Affichage des articles dont le libellé est .c. movie trailer. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est .c. movie trailer. Afficher tous les articles

23 mai 2011

Small Town Murder Songs, court mais magnifiquement assemblé

.
Small Town Murder Songs 
     by Ed Gass-Donnelly (2011)

Quel intérêt y-t-il aujourd'hui à présenter l'enquête d'un meurtre au cinéma ? Un polar classique ?
Bien sûr, il y a toujours le suspens associé à l'enquête, ainsi que l'intérêt du fait divers comme reflet d'une société ; n'était-ce pas Sartre lui-même qui raffolait des faits divers ? Mais par delà la curiosité liée au thème, quel est l'intérêt de présenter une telle histoire au cinema ? Que montrer après Seven, après les écrans de télé déjà surchargés d'enquêtes en tout genre, plus ou moins malignes, plus ou moins bien réalisées ?

Il y a toujours le risque de se retrouver avec un résultat vide, scolaire, presque ennuyeux. Ce qui serait somme toute acceptable pour un écran privé, regardé d'un oeil distrait en finissant la glace du dessert après une journée un peu longue au boulot ; mais qui ne fait pas vraiment sens d'un point de vue cinématographique...

Bien sûr, les films policiers intéressants n'ont pas manqué ces dernières années, et sans même chercher longtemps, je songe à La Nuit Nous Appartient ou Le Petit Lieutenant ; l'angle parodique de Hot Fuzz est réjouissant, mais rappelle les difficultés d'une telle entreprise menée sous un angle sérieuse.  Le jeune canadien Ed Glass-Donnelly emprunte donc un chemin périlleux : petite ville rurale d'Ontario, une femme retrouvée nue et assassinée, un policier envoyé par la province pour assister le duo d'officiers locaux. Le tout agrémenté d'une histoire de rédemption, le flic un peu violent qui s'est récemment converti à la religion. Tout y est, rien ne manque pour un petit polar rural ; mais que pourra-t-on retenir ?

Dès les premiers écrans, l'oeil est accroché par la beauté des images. Les petits éléments narratifs se mettent en place, mais l'attention reste surtout en éveil face à ces superbes cadres, une photo léchée, à la fois lumineuse mais blafarde, un arrière-goût de ciel gris et de boue, un sens de l'espace ajusté. La réalisation est soignée, un soin pas si éloigné d'ailleurs de celui apporté aux images du plutôt superficiel Daydream Nation. Un autre exemple de film indépendant pour maniaque de l'image, bien réglé, assurément tourné en numérique, et la campagne d'Ontario résonne superbe à l'écran, assez fascinante.

Mais le soin maniaque de la réalisation atteint quelques sommets saisissant par l'apparition de la musique, clouant le spectateur dans son siège. Des voix envahissent tout l'espace, une sorte de choeur gospel où flotte également la voix rauque d'un chanteur blues / country, mélopées saccadées ; offrant une atmosphère multiple, des échos de campagne nord américaine, les chants d'une foi mélancolique, un élan pieux mêlant nouveau et ancien testaments, appel à la rédemption christique mais aussi reconnaissance de la violence humaine, du meurtre. Le film se fait vidéo musical, montage de séquence courtes, clip de chanson où la lumière des plans se double de travellings réglés, de mouvements joliment tissés. L'effet est très fort. 

Voici le poids d'une légende locale, la matière de plusieurs articles du journal local, les histoires que raconteront les anciens dans trente ans, quand on fera vivre encore le souvenir du meurtre, "du" meurtre de la ville. Le poids d'une sorte de tradition orale, ce qui construit doucement l'identité d'une région. Voilà de quoi expliquer un peu l'intérêt porté à ce meurtre précisément, dans cette petite ville.

Car il faut bien être honnête, l'enquête ne réserve pas vraiment de rebondissements. Un témoin, un unique suspect, une paire d'interrogatoires, un seul détail pour dénouer le tout ou presque ; un dira poliment que la trame est minimaliste. L'enquête est assez décevante en soi, presque étriquée, et la durée du film donne envie d'en voir plus : 75 minutes à peine !

Glass-Donnelly a définitivement pris le parti de garder un intrigue simple, dont l'absence de rebondissements est presque caricaturale. Comme s'il semblait dire : il fallait un prétexte, mais laissez-moi filmer, laissez-moi assembler la musique, choisir les comédiens, les visages marquants, laissez-moi montrer. Car si la trame policière est assez anodine, si l'histoire de rédemption elle-même manque un peu d'envergure, il reste le souvenir de visages, de voix, de paysages ; groupe de paysans germanophones, cette grand-mère aux rides sublimes offrant le thé et montrant un ours en tricot, les commentaires d'une commère sirotant un café au lait dans le dinner du coin. Oui, on aimerait recevoir un peu plus de ce film, un peu plus d'histoire, mais on reçoit déjà de beaux moments d'humanité, la captation de la vie d'une petite ville d'Ontario, loin, perdue. 

Il n'est souvent pas besoin de grand chose pour justifier une envie de cinéma : l'envie de filmer certaines personnes et certains endroits.






.

7 mai 2011

Daydream Nation, le bal des occasions manquées

Daydream Nation 
 by Michael Goldbach, with Kate Dennings, Reece Thompson, Josh Lucas and Andie McDowell (2011)

Une petite ville perdue aux Etats-Unis, tellement perdue que les ado du lycée se perdent dans les drogues les plus improbables pour tromper l'ennui. Caroline s'en est vite rendu compte à son arrivée dans l'établissement à la rentrée : le même malaise, la même atmosphère rance que dans tout établissement nord-américain, microcosme aux petits clans et aux petites rumeurs. Tellement stimulant pour Caroline, d'autant que l'ambiance de la ville est plombée par quelques assassinats de jeunes filles... Alors autant fumer un peu avec les jeunes les plus drogués, autant draguer le professeur de lettre qui est plutôt mignon...

Daydream Nation, première réalisation de Michael Goldbach, appartient à la grande catégorie des films de lycée américains, leur petit microcosme, les premières coucheries, la drogue. Sous-famille "cinéma indépendant", façon festival de Sundance ; les films d'ado à Sundance, c'est certainement l'un des genres les plus codifiés de ces dernières années, un territoire amusant où l'indépendance se fait grille remplie de cases à cocher : un ado malin n'ayant pas sa langue dans sa poche ? un ado un peu empoté pour contre-balancer ? une petite communauté un peu perdue, sans espoir ? quelques grammes de famille bourgeoise de banlieue ? une voix off pour raconter la trame avec humour et sarcasme ? de la musique indie cool, de préférence folk ?
Avec un peu de chance, le petit film à petit budget peut devenir un succès, drainant un gros public - c'est la recette Juno ou (500) Days of Summer, voire Superbad, même si ce dernier est un peu moins formaté. Cela peut donner quelques grands films comme Brick, quelques films pas désagréables comme Easy A ou Youth in Revolt, ou quelques belles purges comme Nick & Norah's infinite playlist. J'ai déjà évoqué ces idées ailleurs sur ce blog, j'espère ne pas trop radoter...

Le tout est de proposer un petit angle supplémentaire à la recette, un peu plus d'humour ou de folie, un angle légèrement différent - une personnalité, une motivation au projet ! Une raison pour faire ce film, une raison pour aller le voir et s'en souvenir, tout simplement.

Et ce Daydream Nation commence plutôt bien. Biens sûr, il y a la voix off prévisible de l'adolescente maligne et désabusée. Mais les plans s'enchaînent de manière élégante, une photographie recherchée, une ambiance bien dosée : voici un film qui louche vers les ambiances de David Lynch plutôt que la caméra tremblée cheap de Juno. C'est déjà un bon début, une preuve de recherche, de soin. Tout cela laisse flotter un arrière-goût de Lost Highway, jeune fille assassinée, white trash à sniffers de glue. Quelques idées sont prometteuses, tel un incendie industriel dont la fumée n'est pas éteinte pendant des mois.

Hélas... Hélas...

Hélas, l'histoire s'écoule bien maladroite. La jolie Caroline séduit le professeur, choisit un ado empoté comme couverture... Le professeur est finalement un peu fou, l'empoté finalement assez doux... Devinez où tout cela va-t-il mener ?

Alors oui, le scénario multiplie les petites scènes accessoires, les petits personnages secondaires - difficile de qualifier cela autrement que petit. Une certaine richesse, une certaine variété, certes, mais jamais approfondi, toujours laissée de côté après quelques minutes, des idées traitées superficiellement. Un jeune devenu paranoïaque après excès de drogues : 2 minutes, rien de plus. Un fête tournant en destruction de mobilier : quelques images arty et floues, rien de plus, aucun vrai déchaînement punk. Parents divorcés ou veufs qui flirtent un peu : 2 scènes, puis disparition des radars... Rien ne doit vraiment écarter la route du triangle amoureux, Caroline, professeur et ado à mèche (au look de l'artiste Panda Bear) ; interactions à plusieurs branches bien superficielles elles-mêmes : mince que reste-t-il au final ?

Le spectateur cherche son plaisir dans la qualité visuelle, le réglage des plans. Mais contrairement à au modèle Lynch ou même au fétichisme film noir de Brick, rien ne surgit du soin apporté aux ambiances sombres. Une beauté creuse, sans vrai malaise, juste un catalogue bien agencé. Les petits agacements surviennent peu à peu, pseudo-scènes de cul filmées floues et de manière identique, à 3 ou 4 reprises dans le film, dialogues un peu trop malins sans jamais créer d'empathie, manque général d'humour malgré l'envie de se montrer malin et spirituel... La petite satyre de l'écrivain raté, tellement prévisible... La construction en chapitres ou en scènes titrées, lorgnant vers la littérature, mais dont la recherche narrative rappelle finalement une application un peu scolaire des cours de Creative Writing...

Au final, le film est joliment filmé, plutôt bien joué, mais extrêmement mal dosé. Un dosage vers la sécurité : focalisons-nous sur l'histoire d'amour, saupoudrons de quelques idées un peu plus biscornues, mais jamais trop. Un dosage pour un succès publique, un dosage assez conventionnel. Un dosage qui joue l'allusion sur les aspects les plus sombres, pour induire un arrière-plan - mais au final laisse surtout un goût d'inachevé. Un dosage que l'on peut espérer prometteur pour les prochains films de Goldbach ; un dosage où l'on peut regretter toutes les pistes inexplorées.

Bon sang, quelle idée que ces passants portant des masques à gaz par crainte de la fumée industrielle, en plein milieu d'une petite ville ! Il y avait tellement mieux à en faire !


