Affichage des articles dont le libellé est .l. short stories. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est .l. short stories. Afficher tous les articles

23 novembre 2011

Kim Kilpatrick conte sa vie de femme aveugle : toutes ces choses supers, et ces choses sombres aussi

La lumière s'éteint à son entrée en scène.
La voix s'élève, conteuse.

La lumière ne se rallume pas pendant les 5, 10 premières minutes. Histoire contée dans la pénombre.

Ainsi début le spectacle de Kim Kilpatrick, "Voler dans l'ombre : Histoire d'une Femme aveugle" (Flying in the Dark: A Blind Woman's Story). Premier spectacle complet de la conteuse d'Ottawa, membre bien connue de la scène de la ville et des amateurs d'Ottawa Storyteller. On peut entendre souvent ses histoires, leur ton léger, l'humour, le pouvoir de l'expérience vécue, souvent surprenante. Kim raconte des histoires autobiographiques avec un parfait sens du conte, et une belle capacité à mettre en valeur son sujet : ses expériences de femme aveugle. Toutes les choses super liées au fait d'être aveugle, comme le dit le titre de son blog, Great Things About Being Blind ; et aussi, bien sûr, les réactions surprises, la tendance de certains à sous-estimer les capacités des aveugles, surjouant l'empathie naïve jusqu'à la condescendance.

La première partie du spectacle offre ainsi un parfait exemple du style de Kim, l'univers poétiques et drôle de ces histoires. Un spectacle sur sa vie de femme aveugle - alors tout commence donc par les expériences de jeunesse, sa puissante imagination, ses premières petites luttes avec la stupidité des autres, que ce soit une voisine la traitant de bébé ou une institutrice lui interdisant toute activité dangereuse - à savoir, toute activité. Le flot du récit est fluide, porté par les images, petite fille rêvant de dragons sortant d'oeufs en chocolat, choisissant les couleurs des feutres à leur parfum. Et bien sûr, les grandes premières, première journée dans sa nouvelle école à la maîtresse compréhensive, la lecture en braille sous les couverture, le premier trajet seule dans la rue avec sa canne blanche - pour aller acheter des chewing-gums.

Les récits volent, les sourires flottent dans le public. L'imagination, la technique du récit, l'humanisme.

Mais le spectacle me surprend fortement dans sa deuxième partie. Pour réussie qu'ait été la première partie, elle ne m'avait pas vraiment surprise ; correspondant au style de Kim tel que j'avais pu y goûter une demi-douzaine de fois, drôle, moquant la bêtise avec douceur, presque optimiste - toutes ces choses super, super ; 30 minutes étirant et enrichissant en petits détails les tranches de 5 minutes que j'avais entendues.

Ou placer pourtant le début du deuxième acte par rapport à ces schémas et idées ?
Portraits esquissés de plusieurs héros ayant dépassé le handicap, Terry Fox courant à travers le Canada avec une prothèse à une jambe, Bethoven composant des musiques somptueuse comme si la surdité ne pouvait rien y changer ; portraits de grands modèles qui, tous, offrent des mots désabusés dès leur deuxième phrase. 
Kim ne sait plus faire entendre l'assurance de ses modèles.

La tonalité a basculé par ce système joliment trouvé, et la deuxième partie sera celle du doute, des moments d'angoisse, petits ou grands, des interrogations sur l'écriture, sur le message à véhiculer, sur la capacité à gérer le stress. Quelques minutes plus tôt, la maladresse bête ou méprisante se voyait ridiculisée par les compétences de Kim, son sens de la vie, son habilité à faire les choses par elle-même ; maintenant, le ridicule des stupides persistent, mais pousse la tête de Kim un peu plus sous l'eau dans ces moments d'inquiétudes...

Comment écrire ce spectacle ? Comment monter tout cela ? Comment assembler toutes ces choses super liées au fait d'être aveugle ? N'y a-t-il pas aussi des moments moins agréables ?

