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24 décembre 2010

Le Moral des Troupes de Jimmy Beaulieu, superbe récits au dessin envoûtant



Le Moral des Troupes 
by Jimmy Beaulieu
Collection Mécanique Générale - Editions Les 400 Coups (2004) 


Depuis plusieurs mois, je suis les dessins de Jimmy Beaulieu sur son blog. Très jolies dessins, extraits comme bruts et épars d'un carnet, à la jolie fluidité entraînante, agréablement sensuels. Majoritairement des silhouettes féminines, nues ou habillées, aux longues chevelues ; traits vibrants et tremblants, touches d'aquarelles, galerie délicieusement parcourues. Mais je n'avais pas eu l'occasion de lire un ouvrage complet de l'auteur québécois, pourtant prolifique. Déniché à la bibliothèque d'Ottawa, Le Moral des Troupes me permet d'entrer un peu plus dans l'univers de Beaulieu, de goûter à sa narration.

Publié en 2004, Le Moral des Troupes est un recueil d'histoires autobiographiques, récits de quelques pages évoquant goûts musicaux, moments en famille ou avec sa copine, réflexions sur la vie à Montréal ou l'état du monde après le 11 septembre. L'auteur joue avec ses propres réflexions, et le fait avec un bel appétit de bande dessinée, offrant des moments de pures dessins et longs textes juste illustrés. Le crayonné s'affiche en noir et blanc, traits apparents et énergiques, sensuels et souples, ajustés à l'énergie des récits. La variation des thèmes est belle, l'auteur ne s'attarde pas trop sur les sujets un peu rabattus comme la famille ou la mort, laissant transparaître ses sentiments subtilement ; certaines planches deviennent même passionnantes pour le lecteur français, quand Beaulieu songe à l'identité québécoise ou à la vie  Montréal, tellement moins douce qu'à Québec. 

Agréable alternance, condition humaine et condition québécoise se passant la parole d'une page à l'autre, avec toujours se dessin fascinant.

Quelques clics rapides sur Internet permettent d'en savoir un peu plus sur Beaulieu. Né en 1974 sur l'île d'Orléans, près de la ville de Québec. Passionné de dessin, entré vers la bande dessinée autour de 1998, et un des membres fondateurs de la collection Mécanique Générale. Maison importante pour la bande dessinée québécoise, et un rôle d'éditeur que Beaulieu prend à coeur, un prolongement de son activité d'auteur, comme il l'existe dans cet intéressant entretien. Une gamme variée d'activité, puisque Jimmy Beaulieu a aussi travaillé dans plusieurs librairies, ou anime encore un atelier de bande dessinée au Gégep du Vieux Montréal ; toutes activités cohérentes pour sa démarche de recherche et de création. Une création qui ne se ralentit pas, dans la mesure où de nombreux ouvrages devaient voir le jour entre septembre 2010 et le printemps 2011. Ouvrages maintenant tournés vers la fiction, mais toujours sensuelles et vibrantes. Les couvertures des livres "A la Faveur de la Nuit" ou "Comédies Sentimentales Pornographiques" sont des plus prometteuses...





Liens :
Illustrations de ce texte tirées de l'album "Le Moral des Troupes", ©Jimmy Beaulieu

4 octobre 2010

The Little Nothings, Lewis Trondheim's blog is still charming in English


Little Nothings - The Curse of the Umbrella 
by Lewis Trondheim (2007)

Lewis Trondheim is one of the biggest comics artist in France over the last 20 years. He created the series Lapinot, wrote the script for the various series of Dungeon, drew a couple of autobiographical books, and much, much more... And he started blogging in 2006, a series of one page anecdotes gathered under the title "Little Nothings" : everyday events, small reflections, travel or festival anecdotes...

The style is based on a couple of simple ingredients. The characters are animal-headed, in the traditions of Disney comics like the Scrooge adventures drawn by Carl Barks - a common approach for many Trondheim comics, especially his autobiographical work. The drawing are colored with watercolor, without any delimited frame, giving a light touch to the page. The whole anecdotes are set in a realistic contexts, with some large detailed drawing for travel aspects. And the tone is the characteristic Trondheim tone, blend of paranoiac & hypochondriac reflections, dry & absurd humour, focus on details.

The whole blend is charming and fascinating to read, especially on a regular on-line basis.