21 avril 2011

Jaloux, prometteur film québécois, dont la grâce disparaît peu à peu

Jaloux 
film de Patrick Demers, avec Maxime Denommée, Sophie Cadieux, Benoît Gouin (2011)

Rangement d'appartement d'un lendemain de fête. Le jeune couple se dispute un peu. Marianne a tout de même un peu fait la folle la veille au soir - mais elle a bien le droit de s'amuser un peu, non, et Thomas n'a pas grand chose à y dire. Quelques phrases volent, on connaît cela.

Bientôt, Thomas rêve dans la rue. Où va ce couple ?
Un petit week-end dans un chalet ne pourra pas faire de mal, quelques jours au grand air. Les activités, rompre le rythme, et il est trop bête de ne jamais avoir profité de l'offre de l'oncle Michel... Un si beau chalet au bord d'un lac... Il suffira de prévenir l'oncle et de récupérer les clés chez le voisin...

Un jeune couple qui se cherche et une maison de vacance loin, loin pour le week-end : oui, voici un petit drame psychologique à la québécoise, où le chalet au bord du lac joue le rôle de la maison de campagne qu'on emprunte. Il y a bien sûr un voisin un peu mystérieux pour aviver les tensions, il y a aussi un incident qui cloue le couple dans la maison, sans possibilité de sortie ; il y a une première nuit mystérieuse où l'alcool va troubler les souvenirs ; il y a de petits musiques classiques pour surligner doucement l'ambiance inquiétante. C'est une sorte de "Harry un ami qui vous veut du bien" en mode canadien, chalet et canoë.

Le cinéma d'auteur québécois n'est pas très différent du cinéma d'auteur français, surtout pour un jeune auteur comme Patrick Demers, dont c'est ici le premier film.

Mais si les effets transparaissent assez clairement, laissant l'impression de voire les coutures, force est de reconnaître que la première moitié du film fonctionne bien. Les scènes courtes s'enchaînent de manière rythmée, un petit jeu de flash back se met en place, l'inquiétant et mystérieux voisin est en effet agréablement mystérieux et inquiétant. Pas de problème, on se prend au jeu, et la maîtrise technique supporte bien le mouvement du film : en plus de flash backs bien dosés, de nombreux plans contemplatifs s'intercalent, plans de lacs ou gros plans sur une fleur, particulièrement bien captés. Les prises de vues sont majoritairement effectuées en focales courtes, très faibles profondeur de champs, et les images jouent souvent des effets de flous, une fleur nette perdue dans un contexte flou, des visages aux nettetés hétérogènes - l'étrangeté s'installe, les interrogations.

On sent donc poindre la jolie surprise, le petit film bien construit, un petit trésor qu'on se réjouira à citer : "Jaloux, quelle belle petite surprise québécoise."

Hélas, le joli dosage se déstabilise doucement au fur et à mesure que le film avance. Le film déroule son système avec trop d'application. Si les plans de nature restent beaux, vaguement dérangeants ou envoûtants, les flash backs se font trop systématiques, trop explicatifs, trop insistants sur la grande première nuit, sur les recherches concernant le voisin. Trop de logique dans cette histoire d'étrangeté, et l'espace d'imagination du spectateur se restreint, et l'ampleur de l'intrigue se révèle finalement assez limitée : "ah, le voisin mystérieux, c'était juste ça... Et ça va juste conduire à ça..." L'insistance à expliquer se fait agaçante, étriquée, d'autant que certaines autres scènes semblent plus maladroites, moins justifiées dans le scénario : l'équilibre ténu s'est perdu, il ne reste plus grand chose, la part d'inquiétude latente, de doute qui subsiste se trouve écrasée sous les petites explications.

Une forêt mystérieuse, superbement filmée, pour au final recevoir une histoire assez unidimensionnelle. C'est un peu dommage, peut-être lié au fait que quatre personnes soient créditées au scénario : trop d'idées, trop de brainstorming, conduisant à la perte de l'élan, du fil ténu ? Difficile de savoir, mais il serait passionnant de voir Patrick Demers appliquer ses talents de filmeurs à une histoire moins prévisible. 


29 janvier 2011

Le Ring, cinéma social à Montréal qui prend doucement son envol





Le Ring 
by Anaïs Barbeau-Lavalette, avec Maxime Desjardin-Tremblay, Jean-François Casabonne (2007)
sélectionné au festival de Berlin en 2008 - jamais distribué hors du Québec


Pas facile de plonger dans la cinématographie d'un pays ? Que connaît-on du cinéma allemand depuis la France ? Quelques films d'auteurs diffusés dans les festivals ou les salles parisiennes, un gros succès une fois tous les deux ou trois ans - mais on ne voit jamais les mauvaises comédies ringardes, jamais achetées par les distributeurs internationaux. Sait-on que 180 films environ sont produis en Espagne chaque année, ce qui n'est pas beaucoup moins que la production française, il me semble ? Pas facile de bien connaître les habitudes locales de cinéma, tous ces films moyens qui constituent le gros des films vus, la majorité des entrées...

Il y a quelques années, j'osais dire "j'aime le cinéma asiatique", sur la foie d'une poignée de films coréens et japonais aperçus dans des salles d'Art et d'Essais parisiennes. Mais que savais-je sur le coeur ces cinéma, hors les quelques champions ou piliers de festivals, hors les chouchous de la critique européenne ? Que dire sur le gros du peloton, et comment savoir s'il y a une spécificité nationale concernant les grosses comédies à succès ?

Bref, qu'en est-il des films du milieu à l'international ? 

Ainsi, il n'y a pas si longtemps, une chronique de Pitchfork évoquait les amateurs occasionnels de pop, ceux qui n'aimaient que les chansons les plus avant-gardistes, celles qui repoussent les limites de la pop. Peuvent-ils vraiment dire qu'ils aiment la pop en général s'il ne goûte qu'aux tubes ? Est-on vraiment cinéphile si l'on ne regarde que quelques chefs d'oeuvres, si l'on évite toujours le commun des films ? Si l'on est incapable de retirer quelque chose d'un film moyen, même dépaysant ?

Petites expériences auxquelles je compte m'atteler, découvrir un peu plus les films "locaux" - comme on met en avant les légumes cultivés dans la région. Histoire de mettre un peu au défi mon goût du cinéma, de voir si quelques particularités surgissent, quelques tonalités régionales, de découvrir des talents moins mis en avant hors des frontières. Et garder un oeil toujours ouvert pour les détails introuvables, les décors légèrement différents d'une région à une autre, les accents, les petites blagues intransportables.

Alors je compte plonger un peu plus dans le cinéma québécois, quitte à vivre au Canada et avoir le français pour langue maternelle. Cela va certainement entraîner quelques moments douloureux, comme pour l'abominable "L'Appât" de décembre dernier, mais cela restera instructif ; comme si un canadien goûtait au cinéma français en tombant parfois sur de mauvais Eric & Ramzy ou Fatal Bazooka... Les DVD de bibliothèque permettent de piocher dans les époques et les genres sans trop hésiter, juste pour le plaisir.

Et en tentant d'éviter les a priori, comme face à la jaquette de "Le Ring". Un gosse, des rues désolées et défavorisées, une vague histoire de lutte en arrière-plan : les quartiers difficiles, la rédemption, le cinéma réaliste vite schématique, les émules de Ken Loach ou des frères Dardenne. Ca peut vite déraper, glisser vers le téléfilm ou le faux documentaire...

Le début laisse craindre le pire. La caméra tremble un peu comme chez les frangins belges, le gosse ne va pas à l'école ou pas trop, les parents combinent bières, drogue et prostitution, gamine de trois ans pas trop lavé. Le tout cadré au plus près du héros, Jessy, 12 ans, petite gueule de hooligan québécois en puissance, et cadré TRES près : la première partie du film multiplie les plans très serrés sur son visage, ses regards marchant. Pari un peu inquiétant, car malgré son énergie et ses qualités, Maxime Desjardin-Tremblay reste un comédien peu expérimenté, dont les petits défauts peuvent vite sauter au regard...
Ajoutez une photographie bien grise, bien industrielle, plus quelques scènes de catch amateur un peu lisses : pas facile de trouver une prometteuse originalité. Le gosse va tâter du deal une fois la mère partie, va tenter d'entrer dans le monde des lutteurs - and so what?

Mais doucement, peu à peu, le film prend plus d'espace, de temps, se laisse plus respirer. Ou le regard du spectateur apprend à suivre la démarche du réalisateur... Quoiqu'il en soit, les plans semblent plus posés, laissent plus d'espaces à ce quartier de Montréal, Hochelaga-Maisonneuve, tout à côté du Stade Olympique. Les personnages sont observés d'un peu plus loin, ou moins de pression. Le fil du scénario semble moins contraint, plus ouvert, mais dans la démonstration ou même simplement dans l'action, un peu plus contemplatif. 

La jeune Anaïs Barbeau-Lavalette laisse alors entrevoir de très prometteuses qualités de cinéma de fiction. Le Ring est sa première fiction, après plusieurs documentaires, dont 4 longs-métrages. Sans surprise, elle cite les frères Dardenne dans les bonus du DVD, ou évoque son aspiration à faire un peu changer les choses par le cinéma ; discours peu surprenant pour une réalisatrice de documentaires et adepte d'un cinéma social. Pas de grande surprise non plus à apprendre que Le Ring a eu pour déclencheur un documentaire tourné dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, de l'envie de suivre les personnages qui y habitent. Mais apprend-on encore vraiment quelque chose de nouveau dans les bonus d'un DVD ?

Ce qui frappe plutôt dans ce film, c'est le regard qu'elle parvient peu à peu à transmettre, doucement, en prenant le temps, en laissant du temps aux plans, du temps aux personnages. Dans ces moments, le scénario ne compte plus vraiment, les petites ficelles, les lignes de récit. Plus rien que les personnages et leur environnement. Ainsi, comme un symbole, Jessy est accepté aux entraînements de lutteur, mais ne bougera jamais du bord de touche ; la mécanique logique et attendue de la rédemption s'est arrêtée, l'enchaînement du film social de genre se suspend, il n'y a plus qu'à regarder, à voir la passivité en pleine démonstration.

