Affichage des articles dont le libellé est .c. cinéma français. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est .c. cinéma français. Afficher tous les articles

23 janvier 2011

Le Mozart des Pickpockets, un Oscar pour Philippe Pollet-Villard

Le Mozart des pickpockets 
short film by Philippe Pollet-Villard, with himself, Matteai Razzouki-Safardi and Richard Morgiève (2006)
Oscar for best short film in 2008
César du meilleur court métrage en 2008


Mardi prochain sont dévoilées les nominations pour les Oscars. Grands noms anglo-saxons vont donc défiler dans les listes, autour des favoris Colin Firth, Jeff Bridge, Nathalie Portman, Annette Banning ou David Fyncher et Christopher Nolan. Mais il y a aussi des catégories moins médiatisées, comme celle des courts-métrages. Dont le lauréat l'an passé n'était autre qu'un collectif français pour l'expérimental Logorama ! Je reparlerai très prochainement du rigolo Logorama, mais une telle victoire n'est pas isolée dans un passé récent. Certes, les chouchous français récents n'ont pas eu beaucoup de succès du côté des longs métrages, Un Prophète ou Entre les Murs ont fait choux blanc, et Des Hommes et des Dieux n'a pas passé le dernier stade des présélections... Mais déjà en 2008, un court métrage français avait remporté le précieux Oscar, à savoir le film Le Mozart des Pickpockets.

Si Logoroma est un pur produit contemporain, film d'animation à la technique léchée, cocktail postmoderne, enfant des écoles graphistes et d'animations, le Mozart des Pickpockets est un film bien plus classique. Contexte parisien, une petite association de pickpockets officiant du côté de Montmartre pour plumer les touristes, et ajoutez un enfant perdu comme élément perturbateur : rien de très surprenant ici, le schéma est simple. Mais l'humour sonne juste, les dialogues coulent clairement, une certaine insouciance plane même si le duo principale semble bien peu efficace. Un schéma simple et parfaitement maîtrisée, avec ce qu'il faut de bonnes idées et de bons comédiens pour que la sauce prenne.

Le film a connu un joli succès, remportant une demi-douzaine de prix, dont les fameux Oscar et César. Difficile d'obtenir une carrière plus réussie. Il sera intéressant de suivre la carrière future de Philippe Pollet-Villard. Car si le Mozart des Pickpockets peut sembler un film réussi, frais, mais plutôt classique, le parcours du réalisateur semble bien plus sinueux. Quittant l'école à 14 ans, reconverti dans les arts graphiques et la publicité, auteur de deux romans, il ne s'est lancé dans la réalisation qu'à 40 ans, avant d'obtenir le succès pour le Mozart à 48 ans... Une trajectoire d'outsider, bien différente des carrières gérées au mieux par les grandes stars hollywoodiennes !






Le film Le Mozart des Pickpockets est visible sur Youtube




Interview et extraits




Interview avec Philippe Pollet-Villard sur paperblog

.

15 janvier 2011

Paris Monopole, un joli court métrage d'Antonin Peretjatko- grâce aux Cahiers du Cinéma

Paris Monopole 
court métrage d'Antonin Peretjatko (2010)

J'aime bien lire les textes sur le cinéma, critiques, interviews de réalisateurs, dossiers comparatifs, que sais-je. Toujours une source d'interrogation, un moyen de découvertes, et de mettre à l'épreuve mes analyse de films ; analyses souvent bien limitées, je le reconnais, mais le jeu de confrontation entre mon oeil amateur et les arsenaux critiques est distrayant, stimulant. Un hobby comme un autre, ou presque, une violon d'Indre mi-sérieux, mi dilettante.

Et j'aime ainsi parcourir les Cahiers du Cinéma ; pour leur légende, bien sûr, mais aussi pour l'approfondissement avec lequel ils composent leurs textes. Pas que de telles analyses soient absentes d'autres sources de littérature cinéphile, site Internet, magazines, quotidiens nationaux. Mais il y a un petit plaisir à explorer les Cahiers, et retrouver certaines de leurs obsessions, la mise en avant de auteurs ou des cinématographies peu explorées, l'attention apportée aux expériences de cinéma. C'est en tout cas ainsi que je le perçois : je n'ai pas dû lire plus d'une demi-douzaine ou dizaine de numéro des Cahiers du Cinéma dans ma vie...

Une des marottes des Cahiers du Cinéma, c'est le cinéma français, ce qu'il peut représenter, et plus encore, le jeune cinéma français. Une envie de débroussailler et de soutenir les nombreux "premiers films", petits assemblages souvent dits d'auteur, et qui ne donnent pas toujours suite à de plus longues carrières. Ce regard porté sur les premières oeuvres est précieux et louable, et plus précieux encore pour un lecteur du Canada, puisque tel est mon statut actuel. Même si certains films français apparaissent dans les salles Québécoises, il n'est pas commun que des premiers films traversent l'Atlantique, du moins dans des diffusions conséquentes. Les Cahiers du Cinéma : une bonne manière de poursuivre une veille technologique du jeune cinéma français.

