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21 avril 2011

Jaloux, prometteur film québécois, dont la grâce disparaît peu à peu

Jaloux 
film de Patrick Demers, avec Maxime Denommée, Sophie Cadieux, Benoît Gouin (2011)

Rangement d'appartement d'un lendemain de fête. Le jeune couple se dispute un peu. Marianne a tout de même un peu fait la folle la veille au soir - mais elle a bien le droit de s'amuser un peu, non, et Thomas n'a pas grand chose à y dire. Quelques phrases volent, on connaît cela.

Bientôt, Thomas rêve dans la rue. Où va ce couple ?
Un petit week-end dans un chalet ne pourra pas faire de mal, quelques jours au grand air. Les activités, rompre le rythme, et il est trop bête de ne jamais avoir profité de l'offre de l'oncle Michel... Un si beau chalet au bord d'un lac... Il suffira de prévenir l'oncle et de récupérer les clés chez le voisin...

Un jeune couple qui se cherche et une maison de vacance loin, loin pour le week-end : oui, voici un petit drame psychologique à la québécoise, où le chalet au bord du lac joue le rôle de la maison de campagne qu'on emprunte. Il y a bien sûr un voisin un peu mystérieux pour aviver les tensions, il y a aussi un incident qui cloue le couple dans la maison, sans possibilité de sortie ; il y a une première nuit mystérieuse où l'alcool va troubler les souvenirs ; il y a de petits musiques classiques pour surligner doucement l'ambiance inquiétante. C'est une sorte de "Harry un ami qui vous veut du bien" en mode canadien, chalet et canoë.

Le cinéma d'auteur québécois n'est pas très différent du cinéma d'auteur français, surtout pour un jeune auteur comme Patrick Demers, dont c'est ici le premier film.

Mais si les effets transparaissent assez clairement, laissant l'impression de voire les coutures, force est de reconnaître que la première moitié du film fonctionne bien. Les scènes courtes s'enchaînent de manière rythmée, un petit jeu de flash back se met en place, l'inquiétant et mystérieux voisin est en effet agréablement mystérieux et inquiétant. Pas de problème, on se prend au jeu, et la maîtrise technique supporte bien le mouvement du film : en plus de flash backs bien dosés, de nombreux plans contemplatifs s'intercalent, plans de lacs ou gros plans sur une fleur, particulièrement bien captés. Les prises de vues sont majoritairement effectuées en focales courtes, très faibles profondeur de champs, et les images jouent souvent des effets de flous, une fleur nette perdue dans un contexte flou, des visages aux nettetés hétérogènes - l'étrangeté s'installe, les interrogations.

On sent donc poindre la jolie surprise, le petit film bien construit, un petit trésor qu'on se réjouira à citer : "Jaloux, quelle belle petite surprise québécoise."

Hélas, le joli dosage se déstabilise doucement au fur et à mesure que le film avance. Le film déroule son système avec trop d'application. Si les plans de nature restent beaux, vaguement dérangeants ou envoûtants, les flash backs se font trop systématiques, trop explicatifs, trop insistants sur la grande première nuit, sur les recherches concernant le voisin. Trop de logique dans cette histoire d'étrangeté, et l'espace d'imagination du spectateur se restreint, et l'ampleur de l'intrigue se révèle finalement assez limitée : "ah, le voisin mystérieux, c'était juste ça... Et ça va juste conduire à ça..." L'insistance à expliquer se fait agaçante, étriquée, d'autant que certaines autres scènes semblent plus maladroites, moins justifiées dans le scénario : l'équilibre ténu s'est perdu, il ne reste plus grand chose, la part d'inquiétude latente, de doute qui subsiste se trouve écrasée sous les petites explications.

Une forêt mystérieuse, superbement filmée, pour au final recevoir une histoire assez unidimensionnelle. C'est un peu dommage, peut-être lié au fait que quatre personnes soient créditées au scénario : trop d'idées, trop de brainstorming, conduisant à la perte de l'élan, du fil ténu ? Difficile de savoir, mais il serait passionnant de voir Patrick Demers appliquer ses talents de filmeurs à une histoire moins prévisible. 