Surgissent ainsi des figures doucement marquantes, flottantes, bloquées dans leur monde, comme ce clochard, lutteur acceptant sans broncher de perdre chaque soir. Une silhouette douce et spectrale incarné avec justesse et simplicité par Jean-François Casabonne, artiste multi-casquettes dont j'espère découvrir un peu plus les talents ; un type minéral et mal rasé, traînant sans fin sur un banc face avec au fond les trains de marchandises au bord du St Laurent, les montagnes russe de la Ronde sur l'île Ste-Hélène. Mais une autre silhouette m'a plus frappé encore, celle de la soeur de Jessy, un peu plus âgée, entrant doucement dans la puberté. Le personnage est encore plus épuré que celui du clochard, presque mutique,   apparaissant à la recherche silencieuse d'une mère disparue, ou passant pour la première fois un peu de rouge maladroit sur des lèvres minces. Cette figure en creux, aux apparitions épisodiques, touche profondément, plus que toute petite histoire de deal ou de lutte - rien qu'une fille déboussolée ; mais seuls peuvent encore sortir les mots "misère, misère, mais comment faire ?"


Trailer





Intretien avec Anaïs Barbeau-Lavalette





30 décembre 2010

Barney's Version, adaption linéaire du roman foisonnant de Richler

Barney's Version 
by Richard J. Lewis, with Paul Giamatti, Rosamund Pike, Jake Hoffman (2010)
based on the book by Mordecai Richler

Barney ? Barney est juif, anglophone, montréalais pure souche ; passionné de hockey ; alcoolique. Braney est producteur de télévision, des soaps bas de gamme subventionnés par l'état canadien pour soutenir l'identité canadienne. Barney se marie 3 fois, la première fois forcé, la deuxième fois avec une riche héritière ; la troisième fois, par amour fou - coup de foudre survenu le soir-même de son deuxième mariage. Barney est aussi accusé du meurtre de son meilleur ami...

Oui, Barney est un personnage fascinant, le narrateur et anti-héros truculent du roman de Mordecai Richler, Barney's Version. Il s'agit du dernier livre du grand auteur de Montréal, publié en 1997, et sorti en France sous le titre "Le Monde de Barney". Roman foisonnant, porté par la voix d'un Barney âgé racontant sa vie, toutes ses aventures, une voix cynique, acerbe, amoureuse ; une voix vieillissante sous les coups de l'Alzheimer. Un best-seller, un immense livre.

Et une mine fantastique de situations et de personnages pour le cinéma. Mais comment adapter un tel livre au cinéma en 2h environ ?

Surtout, comment parler du film sans entrer dans une plate comparaison comptable "le livre est mieux, il manque ceci ou ceci" ? Barney's Version m'a emporté dans une lecture enthousiaste et rebondissante, et bien sûr, j'ai tenu les comptes durant la projection. Pourquoi le Paris bohème des 50s devient-il le Rome juste ensoleillé des 70s, par exemple ? Mais de telles considérations ne sont pas très intéressantes pour le lecteur, et ne constitue pas une grande réflexion sur le film lui-même. La seule question valable doit être : le film offre-t-il un tout intéressant ?

Le film offre un portrait très linéaire de Barney et son histoire. La vie de Barney défile purement chronologique, laissant parfois place à des passages contemporains, afin d'introduire le Barney vieillissant. Approche très sage, assez factuelle, sans trop de place pour des voies de traverse, des épisodes mineures qui enrichiraient la figure désagréable mais complexe de Barney. Choix compréhensible : le film dure déjà 2h12, et il aurait pu en durer presque le double. Barney est omniprésent à l'écran, sous les traits mi-bonhommes mi-cyniques de Paul Giamatti. La première moitié du film est plutôt rythmée, bondissant du Barney apprenti bohème au Barney croqueur d'héritière, introduisant force bons mots made in Richler.

Le rythme se modifie légèrement pour le deuxième mariage, longue séquence, tournant du film. Séquence peut-être un peu inégale, mais plutôt réussie, offrant sourires, rebondissements, coup de foudre. Le temps s'écoule lentement, donne du temps aux scènes et dialogues, se fait moins succession d'anecdotes. Rupture sobre, mais qui fonctionne bien. Après quelques ellipses, le temps réel reprend pour  le dénouement du deuxième divorce, pour le premier rendez-vous du grand amour. Economie du récit compréhensible, cohérente avec le personnage de Barney : ce sont les scènes-clés de sa vie et de son histoire personnelle, quand les deux premiers mariages n'étaient que des péripéties méprisables.

Mais là, le fil du film se casse, se distend trop. Barney a atteint son objectif, épouser la femme de sa vie. Longues années de bonheur familiale en perspective, avec enfants, profondes affection et désir, petites chicanes de couple. Le réalisateur ne peut s'empêcher de montrer ses scènes, Barney coupe un oignon près de son premier né, Barney à la pêche avec son second, la femme aimée nue et radieuse sur le lit conjugale. Tout cela est bien convenu, maladroit, paresseux, surligné par une musique prévisible et insistante. L'élan de Barney se brise, le film se perd, la sentimentalité bon marché l'emporte. Les écarts de  Barney et sa chute prévisible surviennent lentement, se traînant presque, trop mollement : à quoi bon ?

Le film retrouve un peu de justesse dans sa dernière partie, Barney vieillissant, découvrant peu à peu ses faiblesses mentales, sa déchéance. Là aussi, le thème est convenu, prévisible, les petites gaffes devenant absences inquiétantes ; bientôt, il doit garder ses coordonnées dans sa poche ; à la fin, ce n'est plus qu'un spectre vague posé sur un banc. De manière presque surprenante, ces scènes ne tombent pas à plat, trouvent une légère émotion, par le jeu de Giamati, par l'affection de ses proches. Le film retombe presque sur ses pieds et laisse le spectateur doucement touché.

Le film parvient donc à montrer le personnage de Barney, à introduire ces facettes, ses tares et un peu de sa folie ; on rit souvent. Tout cela n'est pas désagréable. Mais il pêche à deux niveaux. Tout d'abord, par déséquilibre d'adaptation, il n'y a pas d'autres mots - je dois bien en revenir au roman : la joyeuse vie conjugale de Barney est présentée de manière allusive, sous forme de détails saupoudrés au gré du livre. Condenser cela en un long tunnel cul-cul n'est pas un choix très heureux. Mais plus généralement, par le classicisme de la forme choisie, portrait linéaire et factuelle, sans véritable ambition ; rien qu'une petite histoire. C'est plutôt dommage malgré les quelques bons mots marquants.



Dates de sortie :
  • Canada :  sortie limitée le 24 décembre 2010
  • USA :       sortie limitée le 14 janvier 2011
  • France :   pas encore de date sur IMDB
  • Allemagne : sortie prévue le 9 juin 2011...




28 décembre 2010

L'appât, pauvre comédie policière pour comiques québécois

L'appât 
by Yves Simoneau, with Rachid Badouri et Guy Lepage (2010)

Le parrain de la mafia italienne de Montréal est assassiné ; tué par ingestion de cacahuètes empoisonnées avant son extradition vers l'Europe. Par hasard, le parrain a rendu son dernier soupir dans les bras du lieutenant Poirier, le plus mauvais flic du pays. L'épais policier risque d'avoir entendu des informations précieuses, à même d'intéresser les bandes rivales. Pour déblayer les pistes, les polices canadiennes et françaises décident d'utiliser l'épais comme appât ; et pour assurer la réussite de l'entreprise, l'épais se voit adjoint un coéquipier de chocs, agent français, une véritable épée...

C'est petits jeux de mots ne sont pas de moi, ils décorent les affiches du film : l'épais, l'épée, l'appât. Voilà qui plante aussitôt le ton de cette comédie policière à l'ancienne, vieille recette du duo dépareillé, le québécois gaffeur et le français ultra-pro. Ajoutez quelques autres idées classiques, promesses de gun fights ou possibles confusions linguistiques, approche tentante après l'énorme succès en 2006 de Bon Cop Bad Cop et son duo Québec / Ontario... Une bonne recette simple pour les fêtes de fins d'années, pourquoi pas ?

Hélas, cet Appât affiche une pauvreté assez profonde. Les deux personnages de flics sont extrêmement caricaturaux, joués par deux comiques canadiens, donc distrayants, mais sans jamais pousser la parodie dans des extrêmes délirantes. Le scénario ou les personnages sont stupides mais le monde alentour est vaguement réaliste, les gags sont des blagues polies d'émission télé. On ne nage plus dans les eaux d'un Flic de Beverly Hill, les choses ne sont plus assez crédibles, mais on reste trop loin des délires permanents de Qui a tué Pamela Rose ou OSS 117. Le film n'est jamais vraiment hilarant, juste légèrement drôle, quelques idées sympathiques sans plus ; beaucoup de situations semblent sous-exploitées : les gags franco-québécois se comptent sur les doigts d'une main, sans vraiment délire linguistique ; le tout enrobé dans une réalisation très télé.

Le film fait donc assez pâle figure à côté des comédies policières québécoises que j'ai déjà pu voir. J'ai déjà cité le précieux Bon Cop Bad Cop (dont je devrais certainement parler plus en détails...), mais Tel Père Tel Flic offrait aussi un joli sujet et des gags bien trouvé. Cet Appât laisse dont un peu perplexe, même si la salle dans laquelle je l'ai vu était bien rempli, avec de nombreux rires pour certains gags basiques de personnages tombant. Il en faut pour tous les goûts, et Guy Lepage et Rachid Badouri ont certainement leurs fans au Québec. Le premier appartient à un grand groupe de comiques, et apparaît souvent à la télévision ; le second est un jeune humoriste qui monte, ici dans son premier rôle au cinéma, et dont le 1er DVD est justement sorti il y a un mois à peine - la cohérence marketing est bien réglée... Mais le film n'arrive pas vraiment à sublimer ces deux figures, paresseuse opposition de deux archétypes ; je ne donnerai pas plus de détails sur le scénario, dont la progression est assez désespérante.

Intrigué, j'ai donc exploré un peu la fiche IMDB du réalisateur, Yves Simoneau. Plusieurs films à son actif dont la note IMDB dépasse rarement le 5.0/10, beaucoup de réalisations télé sur les 10 dernières années. Mais une carrière lointaine qui semble un peu plus mystérieuse et difficile à cerner en quelques lignes de texte : il a ainsi tourné Free Money en 1998, dont la vedette principale n'était autre que Marlon Brando - avec tout de même 30 millions de dollars de recette, donc autant que des succès d'estime comme Kick Ass... L'ami Brando tournait un peu n'importe quoi dans les 15 derniers de sa vie, il me semble, mais il est troublant de l'imaginer sur le plateau. Brando âgé en 1998 et un tout jeune Badouri en 2010 : les carrières cinéma ne sont pas linéaires au Canada !