J'ai ainsi pris beaucoup de plaisir à parcourir le dossier "Demain, ils feront le cinéma français", paru dans le numéro 661 des Cahiers du Cinéma. Un numéro un peu acheté par hasard, juste après Noël, dans une librairie québécoise qui ne proposait pas le numéro de décembre. Un petit hasard, mais un joli plaisir de lecture et d'exploration, 38 pages de critiques et portraits et interviews. Avec cette interrogation clé, fil rouge du dossier : quels jeunes cinéastes proposent des formes nouvelles, loin d'un réalisme un peu paresseux ? Un réalisme en vogues dans les premières oeuvres ces 15-20 dernières années, vaguement littéraire, plutôt parisien, que ce soit par des chroniques sentimentales ou sociales (1). Des formes nouvelles !

Beaucoup de réflexions stimulantes donc, qui poussent à s'interroger sur la création, sur ce que l'on souhaite montrer et de quelle manière. Mais j'ai aussi pu découvrir de très jolis courts métrages, par la magie d'Internet et des sites de streaming vidéo. Des petites découvertes vidéos que je compte partager ici, en tentant d'y ajouter quelques mots, mais surtout pour partager ces découvertes autour de moi. Bien entendu, je ne voudrais pas dépasser les limites de la décence et de la copie de l'oeuvre : tout ayant-droit qui se sentirait lésé peut me contacter, et je retirai les liens vidéos...

Ce qui serait pourtant dommage quand on voit le sens comique d'Antonin Peretjatko dans ses courts métrages. Un point de départ, un joli assemblage de situations absurdes, des gags simples mais hilarants - le tout filmé dans Paris, en pleines rues ou au milieu d'un défilé militaire, avec un magnifique sens du rythme. Une sorte de Nouvelle Vague pour les figures jeunes évoluant en liberté dans Paris, mais terriblement absurde, poétique, riches en gags et jeux de mots et autres petites blagues potaches. Et pourtant, au milieu de cette grâce souriante et désinvolte, flotte pas mal de l'air du temps parisien. Les 18 minutes de Paris Monopole (ci-dessous) naviguent en effet entre boulots d'intérim et recherche de chambres au loyer raisonnable, gros défi parisien des années 2000...

L'article des Cahiers du Cinéma évoque les recherches de financement d'Antonin Pertjatko pour un premier long métrage (2). Intitulé La Loi de la Jungle, évoquant un entrepreneur guyanais cherchant à ouvrir une station de ski à neige artificielle. Difficile de savoir comment le rythme se transposerait sur un format long, mais la folie douce de Paris Monopole et l'élan rieur de Hafsia Herzi de la Graine et le Mulet donnent très envie d'en voir plus...




(1) French Touch - article de Stéphane Delorme - Cahiers du Cinéma n° 661, pp 6-7
(2) Antonin Peretjatko, kamais à courts d'idées - article de Joachim Lepastier - Cahiers du Cinéma n° 661, pp 6-7

12 mai 2009

Une bien jolie comédie au pays du froid

Romaine par moins 30 
par Agnès Obadia, avec Sandrine Kiberlain et Pascal Elbé (2009) 

Pour Noël, Justin a fait une surprise à Romaine, un voyage à Montréal, vaste dépaysement nimbé de neige et d'accent québécois. Mais celle-vi n'aime pas le froid, et aime-t-elle encore Justin, finalement ? Le couple explose durant le vol, et voici Romaine dans la ville canadienne inconnue, sans argent, sans passeport, sans même le billet de retour.

Voici un schéma classique de comédie, mêlant les problèmes de couple à la confrontation à un univers inconnu et une nouvelle culture. Situation riche en quiproquos et incompréhensions, le terreau habituel pour aligner les gags et glisser quelques sentiments, n'en jetez plus, voici une comédie française ! Il suffit d'une minute de réflexion pour retrouver les ficelles de nos chers Ch'tis, champions de France 2008 : un couple bringuebalant, une plongée dans une région inconnue, avec basse température et accent prononcé, mais aux habitants tellement humains, finalement. 
Quand le logo provincial du Québec s'affiche en début de film, on craint fortement le long clip bon enfant subventionné à la gloire de la Belle Province...

Mais "Romaine par moins 30" s'ouvre aussitôt sur la musique "Ring of Fire", et un film préférant Johnny Cash à la guimauve convenue "I just come to say I love you" ne peut être foncièrement mauvais. Le tube chrétien du grand Johnny est serti de trompettes vaguement mariachi et de choeurs féminins, sur lesquels plane l'ombre profonde de la voix grave, un équilibre étrange entre kitsch et émotion. Message d'amour, donc, mais doublé de décalage léger et souriant, pas de côté qui se fait exquis une fois superposé au mètre de neige recouvrant la ville de Montréal. Le ton est donné, le film naviguera entre clins d'oeils, trouvailles fines et second degré à peine esquissé, caché dans les détails.

Certains personnages impriment ainsi un grand sourire dans la mémoire, comme l'acupuncteur chinois aux prises avec le fisc, l'hôtesse de l'air ayant la phobie des atterrissages ou le chauffeur de taxi cherchant un mariage express. Les scénaristes n'hésitent pas à en faire un tout petit trop, pousser un trait de caractère ou une bizarrerie un peu loin, pour libérer la folie dans les situations. Une grande comédie, c'est une folie sans retenue, sans jamais craindre d'en faire un peu trop, car le rire ne prend pas en présence de trop de retenue ; la retenue, défaut majeur du dernier tiers des Ch'tis, lui donnant des airs de soufflets se dégonflant mollement à vouloir rester inoffensif. Mais cette Romaine au Canada ne bride pas ses instincts hystériques, les scénaristes n'hésitant pas à vêtir Sandrine Kiberlain d'une robe de mariée et d'une doudoune rouge durant la moitié du film.

