon rythme de blog plus piètre encore... C'est pourquoi j'ai publié récemment une liste de "Ces livres lus en 2010 et pas encore évoqués", liste en vrac vaguement inspirée par les listes désordonnées du blog "Discipline in Disorder".

Mais cette liste n'évoquait que les romans & essais lus en 2010, laissant de côté les bandes dessinées. Certes, cela induit un certain classement dans cette liste prétendument désordonnée. Mais je souhaitais illustrer ma liste graphique de quelques images de cases - cela aurait créer un léger déséquilibre entre les romans graphiques et les romans en pur texte. Voici donc la liste de Bandes Dessinées lues en 2010, et pas encore évoquées sur ce blog. Beaucoup d'ouvrages très denses et riches, dont je parlerai certainement plus en détails un jour ou l'autre, et qui partagent un prometteur point commun : j'ai très envie de le relire et les explorer à nouveau...



Bodyworld by Dash Shaw (2010)
Oeuvre extrême, vieux professeur cherchant une nouvelle drogue sur un campus isolé, autarcie du futur. Psychédélique, satyre des microcosmes de lycée US, science-fiction de série B, et bien plus encore, porté par une recherche graphique fascinante. 


Summer Blonde by Adrian Tomine (2002) 
Quatre histoire mi-courte mi longue, sorte de nouvelles graphiques: "graphic short story" par extension de "graphic novel". La puissance simple de nouvelles, portrait de personnages un peu perdus, glissés dans une ligne claire réaliste parfaitement dosée.


Wilson by Daniel Clowes (2010) 
Nouvelles explorations de Daniel Clowes: raconter la vie d'un personnage sous forme de comic strip, pages de 6 cases avec une chute - le style de dessin variant d'une page à l'autre. Un jeu d'ellipses, suite de blagues amères pour un personnage misanthrope et minable : simple d'apparence mais très impressionnant.


David Boring by Daniel Clowes (2000) 
Récit multipliant les pistes de recherches étranges : histoire familiale, cases éparses de comics 50s, autarcie post-apocalyptique, huis-clos, enquête, obsessions callipyges... Une histoire entre cadavre exquis ou film de David Lynch, déroutante, riche, exploratrice. 


 Shortcomings by Adrian Tomine (2007) 
Profond roman graphique au style proche des nouvelles de Summer Blonde. Mais l'histoire possède une ampleur plus développée, mêlant interrogations de jeunes émigrés asiatiques de deuxième génération, relations homosexuelle, spleen, amours entre communautés émigrés. Le tout avec une jolie maîtrise du cadre, du rythme du récit, du dessin.


Understanding Comics - The Invisible Art by Scott McCloud (1993) 
Un essai pour déconstruire et comprendre la bande dessinée, cet art de l'enchaînement et de l'ellipse. Superbes explorations théoriques présentées sous forme dessinée, un classique à la profondeur toujours aussi fascinante.


Pussey! by Daniel Clowes (1995) 
Le regard satirique de Daniel Clowes sur le monde des comics, ses collectionneurs, ses petits professionnels à l'ancienne qui assemblent de plates histoires de super héros sans recherche. Suite d'histoires de quelques pages, acerbes, percutantes, aux caricatures hilarantes. En particulier Dan Pussey, le personnage centrale, geek dessinateur aux cheveux gras... 


Gemma Bovery by Posy Simmonds (1999)
Avant Tamaraw Drewe, récemment adapté au cinéma, Posy Simmonds s'était déjà attaquée à une libre transposition littéraire - et pas n'importe laquelle : Madame Bovary ! Le classique de Flaubert évolue alors à travers des londoniens aisés achetant un pied-à-terre en Normandie... Assemblage hétérogènes de crayonnés en petites cases ou larges bandes, d'extraits de journal intimes, de narration à la première personne, de coupure de presse : intelligent, léger, et malin.


 Footnotes in Gaza by Joe Sacco (2009) 
Après ses recherches en Yougoslavie ou ses reportages durant l'intifada, le reporter graphique Joe Sacco retourne en Palestine pour enquêter sur un massacre de 1956, un petit événement oublié des livres d'histoire ou des rapports d'organisations internationale - une note en bas de page. L'enquête mêle de nombreux témoignages avec des survivants, des commentaires d'historiens, le récit même des démarches du journaliste, ses hésitations ; le tout retranscrit par de magnifiques dessins. La présence de plus de 50 d'annexes suffirait à transcrire l'ampleur du projet ; mais cette reconstitution par le dessin est tellement vaste, offre tellement plus qu'un simple rapport fouillé...