23 décembre 2010

The Fighter, visant oscars, mais accumulant les petites erreurs : défaite aux points





The Fighter
by David O. Russell, with Mark Wahlberg, Christian Bale, Amy Adams (2010)

Micky Ward boxe, doucement, petits combats sans trop d'espoir, tournant souvent court : à quoi bon combattre un type qui pèse 10 kilos de plus, même pour l'argent ? Mais la mère s'occupe du management, et le frère entraîne ; entreprise familiale, passion partagée. Afin d'aller un peu plus loin que ce frère justement, vivant dans le souvenir de ce combat victorieux contre Sugar Ray Leonard. Vivant surtout en accro au crack...

Fin d'année calendaire, aux Etats-Unis : le buzz monte autour des films à Oscar. Depuis quelques semaines, on entend des titres de films, des réputations montent, rumeurs de nominations. Des films plutôt sérieux, à pitchs assez tranchés, ou tirés d'histoires vraies, reconstitutions de faits historiques. Véhicules pour réalisateur cherchant à montrer leur sérieux, pour acteurs cherchant à démonter leur capacité à incarner toute la profondeur humaine. Il y a deux ans, la reconstitution, c'était Milk de Gus Van Sant et le San Francisco gay des 70s ; le gros pitch, c'était Benjamin Button et son vieillissement à l'envers ; le numéro d'acteur, c'était Mickey Rourke en catcheur dans The Wrestler ; le plus gros mélange, c'était Slumdog Millionaire, les aventures de pauvres indiens avec Qui veut Gagner des Millions ?. L'an passé, le sujet fort, c'était Hurt Locker et les bombes en Irak ; les grands acteurs, c'était Jeff Bridge dans Crazy Heart ou la fille obèse de Precious ; j'en oublie. Amusant de retrouver ces petits codes prévisibles chaque année durant la course aux oscars, et plus amusant encore de voir les oublis parmi les favoris d'alors, ceux dont on ne se souvient plus...

Cette année, le buzz monte autour du King's Speech (grand numéro de Colin Firth ET reconstitution historique), Black Swan (le ballet vu sous un angle masochiste, ça c'est du pitch), 127 Hours (inspiré d'une histoire vraie ET grand numéro de James Franco bloqué dans un ravin) ; sans même revenir sur The Social Network : trahison autour de Facebook, quel meilleur pitch ?

Et aussi ce Fighter, inspiré d'une histoire vraie, la réussite un peu surprenante d'un boxeur pro des 80s. La boxe est toujours bon client pour les Oscars, rappelons-nous de Rocky, Raging Bull ou même Million Dollar Baby. Des questions de valeurs, des histoires de rédemptions, de la photogénie et du spectaculaire ; souvent, des histoires de famille ou de drogues pour rendre tout cela plus vivant et parlant.  The Fighter a coché presque toutes les cases, pas étonnant de le voir nominé si souvent pour les prochains Golden Globe.

Mais les nominations ne font pas un vainqueur. Et elles ne font pas un grand film non plus.

Il faut une vision, il faut un peu d'originalité. Quelques petites choses à dire, à montrer, un discours, une idée esthétique. Il faut prendre le temps, ou sauter les étapes, il faut construire quelque chose, pas dérouler platement un cahier des charges.

The Fighter n'est pas désagréablement filmé, il propose quelques jolies images et une photographie parfois bien ajustée, bien cadrée ; tout du moins dans ses extérieurs - je reviendrai sur les combats de boxe eux-même. Le scénario propose de jolies pistes : frère raté accro au crack sur lequel on tourne un documentaire ; mère ayant eu 9 enfants, dont les filles traînent sans cesse à la maison ; une copine bien plus éduquée mais devenue simple serveuse. Non, c'est certain, les pistes ne manquent pas, les aspérités, les idées plutôt intéressantes.

Mais pourquoi ne rien en faire ?

Le film déroule son programme, ne se laisse pas le temps d'explorer, de montrer. La famille vit dans une ville pauvre : presque pas une vue de la ville, aucun de ces longs plans malades qui faisait une des forces de The Wrestler. La mère a eu 9 enfants, dont une bordée de filles apparemment désoeuvrées : pas un seul vrai regard sur cette troupe féminine, vague choeur d'un seul bloc, à l'utilité narrative vague, souvent raté. La copine a eu un peu plus d'éducation mais n'est qu'une serveuse un peu alcoolique : pas un seul moment pour elle, pas une seule scène montrant sa vie, ses doutes, son existence intérieure ; elle est "la copine" ; relation amoureuse elle-même vague, dont l'intimité ou la force d'échange n'apparaît pas. J'allais oublier : Miky à une fille, vivant à la mère remariée ; mais rien de cette histoire passée ni de ces conséquences n'est développé, à peine deux ou trois scènes.

Que reste-t-il de ce programme dont la dilution surprend un peu plus chaque fois que j'y songe ?

Les deux rôles principaux, pense-t-on. Mark Wahlberg, Christian Bale, les têtes d'affiches. Christian Bale grimace une bonne partie du film en junkie survitaminé au crack, tête à claque superficielle et rigolarde ; c'est rarement juste, souvent agaçant, plein d'énergie dépensée un peu étrangement. Au moins, ce n'est pas aussi opaque et creux que certaines de ses performances récentes, spectre étrange de Public Ennemy par exemple. Mais cela ne devrait pas aller plus que la nomination au meilleur second rôle. Quand à Wahlberg, il est plutôt sobre, vaguement juste, mais assez souvent détaché du reste, famille ou entraîneur, sans qu'on sente trop pourquoi. Ses motivations restent peu claires, son chemin intérieur transparaît peu, ses interrogations, ou même simplement son dialogue avec ce qui l'entoure. Ce détachement éclate d'ailleurs dans une scène très bizarre, réunion chez la mère où il vient annoncer son envie de s'entraîner loin de la famille. La mère et le frère hurle, le père reste faible, toutes les soeurs balance leurs remarques bêtes de vieilles gamines, la girlfriend défend ; et Wahlberg flotte un peu, on ne sait s'il est sûr de lui ou totalement perdu, assez loin de l'énergie de la scène. On ne croit pas à l'existence de liens familiaux dans ces différences d'énergie, on ne croit pas non plus à une rupture décidé. La scène est assez ratée, bizarrement longue...

Mais les scènes les plus étrangement peu convaincantes sont les scènes de boxe. Un peu d'entraînement, mais pas trop : on ne sait que retirer de ces instantanés. Et les combats eux-mêmes sont assez déroutants. Il y a bien un enchaînement un peu travaillé de 3 combats, avec gros plans sur les visages, coups échangés permettant de condenser plusieurs mois en quelques images. Mais les combats plus développés sonnent étonnamment faux : pas vraiment de sensation de fatigue sur les visages ou les corps, hormis un peu de sang, et un Wahlberg encasissant sans fin pendant plusieurs round, comme sans réaction ; mais après une demi-douzaine de reprise, il se réveille, place quelques coups, remporte le combat. Impression très bizarre, et sans même mettre en avant un côté "mise en scène assumé". Aucun intensité ne monte jamais vraiment dans ses combats. Le grand combat final, le match pour le titre, est d'ailleurs un exemple d'énergie égale, fin victorieuse mais anti-apogée. Il gagne, après 7 rounds passifs, il embrasse ses proches, une petite interview à la maison ; et c'est fini. Absence complète d'intensité, de variation de rythme, lancé d'une manière assez surprenante pour une long métrage soit-disant ambitieux : tout le début du grand combat, la montée de boxer ou les premières reprises, est tourné selon des codes télé de boxe, image vidéo, incrustations cheap, voix de commentateurs banales. Ce glissement vers un réel habituel du téléspectateur ne fonctionne pas, n'apporte pas grand chose.

Oui, The Fighter possède un matériau plutôt intéressant, tente quelques idées de réalisations, propose des jeux d'acteurs plutôt travaillés. Et l'ensemble du film est plutôt plaisant, se déroule bien. Mais tant de petits défauts, d'occasions manquées, de rythme un peu raté ou de scènes qui prennent mal : cela n'agace pas vraiment trop sur le moment, mais je doute garder aucun souvenir de tout cela d'ici un mois ou deux.





13 décembre 2010

Score, catastrophe musicale sans vrai hockey. Pauvre Canada...

Score - a Hockey Musical 
by Michael McGowan, with Noah Reid, Olivia Newton-John, Walter Gretzky, Hawksley Workman (2010)

"Une comédie musicale sur le hockey ?"
"Oui, ça a l'air assez ridicule, mais ça devrait être distrayant, et terriblement Canadien."

Hélas...

Bien entendu, que peut-on vraiment attendre d'une comédie musicale ? Il ne devrait pas y avoir de surprise face à un scénario schématique, mono-dimensionnel, convenu : Farley Gordon est un génie de la rondelle, mais couvé par des parents intellectuels, n'a jamais joué en compétition ; jusqu'à ce qu'un propriétaire d'équipe l'aperçoive, et en fasse une star montante. Farley Gordon saura-t-il trouver sa voie, concilier son goût de la technique face à la violence de la Ligue, saura-t-il entendre l'amour de sa voisine de palier, éternelle amie d'enfance ? Rituel adolescent, passage à l'âge adulte, on imagine les scènes, et les chansons aussi, refrain sur l'air de "fais ce qui te tient à coeur"ou "en hockey, pour être un homme, il faut se battre".

Au début, on sert les dents, guette les scènes sur glace, digère doucement les chansons pas désagréables ; on sert les dents sur les blagues rarement bonnes, lourdes, tellement bêtes qu'elles apportent un peu de stupidité. On attend avec impatience la grande compétition, les grandes scènes chorégraphiées sur glace en plan large, le mélange du "best game of the world" avec la musique et la danse, avec le cinéma.

Hélas...

Tout dérape vite vers des enjeux assez anodins. L'histoire d'amour avec la voisine de palier (musicienne, what else?), perturbée par un italien pianiste séducteur. La violence du hockey, les combats à coups de poings, qui font horreur à l'ancien garçon bien comme il faut. Le tout saupoudré par les apparitions pas très bien réglées de quelques stars du hockey. Tout cela zigzague doucement, perd peu à peu de rythme, quitte même les patinoires pour s'attarder trop sur la dérisoire bluette sentimentale. Pour se conclure par une grande scène de patinoire sans même de match. Bon sang, mais que s'est-il passé ?

