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30 janvier 2010

Vaste croquis d'époque(s), entraînant et prometteur

La meilleure part des hommes
par Tristan Garcia (2008)

"Oh, c'est un roman français, un bouquin récent, qui parle des années 80-90. Ca commence à la fin des années 70, dans les petits parties d'extrême gauche, trotskistes, communistes. Et puis ça évolue vers le milieu associatif des années 80, autour de figures homosexuelles, à l'origine des premières associations de lutte contre le SIDA. Les deux personnages principaux sont homosexuels, un très cultivé, l'autre petite frappe débarquant de province. En parallèle, le livre s'intéresse à un personnage d'intellectuel ; un philosophe communiste, comme il y en avait en France dans les années 70, qui évolue doucement, glisse peu à peu vers le partie conservateur, la défense dure des droits d'Israël ; car il est juif. C'est plaisant à lire, rythmé : des courtes scènes, beaucoup de dialogues, de témoignages. Fun, en particulier pour tous les clins d'oeil et les références au milieu intellectuel parisien de ces années-là."

Oui, c'est livre est riche, on ne peut pas dire. Quand j'ai livré ce commentaire, je n'en avais même pas lu les deux tiers, j'étais autour de la page 200. Il m'a fallu en dire un peu plus que le personnage résumé ci-dessus, et je me suis parfois perdu dans quelques digressions, pour planter le contexte, donner quelques références. Tu sais, cela tourne un peu aussi autour de Libération, le grand journal français de gauche ; il a été créé par Sartre dans les années 60-70, tu dois connaître Sartre. Mais je ne suis pas certain qu'il connaissait plus que le nom, qu'il savait que Jean-Paul était communiste.

Voilà l'une des forces et des ambitions du livre : capter quelques trajectoires politiques typiques, partant des militants des années 70 jusqu'à une sorte de centriste bien installé dans les 2000, en passant par les manifs des années 80, les assoc' gays, les intellos pour la télévision, le Téléthon, un peu de Baladur ; l'autofiction aussi. Pas de doute, le livre regorge de clins d'oeil, et cette appétit à présenter une évolution sur le long terme est louable, agréable, donne envie de poursuivre la lecture encore et encore.

Le désir de lire se nourrit également du rythme général, ces courts chapitres d'une demi-douzaine de pages, majoritairement des témoignages, des courtes scènes comme des précipités. Les petites trouvailles ne manquent pas, l'humour, la satire, et l'on galope sur cette courbe temporelle, porté par le plaisir évident de l'auteur à jouer avec tous ces détails d'époque.

Tout cela n'est pas totalement équilibré, l'envie prend souvent de voir quelques périodes plus développées, d'avoir plus de personnages à se mettre sous la dent que les trois figures pivots et la narratrice. Tristan Garcia maîtrise brillamment son rythme et le montage d'ensemble, mais peu à peu, le lecteur se fait presque exigeant : l'impression prend souvent que l'auteur aurait pu pousser plus encore son talent, ne se contente pas de son humour, de sa culture de l'époque, qu'il montre un peu plus que le petit périmètre des trois silhouettes, qu'il brise un peu son système "plongée en microcosme(s)".

Tristan Garcia n'est pas stupide. Il ouvre parfois la fenêtre, laisse entrer l'air frais en tissant quelques scènes plus posées ; installations où les paragraphes s'allongent un, les descriptions surgissent, les personnages laissent entendre leur élan plus calmement. Jolis effets de contre-points, bien entendu ; mais ces scènes douces ou mélancoliques marquent profondément, jolis moments de littérature : quelques pages pouvant se suffire presque à elles seules, comme de petites nouvelles, révélatrices d'une belle maîtrise.

Il sera intéressant de suivre l'auteur, le laisser mûrir son élan et ses appétits. Le très bon livre devrait alors laisser place à la grande oeuvre. Mine de rien, "La meilleure part des hommes" est le premier livre publié par Tristan Garcia à 27 ans.

5 avril 2009

Oubliez la question de l'écriture et écoutez les échanges humains

Un chat, un chat 
de Sophie Fillières, avec Chiara Mastroiani, Agathe Bonitzer et Malik Zidi (2009)

Célimène a 35 ans, un jeune fils, un grand appartement parisien en travaux et ne parvient pas à écrire son troisième roman. D'ailleurs, elle préfère maintenant qu'on l'appelle Nathalie.

Les premières minutes confirment le terrible pressentiment suggéré par cette situation initiale, la confirmation des clichés réducteurs concernant le cinéma français : encore un film d'auteur se focalisant sur les doutes d'un créateur, dans le microcosme parisien, les angoisses de la trentaine présentées dans un récit sans histoire. Petites angoisses présentées avec humour, certes, les mignonnes mimiques de Chiara Mastroiani et ses crises soudaines d'aphasies. Le rythme ne prend pas trop dans cette succession de scénettes sans grand fil directeur ; la réalisatrice a-t-elle une boussole ou enchaîne-t-elle mollement les mignonnes trouvailles sans autre soucis que le sourire du spectateur ?

Mais peu à peu les personnages prennent de l'épaisseur derrière le sourcil gauche levé et les séducteurs hongrois dragués muettement. La groupie qui poursuit l'auteur en panne dessine ses traits d'étudiante d'hypokhâgne, l'ancien amant révèle sa fragilité, le jeune fils dessine le quotidien d'une vie seul avec sa mère.

L'enjeu autour de l'écriture ne devient pas vraiment plus intéressant au fur et à mesure de l'avancée du film, d'ailleurs ; elle n'écrivait plus, elle ne parlait plus, puis elle écrit à nouveau, elle écrit sur sa jeune amie étudiante, elle la met en scène, elle cherche à s'imprégner de la vie de l'autre, qui se prête peu à peu au jeu qu'elle demandait de ses voeux. Rien de très original, l'écrivain présenté en metteur en scène du monde qui l'entoure, mais aussi en petit vampire de l'autre et de son intimité.

Rien que de très accessoire en fait, la question de l'écriture fonctionne plutôt comme source de bons mots émaillant les échanges entre personnages, véritable point fort du film dans sa dernière partie. La direction d'acteur et les jolis choix de mise en scène révèlent leur force quand Nathalie reçoit son amant dans un appartement couvert de bâches plastiques pour lui annoncer froidement qu'ils doivent se quitter ; ou quand la jeune hypokhâgne revêt un abominable foulard bariolé pour rejoindre son premier amour aux boucles rebelles. Les minces mouvements de sourcils  des filles deviennent riches et font de ces instants d'inimitables scènes de rupture et de premier amour, subtiles, réjouissants, grand moments de jeu d'acteur et de cinéma.