Quai d'Orsay - Chroniques Diplomatiques by Christophe Blain & Abel Lanzac (2010) 
J'ai toujours été amateur du dessin de Christophe Blain, de son rythme, de ses récits de pirates ou cowboys. Sa collaboration avec un ancien membre du cabinet Villepin aux affaires étrangères repousse les limites de cet art graphique. Les obsessions cinétiques de Blain se mêlent avec les anecdotes édifiantes de Lanzac sur le fonctionnement d'un ministère : un mélange subtile, profond, et souvent hilarant...


28 septembre 2010

Easy intimacy with Jeffrey Brown, love story & everyday relationship in the details


A E I O U  or  Any Easy Intimacy
by Jeffrey Brown (2005)

Any Easy Intimacy, dernier volet de la Girlfriend Trilogy de Jeffrey Brown, après Clumsy et Unlikely. Le cycle a par la suite été bouclé par un petit récit dénommé "Any Girl is the End of the World for Me", dont je reparlerai plus en détail - rien que pour le titre joliment trouvé.

Any Easy Intimacy, un glissement en terrain connu : trait sec, rapide, comme crayonné vite fait ; histoire d'amour, relation simple en petites scènes, et hauts & bas. Le quotidien d'une relation, fait de passages au supermarchés, de DVD regardés à deux sur le canapé, des phrases tendres ou bêtes échangées sur l'oreiller. Mais les planches se font encore plus minimales que dans les ouvrages précédents, scènes captées en quatre ou deux cases, en très petit format, bribes de souvenirs surgissant sans vrai enchaînement, dessinés juste pour se rappeler d'une phrase cocasse ou d'un regard échangé. L'histoire d'amour se voit condensée en son squelette le plus élémentaire, presque sans trame narratrice une fois la rencontre amorcée.

En interviewJeffrey Brown confirme son envie de focaliser sur les détails : laisser beaucoup de détails sans donner vraiment accès au fond de l'histoire. Cette interview de 2006 est passionnante, laissant entrevoir le contrôle de Brown sur ses petites créations, son dessin dans des carnets de petit format, ses hésitation, transparaissant dans ces phrases qu'il reprend sans cesse. Certains traits de caractère que ces carnets autobiographiques laissaient entrevoir, grand sensibilité, humour, goût du mot juste mais modeste. J'espère pouvoir lire bientôt ses travaux les plus récents, aussi bien comiques qu'autobiographiques - où il évoque maintenant sa vie de couple et son file...


23 septembre 2010

Bighead, la parodie de Jeffrey Brown aux teintes encore humanistes


Bighead
by Jeffrey Brown (2004)

Je connaissais surtout Jeffrey Brown pour ces petits livres autobiographiques, récits de relations amoureuses bancales au coup de crayon instable, comme dans Unlikely. Un de ses petits maîtres de la bande dessinée indépendante US, bidouillant des histoires touchantes et justes, les pieds sur terre, humanistes. J'ai donc été surpris en découvrant ce livre sur le super héros parodique Bighead. Je me demandais même si un tel livre avait été publié en France (apparemment, oui, d'après le site de la Fnac).

En fait, l'humour et la parodie font partie intégrante de l'oeuvre de Jeffrey Brown, alternant autobiographie et des petits formats avec super héros ou zombie. Sa courte histoire centrée sur Wolverine est un joli hommage, un mélange sympathique : éléments propres à l'univers des super héros X Men, mais où les filles ont le même visage que certaines ex de Jeffrey, s'interrogent sur le devenir d'une relation...

Les aventures de Bighead sont encore plus minimalistes et parodiques que le récit sur Wolverine, présentées sous la forme de courts numéros mensuelles d'une revue dédiée au personnage. Chaque épisode ne fait que quelques pages, mais comprends sa propre couverture, dans le plus pure style des comics des années 70, riches en superlatifs sur les aventures proposées. Chaque histoire oppose Bighead à un nouveau méchant archétypal, homme crabe, sumo géant, Minotaure, et les enjeux narratifs sont réduits au minimum : Bighead rapplique, trouve une solution, tout est bouclé en quelques cases. Un joli enchaînement des clichés propres au genre, allant jusqu'à proposer une petite amie inaccessible à Bighead.