La première partie donnait du volume à l'image basique de la petite fille aveugle, donner vie et couleurs au schéma en deux dimensions. La seconde partie offre une troisième dimension d'un autre type, la profondeur souterraine, l'interrogation, les incertitudes et angoisses, le lot de tous, la condition humaine,  ses doutes.

Le récit se fait lui-même plus déstructuré, sautant d'anecdotes, de portraits rapides vers des séances d'écritures de groupe pour débloquer la création du spectacle ; surgissent des instants de la vie de tous les jours où l'angoisse de la création empiète sur les activités habituelles. Par touches, les mêmes commentaires bêtes réapparaissent, comme dans l'enfance, comme toujours ; "de quelle couleur sont vos boutons ?" demande une infirmière par téléphone, "médicaments anti-stress ? ma pauvre, tout doit être tellement stressant dans votre état" s'exclame la pharmacienne. Bêtise à faire peur plutôt qu'à faire pitié. Bêtise qui donne envie d'un câlin bien au chaud dans sa chambre, incapable du rire haut de l'enfance criant "mais si, je peux". Les choses liées au fait d'être aveugle sont aussi les interrogations du sujet moderne, comment aurait-on pu en douter ?

Cette profondeur sombre m'a fasciné - pourtant, dieu sait si j'avais aimé les histoires de Kim entendues auparavant, leur humour parfaitement temporisé. Son "style". Cela m'apprendra aussi, bien sûr, à proclamer "je connais son style" sur la foi d'une demi-douzaine de textes courts...
Qu'importe les limites de mon sens critique. Cette épaisseur, et cette bien jolie composition souple, donne une réalité moins idéalisée, plus nuancée, à son humanisme dynamique. Elles demanderaient à être écoutées de nouveau.


"Flying in the dark: A Blind Woman's Story"
Created and Told by Kim Kilpatrick (2 women productions)
November, 19th, 2011 - Café Molo,  Wakefield, Québec

14 août 2010

Les nouvelles jazz de Fitzgerald et leur légèreté acide

Six tales of the jazz age and other stories
by F. Scott Fitzgerald (1922 - 1925)

La nouvelle me semble toujours bien mieux mise en valeur dans le monde anglo-saxon, terre littéraire où des réputations entières peuvent se construire sur l'art de mijoter une histoire courte. Je n'ai pas l'impression que la nouvelle soit aussi bien mise en valeur dans le monde littéraire français. Il ne me vient pas facilement à l'esprit de grand assembleur de nouvelles dans le XXème siècle français ; test fortement subjectif assurément, en particulier un samedi matin, mais le test est plus concluant pour les auteurs américains. Selby Jr ou Raymon Carver sont des exemple évidents dans la deuxième moitié du XXème siècle, sans parler des princes de la nouvelle comme Fitzgerald.

Alors autant profiter du séjour en Amérique du Nord pour piocher dans les bibliothèques et goûter en version originale à quelques princes de l'histoire courte. Fitzgerald donc, allons-y.

Le recueil sur lequel j'ai mis la main offre un patchwork plutôt hétéroclite. Après vérification, 6 nouvelles sont en effet parues dans le recueil "Tales of the Jazz Age", composées entre 1920 et 1922, et 3 datent de quelques années plus tard. Une certaine rupture de ton se fait jour entre ces deux groupes, avec l'étrangement morale nouvelle "The Adjuster" : une femme trop fêtarde et égoïste devient peu à peu une bonne épouse après la dépression nerveuse de son mari. L'histoire est la plus tardive du recueil, datant de 1925, et il est saisissant de découvrir un récit bien plus fermé que les précédents.