But this US printed version is also fascinating for the French reader I am. I started reading the Little Nothings on-line, around the half of the first year, e.g. the half of this first volume. I can clearly remember reading some of the pages on the website - and obviously in French... This is quite surprising to see these anecdotes & comments translated, available to the English reader on the other side of the ocean; and have the confirmation that the material is still fresh and entertaining even translated despite a couple of purely French details. The good French cartoon writers can definitely compete with the most fascinating indie comics from the US, no doubt about this. Sure, countries do not mean so much any more in the globalized world, especially on an art level, but it is good to have such confirmations, that cultural globalization does not only mean "export from the US" ...

And reading the 3-year old blog pages also showed me that such a good everyday blog can age well. And even reveal surprising echoes with the most recent news: Trondheim had to face the new Chikungunya virus in the Reunion Island. A couple of people were suffering from the virus last week during the very last week...


28 septembre 2010

Easy intimacy with Jeffrey Brown, love story & everyday relationship in the details


A E I O U  or  Any Easy Intimacy
by Jeffrey Brown (2005)

Any Easy Intimacy, dernier volet de la Girlfriend Trilogy de Jeffrey Brown, après Clumsy et Unlikely. Le cycle a par la suite été bouclé par un petit récit dénommé "Any Girl is the End of the World for Me", dont je reparlerai plus en détail - rien que pour le titre joliment trouvé.

Any Easy Intimacy, un glissement en terrain connu : trait sec, rapide, comme crayonné vite fait ; histoire d'amour, relation simple en petites scènes, et hauts & bas. Le quotidien d'une relation, fait de passages au supermarchés, de DVD regardés à deux sur le canapé, des phrases tendres ou bêtes échangées sur l'oreiller. Mais les planches se font encore plus minimales que dans les ouvrages précédents, scènes captées en quatre ou deux cases, en très petit format, bribes de souvenirs surgissant sans vrai enchaînement, dessinés juste pour se rappeler d'une phrase cocasse ou d'un regard échangé. L'histoire d'amour se voit condensée en son squelette le plus élémentaire, presque sans trame narratrice une fois la rencontre amorcée.

En interviewJeffrey Brown confirme son envie de focaliser sur les détails : laisser beaucoup de détails sans donner vraiment accès au fond de l'histoire. Cette interview de 2006 est passionnante, laissant entrevoir le contrôle de Brown sur ses petites créations, son dessin dans des carnets de petit format, ses hésitation, transparaissant dans ces phrases qu'il reprend sans cesse. Certains traits de caractère que ces carnets autobiographiques laissaient entrevoir, grand sensibilité, humour, goût du mot juste mais modeste. J'espère pouvoir lire bientôt ses travaux les plus récents, aussi bien comiques qu'autobiographiques - où il évoque maintenant sa vie de couple et son file...


13 septembre 2010

David Heatley has an upside-down brain (but he knows how to draw it and share it)


My brain is hanging upside down (J'ai le cerveau sens dessus dessous)
by David Heatley (2008)

Nouvel exemple d'une oeuvre autobiographique stylisée et passionnante, la bande dessinée continue de creuser les pistes intimes et David Heatley pousse les limites du genre.

Amusant qu'une telle focalisation semble encore originale en bande dessinée, l'approche n'est plus trop neuve de nos jours, les blogs BD ont continué de répandre l'intime dessiné et le rendre familier du public. Mais la saturation semble encore lointaine, la bande dessinée ne paraît pas encore déclencher le même réflexe effrayé que l'auto-fiction en littérature française : "encore des élucubrations dégoulinantes d'un auteur s'épanchant, pouah !". L'originalité apparaît encore possible, voire promise, quand un nouveau projet de roman graphie intime se présente.

Tout du moins dans mon esprit ; peut-être est-ce simplement lié à ma jeunesse dans le domaine. A la réflexion, je lis des romans graphiques autobiographiques depuis 4 ans à peine...