Ce film laisse rouler les billes de sa folie dans la neige canadienne, comme un sale gosse ne reculant pas devant les blagues potaches. Un sale gosse sans gentillesse, car la gentillesse et les bonnes intentions affadissent toute comédie, les bons sentiments ne rendent jamais grandioses le rire. Ici, on rit des personnages surprenants et improbables, mais l'on rit surtout autour d'une histoire de désir éteint, d'une lutte contre la frigidité au pays du froid. Les silhouettes ressemblent parfois à de petits clowns ou des caricatures, mais des caricatures en quête de baiser fous et de sexe intense, des clowns désirants à la chaire en éveil. Par cet aspect également, on se trouve loin du Ch'ti adolescent à l'amour chaste, où le baiser dans le cou devient une marche immense & le romantisme vibre tiède comme un regard de soap cheap. A Montréal, il fait vraiment -30°C l'hiver mais les corps se frottent et savent prendre leur plaisir, que ce soit en pétrissant la pâte à pain ou en rentrant à la maison pour satisfaire ses envies de baiser. Enfin, ses envies de dormir, bien sûr.

Ainsi, l'ampleur du film s'étend entre ses deux points, folie caricaturale des personnages hauts en couleur, profondeur de leur désir. Ce désir s'affiche souvent outré, mais il ancre les personnages dans la réalité physique, leur apportant existence et épaisseur. Voilà la force du film, proposer de véritables personnages avec un peu de personnalité, et non de simples figures de papier ; caractéristique appréciable face aux comédies à thèmes, où les personnages ne servent qu'à dire quelques blagues et véhiculer leur stéréotype. Ici, l'hôtesse de l'air phobique fait d'autant plus sourire qu'on perçoit son trouble amoureux maladroit.

Mais sur ce plan-là, le personnage de Romaine écrase la concurrence. Personnage central du film, bien entendu, moteur de l'action, mais surtout figure forte par la grâce de Sandrine Kiberlain. Romaine se cherche durant le film, initialement passive et sans désir, déboussolée, et explorant peu à peu sa remise sur pieds. Un parcours initiatique riche en situations improbables, maladroites scénaristiquement à une ou deux occasions, mais que la comédienne parvient toujours à faire tenir debout. Ses moues et ses bafouillements sonnent justes, pour improbables et décalées que soient les répliques prononcées. Superbe performance, d'autant que cette subtilité comique ne se fait pas au détriment de l'épaisseur du caractère de Romaine. La jeune fille gagne peu à peu son indépendance, et la scène finale s'étale grandiose. Dans l'immensité blanche, les traits du visage tremblent longuement, résonant d'hésitation, mais Romaine a su atteindre son libre-arbitre.



28 avril 2009

Un appartement feutré où se déchaîne une rage ivre et fiévreuse

L'idiot 
par et avec Pierre Léon, avec Jeanne Balibar et Sylvie Testud (2009)

Nastassia Philippovna reçoit chez elle, petite soirée entre amis & connaissances. En particulier ses protecteurs intéressés : Totsky, son amant et fournisseur de fonds depuis 5 ans, et le général Epantchine, sa moustache placide et ses offres de colliers de perle. On bavarde, on rit à l'arrivée du naïf prince Mychkine, on boit, Ferdychtchenko fait le clown ; pourquoi ne pas jouer à un jeu ? Un jeu distrayant et plein d'élégance, comme raconter la plus basse de ses actions honteuses ?

Les personnages se lèvent dans le noir et blanc des décors impersonnels, neutres et dépouillés, chacun prend la parole et les voix résonnent magnifiques : la richesse des récits de Dostoïevski associés à la finesse d'un jeu d'acteur à la française, jeu de regards et finesse de l'intonation. Doucement, sans excès délirant des gestes des personnages, la folie de l'instant monte, car Nastassia Philippovna prend elle aussi la parole, fiévreuse et ivre, sa révolte débordant soudain : assez de marchandage de la part de ses messieurs, assez de se voir passer des mains d'un général à celle d'un jeune homme avide d'argent, négociée pour 3 roubles, 75.000 roubles, 100.000 roubles, 1.5 millions de roubles, assez, même pour le plaisir des belles toilettes et des soirées au théâtre ! 
Jeanne Balibar titube et fait scandale sans presque hausser la voix, son oeil pétille, son timbre se module doucement dans un sourire, elle détruit tout son petit monde en quelques instants d'une soirée mondaine ; elle veut être libre ; libre, mais en somme, elle n'est qu'un traînée, elle le reconnaît, une traînée ; elle le clame même. Elle ne peut partir avec le naïf prince immaculée, elle s'envolera avec le voyou Rogogine.

La scène d'anthologie du roman de Dostoïevski glisse comme un rêve, songe d'une pure rage dans un écrin mondain, film à la forme simple et concentrée comme une grande scène de théâtre. Un rêve en noir et blanc comme silencieux ; le calme paisible d'un riche intérieur où les voix résonnent sourdes, et les exactions et bassesses des hommes se dévoilent peu à peu. La morgue feutrée des puissants, leurs exactions soudaines et impulsives qui affaiblissent un peu plus les fragiles ; seule issue pour échapper au calcul, fuir, fuir tout cela, même au bras de la pire crapule, juste un peu moins hypocrite que les élégants aux manières de voyous. Le pur prince peut pleurer au son d'un chant russe romantique, il n'a pas sauvé l'impétueuse jeune fille de son excès de destruction ; les honnêtes hommes d'âge mûr reprennent simplement leurs parapluies et sortent en se lissant la moustache : décidément, quelle femme pittoresque, plus aucun doute.