29 janvier 2011

Le Ring, cinéma social à Montréal qui prend doucement son envol





Le Ring 
by Anaïs Barbeau-Lavalette, avec Maxime Desjardin-Tremblay, Jean-François Casabonne (2007)
sélectionné au festival de Berlin en 2008 - jamais distribué hors du Québec


Pas facile de plonger dans la cinématographie d'un pays ? Que connaît-on du cinéma allemand depuis la France ? Quelques films d'auteurs diffusés dans les festivals ou les salles parisiennes, un gros succès une fois tous les deux ou trois ans - mais on ne voit jamais les mauvaises comédies ringardes, jamais achetées par les distributeurs internationaux. Sait-on que 180 films environ sont produis en Espagne chaque année, ce qui n'est pas beaucoup moins que la production française, il me semble ? Pas facile de bien connaître les habitudes locales de cinéma, tous ces films moyens qui constituent le gros des films vus, la majorité des entrées...

Il y a quelques années, j'osais dire "j'aime le cinéma asiatique", sur la foie d'une poignée de films coréens et japonais aperçus dans des salles d'Art et d'Essais parisiennes. Mais que savais-je sur le coeur ces cinéma, hors les quelques champions ou piliers de festivals, hors les chouchous de la critique européenne ? Que dire sur le gros du peloton, et comment savoir s'il y a une spécificité nationale concernant les grosses comédies à succès ?

Bref, qu'en est-il des films du milieu à l'international ? 

Ainsi, il n'y a pas si longtemps, une chronique de Pitchfork évoquait les amateurs occasionnels de pop, ceux qui n'aimaient que les chansons les plus avant-gardistes, celles qui repoussent les limites de la pop. Peuvent-ils vraiment dire qu'ils aiment la pop en général s'il ne goûte qu'aux tubes ? Est-on vraiment cinéphile si l'on ne regarde que quelques chefs d'oeuvres, si l'on évite toujours le commun des films ? Si l'on est incapable de retirer quelque chose d'un film moyen, même dépaysant ?

Petites expériences auxquelles je compte m'atteler, découvrir un peu plus les films "locaux" - comme on met en avant les légumes cultivés dans la région. Histoire de mettre un peu au défi mon goût du cinéma, de voir si quelques particularités surgissent, quelques tonalités régionales, de découvrir des talents moins mis en avant hors des frontières. Et garder un oeil toujours ouvert pour les détails introuvables, les décors légèrement différents d'une région à une autre, les accents, les petites blagues intransportables.

Alors je compte plonger un peu plus dans le cinéma québécois, quitte à vivre au Canada et avoir le français pour langue maternelle. Cela va certainement entraîner quelques moments douloureux, comme pour l'abominable "L'Appât" de décembre dernier, mais cela restera instructif ; comme si un canadien goûtait au cinéma français en tombant parfois sur de mauvais Eric & Ramzy ou Fatal Bazooka... Les DVD de bibliothèque permettent de piocher dans les époques et les genres sans trop hésiter, juste pour le plaisir.

Et en tentant d'éviter les a priori, comme face à la jaquette de "Le Ring". Un gosse, des rues désolées et défavorisées, une vague histoire de lutte en arrière-plan : les quartiers difficiles, la rédemption, le cinéma réaliste vite schématique, les émules de Ken Loach ou des frères Dardenne. Ca peut vite déraper, glisser vers le téléfilm ou le faux documentaire...

Le début laisse craindre le pire. La caméra tremble un peu comme chez les frangins belges, le gosse ne va pas à l'école ou pas trop, les parents combinent bières, drogue et prostitution, gamine de trois ans pas trop lavé. Le tout cadré au plus près du héros, Jessy, 12 ans, petite gueule de hooligan québécois en puissance, et cadré TRES près : la première partie du film multiplie les plans très serrés sur son visage, ses regards marchant. Pari un peu inquiétant, car malgré son énergie et ses qualités, Maxime Desjardin-Tremblay reste un comédien peu expérimenté, dont les petits défauts peuvent vite sauter au regard...
Ajoutez une photographie bien grise, bien industrielle, plus quelques scènes de catch amateur un peu lisses : pas facile de trouver une prometteuse originalité. Le gosse va tâter du deal une fois la mère partie, va tenter d'entrer dans le monde des lutteurs - and so what?

Mais doucement, peu à peu, le film prend plus d'espace, de temps, se laisse plus respirer. Ou le regard du spectateur apprend à suivre la démarche du réalisateur... Quoiqu'il en soit, les plans semblent plus posés, laissent plus d'espaces à ce quartier de Montréal, Hochelaga-Maisonneuve, tout à côté du Stade Olympique. Les personnages sont observés d'un peu plus loin, ou moins de pression. Le fil du scénario semble moins contraint, plus ouvert, mais dans la démonstration ou même simplement dans l'action, un peu plus contemplatif. 