Mais par delà l'assemblage exquis des thèmes liés aux super héros, la touche personnelle de Jeffrey Brown se glisse dans certaines interrogations, certaines situations, certains rapports à la relation amoureuse. Bighead est invisible mais timide, hésitant quant à ces sentiments, en particulier quand une jolie fille est impliquée. On retrouve alors les monologues et interrogations qui parcourent les oeuvres autobiographiques de Jeffrey Brown.

Ce petit mélange propose ainsi plus de profondeur que l'apparente parodie basique. La collision des deux aspects peut ainsi offrir des planches assez surprenantes : le Minotaure détruit la ville par peine d'amour mais Bighead lui explique que la rupture peut être bénéfique, qu'il trouvera une fille plus appropriée. Et la destruction s'arrête. Petit OVNI dessiné que cette discussion sur la rupture...



13 septembre 2010

David Heatley has an upside-down brain (but he knows how to draw it and share it)


My brain is hanging upside down (J'ai le cerveau sens dessus dessous)
by David Heatley (2008)

Nouvel exemple d'une oeuvre autobiographique stylisée et passionnante, la bande dessinée continue de creuser les pistes intimes et David Heatley pousse les limites du genre.

Amusant qu'une telle focalisation semble encore originale en bande dessinée, l'approche n'est plus trop neuve de nos jours, les blogs BD ont continué de répandre l'intime dessiné et le rendre familier du public. Mais la saturation semble encore lointaine, la bande dessinée ne paraît pas encore déclencher le même réflexe effrayé que l'auto-fiction en littérature française : "encore des élucubrations dégoulinantes d'un auteur s'épanchant, pouah !". L'originalité apparaît encore possible, voire promise, quand un nouveau projet de roman graphie intime se présente.

Tout du moins dans mon esprit ; peut-être est-ce simplement lié à ma jeunesse dans le domaine. A la réflexion, je lis des romans graphiques autobiographiques depuis 4 ans à peine...

Néanmoins, les sujets d'explorations dessinés restent vastes, peu saturés de précédents en matière de comics, et David Heatley n'a pas choisi les plus simples, les moins ambitieux. Rêves, sexe, rapports raciaux, rapport à la mère ou au père, histoire familiale, paternité. Pourtant nous sommes nombreux à nous interroger sur ces différents sujets, alors n'est-ce pas un peu exagérer d'utiliser l'expression "cerveau sens dessus dessous" ?
Mais le titre ne décrit pas uniquement l'état névrosé du jeune David et sa quête de sens à différents niveaux, elle se rapport aux caractéristiques même du recueil. Heatley choisit une approche systématique assez fascinante, dédiant un chapitre à chacun de ses grands sujets d'hésitations : "sexe", "race", "mère", "famille"... Pourquoi pas, se dit le lecteur innocent, parcourant les premières pages du premier chapitre, le sexe : planches de rêves, petits précipités surréalistes en une page ou deux - distrayantes, légèrement déroutantes, peu originales. Puis surgit une planche peuplée de cases minuscules (6 x 8 par pages), personnages comme griffonnés, certains nus ou cachés d'un trait de surligneur rose, baisant, l'avatar de l'auteur omniprésent. Qu'est-ce ?


David Heatley débute alors un aspect fascinant de son projet : le récit quasi-exhaustif de sa vie sexuelle depuis son plus jeune âge, depuis ses premiers souvenirs de petit garçon jouant à touche pipi, déshabillant la soeur de la voisine ou jouant aux jeux vidéo primitifs avec son zizi pour joystick. Les cases s'enchaînent hypnotisantes, la puberté, les filles, la timidité, les premières mains effleurées, puis très vites les soirées plus coquines, les nuits partagées. Toutes ses petites amies ; toutes - difficile de ne pas croire à l'honnêteté de l'auteur. Surtout quand on saisit les envies curatives recherchées avec ce récit systématique, ce je-me-souviens sentimalo-érotique : cette éducation sentimentale fin XXème doit permettre à Heatley d'apprivoiser ses besoins sexuels. Objectif apparemment atteint d'après les dernières cases, en bonheur conjugal contrôlé, qui peut paraître un peu fade & conservateur par rapport aux expériences multiples présentées ; mais tellement plus serein et sage, mature.