5 avril 2009

Oubliez la question de l'écriture et écoutez les échanges humains

Un chat, un chat 
de Sophie Fillières, avec Chiara Mastroiani, Agathe Bonitzer et Malik Zidi (2009)

Célimène a 35 ans, un jeune fils, un grand appartement parisien en travaux et ne parvient pas à écrire son troisième roman. D'ailleurs, elle préfère maintenant qu'on l'appelle Nathalie.

Les premières minutes confirment le terrible pressentiment suggéré par cette situation initiale, la confirmation des clichés réducteurs concernant le cinéma français : encore un film d'auteur se focalisant sur les doutes d'un créateur, dans le microcosme parisien, les angoisses de la trentaine présentées dans un récit sans histoire. Petites angoisses présentées avec humour, certes, les mignonnes mimiques de Chiara Mastroiani et ses crises soudaines d'aphasies. Le rythme ne prend pas trop dans cette succession de scénettes sans grand fil directeur ; la réalisatrice a-t-elle une boussole ou enchaîne-t-elle mollement les mignonnes trouvailles sans autre soucis que le sourire du spectateur ?

Mais peu à peu les personnages prennent de l'épaisseur derrière le sourcil gauche levé et les séducteurs hongrois dragués muettement. La groupie qui poursuit l'auteur en panne dessine ses traits d'étudiante d'hypokhâgne, l'ancien amant révèle sa fragilité, le jeune fils dessine le quotidien d'une vie seul avec sa mère.

L'enjeu autour de l'écriture ne devient pas vraiment plus intéressant au fur et à mesure de l'avancée du film, d'ailleurs ; elle n'écrivait plus, elle ne parlait plus, puis elle écrit à nouveau, elle écrit sur sa jeune amie étudiante, elle la met en scène, elle cherche à s'imprégner de la vie de l'autre, qui se prête peu à peu au jeu qu'elle demandait de ses voeux. Rien de très original, l'écrivain présenté en metteur en scène du monde qui l'entoure, mais aussi en petit vampire de l'autre et de son intimité.

Rien que de très accessoire en fait, la question de l'écriture fonctionne plutôt comme source de bons mots émaillant les échanges entre personnages, véritable point fort du film dans sa dernière partie. La direction d'acteur et les jolis choix de mise en scène révèlent leur force quand Nathalie reçoit son amant dans un appartement couvert de bâches plastiques pour lui annoncer froidement qu'ils doivent se quitter ; ou quand la jeune hypokhâgne revêt un abominable foulard bariolé pour rejoindre son premier amour aux boucles rebelles. Les minces mouvements de sourcils  des filles deviennent riches et font de ces instants d'inimitables scènes de rupture et de premier amour, subtiles, réjouissants, grand moments de jeu d'acteur et de cinéma.

1 avril 2009

Course-poursuite de métiers en jeune fille pour voler des baisers

Baisers volés 
par François Truffaut, avec Jean-Pierre Léaud (1968)

Antoine Doinel quitte l'armée et saute de boulots en boulots, courant au rythme de Jean-Pierre Léaud et des facéties de François Truffaut. Veilleur de nuit, réparateur télé, vendeur de chaussure, et surtout détective privé au sens de la filature aigu : relever le col, courir vers une porter cochère, port de la casquette, discrètement derrière un arbre ou se glissant dans une cabine téléphonique, c'est la finesse féline d'une panthère rose qui souhaiterait qu'on remarque et salue sa discrétion ostentatoire. Antoine, voyons !

Quel bonheur de voir Jean-Pierre Léaud remettre sans cesse vers la gauche sa mèche longue, dans mouvement de la main droite qui passe courbe par dessus son front. L'entendre courir et découvrir encore cette voix qui bafouille, la rapidité des mots, cette improvisation et cette liberté, parfaitement cadrée dans les images au rythme juste. Pas grand chose de plus, peut-être, qu'une longue course-poursuite de métiers en emplois et de filles en femmes mariées ou en putes, mais une course-poursuite réjouissante, comme cette capacité à tenir presque deux minutes en répétant trois prénoms devant sa glace.

19 mars 2009

Les idées jaillissent au coeur des feuilles et des boucles rousses, et l'on comprend peut-être mieux la fille du RER

La fille du RER 
par André Téchiné, avec Catherine Deneuve et Michel Blanc (2009)

Flotter en roller sur le bitume, zigzags dans la lumière d'août, vive clarté dans les ondulations rousses, et les rayures de la jupe de couleurs vives roulent pleinement libres. L'adolescente glisse magnifique et fluide entre le pont du RER et les pavillons de banlieue, les touches vertes, jaunes et tendres des feuilles et des arbres.

Elle glisse, cherchant toujours un emploi de secrétaire, plongée dans la musique de ses écouteurs jaunes, elle glisse jusqu'à la maisonnette familiale, sa mère gardant les enfants, leur racontant des histoires et traçant des vagues dans le sable. Elle roule et file le long des voies sur berges, file et sentant un regard séduisant masculin, sentant un bras longuement tatoué passer ses doigts entre les siens. Elle n'est pas du genre à se laisser draguer, mais elle roule encore avec lui, plus souvent, et bavarde par clavier interposé, les paroles sans bruit de deux chambres qui se répondent à distance, de regards qui plongent l'un dans l'autre grâce aux images instables des webcam.