Néanmoins, les sujets d'explorations dessinés restent vastes, peu saturés de précédents en matière de comics, et David Heatley n'a pas choisi les plus simples, les moins ambitieux. Rêves, sexe, rapports raciaux, rapport à la mère ou au père, histoire familiale, paternité. Pourtant nous sommes nombreux à nous interroger sur ces différents sujets, alors n'est-ce pas un peu exagérer d'utiliser l'expression "cerveau sens dessus dessous" ?
Mais le titre ne décrit pas uniquement l'état névrosé du jeune David et sa quête de sens à différents niveaux, elle se rapport aux caractéristiques même du recueil. Heatley choisit une approche systématique assez fascinante, dédiant un chapitre à chacun de ses grands sujets d'hésitations : "sexe", "race", "mère", "famille"... Pourquoi pas, se dit le lecteur innocent, parcourant les premières pages du premier chapitre, le sexe : planches de rêves, petits précipités surréalistes en une page ou deux - distrayantes, légèrement déroutantes, peu originales. Puis surgit une planche peuplée de cases minuscules (6 x 8 par pages), personnages comme griffonnés, certains nus ou cachés d'un trait de surligneur rose, baisant, l'avatar de l'auteur omniprésent. Qu'est-ce ?


David Heatley débute alors un aspect fascinant de son projet : le récit quasi-exhaustif de sa vie sexuelle depuis son plus jeune âge, depuis ses premiers souvenirs de petit garçon jouant à touche pipi, déshabillant la soeur de la voisine ou jouant aux jeux vidéo primitifs avec son zizi pour joystick. Les cases s'enchaînent hypnotisantes, la puberté, les filles, la timidité, les premières mains effleurées, puis très vites les soirées plus coquines, les nuits partagées. Toutes ses petites amies ; toutes - difficile de ne pas croire à l'honnêteté de l'auteur. Surtout quand on saisit les envies curatives recherchées avec ce récit systématique, ce je-me-souviens sentimalo-érotique : cette éducation sentimentale fin XXème doit permettre à Heatley d'apprivoiser ses besoins sexuels. Objectif apparemment atteint d'après les dernières cases, en bonheur conjugal contrôlé, qui peut paraître un peu fade & conservateur par rapport aux expériences multiples présentées ; mais tellement plus serein et sage, mature.

Et surtout, quel geste artistique ! Mise à nue risquée certes, mais authentique & touchante, à la portée générale concernant la recherche de soi. L'auteur explique ainsi son choix de cacher tous les sexes nus par un trait de surligneur : il ne s'agit pas d'une oeuvre pornographique, à but d'excitation du publique, rien qu'une révélation honnête, sans complaisance. Cette idée graphique est une très jolie trouvaille, poussant discrètement les dessins vers une sorte de burlesque, de censure rigolarde : toujours crue, mais avec une distance évidente.

La même approche systématique se répète dans le chapitre "race", traitant de toutes les personnes noires marquantes dans la vie d'Heatley, depuis ses petits camarades de jeu jusqu'à ses voisins croisés dans son appartement de Brooklyn. Le trait est encore une fois minimal, les choix graphiques plus épurés encore : un pur noir et blanc, avec cadre noir épais. On sent le même besoin d'épuiser le sujet, motivé là aussi par quelques expériences difficile qu'il faut exorciser. Mais l'économie du récit pousse encore l'expérience vers des teintes plus générales, l'axiome se vérifie, "plus l'artiste creuse le particulier, plus il touche au général". L'apparition de petites critiques de rap renouvellent également l'approche par rapport aux cases de "sexe", portrait d'une jeune blanc attiré par la culture noire et les difficultés rencontrées dans les années 80 ou 90.

David Heatley sait parfaitement ajuster ces choix esthétiques au contenu de ses projets, les dernières pages familiales confirme sa capacité à trouver une belle justesse. Le fait que ce livre rassemble des travaux réalisés sur 5 ans environ explique peut-être cette justesse et ce recul, le temps pour laisser décanter les idées et les approches : l'auteur a même réalisé une bande son de son livre avec compositions originales... Il sera intéressant de suivre l'évolution de cet auteur et son travail humain, fragile et risqué.


3 septembre 2010

Joe Matt toujours plus épuisé, aux récits toujours plus squelettiques et fascinants



Spent
by Joe Matt (2007)

Spent est le dernier livre de Joe Matt, paru en France sous le titre Epuisé. Joe Matt poursuit la description de sa vie et de ses défauts, son côté radin, ses petites manies sales comme pisser dans le lavabo, ses amis dessinateurs Seth & Chester Brown. Et bien sûr, son obsession pour la pornographie, collection de vidéo, séances répétées de masturbation quasi-permanentes. Portrait honnête, voire volontairement négatif : un anti-héros sous forme d'auto-caricature bien dosée, assez fascinante.