Et surtout, quel geste artistique ! Mise à nue risquée certes, mais authentique & touchante, à la portée générale concernant la recherche de soi. L'auteur explique ainsi son choix de cacher tous les sexes nus par un trait de surligneur : il ne s'agit pas d'une oeuvre pornographique, à but d'excitation du publique, rien qu'une révélation honnête, sans complaisance. Cette idée graphique est une très jolie trouvaille, poussant discrètement les dessins vers une sorte de burlesque, de censure rigolarde : toujours crue, mais avec une distance évidente.

La même approche systématique se répète dans le chapitre "race", traitant de toutes les personnes noires marquantes dans la vie d'Heatley, depuis ses petits camarades de jeu jusqu'à ses voisins croisés dans son appartement de Brooklyn. Le trait est encore une fois minimal, les choix graphiques plus épurés encore : un pur noir et blanc, avec cadre noir épais. On sent le même besoin d'épuiser le sujet, motivé là aussi par quelques expériences difficile qu'il faut exorciser. Mais l'économie du récit pousse encore l'expérience vers des teintes plus générales, l'axiome se vérifie, "plus l'artiste creuse le particulier, plus il touche au général". L'apparition de petites critiques de rap renouvellent également l'approche par rapport aux cases de "sexe", portrait d'une jeune blanc attiré par la culture noire et les difficultés rencontrées dans les années 80 ou 90.

David Heatley sait parfaitement ajuster ces choix esthétiques au contenu de ses projets, les dernières pages familiales confirme sa capacité à trouver une belle justesse. Le fait que ce livre rassemble des travaux réalisés sur 5 ans environ explique peut-être cette justesse et ce recul, le temps pour laisser décanter les idées et les approches : l'auteur a même réalisé une bande son de son livre avec compositions originales... Il sera intéressant de suivre l'évolution de cet auteur et son travail humain, fragile et risqué.


3 septembre 2010

Joe Matt toujours plus épuisé, aux récits toujours plus squelettiques et fascinants



Spent
by Joe Matt (2007)

Spent est le dernier livre de Joe Matt, paru en France sous le titre Epuisé. Joe Matt poursuit la description de sa vie et de ses défauts, son côté radin, ses petites manies sales comme pisser dans le lavabo, ses amis dessinateurs Seth & Chester Brown. Et bien sûr, son obsession pour la pornographie, collection de vidéo, séances répétées de masturbation quasi-permanentes. Portrait honnête, voire volontairement négatif : un anti-héros sous forme d'auto-caricature bien dosée, assez fascinante.

Le matériel reste le même que dans les précédents livres édités, comme le recueil des planches parues dans Peepshow. Mais le style a évolué depuis les premières planches où des cases minuscules s'entassaient sans fin sur de larges pages. Ici, les épisodes sont décrits en détails, sous forme de 4 parties correspondant à 4 publications préalables dans le magazine Peepshow. Chaque épisode est s'écoule sous forme d'une scène unique, une sorte de plan séquence de plusieurs dizaines de pages, présentant soit des monologues de Joe Matt isolé ou de longues discussions avec ses amis. C'est humain comme du cinéma filmé avec délicatesse, prenant le temps de capter les mimiques, les réactions, les détails, les douces évolutions d'un dialogues. La finesse des peintures est renforcé par le style ligne claire, façon anciens comics, créant distance et familiarité.

Tout cela pour raconter quoi ? Les copies de cassettes vidéo porno, compilation que Joe Matt passe des heures à assembler pour couper toutes les scènes inutiles, tous les gros plans désagréables sur un mec un peu poilu : des best-of ultimes en VHS, concentré de jouissances lubriques potentiels. Difficile de ne pas sentir un peu de pitié face à ce personnage, vivant dans le dénuement, sans vraie technologie autre que sa télé, vivant très chichement de quelques contrats de BD ; pitié, léger mépris, interrogation : comment vivre ainsi ? Une vie aussi vide...