Une fille de 17 ans dans une lointaine banlieue tranquille des années 2000, fille des images, du ballet des trains et aussi fille des sentiments de ses presque 18 ans, la douce inquiétude, le spleen et le rêve, l'absence de vrai boulot et l'absence d'une véritable envie d'en charger ; l'absence du père, les aléas d'une première expérience de couple. 
Et les échos de la télévision et du journal de 20h.

Un matin, la jeune fille trace trois croix gammées au marqueur sur son ventre, s'érafle le visage au couteau, coupe quelques mèches rousses ; elle se rend au commissariat et porte plainte pour agression, agression à caractère antisémite ayant eu lieu dans le métro. Elle n'est pas juive, les croix gammées sont à l'envers et les témoins inexistants, mais l'affaire embrase les journaux télévisés et les unes de quotidiens, et deux plus tard, l'Elysée lui fait part de son soutien dans cette épreuve difficile.

Cette partie de l'histoire, la plus romanesque, la plus incroyable, tout le monde la connaît, puisqu'elle a eu lieu en août 2004, même pas cinq ans. André Téchiné s'empare du fait divers inimaginable, et invente tout le reste, tisse une histoire autour de l'invraisemblable. Des personnages et des figures et un contexte et un cheminement possible, sans surligner, juste un réseau de proposition, une suggestion cohérente. On lui reprochera certainement de ne pas creuser plus et de ne pas mener vraiment plus l'enquête, mais le film n'a pas l'ambition de la vérité, il creuse simplement un filon plausible et crédible pour en extraire du sens ; pas nécessairement le sens profond de l'affaire ni sa vérité, plus capter un air du temps et la brise de notre époque.

Capter une brise, ce n'est pas empiler les preuves d'un dossier judiciaire, coller les témoignages et les images d'archives ; le documentaire focalise sur son sujet et l'air du temps ne se piège pas en focalisant, la mélodie en sourdine d'un bref instant s'évapore et s'infiltre dans les recoins, dans la coupe d'une robe et le ton d'un présentateur télé, dans la demeure moderne d'un avocat et un mari divorcé ravi de loger dans un hôtel de luxe, dans la rêverie d'une adolescente en barque sous l'averse. La caméra flotte pour entraîner derrière elle les images superbes, les plans silencieux et rêveurs, jouant sur les impressions et laissant du temps aux personnages, et soudain jaillit, discret et intense, un dialogue profond et argumenté, quelques phrases pour critiquer le jeu médiatique, démonter la stratégie de communication du gouvernement et ajuster les contre-déclarations. La réflexion politique concentrée en saillies précises et subtiles au milieu des plans de nuage, d'orage et de l'or clair des feuilles dans les cheveux roux ; quel bel et puissant équilibre. 

15 mars 2009

La loupe intime est un appareil sensible pour présenter une question sociale

Welcome 
de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon (2009)

Calais, dernière épreuve avant d'atteindre l'Angleterre, les immigrés serrent les dents pour dénicher le passeur et le camion adéquat. Mais quelle dernière épreuve que cette Manche à franchir, Bilal le découvre assez vite ; après 4000 kilomètres à pieds depuis le Kurdistan, ce bras de mer résiste et les contrôles sont serrés. Tourné vers son but, ivre d'abnégation, il va perfectionner son crawl et rejoindre l'île anglaise à la nage, par ses propres moyens ; c'est ainsi qu'il rencontre Simon et fait découvrir au maître nageur la réalité des clandestins de Calais, la brutalité de la répression et des contrôles, la dureté de leur quotidien.

Scénario limpide et clairement posé, voici une tranche de réalité de notre société des mouvements globaux et de prévention policière, présentée à travers les figures du jeune kurde et du maître nageur d'âge mûr. Aborder un grand problème en suivant à la loupe une situation individuelle, voici une approche classique, et le film suit la méthode à la lettre, l'incarnation pour placer les problématiques à échelle humaine. Tout l'équilibre du film se joue dans le dosage entre les histoires respectives de Bilal et Simon, clandestinité de l'un, divorce pour l'autre, la subtilité du suivi du personnages, et l'espace laissé aux éléments de réels tels que les contrôles policiers ou le travail des bénévoles.

Jeu délicat, bien entendu, et il n'est pas rare de s'interroger sur certains choix. On peut comprendre l'isolement et le chacun pour soi des clandestins, mais pourquoi une si faible présentation d'autres réfugiés ? Pourquoi cette scène dans la cuisine avec l'ex-épouse, et au contraire pourquoi si peu de temps auprès des bénévoles ? Pourquoi ces accords de piano larmoyants bien insistants ?
Mais ces reproches sont assurément induits par les attentes soulevés par le film, et les exigences qu'on lui assigne en terme d'ambition ; on ne parvient pas à apprécier la justesse de la tentative de traversé, caché dans un camion un sac plastique sur la tête, ou l'impression d'authenticité des interventions policières présentées. Le genre de film où chacun pourra trouver quelque chose à redire, caricature légèrement trop appuyée ici, regard un peu trop triste de Vincent Lindon là ; ce qui devrait générer une certaine retenue à saluer à sa juste valeur ce que le film livre, car l'enthousiasme induit fait songer à tout ce que le réalisateur aurait pu proposer également. Cela prouve tout de même la part de réussite de l'oeuvre, pour imparfaite qu'elle soit, qui ose introduire un message engagé dans un film touchant un large public. 