Pourtant, quelques bonnes idées avaient germé dans la première moitié du film. Le jeune prodige aussitôt saisi par une firme marketing, propulsé comme la future vedette du sport nationale ; alternant apparitions publicitaires, passages réglés à la télé, couverture des grands magazines de hockey. On sentait un peu de la passion du jeu, des enjeux associés au hockey au Canada, les discussions incessantes qu'il peut générer ; et tous les vautours qui tournent autour des jeunes talents. Sans même tenter un regard grinçant sur le sport professionnel et ses dérives, il y avait beaucoup à creuser en présentant cette obsession canadienne nationale. Le hockey, plus grand sujet de discussion au boulot n'importe où au Canada, toutes ces pages dans les journaux, toutes ces statistiques, le poids d'anciennes stars comme présentateur télé, comme icônes nationales. Tout un terreau qui pouvait susciter de belles scènes en contre-points, des histoires avec des groupes de supporter du petit club, un regard sur le phénomène hockey.

Souvent, au cours du film, les gens chantent le hockey comme le plus sport du monde. Rien ne permet de toucher à cette beauté, à la passion du peuple pour ce sport, et aux raisons associées à cette passion.

Car la plus grande frustration du film reste sa faiblesse en matière de hockey pur. En début de film, le jeune génie dribble tous les défenseurs, finit toujours par marquer sur son petit terrain de quartier. Il arrive dans l'équipe de jeune, et reproduit les mêmes exploits, juste perturbé par la présence du contact physique dans la compétition. Pas une scène d'entraînement, pas une seule vraie compétition pour induire un peu de tension, aucun de ces deux classiques du film de sport ; pas une seule vraie ACTION de hockey sur glace. Tout la glace réduite à cette question : doit-on accepter de se battre sur glace quand on joue au hockey ? 

Le problème n'est pas dans la pertinence de cette question. Il est toujours surprenant de voir les supporters se réjouir quand deux joueurs, jeunes ou pro, commencent un combat de boxe instable sur la glace. Tout le machisme latent de ce sport est un thème qui mérite réflexion, quelques interrogations. Mais le film est incapable de réfléchir vraiment à cette question, réduite à une opposition entre coach barbu / couillu, et peur prof d'université décoiffé... Manichéisme noyé dans quelques blagues potaches de vestiaires, hockeyeur bas du front pétant sur briquet ; manichéisme dénoué sans conviction par une pirouette de scénario atterrante : Farley Gordon accepte de revenir sur la glace, d'affronter son adversaire, mais il se bat en lui offrant un terrible calin... Audace scénaristique de bisounours, et on se demande quel producteur a pu accepter une telle galipette, un tel "je glisse doucement les enjeux narratifs sous le tapis et on n'y voit que du feu".

Film désespérant, qui perd ses quelques pistes narratives, glisse des chansons au classicisme banal dont aucun refrain n'est vraiment marquant ; et offre un idéal de vie assez saumâtre : épouser la fille d'à côté connue depuis l'âge de 2 ans... Bonjour la révolution.

En creux, sans le vouloir, Score offre un portrait du hockey dans ses côtés les plus tristement conservateurs : glorification de l'amitié virile, victoire du joueur doué d'un talent naturel, histoire d'amour locale. Toute une hiérarchie stable & figée, société de valeurs - les vraies bonnes valeurs. D'une certaine manière, cet aspect est présent dans le hockey canadien : il n'y a qu'à entendre le bon vieux Don Cherry, vieux consultant vedette, glorifiant sans fin le hockey viril, les joueurs bagarreurs, les vrais hommes - "le VRAI hockey comme on l'aime". 

Dans ses limitations, Score présente les travers du hockey et ses mythes limités, et ce avec un naïveté presque confondante ; mais il n'y a pas vraiment de quoi être fier.






Deux vidéos de commentaires de Don Cherry... 
Le hockey dans sa subtilité et sa finesse théorique...





8 décembre 2010

Nowhere Boy, un jeune Lennon en une dimension

Nowhere Boy 
by Sam Taylor-Wood, with Aaron Johnson, Anne-Marie Duff, Kristin Scott-Thomas (2009)

John Lennon est mort il y a 30 ans mais auparavant, John Lennon a aussi été jeune. Et une jeunesse pas extrêmement rose, passée majoritairement auprès de sa tante Mimi. John a été élevé par cette dernière, car la mère vaguement irresponsable n'a pas pris soin de l'enfant. Mais la mère n'habite pas loin, et à l'adolescence, le jeune John prend l'habitude de lui rendre visite

Nowhere Boy tente de tisser un film à partir de cette histoire familiale instable, la tension entre deux figures maternelles : Mimi, calme et conventionnelle, face à la mère, fantasque, instable, fan de rock'n'roll. Petit John ne va pas trop à l'école, peu motivé, traine avec des amis. Butine des moments de détente auprès de sa mère. Apprend la musique au banjo auprès d'elle, se lance dans le rock vêtu d'un blouson de cuir par amour pour Elvis. Hésite entre les deux mères, la convention à l'amour sobre mais constant, le pétillement à l'amour si instable.

Nowhere Boy navigue entre ses petits thèmes sans trop choisir, et sans vraiment offrir grand chose. Petite fresque d'hésitation adolescente dans les 50s de Liverpool, bien conventionnels, comme on s'en doutait, ou comme le film prend plaisir à la souligner - on ne sait plus trop, passé un certain point, si le film raconte ou si le film se plait à mettre en image des clichés sur les années 50s. La tante, la mère, la famille recomposée, le regard de la société puritaine britannique, et les jeunes qui goûtent peu à peu au rock'n'roll.

Rien d'irregardable, mais rien de bien passionnant au final. Comédiens propres, plans nets, plutôt jolis, flux narratif banal, un peu mou. Le jeune Lennon presque en ligne, presque comme un album de Tintin, avec quelques pincées de tension mère - fils pour faire le compte.

Bien sûr, en fil directeur, on a droit à une sorte de "marche aux Beatles", comme on parle de marche à la guerre, inéluctable, tracée dans les livres d'histoire en quelques grands repères historiques. John écoute Elvis avec sa mère. John apprend le banjo. John achète une guitare. John monte un groupe. John rencontre Paul apprend un concert dans un champ. John & Paul rencontre George. A la fin, les 3 jeunes rockers s'envolent pour Hambourg. Entre les scènes, on a aperçu le nom de Strawberry Field, le jardin public tout près (but you know what I mean).

Là aussi, la démarche menant aux Beatles semble vaguement fade. Certes, John et Paul ont tout deux une situation compliquée avec leur mère, ferment suggéré de leur amitié. Certes on sent le jeune John sur le fil, rempli d'énergie, cherchant une rebellion, un besoin de libération ; Aaron Johnson ne se débrouille pas trop mal en ado tournant petit rocker, mais le film ne propose pas grand chose d'autre qu'une lecture "le rock en libérateur des pulsions ado". La bande son n'est pas désagréable, mais éclaire peu sur la transition de John et des Beatles du stade j'écoute du rock à j'écris du rock, j'écris les Beatles. Comme souvent dans les biopic rock, les quelques scènes d'écriture de chanson ne montrent rien, n'inventent rien, ne cherchent rien.

Comme le dit Serge Kaganski dans les Inrocks, un grand créateur n'a pas forcément une enfance hors du commun. Pas de problème. Mais pourquoi en faire un film en ce cas ? Et pourquoi se cantonner à cette simple adolescence de Liverpool ? Le départ pour Hambourg, la cristalisation du rock sauvage des Beatles entre la faune du port allemand, voilà un passage riche, ou du moins un contrepoint pour une histoire de jeunesse en deux temps. Sans même chercher à atteindre le kaléidoscope fantasmé de Todd Haynes pour son I'm not there sur Bob Dylan, peut-être y avait-il un film plus fou à tenter dans cet enchaînement Liverpool - Hambour...






3 octobre 2010

The Social Network, magnifique film sur Facebook et la nouvelle économie

The Social Network
by David Fincher, with Jesse Eissenberg, Andrew Garfield and Justin Timberlake (2010)
sortie française le 13 octobre

Aujourd'hui, je comptais écrire quelques paragraphes au sujet du dernier livre que j'ai lu - un très intéressant livre de Salam Rushdie. Joli ouvrage, et alternance des sujets traités ; ne pas trop me focaliser sur le cinéma ou la musique, je souhaite un blog varié. Mais cette après-midi, je suis allé voir "The Social Nerwork" et je me dois d'en parler.

The Social Network, c'est le dernier film de David Fincher, réalisateur de Fight Club, The Game ou Benjamin Button - un film sur Facebook. Sur Facebook ? Les premiers échos à ce sujet date d'il y a un peu plus d'un an, je ne sais plus trop, et le buzz a commencé à monter avant l'été : The Social Network serait un des films à suivre à la rentrée, peut-être un candidat pour les Oscars. Pour un film sur Facebook ? Les échos se sont fait plus pressants depuis une dizaine de jours, avec la parution des premières critiques américaines. Toutes dithyrambiques. Le comparateur de critique Metacritic annonce ainsi un score moyen de 97%, score que je n'avais jamais vu : des pointures comme le New York Times ou Variety offrent des scores parfaits de 100%. Je me devais d'aller vérifier par moi-même au plus tôt.

The Social Network est un délice, un pure plaisir. Un objet assez fascinant.

Le film est construit autour des procès intentés à Mark Zuckerberg, président, fondateur et programmeur originel de Facebook ; procès de vol d'idée par d'anciens étudiants ou d'extorsion de parts par son ancien associé. Le film alterne scènes de discussions légales avec avocats et scènes de reconstitutions, présentant les différentes étapes de la création de Facebook. Depuis le campus de Harvard en 2003 jusqu'au franchissement du millionième inscrit, dans les locaux californiens du nouveau géant Internet. Le site commence comme The Facebook, assemblage de photos pour les seuls élèves de Harvard, et grossit peu à peu, trouvant de nouveaux investisseurs, déchaînant doucement de petites luttes de pouvoir interne, de petites jolies qui grossissent avec la réussite associée.

Programme austère s'il en est, proche d'un reportage économique façon Capital. C'est là l'une des réussites impressionnantes du film : rendre cette success story de Business School passionnante, rythmée, terriblement divertissante.