La jeune Anaïs Barbeau-Lavalette laisse alors entrevoir de très prometteuses qualités de cinéma de fiction. Le Ring est sa première fiction, après plusieurs documentaires, dont 4 longs-métrages. Sans surprise, elle cite les frères Dardenne dans les bonus du DVD, ou évoque son aspiration à faire un peu changer les choses par le cinéma ; discours peu surprenant pour une réalisatrice de documentaires et adepte d'un cinéma social. Pas de grande surprise non plus à apprendre que Le Ring a eu pour déclencheur un documentaire tourné dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, de l'envie de suivre les personnages qui y habitent. Mais apprend-on encore vraiment quelque chose de nouveau dans les bonus d'un DVD ?

Ce qui frappe plutôt dans ce film, c'est le regard qu'elle parvient peu à peu à transmettre, doucement, en prenant le temps, en laissant du temps aux plans, du temps aux personnages. Dans ces moments, le scénario ne compte plus vraiment, les petites ficelles, les lignes de récit. Plus rien que les personnages et leur environnement. Ainsi, comme un symbole, Jessy est accepté aux entraînements de lutteur, mais ne bougera jamais du bord de touche ; la mécanique logique et attendue de la rédemption s'est arrêtée, l'enchaînement du film social de genre se suspend, il n'y a plus qu'à regarder, à voir la passivité en pleine démonstration.

Surgissent ainsi des figures doucement marquantes, flottantes, bloquées dans leur monde, comme ce clochard, lutteur acceptant sans broncher de perdre chaque soir. Une silhouette douce et spectrale incarné avec justesse et simplicité par Jean-François Casabonne, artiste multi-casquettes dont j'espère découvrir un peu plus les talents ; un type minéral et mal rasé, traînant sans fin sur un banc face avec au fond les trains de marchandises au bord du St Laurent, les montagnes russe de la Ronde sur l'île Ste-Hélène. Mais une autre silhouette m'a plus frappé encore, celle de la soeur de Jessy, un peu plus âgée, entrant doucement dans la puberté. Le personnage est encore plus épuré que celui du clochard, presque mutique,   apparaissant à la recherche silencieuse d'une mère disparue, ou passant pour la première fois un peu de rouge maladroit sur des lèvres minces. Cette figure en creux, aux apparitions épisodiques, touche profondément, plus que toute petite histoire de deal ou de lutte - rien qu'une fille déboussolée ; mais seuls peuvent encore sortir les mots "misère, misère, mais comment faire ?"


Trailer





Intretien avec Anaïs Barbeau-Lavalette





2 janvier 2011

Liste de livres lu en 2010 - et pas encore évoqués ici

Fin d'année calendaire, le temps des listes et autres best of. Une pratique certainement motivée par les vacances de journalistes à cette période de l'année : on peut préparer de tels articles à l'avance, les publier au dernier moment, et ainsi occuper les kiosques même quand le personnel festoie... Mais aussi une habitude joueuse, envie de classer, d'assembler ses préférences, d'exercer un petit pouvoir critique, de discuter longuement entre collègues ou entre potes ; et un plaisir de lecteur aussi, la liste offre le moyen de faire quelques découvertes, oeuvres noyées dans dans le flot de l'actualité...

Je l'avoue, je suis toujours tenté par ces listes de fin d'année, assemblage de films, classements de disques ou de chansons. Mais les listes de livres m'attirent moins, ou me semblent moins évidentes : on va voir les films au moment de leur sortie, mais on ne lit pas toujours les livres au moment de leur sortie. A moins d'être critique littéraire, libraire, employé de bibliothèque. En tout cas, dans mon cas, j'essaie de varier mes lectures, alterner les époques, les genres, les pays. Papillonner dans les bibliothèques, picorer les magasins de livres d'occasion... Un rythme qui se prête moins au classement à date fixe.

Cependant, il peut être amusant de garder trace de mes lectures, de mon cheminement dans le monde des livres. Un petit catalogue des mes lectures. Tout au long de l'année, j'ai déjà évoqué une vingtaine de romans sur ce blog, avec plus ou moins de détails. Mais d'autres ouvrages sont restés sur le côté, jamais évoqués faute de temps, ou parce que les livres me semblaient trop intimidants pour mes petits commentaires...