11 mars 2009

Symphonie de couleurs et de sourire pour un Bonheur à l'ombre subtile

Le bonheur 
par Agnès Varda, avec Jean-Claude Drouot (1965)

Le bonheur, des couleurs éclatantes et une vie douce dans la banlieue parisienne encore provinciale. Fontenay-aux-Roses, au début des années 60, la campagne est à portée de main, de regard et de chaque week-end, et les bois accueillent magnifiquement François et sa famille tous les dimanches. Deux jeunes enfant jouant dans les herbes et faisant la sieste sous les arbres, les parents peuvent rester tendrement étendus, et se réjouir de la douceur d'être ensemble, de ce bonheur de vivre.

Les images flottent, les couleurs sourient et les pique-nique n'acceptent de s'arrêter que pour laisser place aux déjeuners dominicaux dans les jardins familiaux. 
Voici une ville où il est impossible de parler sans sourire.

Sourire du menuisier empruntant la 2CV camionnette de son oncle, volant le quignon de pain d'une baguette, songeant aux lions du zoo de Vincennes, et souriant encore à la postière aux jolies barrettes sur ses cheveux blonds bien peignés, souriant au visage éclatant de la jeune fille, à sa parfaite amabilité. Oh, et en plus, vous allez bientôt déménager ? Justement à Fontenay-aux-Roses ? Quelle coïncidence.

Alors on partage un café sur une grande terrasse au soleil. On bavarde, on plaisante. Les clients aux autres tables commandent une bière magnifiquement blonde, une menthe à l'eau, un mystère au chocolat. Le regard saute du visage aux écriteaux, des petits détails aux alentours, l'oeil accommode au loin ou sur son épaule, sur la droite pour ne voir que la moitié du regard vert sous les mèches blondes, capture une cigarette allumée tout près ou le panneau d'une bouche d'incendie. Un rêve surgit, éclair, une autre image, tout est léger, et les images tourbillonnent dans le soudain silence, Mozart s'est tu pour quelques instants, mais la ronde ne s'arrête pas et les visages toujours plus éclatants dans la découverte de cette rencontre.

Et, somme toute, "le bonheur, ça s'additionne", n'est-ce pas ?
Alors, François aime Emilie comme il aime Thérèse, sa femme. Il aime les deux, et il n'y a aucun problème à cela. Il aime la douceur de Thérèse, sa tendresse, sa vie avec les petits et leur famille qui s'installe joliment. Il aime Emilie, radieuse, attirante, qui fait bien mieux l'amour et s'amuse plus dans l'amour. François aime les deux femmes, "c'est bête de se priver de vie, d'amour". Et les dialogues sourient encore dans toutes les bouches, la jalousie ne semble pas exister à Fontenay-aux Roses en 1965 et tout le monde danse au bal le samedi, les couples tournent sans fin, et François avec Thérèse, et François avec Emilie, et François avec Thérèse.

La longue bande claire du bonheur dont les couleurs ne prennent jamais de repos, n'élèvent jamais la voix et ne semblent jamais se trouver face à des soucis, des problèmes.
François peut même parler de son nouvel amour à sa femme et les voici faisant aussitôt l'amour dans la forêt pendant la sieste des petits.

Le drame n'est qu'un battement de coeur s'accélérant soudain, et rapidement contrôlé. Les incompréhension des pêcheurs face à la recherche, les gémissements d'un enfant, un ralenti ressassé trois fois dans le silence d'une forêt, deux bouquets de fleurs jaunes sur une terre sombre, dans une ombre un peu plus présente.
Au milieu du bonheur, le drame n'est que changement de couleurs des habits, la chemise à carreau brune côtoie la robe de chambre violet sombre dans des tableaux inimaginables l'été. Mais bien vite reviennent les toiles bleu lavande et les pull moutarde pour l'automne, les teintes n'éclatent plus de rire mais sourient encore. Au milieu du bonheur et de l'amour que l'on ne peut perdre totalement, l'angoisse se dissipe comme une veste sombre que l'on repose dans l'armoire, superficielle, incapable d'attaquer la certitude de cheminer joyeux et sans reproche, sans aucun reproche, à nouveau en famille.

2 mars 2009

Théâtre d'ombres et de désir : mais souvenez-vous, c'était l'an dernier

L'année dernière à Marienbad 
by Alain Resnais, avec Delphine Seyrig & Giorgio Albertazzi (1961)

L'orgue improvise et l'image fait défiler un ballet de silhouettes immobiles, silencieuses, en noir et blanc. L'oreille capte deux phrases quand la caméra glisse à portée des couples, bribes de dialogues incongrus, détachés de tout contexte, ridicules et inquiétants comme l'enregistrement sur bande des bavardages incohérents d'un dîner entre amis. Un palais et ses mannequins retirés, élégants dans leur smokings et le cheveux finement peigné, ils jouent aux cartes ou parient, ils bavardent aussi ; mais la plupart du temps, ils restent immobiles, décor humain plus statique que les décorations vivantes du riche palais allemand. Paravent de corps plantés dans les allées, aux ombres comme piliers, et seule la caméra reste dynamique, flottant et virevoltant, magique ; Alain Resnais la laisse superbement respirer comme toujours.