Tous les ingrédients du grand cinéma sont mis en jeu dans cette réussite. L'alternance des scènes contemporaines et des scènes d'époques permet de varier les angles, d'éviter le ronronnement, l'effet tableau noir et le récit poussiéreux de business magazine. Les dialogues claquent riches en formules, en remarques acides et hilarantes, aussi bien entre étudiants du campus qu'entre prévenus des procès. Le personnage de Mark Zukerberg est magnifique, très intelligent, toujours à la limite de la misanthropie, terriblement hautain, souvent cassant - un nerd brillant, monstrueux, génial, parfaitement incarné par Jesse Eisenberg tout droit sorti de Zombieland. Tous les comédiens s'en donnent à coeur joie, jeunes, dynamiques, sûrs d'eux et de leurs choix, une classe dominante moderne grimpant les échelons sans complexes, n'hésitant pas devant les mauvais coups. Un délicieux parfum de grande comédie, dans le rythme des répliques et la folie de certaines situations : bon sang, un étudiant de mauvais traitement envers les animaux pour avoir nourri son poulet à l'aide de morceaux de poulets, quelle histoire !

David Fincher s'empare du matériau d'origine à la richesse impressionnante, et parvient à doser avec soin son savoir-faire de réalisateur pour fournir ce résultat varié et si rythmé. J'ai toujours gardé une tendresse particulière pour Fincher, dont les films des années 90 m'ont marqué au plus au point - Fight Club a servi de détonateur dans ma vision de plusieurs aspects, folie de la réalisation, intérêt pour la musique électronique ou le rock indépendant. Ainsi, je n'avais pas hésité à braver la torpeur due à 9h de décalage horaire pour aller voir Benjamin Button lors d'un voyage à San Francisco. Et j'avais été assez décu : riche, varié, léché, inventif esthétiquement - et passablement superficiel, se prenant trop au sérieux.  Mais Fincher joue ici de toutes ses cartes, les scènes fonctionnent bien, même dans un banal bureau, l'introduction des personnages est souvent maligne, les teintes sombres ne jouent pas trop l'esbroufe. Il y a bien quelques scènes purement esthétiques, mais elles ne semblent pas gratuites, juste très belles, jamais trop longues ; les scènes de fêtes étudiantes sont parmi les plus intelligentes vues récemment, et la course d'aviron est une magnifique réussite de présentation du sport sur grand écran - plus forte peut-être que les meilleures scènes d'Invictus de Clint Eastwood...

Magnifique divertissement, belle réussite cinématographique, mais surtout fascinant témoignage sur l'économie contemporaine, sur les développements les plus récents de l'économie numérique. Bon sang, le film débute en flashback, mais un flashback vers fin 2003, il y a 7 ans à peine !

De nombreux aspects sautent au visage dans cette peinture d'une e-réussite, et il me faudra certainement y repenser plusieurs fois avant d'en épuiser la richesse, ce que le film suggère ou ce à quoi il me fait penser (je compte bien aller le revoir...) Mais deux idées m'ont déjà frappé aujourd'hui, au fur et à mesure de la vision ou lors de mes premières réflexions en sortant de la salle, durant les deux dernières heures. Tout d'abord, l'évanescence de la création, de l'activité créatrice. Mark Zuckerberg est l'inventeur de Facebook, il en programme le code initial, en façonne les premiers concepts ; des anciens collaborateurs l'accusent d'avoir voler l'idée : ils avaient engager Mark pour monter un réseau social spécifique à Havard ; qui est l'inventeur ? Y a-t-il un unique inventeur d'ailleurs ? Les rameurs blonds et fils à papa ont bien eu une idée innovante, mais Mark Zukerberg l'a poussé plus loin, lui a donné beaucoup plus d'élan. Et différents concepts de Facebook se sont agrégés peu à peu, idées captées lors d'une discussion anodine, souvent d'un délire ou d'un bavardage sur les filles. Le mythe du grand inventeur, du génie isolé vole en éclat, on voit parfaitement un processus créatif délocalisé, diffus, permanent, par discussion, par saisie dans l'instant de la moindre suggestion, peu à peu mise en forme - même par le vol d'idées : comme le dit Mark Zukerberg, d'autres ont peut-être eu l'idée, mais s'ils voulaient être inventeur de Facebook, ils n'avaient qu'à l'inventer. 
Le film est terriblement moderne dans sa représentation de la création, où tout moment peut fournir matière à réflexion ou étincelle.

Mais surtout, le film offre un superbe exemple des motivations de la création moderne, des forces à l'oeuvre dans les technologies de communication. Mark Zukerberg se lance dans l'aventure à partir d'un méchante blague suivant une rupture amoureuse : il pirate les trombinoscopes des différentes bâtiments de Harvard, et crée un site où l'on peut désigner la plus grosse chaudasse entre deux filles tirées u sort aléatoirement. Blague potache et bête s'il en est... mais qui fascine les étudiants au point de faire sauter les capacités du serveur d'Harvard ! La grosse blague lui fait prendre conscience de l'intérêt des gens pour le contenu concernant leurs proches. Le plus jeune milliardaire américain a bâti son empire sur un stupide site façon commentaires de vestiaires entre mecs... Le point de départ est marquant mais un état d'esprit similaire gouverne à nombres de fonctionnalités ajoutées peu à peu à Facebook, comme la phrase de statut ou la précision de la situation amoureuse. Car Mark et ses collaborateurs l'ont bien compris : ce qui intéresse les étudiants d'Harvard, cible initiale du site, c'est les petits bavardages d'après-cours, et de savoir avec qui ils vont pouvoir coucher. La vie privée la plus banale comme moteur des intérêts des utilisateurs, et donc comme source de valeur : le modèle s'est élargi sans problème au plus grand nombre. Voilà bien un des grands changements de focalisation dans les télécoms sur les dix dernières années, voilà une jolie justesse du film.

Mais il y aurait certainement beaucoup plus à dire sur le film, et j'en dirai assurément plus dans les prochaines semaines sur ce blog. Je vais déjà me régaler à la lecture des critiques américaines : les 5 pages du New Yorker sur le film s'annoncent des plus intéressantes... 




27 septembre 2010

Les Amours Imaginaires, et Dolan construit une passion des apparences, peut-être trop focalisée





Les amours imaginaires
de Xavier Dolan, avec Xavier Dolan, Niels Schneider, Monia Chokri (2010)
sortie française le 29 septembre 2010


J'ai déjà vu le film deux fois. Le lendemain de sa sortie québécoise, le 12 juin ; puis une seconde fois, fin juillet, à Montréal même, cadre du film. Deux séances plutôt satisfaisantes, riches en scènes agréables, en moments semblant bien trouver. Pourtant, je n'ai rien écrit sur ce blog au sujet du film jusqu'à présent ; l'arrivée de la sortie française me pousse un, comme un date limite à respecter. 

Un film plaisant, mais aussi vaguement insaisissable, au petit goût d'incomplet que je ne parviens pas discerner, à identifier clairement. Ce texte sera certainement suivi d'autres réflexions...

Grand, blond, bouclé, séducteur, Nicolas entre dans la vie de Francis et Marie, deux amis proches - mignonne brune, homosexuel élégant. Nicolas parle bien, aime la littérature ou le cinéma, adore être entouré d'amis intimes, des relations assez fusionnelles. Sans surprise, Francis et Marie tombent tous deux follement amoureux du séduisant jeune homme, lançant une compétition de charme au milieu des actions dilettantes de Nicolas.

"Les Amours Imaginaires" est un film de passion, d'amour comme idée fixe ; le thème du film est clair, évident, presque surligné. Un film sur les idées fixes, les détails sur-cristallisés, les petits riens alimentant la rêverie amoureuse et douloureuse quand elle n'est pas encore partagée, et les stratégies dérisoires que l'on bidouille pour tenter d'attirer l'objet aimé à soi. Logiquement, le film joue avec les apparences, les vêtements, les coiffures, les regards ou les petites phrases, tout un éventail fétichiste ajusté au millimètre.

Oui, Xavier Dolan prend un plaisir évident et maniaque à tisser le fétichisme de ces échanges à trois, jouant du ralenti, des musiques ou des costumes, le moindre détail plastique ou sonore ayant été sélectionné par ses soins. La caméra est maniée au plus près des corps, toujours filmés en gros plan, près des des visages, et l'on ne doit jamais apercevoir les acteurs principaux des pieds à la tête, jamais plus loin qu'un plan américain. Le choix de proximité est frappant par rapport au précédent "J'ai tué ma mère", où Dolan avait ajusté des plans mi-larges afin de mettre en valeur les échanges violent du fil et de sa mère. Ici, tout n'est que détail, millimètre magnifié sur l'écran, dégageant une impression vaguement claustrophobe - une passion inassouvie comme plongée dans l'abîme d'un horizon fermé, cela fait sens.

Cette claustrophobie du détail roi suit les tentatives maladroites de Marie et Francis. Aveuglés par les apparences, le sourire ou les boucles de Nicolas, ils ne savent que construire leurs tentatives de séduction sur de semblables apparences. Pas de discussion, d'échange profond, d'intimité assemblée peu, juste un soin apporté dans le choix de leur tenu, robe vintage, veste bleu claire, un soin méticuleux dans l'achat de cadeau eux-même vestimentaires et caricaturaux : pull orange, canotier. Ils repoussent le vrai dialogue, ne sachant comment avoir prise sur Nicolas de plus en plus superficiel, cherchant refuge dans ce paraître qui les obsède.

Ils n'ont pas tort. Quand ils oseront enfin des phrases vérités, des questions, l'équilibre précaire de l'échange s'écroulera presque instantanément.

Le fétichisme est peu précieux et excessif, symbolisé par le canotier cadeau d'anniversaire, déteint sur certains choix de mise en scène de Dolan. Certains ralentis s'étirent interminablement, personnage marchant et filmé de dos à la façon d'In the Mood for Love, certaines images surgissent filtrées en vert ou rouge ; beau, léché, plus proche d'un cinéma d'art et d'essai européen ou asiatique que du film réaliste projeté à Sundance. Dolan a un savoir-faire technique indéniable, dont il abuse peut-être un peu, poussant au maximum ses idées et partis pris, cherchant à plonger le spectateur dans une représentation sensuelle maximale de l'amour passionnel de surface. Beau, parfois à la limite du décrochage.

Heureusement, quelques intermèdes superbement trouvés surgissent pour offrir de jolies respirations, souvent très drôles. Seuls face à la caméra, de jeunes adultes racontent une anecdote ou leur expérience d'un amour obsessionnel. Jeune gay s'interrogeant sur les préférences sexuelles, fille à lunette carré obsédée par la réception d'un e-mail sentimental, garçon au prise avec une fille ultra-romantique mais à la lettre ridicule et bourrée de fautes d'orthographe, Dolan offre une petite galerie de portrait où les mots sonnent justes, les expériences contemporaines, distrayantes, pleines d'énergie - entrain renforcé par le langage rapide de ces comédiens-témoins où l'accent québécois claque comme une mitraillette. Ces passages seront certainement sous-titrés en France...