Alors voici une petite liste en vrac des livres lus cette année. Une liste un peu à la manière du joli blog "Discipline in Disorder", adepte de la liste sans classement, du texte posté spontanément, juste pour capter un moment de lecture. Leur liste 2010 mêle ainsi sans distinction romans, essais, livres de photos ou bande dessinée : toujours une jolie mine de trouvailles. Ma liste n'est pas aussi en désordre que celle de DiD, pas aussi laconique, et elle ne comprend pas les bandes dessinées - que j'évoquerai dans une autre liste. Mais j'espère qu'elle sera plaisante à lire...

  • Rosie Carpe de Marie N'Diaye (2001)
    Rosie arrive en Guadeloupe, à la recherche de son frère ; accompagnée de Titi, ce fils mou qu'elle a du mal à aimer. Rosie, fille à la dérive, ayant fui Brives, ayant travaillé sans élan à la Croix de Berny. Une terrible galerie de portraits contemporains, délicatement théâtrale, superbement écrit : un prix Femina tellement mérité...

  • Jour de Souffrance de Catherine Millet (2008)
    Catherine Millet avait conté sa vie sexuelle, elle parle ici de sa longue jalousie. Livre de récit et livre d'analyse des sentiments, des obsessions sentimentales incontrôlables. Honnête, juste, doucement torturé : la jalousie contemporaine.

  • In a Free State by V.S. Naipaul (1971)
    Livre en trois épisodes. Un serviteur indien suit son maître à Washington DC. Un ouvrier des Caraïbes suit son frère en Angleterre pour aider ses études. Deux anglais traversent l'Afrique du Sud en voiture quand une guerre ethnique se prépare. Trois tensions entre pays du Nord et du Sud, peuples dominants et masses dominées, tressées avec subtilité dans un monde où les colonies ont disparu (officiellement). On comprend parfaitement le Booker Prize attribué au livre, et le Nobel offert à Naipaul...

  • La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint (2009)
    Trosième volet des amours de Marie, histoire d'amour des années 2000. Toussaint pousse son système d'écriture plus loin encore, tissant des scènes presque abstraites, terribles, superbes : qui imaginerait tant de beauté dans la course neigeuse d'un cheval fou sur l'aéroport de Tokyo ?

  • La légende de nos pères de Sorj Chalandon (2009)
    Un écrivain doit écrire la biographie d'un ancien résistant, commandé par sa fille - mais les pièces du récit s'assemble mal. Un livre de souvenir, d'écriture, de recherche sur l'histoire dans ses détails ; sorte d'étude de cas : poids mythologique de la résistance française, étiré jusque nos jours.

  • Carte Muette de Phlippe Vasset (2005)
    Un groupe de géographe est engagé pour cartographier Internet : pas uniquement les lignes de serveurs, tous les flux des utilisateurs... Livre doucement expérimental, construit par bribes d'emails, jouant avec les polices de caractères, tentant de mêler discussions typiques d'Internet et monologue intérieur. Pas désagréable, pas inintéressant, mais l'aspect le plus fascinant tient au "vieil Internet" qu'il présente : un Internet d'emails, sans chat, sans Facebook, sans Twitter - et le livre n'a que 5 ans !

  • Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann (2009)
    Biographie monstre de Claude Lanzmann, réalisateur du monumental film Shoah. Mais aussi résistant actif, compagnon de Simone de Beauvoir et ami de Sartre ou Deleuzz, militant pour la décolonisation, journaliste explorateur du monde en Israël, Allemagne de l'Est ou Algérie, directeur de revue... Une vie vertigineuse, riche comme 1000 romans ou essais, et superbement écrite - 800 pages à dévorer, terriblement stimulantes.

  • The New Journalism - anthologie assemblée par Tom Wolfe (1973)
    Le Nouveau Journalisme, élan du journalisme des années 60-70, où le journalisme se rafraîchit en piochant des techniques d'écritures romanesques, en offrant plus d'espaces à l'auteur parlant à la première personne, à tous les délires du gonzo. Dès 1973, Tom Wolfe assemble une anthologie de textes forts, et la lecture s'écoule fascinante : tant de grands papiers ! Pages de In Cold Blood de Capote, délires de Hunter S. Thomson, enquête d'un journaliste participant à un match de foot US pro, interview avec une actrice pour Warhol, récit de la mort lente d'une adepte des régimes macrobiotiques. Une variété sans fin, et une mine d'exemples pour repousser les limites de l'écrit, qu'il s'agisse de non-fiction ou de tout type de récit...