Une caméra papillonnant dans un décor d'ombres de cires, l'orgue hante les images aux contrastes gothiques, et un couple flotte au ralenti lui aussi. Souvenez-vous, nous nous sommes croisés l'an passé, à Marienbad, auprès de cette statue mythologique ; vos yeux lointains, inquiets, et votre rire soudain. Elle ne se souvient pas. La photo ne prouve rien. Le décor de la chambre blanche non plus, il n'y avait pas de grand miroir dessus la cheminée, je n'ai jamais possédé de peignoir blanc. Elle résiste, elle nie, elle l'écoute car il raconte encore et encore, les fragments minutieux et détaillés ; vous n'aviez jamais l'air de m'attendre, vous ne m'attendiez jamais, mais nous nous retrouvions toujours, marchions dans les jardins, le longs des lacs. Je ne suis jamais allée à Marienbad ; dans une autre ville alors.

Spectres figés, bougeant à peine, mécaniques, et les deux fantômes surgissent ici, marchent dans un couloir peuplés et maintenant vide ; le noir et blanc joue de tous ses contrastes, blanc surexposant la chambre immaculée, ombre du bar noyant tous les danseurs sauf leurs cheveux brillants, les sourcils dessinés longs et charbonneux de la femme. Partir, attendre un an encore ? Tenter plutôt de gagner au jeu des 1 3 5 7 allumettes ? Plutôt mobiliser encore et encore les souvenirs, les images gravées dans la mémoire et qui pourtant deviennent, parfois, maintenant, en bout de course, qui deviennent, c'est étrange, plus flous, indéterminées.

Une immense palette d'images, de mouvements, de théâtralité pour présenter la folie amoureux d'un souvenir passionné ; angoissant, profond et mystérieux comme un amour fou, enivrant et déboussolant et superbe.

27 février 2009

Douceur d'un film simple en banlieue

de Claire Denis (2009)

Un homme vivant seul avec sa fille d'une vingtaine d'années, et leur vie s'écoule pleine de tendresse et de douceur, juste la petite inquiétude de l'age adulte qui arrive... Et le film glisse lui-même tout doucement pour observer les êtres et les choses avec finesse. Les paysages de banlieue parisienne. Le long glissement des RER sur les rails. L'émotion d'un départ en retraite. La douceur d'un slow dans un minuscule restaurant malien. Les images et la musique déposent patiemment les situations sur l'écran et le spectateur peut observer la belle évolution de ses regards, silences et paroles quotidiennes. "C'est très bon. Comme toujours", dit le père en mangeant debout son dîner. Et cette tendresse quotidienne dégage une humanité fraîche et simple...

18 février 2009

Le genou attire et déboussole une barbe expérimentée

Le genou de Claire
d'Eric Rohmer, avec Jean-Claude Brialy & Aurora Cornu (1970)

- Je ne crois pas à l'amour sans amitié.
- Peut-être. Mais chez moi, l'amitié vient après.
- Avant ou après peu importe. En tout les cas il y a une chose très belle qu'on trouve dans l'amitié et que j'aimerais bien qu'on trouve dans l'amour, c'est qu'on respecte la liberté des autres, il n'y a pas cette idée de possession.
- Je suis possessive. Horriblement possessive.

Eric Rohmer sait tisser doucement d'exquises situations sentimentales. Les personnages évoluent patiemment, à leur rythme, se cherchent et se testent à l'aide de longs dialogues, comme cette échange entre une adolescente de 16 ans et un Jean-Claude Brialy barbu et presque marié. Dialogues écrits, théoriques, au style clair et recherché qui décontenancent toujours un peu en début de film, puis envoûtent lentement en distillant leur profondeur.

La légèreté de la forme porte doucement la richesse du propos et des rapports, et même ici, du système narratif, finalement fort sophistiqué. Amitié câline et chaste entre le presque marié et une vieille amie romancière qui avoue le prendre pour cobaye : n'est-il pas passionnant, pour un auteur, de voir les réactions de ce ancien séducteur presque marié, confronté à l'amour passionné d'une gamine de 16 ans ?

La barbe fournie et les cheveux noirs et soyeux caressent peu à peu la fille à la mèche étrange et aux jambes trop fines, caressent, promènent, embrassent, et caressent encore, avec moins de recul, le genou mince et frais de la soeur plus séduisantes. Un genou, rien qu'un genou fléchi sur le barreau d'une échelle d'où l'on cueille des cerises pas vraiment mûres, jetées dans un chapeau de paille sur le bord du lac d'Annecy. Genou adolescent, torse bronzé des beaux superficiels de même pas 20 ans aux cheveux bouclés, et barbe du séducteur philosophe, et accent roumain de la romancière à l'esprit subtile ; les paroles dansent et la caméra filme de plus en plus à contre-jour, le sirop doux des sentiments s'écoule sur ces pensées batifolant entre moral et plaisir esthétique. Le joli conte d'un genou qui a ensorcelé une barbe.

14 février 2009

Aimons follement et avec fantaisie pour une St Valentin punk

La galerie s'étend tout près de deux terrains de volley-ball sur goudron rouge, deux terrains de hand en arrière plan, dans une infime grisaille d'hiver. Blonde, fine, petite même, avouons-le, et appuyé sur les barrière, les longs cheveux bouclés jusque dans le dos par dessus le manteau. Même pas encore quatorze ans et voici un premier souvenir de St Valentin, première sensation d'un jour particulier, d'une ouverture au sentiment et d'un imaginaire collectif vague. A l'objectif peu clair. 