Nous voici donc avec un film légèrement double. Partie extrêmement esthétique, fétichiste, histoire de compétition amoureuse flirtant avec l'échec ; la trame narrative du film. Et sursauts de témoignages, multiplication des angles d'approche, offre d'autres possibilités, d'autres idées fixes ; quelques gouttes de généralisation de l'expérience.

L'équilibre entre les deux fonctionne assez bien, et dessine plus précisément l'une des ambitions de Xavier Dolan, martelée au travers de ses interviews au festival de Cannes. L'aspiration à dessiner une peinture contemporaine, à offrir une (ou plusieurs) études de cas générationnelles. L'amour fou et rêvé des jeunes dans les années 2000. Joli sujet, pas évident, en particulier pour une jeune réalisateur comme Dolan, 21 ans à peine. On peut saluer l'effort, et l'équilibre du film est plutôt réussi, et les scènes souvent très impressionnantes.

Mais peut-être est-ce à ce niveau que se situent mes réserves, mon petit goût d'inachevé que je n'ai pas réussi à formaliser depuis juin. Un film générationnel, une histoire d'amour de son temps - un exemple-type. Je ne suis pas certain que le gros du film puisse atteindre une telle vérité, un tel niveau de généralisation. De par sa focalisation extrême sur le trio amoureux, le film laisse peu de place au monde extérieur. Presque aucune vue d'ensemble, d'ambiance de rue, de personnages extérieurs, même pas métier précis pour Francis ou Marie. Les années 2000 n'apparaissent que dans certains choix vestimentaires ou l'utilisation des téléphones portables (et encore, je ne me souviens pas d'échanges de SMS). Cela donne un côté plus intemporel à l'histoire, c'est certain, mais l'empêche d'atteindre le statut de reflet de son temps. Sans détailler les activités professionnelles de certains personnages, sans laisser un peu d'ouverture sur le Montréal environnant, Dolan a préféré maintenir au maximum son système claustrophobe et rapproché, et n'a pas voulu pousser au maximum son étude du particulier.

Je me rappelle avoir été doucement fasciné par le début de Repulsion, de Polanski, tourné en 1965. Pas par la jeune Catherine Deneuve ou l'histoire de paranoïa extrême qui va se développer, mais simplement par les quelques plans de marche dans le swinging London, entre rue à la circulation modérée et bâtiments propres. Le film prenait place indéniablement dans les années 60, la coiffure de Deneuve le confirmait, et le cadre était clair et précis. 

De tels petits moments ne sont pas présents dans "Les Amours Imaginaires", le film fonctionne en vase clos, aussi bien dans sa séduction en gros plan que dans ses interviews face caméra. Il offre quelques pistes, mais reste peut-être un peu trop mono-dimensionnel dans son obsession du détail ; peut-être y avait-il moyen d'offrir un léger contrepoint, casser un peu plus souvent le rythme du fétichisme, et offrir alors un peu plus d'épaisseur, de sens, de généralité. Et peut-être y avait-il moyen de laisser plus de place aux dialogues des personnages principaux, plutôt superficiels pendant la première partie du film.

Mais Dolan n'en est qu'à son deuxième film, dont il assure scénario, réalisation, choix des costumes et musiques, montage, et même rôle principal. Il n'est pas surprenant de l'imaginer avec une large marge de progression, pas capable encore d'un complet chef d'oeuvre auquel il n'y aurait rien à ajouter. Du dosage ! Il pourrait être intéressant de le voir travailler sur l'adaptation d'un scénario qu'il n'aurait pas écrit, voir comment il s'y prendrait.





22 août 2010

Get Low séduit puis trébuche, soufflé de film bien plat en bout de course

Get low
by Aaron Schneider, with Robert Duvall, Bill Muray, Sissy Spacek (2010)

- Je veux entendre ce que les gens racontent sur mon compte.
Requête compréhensible, tout particulièrement si l'on est un vieil homme cherchant à vivre isolé dans la forêt. Un isolement source de racontards, pensez donc, ce vieux barbu dangereux, histoires excitant les enfants en mal de sensations fortes. Alors, pour être totalement tranquille, autant se renseigner sur les bruits qui courent, mais comment laisser les langues se délier véritablement ? Les gens parlent toujours dans votre dos, discrètement, entre eux, la parole ne se libèrent véritablement qu'à votre mort.

Alors le vieux barbu va organiser son enterrement. Et il y sera présent pour se rendre compte de ce qu'on dit de lui.

Get Low début sur cette idée sympathique, source de péripétie et de traits d'humour grinçants donnant un rythme agréable au film. Robert Duvall glisse avec élégance et rugosité dans son rôle de vieil ours misanthrope, Bill Muray délivre de magnifiques réparties en croque-mort organisateur de grandes funérailles improbables, et Sissy Spacek présente une adorable vieille amie compréhensible. Le film promet beaucoup, offre un joli éventaille de tonalités, humour grinçant parfaitement réglé, discussions émues, peinture d'une petite ville des années 30 en panier de crabe où les gens sont méfiants. On sent venir l'évocation d'une certaine fermeture d'esprit, un passé qu'on ne peut avouer, qui va être révélé peu à peu, subtilement.

Les révélations viennent peu à peu, doucement, et le film se perd hélas progressivement. L'humour s'efface et disparaît en arrière-plan, les scènes se font plus lourdes et chargées, plombées, les acteurs graves jusqu'à l'excès : quelle chute de rythme ! L'ennui monte, la déception également, particulièrement dans la scène finale, la révélation, le grand récit de l'affaire passée : tout ça pour ça ?

Je l'avoue, peut-être ai-je raté quelques subtilités dans les dialogues en anglais, mais surtout car la chute de rythme avait errodé ma concentration... Les chutes de concentrations du public ne sont pas uniquement dues à sa fatigue ou à son manque de bonne volonté, elles révèlent souvent les passages les moins réussies, les scènes qui ne fonctionnent plus trop, et c'est hélas le cas de l'intégralité des quarante-cinq dernières minutes...

Les seuls sursauts d'attention surviennent pour ddes passages suggérant des occasions ratées, des amorces de bonnes idées qui ne semblent pas bien exploitées, mal explorées. Les deux tiers du film servent à préparer la grande fête d'enterrement, et ses airs de kermesse populaire laisse d'abord espérer un éclair d'énergie, folie populaire enthousiaste face à la figure désespérée de l'ancêtre Duvall. Las, la scène de confession n'offre presque aucun contre-champ, quelques images statiques d'un auditoire bouche bée et grave, le reste du temps était fagocité par un gros plan sur le visage de Duvall parlant.

Effet de cinéma terriblement étriqué, qui ne laisse plus grand doute sur la teneur du film : rien de vraiment plus qu'une histoire très chrétienne de confession publique, homme cherchant un peu de rédemption, un peu de pardon auprès des hommes, mais finalement un homme seul face à Dieu, simplement surlignée par le manque d'épaisseur psychologique des autres personnages. Certaines critiques parlent de nominations aux oscars pour ce Get Low, en particulier pour la soit-disant immense prestation de Robert Duvall ; la première heure pouvait faire illusion, mais l'équilibre général du film ne donne pas envie de soutenir de telles candidatures.


14 août 2010

Folie hystérique adolescente de Scott Pilgrim

Scott Pilgrim vs. The World
by Edgar Wrigth, with Michael Cerra, Mary Elizabeth Winstead, Jason Swartzman (2010)
sortie française: 20 octobre 2010

Hilarious
C'est le mot à employer en Amérique du Nord quand on parle d'un film à hurler de rire, certainement plus employé que le "hilarant" français. Je n'ai pas souvenir d'avoir entendu une cousine de 15 ans répéter plusieurs fois "c'est hilarant".

Ou mieux, hysterical.
Tout aussi difficile à bien prononcer pour un français, à cause du "h". Mais à utiliser sans retenu pour parler d'une série ou d'un bouquin à mourir de rire, ou un film totalement absurde, tel les Monty Pythons. Et hysterical est définitivement à utiliser pour ce monstrueux Scott Pilgrim vs. The World.

Scott a 22 ans et sort avec une jeune asiatique du lycée, 17 ans seulement ; normal, c'est le genre de chose qui arrive, surtout quand on peine toujours à se remettre d'une rupture douloureuse. Ca fait partie des aléas d'un deuil amoureux. Mais Scott aperçoit Ramona dans une soirée, moue vaguement cynique, chevelure rose, et c'est le coup de foudre. Cependant, pour pouvoir sortir avec Ramona, Scott va devoir se débarrasser des 7 ex de Ramona, et pas n'importe comment : en combat singulier à mort.

Hysterical, n'est-ce pas ?

Scott Pilgrim est une série de comics canadien, publiée en 6 volumes entre 2004 et 2010 ; un volume par ex de Ramona. Style fortement inspiré du manga, énormes références au jeux vidéos, humour profond avec une jolie caractérisation des personnages : Scott Pilgrim a ravi les adolescents nord-américains. Il s'est tout naturellement retrouvé adapté au cinéma, avec à la réalisation Edgar Wright, auteur des très hystériques Hot Fuzz et Shaun of the Dea, parodiques et hautement référencés pop : un client idéal pour la franchise.

Et la réalisation ne déçoit pas, terriblement rythmée, usant du split screen ou d'ellipses temporelles fusionnées par quelques astuces de mises en scènes, similaires au saut d'une case à une autre. Wright ne cache pas l'origine de l'histoire, la BD, et joue même avec, utilisant certaines planches du comics pour présenter quelques récits en voix off. Une superbe transposition des singularités de la BD, cet art séquentiel définit par Scott McCloud.

Mais plus qu'une bande dessinée, Scott Pilgrim est véritable film jeu vidéo, adoptant l'esthétique des jeux de combats tels Street Fighters ou Mortal Kombat pour les duels de Scott avec les ex maléfique. C'était l'approche adoptée par la bande dessinée, et le film respecte cette approche : barre de vie, incrustation d'un immense VS. entre les deux protagonistes vus de profil, apparition de lettres donnant le nombre de coups portés, pas de doute, on se retrouve dans une bonne salle d'arcade. Le film saute sans répit d'un ex à un autre, d'autant qu'il faut faire tenir les 6 volumes en 1h45 ; pas le temps de tergiverser. Donc, oui, un jeu vidéo, une suite de combats, avec quelques scènes intercalées pour faire avancer l'histoire. C'est l'un des plus profonds aboutissements d'un "film d'arcade", plus encore que Zombieland l'an passé, qui glissait un peu plus d'histoire entre son élimination systématique de zombies.