Mais les mêmes étaient déjà présents dans les véritables contes de l'Age du Jazz, avec jeunes couples écumant les soirées, femmes avides de fêtes & sorties, les réflexions sur la vie moderne en couple, la jeunesse riche de la côte Est : comment construire quelque chose de durable quand on aime la fête, quand les femmes se veulent plus libres ? Mais le jugement s'affiche moins abrupte que dans "The Adjuster", histoires plus ouvertes, petites trouvailles ; rien qu'une question d'équilibre, entre les pensées sage d'un cousin sympathique et les élucubrations d'un oncle un peu trop je-sais-tout ; dans les deux cas, la légèreté règne, surtout avec l'alcool du repas, mais les conclusions de l'oncle sont juste un peu trop appuyées pour être sympathiques. Tout au long du recueil, le style est direct, simple, les dialogues glissent, et les pointes d'ironies ou d'humour s'infiltrent délicates & délicieuses, plus libres peut-être dans les premiers textes.

Fitzgerald séduit terriblement quand il explore des idées un peu folles, des décalages exquis offrant aux histoires un joyeuse originalité. Peut-être est-ce ce qui déçoit le plus dans "The Adjuster", l'histoire de couple assez démodée, quand d'autres nouvelles savent offrir des surprises sans trop d'arrière-pensée, valant presque pour elles-mêmes sans examiner leurs résonances sur la société ou la vie de couple. Une femme cloue au mur ses douze biscuits abominables au goût mais tellement décoratifs pour son pavillon de banlieue dans the "Lees of Hapiness". Dans, "'O Russet Witch!'", une mondaine fo-folle détruit un magasin de livres en les lançant en tous sens devant les yeux médusés d'un commis empoté ; le magasin neuf devra se reconvertir en échoppe d'occasion. Un jeune trentenaire à la vie pleine de succès écume les soirées de Nouvelle Angleterre déguisé en chameau dans "The Camel's Back".

Même "The curious case of Benjamin Button" séduit par sa légèreté, l'histoire cocasse d'un homme vieillissant à l'envers après être né vieillard et barbu. Il est saisissant de trouver une légèreté si distrayante dans ce Benjamin Button original, par rapport aux réflexions lourdingues sur la fuite du temps offertes par le film avec Brad Pitt. L'humour et les observations acides de Fitzgerald ne semblent pas moins profondes, et tellement plus élégantes & légères.

14 mai 2009

Une chaussure sur le toit, et tellement d'explications possibles

La chaussure sur le toit 
par Vincent Delecroix (2007) 

Un immeuble tout près de la Gare du Nord et voici une chaussure sur son toit, du côté de la cour intérieure. Une chaussure sur le toit ? Comment a-t-elle pu arriver là ?

Vincent Delecroix entreprend d'épuiser le sujet à l'aide de dix courts récits, proposant chacun un scénario explicatif. On peut penser qu'une chaussure sur un toit, cela ne signifie rien et que l'image se suffit à elle-même : montrer cette chaussure sur ce toit, et tout est dit, démarche artistique à elle seule, comme le proclame un plasticien contemporain dans l'un des récits. Ou au contraire ne pas fuir l'explication et fournir une large gamme de descriptions, imaginer tous les récits possibles ; saturer cette explication, voilà le parti de l'auteur, lancer des pistes dans toutes les directions pour en extraire du sens.

Vincent Delecroix convoque donc toutes une galerie de personnages, habitants de l'immeuble, profitant de la mixité sociale de ce quartier parisien pour varier les voix, les points de vues et les situations. Saturer l'explication, mais le menu littéraire n'entraîne aucune satiété du fait du plaisir pris par l'auteur à jouer des tons, des voix, des pastiches et des clins d'oeil. Surgissent ainsi un adolescent sans papier à la suite de hors-la-loi aux mines homériques, un chien bavardant avec les chats, un amputé de la jambe droite à 3h du matin ou une soirée branchée à la campagne rappelant le château intensément lumineux du Grand Meaulnes. Variété et intelligence, car les différents récits permettent d'introduire notions philosophiques ou pensées artistiques & esthétiques, tout en faisant sentir l'humanité des personnages décrits sur quelques pages à peine. Un livre en équilibre, fragile et doux, osant les rebondissements, les parallèles, mais aussi les contre-pieds et les silences. Un détail banalement incongru, une chaussure sur un toit, et voici toute un mécanique mise en marche.