Le thème central du travail autobiographique de Joe Matt poussé dans ses limites les plus squelettiques. Plus aucun événements, plus aucune surprise, juste du détail, un art dérisoire poussé à son sommet le plus maîtrisé. Une sorte de perfection de sous-culture et d'une petit misère, une sorte de geste artistique étrange ; une BD à explorer.



14 mars 2010

Joe Matt est un obsédé du X et c'est drôle à lire

Peepshow - The Cartoon diary of Joe Matt
by Joe Matt (1987-1992)

Joe Matt vit chichement. Il n'a pas beaucoup d'argent, il réutilise plusieurs fois les sachets de thé.
Joe Matt aime parler avec la voix de Donald Duck.
Joe Matt fait pipi dans le lavabo.
Joe Matt est allé dans un lycée catholique.
Joe Matt regarde beaucoup de vidéos porno. Sa masturbation est compulsive.

Joe Matt raconte tout cela dans des épisodes d'environ une planche, chroniques de sa vie de 1987 à 1992.

Il est un peu étrange de lire de nos jours un tel journal, récits intimes parfois espacés de plusieurs mois ; les blogs de bande dessinée sont légions, le moindre petit dessinateur peut poster en direct ses confessions, sur un rythme quasi quotidien. Il se dégage donc une impression de pionnier, de planches ancêtres. Certes, Harvey Peckar ou Robert Crumb avait déjà produits des comics autobiographiques ; mais ces planches donnent une véritable impression d'ancêtre du blog.

L'autobiographie en bande-dessinée est entrée dans les habitudes, les ouvrages ne manquent pas de nos jours, les exemples variés. L'originalité de ces morceaux de Peepshow ne tient pas à l'approche adoptée mais bien au personnage de Joe Matt, sorte de loser névrosée qui n'hésite pas jouer avec ses défauts, les grossissants doucement, les rendant doucement fascinants. L'auteur ne s'épargne pas et les anecdotes sont souvent cruelles et terriblement drôles, récit d'un job d'été dans une usine de ballet, portrait du chat biscornu de son colloc, des dialogues avec un ami en prenant une voix de canard, des échanges avec une prostituées newyorkaise dans un cinéma X miteux.

Car Peepshow n'est pas un titre choisi par hasard. Joe Matt est tiraillé par une obsession profonde pour les vidéos X, la masturbation, immaturité sexuelle induite par une éducation catholique stricte, en contre-coup. Habitude de vie difficile à combiner avec une longue relation amoureuse, et les échanges avec Trish ne sont pas toujours évidents.

La bande dessinée autobiographique est courante de nos jours, et certains ne manquent pas de jouer avec humour de leurs obsessions les plus vulgaires, n'est-ce pas Frantico ? Mais rarement des instants quotidiens, pièces de vie peu reluisantes, ont été présentées dans les planches d'une bande dessinée, des planches si drôles et cherchant de nouvelles pistes formelles.




9 mars 2010

Quelle épopée sépia que celle de George Sprott

George Sprott
by Seth (2009)


L'album s'offre immense au lecteur, format improbable à couverture épaisse. Un projet peu commun que cette biographie en comics proposée par Seth.

George Sprott est bonhomme tout rond, ventru, à la moustache joviale, une petite célébrité de télévision locale dans les années 50 - 60. Pendant des années, il a présenté une émission hebdomadaire traitant du grand Nord canadien. Il y diffusait des films, tournées pendant ses expéditions dans les années 30, troussait anecdotes sur les paysages, les Inuits, les aurores boréales. Le livre nous offre l'histoire de sa vie, à la manière d'une enquête de collectionneur ou des recherches pour un documentaire.

Peu à peu, le rond Sprott offre ses faces d'ombres, mariage triste et fille engrossée, son amour perdu, les difficultés avec ses parents. Seth tente de capter une vie par petite touche, offrant scènes de récits, aphorismes du Maître Sprott, témoignages de proches, pièces d'archives. Un véritable puzzle défile au fur et à mesure des pages, approche non linéaire du récit d'une vie, magnifique, fascinant.