Film d'arcade, manga, jeux vidéos, Scott Pilgrim est un magnifique objet pop, terriblement référencé. Les combats s'enchaînent comme des duels de kung-fu ou de Matrix sous acide, totalement irréalistes, ultra-stylisé, tout pour la vitesse et le speed. Et le fun pour geek et autre amateur de genre, avec par exemple l'utilisation tels quels de certains bruitages 8 bits de jeux vidéos des années 90, comme Sonic.

Ajoutez à cela l'utilisation compulsive du téléphone portable, des fringues un peu fluo, un peu recherchés, des coupes de cheveux manga ou une obsession des ados pour trouver un nouvel amoureux, et vous obtenez un film générationnel. Un film symbole de l'adolescence américaine de l'année 2010.

Là, le déclic doit se faire : film d'ado générationnel, ne nous avait-on pas servi Juno ou Nick & Nora il y a quelques années ? Des ados, fans de musique, jouant souvent dans des groupes, focalisés sur les problèmes amoureux, souvent bien fringués dans le style geek ; la comparaison s'impose, d'autant que Scott est joué par Michael Cerra, un des emblèmes de la comédie adolescente de ces dernières années : mais oui, c'était lui, Nick, c'était lui, le copain de Juno. Certes, la liste des ingrédients semble les mêmes, musique + fringues + drague, mais Juno ou Nick&Nora plongeaient ces idées dans un bain tiède qui me les avait rendus terriblement désagréables. Des comédies assez cul-cul, avec quelques idées comique tournant à la formule, et une bande-son criant "achetez ma jolie compil' d'indie rock sympa". Leurs belles sensibilités à l'air du temps ado se trouvaient délavées par l'envie de plaire, de toucher le plus grand nombre, de rester accessible ; de recycler les vieilles méthodes.

Scott Pilgrim ne cherche pas à reprendre la formule de la comédie en l'upgradant, le film offre un objet tel que des adolescents en consommeraient. Zappeur, fort en vannes, saturés de clins d'oeils, allant à toute vitesse, un rythme fou que n'avaient pas les comédies molles citées plus haut. Les ingrédients classiques d'un monde zapping-internet-iPhone-jeux vidéos permanents sont juste poussés un peu plus loin, à la vitesse maximale, et l'on peut donc y trouver un sens certain de la création. Une forme inédite, fortement contemporaine : pas sûr que le résultat soit facile à digérer pour un plus de 30 ans, mais tout le monde se doit de reconnaître cette originalité, cette prise de risque, ce goût fou de la vitesse.

Intensité créative renforcée par le choix de morceaux presque tous inédits pour la bande son, un rock rugueux, rapide, riche en saturation. En parfaite adéquation avec des groupes comme Girls, Wavve, Japandroid, Blood Red Shoes (ces derniers glissant un morceau dans une scène), de la pop à haut rythme mais bruyante, saturée, pleine de jeunesse & d'appétit. Peut-être est-ce aussi une question de mode : Juno était sorti pendant une grosse vague folk, alors que les airs de l'années sont plus lo-fi &noisy... Mais les compositions de Nigel Godrich font merveille, le producteur de Radiohead, Beck ou Air s'est fait plaisir, et l'énergie fournie est superbe et entraînante, le rythme d'un mp3 partagé en fond du bus avec l'iPod glissé dans un jean slim.

Une euphorie, un appétit, un enthousiasme, un sens de l'hyperbole qui irrigue tout le film, une montagne russe dans un rêve d'ado un peu fou, qui mélangerait tous ses rêves, toutes ces idées fixes. Mais un sens du détail allant au delà le goût de la citation clinquante, présent dans les dialogues de ces ados speedés. Les auteurs & comédiens ont pris un plaisir évident à user des expressions passe-partout de la jeunesse nord-américaine, abusant du "awesome", du "totaly", du "sooo into this", ainsi que des rendez-vous chez Pizza Pizza ou Second Cup, les équivalents canadiens de Pizza Hut & Starbucks. Des détails qui ne seront pas forcément simple à transmettre au moment de la sortie française, mais qui offrent une belle immersion dans ce monde, une jolie justesse dans cet environnement hystérique.


8 août 2010

La finesse charmante d'une vie de famille lesbienne

The kids are all right 
by Lisa Cholodenko, with Julianne Moore, Annette Bening, Mark Ruffalo, Mia Wasikowska (2010)

L'été passait doucement et j'étais un peu surpris de ne pas avoir mon petit délice ciné issu de Sundance. Une de ces douces pépites américaines indépendantes, budgets pas très gros, au scénario charmant, laissant la place aux acteurs et à la société d'aujourd'hui. Une comédie intelligente, agréablement réalisé, un peu formaté dans son côté fauché, mais toujours frais. Où étaient les Squid and the Whale, Little Miss Sunshine, Me and you and everyone we know, (500) days of Summers, Brick de 2010, ces jolis chouchous qui ont égayé mon imaginaire ces dernières année ? Voire même un petit Juno ? Le festival ayant lieu en janvier, les films sortent souvent durant l'été, mais rien pour l'instant. Greenberg avait bien rempli son rôle de rappel indie plus tôt dans l'année, peut-être allait-il falloir attendre quelques lancements en septembre après le festival de Toronto ?

Mais voici donc "The kids are alright", qui affole le box office des sorties limitées depuis quelques semaines. Une histoire de famille, bien sûr, comme le titre l'indique, dans l'esprit Sundance des années passées, avec un casting prometteur. Et dès la scène d'ouverture, l'intérêt se trouve agrippé, une délicate finesse s'affiche à l'écran. Grande maison de banlieue américaine, deux adolescents chahutent, deux adolescentes discutent sentiments dans une chambre, deux femmes au salon discutent, complices, font une remarque au frère et à la soeur, attention éducatives. Ce sont les deux mères. Un couple avec deux enfants, comme partout aux Etats-Unis, mais un couple lesbien.

La simplicité et l'évidence de cette entrée en matière nous plonge aussitôt dans un quotidien rôdé par presque vingt ans de vie commune, où les jeunes rouspètent parce qu'ils ont des problèmes d'ados et trouvent leurs mères un peu oppressantes. Pas d'effets, aucune situation surlignée, et cette simplicité affiche la plus grande audace d'un film sortant sur les cendres encore chaudes de Bush et du néo-conservatisme : un film de famille, d'ado et de crise de la quarantaine, classique, mais lesbien.

L'effet est d'autant plus frappant à travers le choix des deux actrices principales, ayant déjà embrassé le rôle d'housewife dans certains films marquants. Julianne Moore, magnifique dans Far from Heaven ou Shortcuts, et plus encore Annette Bening, au rôle presque icônique dans American Beauty il y a plus de 10 ans. Les voici maintenant en couple, plus âgées, tellement complices & tendres, s'aimant, menant leur foyer, discutant des problèmes ou sortant un DVD X pour pimenter le lit conjugal. La vie de couple n'est pas simple, qu'on soit homo ou hétéro, et il y aura toujours un membre soudain surmené qui boira un peu trop de vin à un dîner et dira quelques bêtises.

Le film affiche donc une tendresse banal & normalisé, pour un couple apparemment hors de la norme, et la douceur de cette peinture s'écoule magnifique et réjouissante.

Bien sûr, il serait intéressant de positionner plus clairement l'idéologie central du film. Film très libéral par sa normalisation du couple lesbien, de l'insémination artificiel hors de la famille traditionnelle ? Film vaguement conservateur par sa présentation d'une famille fort classique, aux valeurs finalement peu révolutionnaires : un toit et une famille heureuse, heureuse ? La frontière est mince, l'éclairage grisé et les nuances variées, la réponse peu évidente ; peut-être, tout simplement, parce que tout le monde ne peut pas être un militant aux aspirations d'absolu, mais cherche aussi une vie agréable sans remettre en cause toute la société, mais en ayant aussi une jolie carrière hospitalière ; il faut des avants-gardes et des révolutionnaires, il faut aussi une masse intégrant doucement de nouveaux principes et les adaptant à sa sauce. On peut d'ailleurs imaginer que les luttes n'ont pas dû manquer pour ces deux femmes en vingt ans de vie commune, mais on ne les voit qu'après la guerre, dans une escarmouche du quotidien, dans leur vie normale.

C'est un peu le commentaire que m'avait fait une amie à la sortie de Brokeback Mountain : "bah, c'est nul : en fait, c'est juste une histoire d'amour ultra-classique, un gros mélo". Ce commentaire m'avait finalement semblé une belle victoire pour Ang Lee, finalement : rendre une histoire de cowboys homo aussi légère et touchante qu'une histoire d'amour hollywoodienne, un joli symbole de normalisation. Ici, la situation est encore plus banale, pas d'homosexualité rentrée dans un milieu caricaturalement macho comme celui des cowboys, juste deux femmes cherchant à vivre leur amour et leur vie de famille. Un degré supplémentaire dans une normalisation du couple homosexuel.

Mais si le film présente une ravissante normalisation, il ne fait pas totalement l'impasse sur la singularité de la situation. Qui dit enfant dit père biologique, ici par la voie d'un donneur de sperme. Donneur dont l'existence ne manque pas de titiller les deux adolescents, qui en retrouve la trace : que peut-il advenir quand le donneur est mis en contact avec la famille avec laquelle il est biologiquement lié ?

Voilà le moteur du film, moteur léger et progressif grâce à la finesse du scénario et de la conduite d'acteur. Mark Ruffalo offre un ancien donneur joyeusement immature, mais sans excès, en contre-point parfait du couple féminin mûr et doucement tourmenté par la vie de famille. Le film varie parfaitement les registres, les petits tubes indie rock, les jolies répliques, les beaux plans et les ado mignons et sensibles, comme Mia Wasikowska, si prometteuse quand on lui offre plus d'espace que les fonds verts 3D d'Alice. Toute une galerie de portraits magnifique ; mais une séquence hantera longuement la mémoire, le silence douloureux d'Annette Bening au cours d'un dîner, prise soudain de doutes, d'une terrible peine amoureuse. Ce silence progressif et intense résonne longtemps, longtemps, longtemps.