Le matériel reste le même que dans les précédents livres édités, comme le recueil des planches parues dans Peepshow. Mais le style a évolué depuis les premières planches où des cases minuscules s'entassaient sans fin sur de larges pages. Ici, les épisodes sont décrits en détails, sous forme de 4 parties correspondant à 4 publications préalables dans le magazine Peepshow. Chaque épisode est s'écoule sous forme d'une scène unique, une sorte de plan séquence de plusieurs dizaines de pages, présentant soit des monologues de Joe Matt isolé ou de longues discussions avec ses amis. C'est humain comme du cinéma filmé avec délicatesse, prenant le temps de capter les mimiques, les réactions, les détails, les douces évolutions d'un dialogues. La finesse des peintures est renforcé par le style ligne claire, façon anciens comics, créant distance et familiarité.

Tout cela pour raconter quoi ? Les copies de cassettes vidéo porno, compilation que Joe Matt passe des heures à assembler pour couper toutes les scènes inutiles, tous les gros plans désagréables sur un mec un peu poilu : des best-of ultimes en VHS, concentré de jouissances lubriques potentiels. Difficile de ne pas sentir un peu de pitié face à ce personnage, vivant dans le dénuement, sans vraie technologie autre que sa télé, vivant très chichement de quelques contrats de BD ; pitié, léger mépris, interrogation : comment vivre ainsi ? Une vie aussi vide...

Le thème central du travail autobiographique de Joe Matt poussé dans ses limites les plus squelettiques. Plus aucun événements, plus aucune surprise, juste du détail, un art dérisoire poussé à son sommet le plus maîtrisé. Une sorte de perfection de sous-culture et d'une petit misère, une sorte de geste artistique étrange ; une BD à explorer.



28 août 2010

Emmanuel Carrère describing other lives and some part of the contemporary world

D'autres vies que la mienne / Other lives than mine
par Emmanuel Carrère (2009)

This book deals with life and death, illness, extreme poverty, justice et above all love. Everything in it is true.

This could be condensed as "love in extreme conditions" and for once, extreme is not an overstatement since the book opens with the 2004 tsunami. Emmanuel Carrère was on vacation in Sri Lanka at the time, with his family but on a verge of a probable break-up. They skipped the diving lesson for banal reasons; the diving club was destroyed by the wave, most of the coast nearby as well. They found themselves in the middle of extreme and unexpected destruction, scrambled lives, lost relatives and children.

A couple of weeks later, the sister of Carrère's mate was victim of a terrible cancer attack. She was 33 years old with three young girls. Intimate catastrophe after world-scale disaster. Two scales of tragedy hitting the writer with his own unbalanced life, his love uncertainty, his usual despair & sadness. But still a writer : when one of the people involved suggests he could write about the experiences, Carrère starts taking notes, meeting people, trying to capture the situations and understand the people involved.

The book then flows as a succession of striking scenes and fascinating characters, starting in Sri-Lanka, jumping to Vienne in France in a suburban family touched by lethal illness, going then to one-leg judge, to a Consumer Court, to widow drawing comics. Each stage offers deep humane feelings and contemporary elements such as arrogant tourists calling their insurance from a devastated island or working-poor couples struggling to reimburse the large number of loans. The gallery draws an apparently random but accurate picture of the French society, of various common state of minds, various atmosphere; wonderful contemporary book.

The book apparently works as a very classical writer's work: describing what you see, listening to people, documenting yourself on some aspects. Some people might even consider it close to a simple report: no real plot, no real work of imagination, just telling things and people as they happen or explain themselves. But the structure of the book instantly shows a more complex work by Emmanuel Carrère. During the two third of the book, the situations seem to shift at every other chapters: Sri Lanka, then the story of a couple who lost their daughter, then the sister-in-law suffering from cancer, then the story of a colleague from the dying woman, then description of the Consumer Court and the way it works... Every situation brings new people who seem apparently side-characters at first, but receive more focus on the following pages, offering new themes and ideas. Like some kind of branching tree, offering new ideas and paths to explore, deep exploration of every aspect worth telling.