On retrouve les marottes de Seth, son goût pour les objets sortis du passé ; vieux programme de télé des années 50, architecture des petites villes nord-américaines, le goût de l'aventure façon Jules Vernes, les vieux disques, le petit théâtre perdu, les restaurants populaires. C'est l'histoire de Sprott, des ses facettes et de ses mystères, de ses états que l'on devine juste dans l'alternance des interviews contemporains, de reconstitutions sépia ou des prises des paroles du narrateur entre les pièces d'archives.

La variété des approches rappelle bien sûr la folie amusante de Wimbledon Green, le petit livre où Seth dressait le portrait du plus grand collectionneur de comics du monde. Même interviews, même récits, même goût pour les pièces de collection. Mais Wimbledon Green était un suite de quasi brouillons, petits croquis sortis du carnet à dessin, et le soin apporté à ce George Sprott donne le vertige. Les cadres comme les couleurs alternent tout en gardant une cohérence, une exploration magnifique des possibilités du comics sans jamais tomber dans une quête du réalisme. Documenté, respectueux des tendances du passé, mais fier de son style de BD, ouvertement revendiqué, presque squelettique. Hergé n'aurait jamais osé de tels gros plans de visages tracés en une poignée de lignes en noir et blanc, immenses sur la page. Seth fascine pour sa capacité à inventer des collections imaginaires ; mais il n'est jamais aussi impressionnant qu'en remplissant une page entière d'un même visage, figure de quelques traits dont les variations rendent les subtiles hésitations.

George Sprott a été initialement publié dans le New York Times, et de nombreuses planches peuvent être visualisées à ce lien.



6 mars 2009

Le plaisir pop coupable maintenant sur grand écran

Watchmen
by Zack Snyder (2009)

Pouvait faire dans la demi mesure pour transposer à l'écran une oeuvre riche et dense comme le comics Watchmen ? Bande dessinée sortie au milieu des années et qui allait influencer, semble-t-il, la majeure partie des bande dessinées de super héros qui allaient suivre : les hommes masqués entraient dans leur ère moderne, figures cyniques, névrosées, maladroites, parfois fascistes. Le tout présenté dans une histoire à tiroir jouant avec les codes pop et les limites du bon goût.

C'en est presque surprenant mais le film parvient, bon an mal an, à respecter l'esprit et la forme de l'oeuvre. Pour la forme, l'inquiétude n'était pas trop de mise avec Zack Snyder à la réalisation, auteur du monstrueux film de spartiates 300. Il remplit donc son rôle à merveille, dégainant à tout va les effets numériques et les costumes colorés, les effets de lumières, les travelling et les musiques pop les plus efficaces, même prévisibles. Le résultat est dense et fascinant, fourmillant de détails, parfois potache et à la limité du déséquilibre : une sucrerie de plus de presque 2h45 pour animer maniaquement les cases du comics. Les cases s'enchaînent quasiment identiques à celle du papier glacé, c'est heureux vue la puissance du livre.
Les quelques baisses de rythme correspondent à celle du récit BD, avec quelques minimes innovations dans l'excès : une scène de cul un peu trop dilatée peut-être, des combats souvent très ensanglantée. Complaisant ? Clin d'oeil très appuyé à la série Z ? Ces passages excessifs ne font que renforcer l'impression de plaisir coupable que donne parfois le film : tellement ridicule, tellement énorme, tellement divertissant - toujours guidée par cette volonté de condenser une mythologie pop américaine fascinante dans ses forces et ses faiblesses.

Mais par delà l'accumulation de clins d'oeils, de références et d'hémoglobine, la force de Watchmen tient toujours autant à ses personnages sombres. Le Comédien, tête brûlée désabusée et fascisante, maniant napalm au Vietnam et fusil à pompe dans les émeutes newyorkaise. Rorschach, maniaque caché derrière un masque de tâches d'encres, découpant en morceaux les pédophiles tout en refusant de céder à la règle du mensonge d'état, même apparemment bénéfique. Ces deux figures écrasent quelques peu de leur aura sombre et sans espoir les autres archétypes présents  ; impression renforcée par l'absence de charisme hors du commun des acteurs : professionnels, efficaces, se laissant guider par les personnages, sans véritable valeur ajoutée.
Bien sûr, le profond pessimisme du Comédien et de Rorschach peut un peu donner l'impression d'une philosophie d'adolescent rebelle, poussée à l'extrême de sa logique superficielle : humanité pourrie, . Mais d'une certaine manière, cette justice cynique fournit un écho cohérent avec les schémas presque surréalistes de la politique internationale des années 80, où l'équilibre de la terreur se comptait en milliers de têtes nucléaires des deux grandes puissances. Le pessimisme rebelle et adolescent manquait-il totalement de pertinence dans un monde où des cow-boys dirigeaient les plus grandes armées et les plus gros missiles, voire dans celui des invasions en Irak et des tortures illégales ?