  • Un an de Jean Echenoz (1997)
    Une femme se réveille à côté d'un cadavre, s'enfuit, se construit une vie cachée - de plus en plus pauvre, faute d'argent, jusqu'à dormir dans la rue avec les clochards. Déchéance et fuite, passivité, un petit monde de marginaux du sud de la France, plantés par le style sobre d'Echenoz. Difficile de bien savoir où tout cela va, mais la course doucement paranoïaque est vaguement envoûtante.

  • Boderline (2000) / La Brèche (2002) de Marie-Sissi Labrèche
    L'autofiction à Montréal dans les années 90. Marie-Sissi Labrèche raconte ses rapports détestables avec sa mère folle, conte son amour fou et obsessif pour son professeur de littérature, le mépris de son corps, machine à sexe à la dignité perdue. Les thèmes maternels ou d'amour fou ne sont pas toujours très profonds, semblent parfois un peu convenus ou superficiels. Mais l'élan halluciné du langage donne un rythme certain, souvent fascinant pour un lecteur parisien : un élan obsessionnel pavé d'expressions québécoises surprenantes pour l'oreille francophone européenne.

  • Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise (2000) / Par une nuit où la lune ne s'est pas levée (2007) de Dai Sijie
    Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, un immense succès littéraire : traduit en 25 langues ! Jolie histoire d'adolescents envoyés à la campagne pendant la révolution culturel, transmettant la littérature européenne à une couturière analphabète - récit poétique, doux, humoristique.
    Le livre suivant est également fascinant, mais à la construction ambitieuse et multiple, centrée autour d'un parchemin déchiré offrant une citation du Boudha. Le livre mêle visite d'une traductrice en Chine, récit d'aventurier français après la Seconde Guerre, vie du dernier empereur, réflexion sur la traduction ou les langues mortes. Un roman multiple, foisonnant, érudit, poétique.

  • The Echo Maker by Richard Powers (2006)
    Un accident de voiture, le frère dans le coma, reprenant peu à peu ses esprits, mais croyant sa soeur une comédienne, un imposteur chargé de le tromper... Joli pitch initial, mais livre que j'ai trouvé terriblement poussif ; à la construction tellement apparente, à la progression lente, à la documentation visible et artificielle, aux personnages souvent prévisibles. Un livre fabriqué, comme parfaitement assemblé avec des recettes précises, façon cours de "Creative Writing" - sans vie. J'ai du mal à comprendre son statut de finaliste au Prix Pulitzer, du mal à saisir l'enthousiasme critique...

  • Extension du domaine de la lutte par Michel Houellebecq (1994)
    Parce qu'il fallait tout de même avoir lu un livre de Houellebecq dans sa vie - et surtout cette année ; alors commençons par le premier roman. Petite histoire d'homme des années 90 désabusé, petit cadre en services informatiques transporté dans les hôtels de province, les petites mesquineries de l'entreprise. Un ton personnel, détaché, doucement cynique, où surgissent des aphorismes déprimés sur la société, des scènes acides sur les comportements de collègues, de pures envies de détachement voire de meurtre. Il serait maintenant intéressant de lire Les Particules Elémentaires...

28 décembre 2010

L'appât, pauvre comédie policière pour comiques québécois

L'appât 
by Yves Simoneau, with Rachid Badouri et Guy Lepage (2010)

Le parrain de la mafia italienne de Montréal est assassiné ; tué par ingestion de cacahuètes empoisonnées avant son extradition vers l'Europe. Par hasard, le parrain a rendu son dernier soupir dans les bras du lieutenant Poirier, le plus mauvais flic du pays. L'épais policier risque d'avoir entendu des informations précieuses, à même d'intéresser les bandes rivales. Pour déblayer les pistes, les polices canadiennes et françaises décident d'utiliser l'épais comme appât ; et pour assurer la réussite de l'entreprise, l'épais se voit adjoint un coéquipier de chocs, agent français, une véritable épée...

C'est petits jeux de mots ne sont pas de moi, ils décorent les affiches du film : l'épais, l'épée, l'appât. Voilà qui plante aussitôt le ton de cette comédie policière à l'ancienne, vieille recette du duo dépareillé, le québécois gaffeur et le français ultra-pro. Ajoutez quelques autres idées classiques, promesses de gun fights ou possibles confusions linguistiques, approche tentante après l'énorme succès en 2006 de Bon Cop Bad Cop et son duo Québec / Ontario... Une bonne recette simple pour les fêtes de fins d'années, pourquoi pas ?