"Valentine's day is a holiday invented par greeting cards compagnies to make people feel like crap."

Presque dix ans plus tard, le murmure de Jim Carrey résonne encore en voix-off, réminiscence du tout récent Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Oui, un jour sous forme de convention, une fête artificielle, c'est certain, mais j'appuie encore et encore sur le bouton pour relancer All apologie. Kurt Cobain grogne sans fin sur le bureau étudiant, je saisi peu à peu le mélange de rage et de détresse de Kurt. La boule dans l'estomac malade, le raclement remontant l'oesophage pour hurler avec une énergie folle, et une tristesse subtile, presque indécelable, très fine. Une fois dénichée la clé, je n'arrête pas d'ouvrir encore et encore cette boîte surchargée de spleen, le filigrane maussade glissé dans les mailles de la colère punk.

Mélancolique car le calendrier affiche 14/02, car c'est un jour où l'on doit se souvenir des fleurs, des baisers et des regards luisants, où le solitaire se sent obligé de surjouer un peu son chagrin. Autant le surjouer à l'aide d'un bras d'honneur de colère et d'irrespect à l'ordre établi.

Avec quelques années de recul, ce spleen grunge offre un magnifique condensat de mon rapport à la St Valentin. La St Valentin, symbole de ma principale angoisse amoureux, l'amour comme suite de règles, la check list dont chaque case se voit cocher peu à peu.  Suivre les lois. Les pratiques, les coutumes, l'amour doit s'écouler selon des lois invariables, des gestes nécessaires et les paroles douces qu'il faut. Convenues. Le règne du moment précieux et de l'écoute adéquate, pour aboutir à l'objectif : le couple heureux, le joli couple, la vie de couple. La belle vie à deux grâce à tout ce qu'il faut ; à un St Valentin réglée comme dans un rêve, petit cadeau et joli dîner.

Mais je ne veux pas poser le regard sur cette check-list, le livre de recette nécessaire. Certes, les recettes produisent des instants sublimes quand elles mettent en jeu des individus splendides ; "You kiss by the book" murmure Juliette après le premier baiser de Roméo, le baiser simple et juste beau comme dans un livre, et cela fonctionne et émeut. Pourtant, je n'ai plus aucune envie de découvrir ces recettes toutes faites.

J'aspire à un élan, une épiphanie sans St Valentin, une merveille imprévue et sans convention, autour de laquelle s'articulerait la découverte, l'instabilité, le consensus, les compromis et la grande passion folle, négociée le long du cheminement du quotidien. Une folle relation comme dans le film Un homme un vrai, un coup de foudre immense, un désir sur la pointe des pieds mais sans vraie hésitation, fluide et comme un pari au milieu de la foule, sans retenue, finalement.

Et puis, aussi, bien sûr, les hauts et les bas du quotidien, les disputes et les usures et le besoin répété, régulièrement, comme dire autrement de retomber amoureux. La stratégie du remariage permanent, comme dans ce film aux trois temps schématiques et magnifiquement équilibré ; coup de foudre, rupture cinq ans plus tard, puis retrouvailles folles cinq encore plus loin. Une trame schématique comme programme pour une relation sans tentations cul-cul, pour retrouver, dix ans plus tard, le frisson de partager un duvet dans la forêt en observant des coqs de Bruyères, perdus dans la montagne.

Une stratégie limpide et des enchaînements sur surprise, voilà le programme, mais aussi toute la fantaisie du film pour irradier le cheminement à deux, que ce soit pour quelques semaines ou pour une durée en rapport avec les guide de conduite de la St Valentin. Un grain glissé dans le quotidien, une remise en cause de l'ordre amoureux établi, infime punk de la romance, capable d'immense déclaration d'amour éternel un bol de gaspacho à la main, de plonger tout habillé dans l'océan pour une grande incompréhension douloureuse, ou de glousser barbu comme un coq lorsque le fil amoureux retrouve, ébahi, et incrédule, en fait, son déroulement extatique et passionné, son désir le plus basique.

Bien entendu, je doute qu'il puisse exister de relation moderne sans miettes épongées sur la table du salon ou sans sorties du samedi à l'hypermarché. Mais je n'en suis même pas certain, et j'aspire à croire encore et encore à une forme d'amour fou, à mettre en pratique avec fantaisie et second degré l'amour fou. Rien que l'amour fou. Pour pouvoir murmurer, comme Matthieu Amalric de retour de la retraite en forêt de De la guerre : "J'ai découvert un endroit fabuleux. Bouleversant. Où le bonheur se joue dans le combat, dans la guerre, dans le partage communautaire. Je veux te le présenter, je veux que nous y allions ensemble. C'est là que nous devons nous rendre tous les deux. Car je ne veux pas que notre couple, ce soit aller faire les courses le week-end à Leclerc".

La voix proche de mes lèvres répondra alors, doucement, instable : "Mais je trouve cela beau, aller faire les courses au Leclerc avec toi. Juste nous deux, ensemble". Et notre avenir se jouera entre l'amour fou extrême et l'amour fou qui rend beau le quotidien, sans aucun guide pour en fournir la recette du mélange.t