Cette impression s'estompera peut-être après plusieurs mois d'Obama, mais l'avenir commence tout juste alors les Watchmen ont encore quelques mots à nous dire derrière leur costume de hibou et leur peau bleue scintillante.

16 février 2009

Un classique monstre de la bande dessinée de super héros

Watchmen
by Alan Moore & Dave Gibbons (1987-88)

Le Comédien vient d'être assassiné, et ses anciens camarades super-héros s'interrogent : y a-t-il un complot contre eux ? Superbe comics de super-héros, à la construction ambitieuse et aux références multiples. Apparaissent ainsi des échos issus du film noir, des la science fiction des années 50, des angoisses atomiques, le Vietnma, ainsi qu'une magnifique bande-dessinée de pirate qui se glisse entre les cases. Watchmen joue avec les codes du comics, avec les références morales, avec la violence qui surgit dans de nombreuses cases ensanglantées. Pur plaisir pop à peine coupable, à la richesse fascinante.

15 février 2009

Un carnet de petits dessins pour piéger quelques mois d'amour

Unlikely
by Jeffrey Brown (2003)

Tracer quelques mots et quelques lignes sur un carnet pour capter une histoire d'amour. Tenter d'en saisir, à l'aide d'une poignée de précipités, les saveurs variables et évolutives, la surprise de la rencontre, les longues conversations téléphoniques, les sourires, les accrocs et les instants de redescentes. Convoquer une palette de moments, courts et beaux comme des photos, car une relation, est-ce vraiment autre chose qu'une poignée d'instants qui se sont enfilés peu à peu le long de notre chaîne ?

Obsession contemporaine, assurément, risquant souvent de dévier vers le nombrilisme et l'auto-apitoiement, l'histoire qui n'a de valeur que pour son auteur et les paresseux avides de voyeurisme. Auto-fiction, et certains amateurs de littérature tournent déjà la tête et s'enfuit en courant pour replonger dans leur grande et belle fiction. A l'aide, les auteurs ne pensent plus qu'à eux-mêmes !

Mais certains savent offrir de jolis pièces et construire une démarche artistique surprenante, fine, puissante. Un regard sur soi-même, mais en même temps, un regard sur le monde qui nous entoure, sur la vie moderne, sur les tiques de chacun, sur les goûts populaires. Sur notre manière de vivre, de ressentir et d'aimer. Autobiographie, certes, mais touchante et riche en profondeur, et dont les moyens font eux-mêmes sens. Comme les traits maladroits de Jeffrey Brown dans ses carnets amoureux, plus de deux cents petites planches comme griffonnées au jour le jour, où les cases sont bancales et les personnages pourraient être presque dessinés par la petite cousine aux feutres colorés. Des histoires dérisoires où il joue à la Playstation en attendant sa copine, avec laquelle ils vont regarder une vidéo ou manger dans un fast food, une enfilade d'anecdotes que chacun retrouve dans les histoires de ses tendresses.

Un trait simple pour piéger sans l'apeurer la sensibilité au jour le jour. Les instants étendus à deux dans l'ombre, un clair obscur de cases rayées de traits noirs obliques. Les larmes qui coulent comme un trait tremblant mais juste un trait, sans ombre presque, rien qu'un fil. Un carnet intime où finalement, l'important n'est pas de dessiner superbement ou d'écrire parfaitement, mais juste de laisser quelques notes un peu organisées, les maladresses se voyant comblées par la force des souvenirs associés.

Au cinéma, il n'est plus surprenant d'être ému devant un film à la caméra tremblée et l'image sale et mal finie. En bande dessinée, ce n'est plus trop surprenant, bien entendu, mais il reste toujours fascinant de se découvrir une telle émotion devant un vague dessin de voiture solitaire, perdue sur un parking, une immense métaphore en quelques traits un peu trop épais dans un carré même pas droit.