It made me think of the old suggestion by Jean-Luc Godard for a the tennis tournament in Rolland Garros. Start filming any player in the first round, then focus on the winner on the second round. Getting a shape of the big picture and the tournament spirit by remaining close to successive individuals.

Emmanuel Carrère offers an impressive patchwork feel to his text, a wide variety, while remaining consistent to the general tone of the project. A deep modern approach : reaching truth and authenticity by remaining close to small elements, by giving space to topics of apparently different value, the current struggle on jurisprudence of individual loans as detailed as the life of the recently-widowed brother-in-law. The approach is not that different from the one in his previous book, "Un roman russe" ("Life as in a russian novel"), where old family history was unravelled next a notes about a work-in-progress movie or a painful break-up. In both cases, Carrère is the link, the presence behind the pen or the keyboard, letting his feelings flow along the paragraphs, his personal life. Some kind of open life philosophy, trying to understand himself and understand the others and the world, looking for a consistent understanding of self.

14 mars 2010

Joe Matt est un obsédé du X et c'est drôle à lire

Peepshow - The Cartoon diary of Joe Matt
by Joe Matt (1987-1992)

Joe Matt vit chichement. Il n'a pas beaucoup d'argent, il réutilise plusieurs fois les sachets de thé.
Joe Matt aime parler avec la voix de Donald Duck.
Joe Matt fait pipi dans le lavabo.
Joe Matt est allé dans un lycée catholique.
Joe Matt regarde beaucoup de vidéos porno. Sa masturbation est compulsive.

Joe Matt raconte tout cela dans des épisodes d'environ une planche, chroniques de sa vie de 1987 à 1992.

Il est un peu étrange de lire de nos jours un tel journal, récits intimes parfois espacés de plusieurs mois ; les blogs de bande dessinée sont légions, le moindre petit dessinateur peut poster en direct ses confessions, sur un rythme quasi quotidien. Il se dégage donc une impression de pionnier, de planches ancêtres. Certes, Harvey Peckar ou Robert Crumb avait déjà produits des comics autobiographiques ; mais ces planches donnent une véritable impression d'ancêtre du blog.

L'autobiographie en bande-dessinée est entrée dans les habitudes, les ouvrages ne manquent pas de nos jours, les exemples variés. L'originalité de ces morceaux de Peepshow ne tient pas à l'approche adoptée mais bien au personnage de Joe Matt, sorte de loser névrosée qui n'hésite pas jouer avec ses défauts, les grossissants doucement, les rendant doucement fascinants. L'auteur ne s'épargne pas et les anecdotes sont souvent cruelles et terriblement drôles, récit d'un job d'été dans une usine de ballet, portrait du chat biscornu de son colloc, des dialogues avec un ami en prenant une voix de canard, des échanges avec une prostituées newyorkaise dans un cinéma X miteux.

Car Peepshow n'est pas un titre choisi par hasard. Joe Matt est tiraillé par une obsession profonde pour les vidéos X, la masturbation, immaturité sexuelle induite par une éducation catholique stricte, en contre-coup. Habitude de vie difficile à combiner avec une longue relation amoureuse, et les échanges avec Trish ne sont pas toujours évidents.

La bande dessinée autobiographique est courante de nos jours, et certains ne manquent pas de jouer avec humour de leurs obsessions les plus vulgaires, n'est-ce pas Frantico ? Mais rarement des instants quotidiens, pièces de vie peu reluisantes, ont été présentées dans les planches d'une bande dessinée, des planches si drôles et cherchant de nouvelles pistes formelles.




7 mars 2009

Le rap et la vie intense de la Nouvelle Orléans avant Katrina

Triksta 
by Nik Cohn (2006)

Un cinquantenaire blanc irlandais se promène et vit fasciné dans la Nouvelle Orléans de la fin des années 90. La ville de ses rêves adolescents vibre de musique et de l'énergie de la rue des quartiers noirs, discussions sur le pas de la porte, deal et les basses lourdes du bounce, cette variante moite du rap. Atmosphère dangereuse et vivante qui sera balayée quelques années plus tard par l'ouragan Katrina.

Quand ce cinquantenaire n'est autre que Nik Cohn, le récit résonne en musique et s'infiltre dans les communautés de rappers. Nik Cohn a écrit la première histoire du rock au tout début des années 70 et reste hypnotisé par les musiques intenses, les témoignages authentiques de jeunesse et d'énergie brute. Amoureux du rap depuis ses débuts, il parvient peu à peu à fréquenter producteurs, propriétaires de maisons de disques, les MCs qui zigzaguent entre les peines de prison et les balles des gangs rivaux. Petit blanc européen au coeur de ce milieu noir du sud des Etats-Unis.

Nik nous offre donc une chronique de ses années passées à naviguer dans ce monde du bounce. Il raconte avec passion les stars locales trop vite assassinées, les jeunes cherchant la fortune dans les rimes, les femmes timides au rap intense, les producteurs passionnés de son et incapables d'arriver à l'heure à une session d'enregistrement. Il chercher à capter ces rencontres et leur richesse, la profondeur de cette culture restant cachée pour les classes moyennes blanches nourries de clichés. Et Nik raconte également sa place durant son exploration, sa position d'intrus, d'extérieur étrange moqué, de possible contact avec les majors de la musique ; n'est-il pas un auteur de New York, aux relations dans les gros labels ?

Triksta navigue donc entre deux richesses. Riches détails des portraits de rappers, de leur vie, de leurs idéaux et des battements du coeur de cette Nouvelle Orléans tellement rythmée. Et les profondes introspections de Nik, interrogeant ses craintes raciales inconscientes, sa place d'intrus, ses rêves plus ou moins irrationnels de participer au grand jeu du rap et ciseler des morceaux forts, Nik lucide sur ses limites, Nik perdu entre ses doutes et sa fascination.

Le rap est un jeu difficile dont les joueurs ne sont pas simples à apprivoiser. Nik n'est pas parvenu à ciseler ses rêves de rap exigeant, mêlant les rythmes de toutes les musiques de la Nouvelle Orléans, livrant les histoires intimes de ces individus aux vies de luttes. Pourquoi chercher si loin si un tube brutal centré sur le sexe permet d'atteindre la richesse, même après trois remix ?

Mais le livre n'est pas le simple constat d'échec du dialogue entre deux mondes, simplement l'impossibilité de concrétiser ce dialogue matériellement au travers d'un disque. Car le dialogue n'est resté pas resté stérile humainement, comme le montre l'amour de Nik pour les figures croisées, sentiments forts évidents dans la tonalité du livre ; la joie simple de voir un jeune inconnu débarquer chez Nik un cassette à la main et se mettre à improviser un rap sur le pas de la porte, soutenu par les énormes enceintes de la voiture, moments précieux et presque insaisissables.

Insaisissables dans leur ampleur, mais la force de ces moments et rencontres transparaît en creux dans le dernier chapitre, écrit juste après le passage de Katrina. Récit du désastre fourni par le témoignage d'un producteur perdu dans la ville inondée pendant six jours. Et terrible sentiment de perte : les quartiers les plus vivants de la Nouvelle Orléans ont été rasés et seront totalement réhabilités, permettant d'éliminer la folie et la violence des noirs pauvres. La Nouvelle Orléans reconstruite en Disneyland jazz pour touriste, craint Nik. La ville qui le fascinait n'existe plus que par quelques disques et par ce livre.

1 mars 2009

Tout le fun d'un blog délirant et aquarellé

Notes - 1- Born to be a larve
by Boulet (2008)

Compilation de notes de blog posté par le dessinateur Boulet. Dérisoire et fun comme un bon blog, rempli d'anecdotes de tous les jours, de petites réflexions, de rêves. Lecture à picorer avec jubilation, guidée par la variété et la beauté de dessin, crayonné Noir & Blanc ou magnifiques planches à l'aquarelle. Bien entendu, il est certainement plus amusant de découvrir de telles planches au jour le jour, directement sur Internet ; mais la publication papier n'érode pas l'intérêt de l'exercice, d'autant plus que des planches de commentaires ont été ajoutées, regard de l'auteur sur les épisodes avec 2 ou 3 ans de recul...

26 février 2009

Carnet d'expatrié humanitaire en bande dessinée

Chroniques birmanes
de Guy Delisle (2007)

Des chroniques pour raconter un an d'expatriation en Birmanie : quelle chance de vivre avec un docteur de Médecin Sans Frontière quand on est auteur de bande dessinée comme Guy Delisle. Plus de 250 planches au trait fin lance discrètement, et avec humour, de nombreuses pistes passionnantes. Sur la Birmanie, bien entendu, avec sa dictature aveugle et bête. Sur l'engagement des ONG, présenté à toutes les échelles, depuis les mission jusqu'à la vie quotidienne de l'expatriation. Cette question du quotidien constitue à elle seule une magnifique histoire, avec les fluctuations de la vie de famille, les coups de blues et les découvertes sans fin générées par un nouveau pays. Une lecture extrêmement plaisante et riche !

20 février 2009

Roman espagnol sur la guerre du Vietnam : et pourtant, c'est fluide

A la vitesse de la lumière
de Javier Cercas (2005)

Javier Cercas nous conte à nouveau une expérience de guerre, cette fois au travers la magnifique figure d'un vétéran du Vietnam. Comme dans "Les soldats de Salamine", le récit se fait au travers de l'enquête que mène l'auteur, où se glisse se aventures de jeune auteur et sa découverte du succès. Bien entendu, il est tentant de comparer avec "Les soldats...", d'autant que la construction est assez similaire : l'effet de surprise est moins fort que pour le livre précédent, particulièrement car le Vietnam est bien plus souvent évoqué dans les livres ou au cinéma que la guerre d'Espagne. Pourtant, pris seul, ce livre reste magnifique, offrant une lecture extrêmement fluide et agréable.

15 février 2009

Un carnet de petits dessins pour piéger quelques mois d'amour

Unlikely
by Jeffrey Brown (2003)

Tracer quelques mots et quelques lignes sur un carnet pour capter une histoire d'amour. Tenter d'en saisir, à l'aide d'une poignée de précipités, les saveurs variables et évolutives, la surprise de la rencontre, les longues conversations téléphoniques, les sourires, les accrocs et les instants de redescentes. Convoquer une palette de moments, courts et beaux comme des photos, car une relation, est-ce vraiment autre chose qu'une poignée d'instants qui se sont enfilés peu à peu le long de notre chaîne ?

Obsession contemporaine, assurément, risquant souvent de dévier vers le nombrilisme et l'auto-apitoiement, l'histoire qui n'a de valeur que pour son auteur et les paresseux avides de voyeurisme. Auto-fiction, et certains amateurs de littérature tournent déjà la tête et s'enfuit en courant pour replonger dans leur grande et belle fiction. A l'aide, les auteurs ne pensent plus qu'à eux-mêmes !

Mais certains savent offrir de jolis pièces et construire une démarche artistique surprenante, fine, puissante. Un regard sur soi-même, mais en même temps, un regard sur le monde qui nous entoure, sur la vie moderne, sur les tiques de chacun, sur les goûts populaires. Sur notre manière de vivre, de ressentir et d'aimer. Autobiographie, certes, mais touchante et riche en profondeur, et dont les moyens font eux-mêmes sens. Comme les traits maladroits de Jeffrey Brown dans ses carnets amoureux, plus de deux cents petites planches comme griffonnées au jour le jour, où les cases sont bancales et les personnages pourraient être presque dessinés par la petite cousine aux feutres colorés. Des histoires dérisoires où il joue à la Playstation en attendant sa copine, avec laquelle ils vont regarder une vidéo ou manger dans un fast food, une enfilade d'anecdotes que chacun retrouve dans les histoires de ses tendresses.

Un trait simple pour piéger sans l'apeurer la sensibilité au jour le jour. Les instants étendus à deux dans l'ombre, un clair obscur de cases rayées de traits noirs obliques. Les larmes qui coulent comme un trait tremblant mais juste un trait, sans ombre presque, rien qu'un fil. Un carnet intime où finalement, l'important n'est pas de dessiner superbement ou d'écrire parfaitement, mais juste de laisser quelques notes un peu organisées, les maladresses se voyant comblées par la force des souvenirs associés.

Au cinéma, il n'est plus surprenant d'être ému devant un film à la caméra tremblée et l'image sale et mal finie. En bande dessinée, ce n'est plus trop surprenant, bien entendu, mais il reste toujours fascinant de se découvrir une telle émotion devant un vague dessin de voiture solitaire, perdue sur un parking, une immense métaphore en quelques traits un peu trop épais dans un carré même pas droit.