Hélas, cet Appât affiche une pauvreté assez profonde. Les deux personnages de flics sont extrêmement caricaturaux, joués par deux comiques canadiens, donc distrayants, mais sans jamais pousser la parodie dans des extrêmes délirantes. Le scénario ou les personnages sont stupides mais le monde alentour est vaguement réaliste, les gags sont des blagues polies d'émission télé. On ne nage plus dans les eaux d'un Flic de Beverly Hill, les choses ne sont plus assez crédibles, mais on reste trop loin des délires permanents de Qui a tué Pamela Rose ou OSS 117. Le film n'est jamais vraiment hilarant, juste légèrement drôle, quelques idées sympathiques sans plus ; beaucoup de situations semblent sous-exploitées : les gags franco-québécois se comptent sur les doigts d'une main, sans vraiment délire linguistique ; le tout enrobé dans une réalisation très télé.

Le film fait donc assez pâle figure à côté des comédies policières québécoises que j'ai déjà pu voir. J'ai déjà cité le précieux Bon Cop Bad Cop (dont je devrais certainement parler plus en détails...), mais Tel Père Tel Flic offrait aussi un joli sujet et des gags bien trouvé. Cet Appât laisse dont un peu perplexe, même si la salle dans laquelle je l'ai vu était bien rempli, avec de nombreux rires pour certains gags basiques de personnages tombant. Il en faut pour tous les goûts, et Guy Lepage et Rachid Badouri ont certainement leurs fans au Québec. Le premier appartient à un grand groupe de comiques, et apparaît souvent à la télévision ; le second est un jeune humoriste qui monte, ici dans son premier rôle au cinéma, et dont le 1er DVD est justement sorti il y a un mois à peine - la cohérence marketing est bien réglée... Mais le film n'arrive pas vraiment à sublimer ces deux figures, paresseuse opposition de deux archétypes ; je ne donnerai pas plus de détails sur le scénario, dont la progression est assez désespérante.

Intrigué, j'ai donc exploré un peu la fiche IMDB du réalisateur, Yves Simoneau. Plusieurs films à son actif dont la note IMDB dépasse rarement le 5.0/10, beaucoup de réalisations télé sur les 10 dernières années. Mais une carrière lointaine qui semble un peu plus mystérieuse et difficile à cerner en quelques lignes de texte : il a ainsi tourné Free Money en 1998, dont la vedette principale n'était autre que Marlon Brando - avec tout de même 30 millions de dollars de recette, donc autant que des succès d'estime comme Kick Ass... L'ami Brando tournait un peu n'importe quoi dans les 15 derniers de sa vie, il me semble, mais il est troublant de l'imaginer sur le plateau. Brando âgé en 1998 et un tout jeune Badouri en 2010 : les carrières cinéma ne sont pas linéaires au Canada !

24 décembre 2010

Le Moral des Troupes de Jimmy Beaulieu, superbe récits au dessin envoûtant



Le Moral des Troupes 
by Jimmy Beaulieu
Collection Mécanique Générale - Editions Les 400 Coups (2004) 


Depuis plusieurs mois, je suis les dessins de Jimmy Beaulieu sur son blog. Très jolies dessins, extraits comme bruts et épars d'un carnet, à la jolie fluidité entraînante, agréablement sensuels. Majoritairement des silhouettes féminines, nues ou habillées, aux longues chevelues ; traits vibrants et tremblants, touches d'aquarelles, galerie délicieusement parcourues. Mais je n'avais pas eu l'occasion de lire un ouvrage complet de l'auteur québécois, pourtant prolifique. Déniché à la bibliothèque d'Ottawa, Le Moral des Troupes me permet d'entrer un peu plus dans l'univers de Beaulieu, de goûter à sa narration.

Publié en 2004, Le Moral des Troupes est un recueil d'histoires autobiographiques, récits de quelques pages évoquant goûts musicaux, moments en famille ou avec sa copine, réflexions sur la vie à Montréal ou l'état du monde après le 11 septembre. L'auteur joue avec ses propres réflexions, et le fait avec un bel appétit de bande dessinée, offrant des moments de pures dessins et longs textes juste illustrés. Le crayonné s'affiche en noir et blanc, traits apparents et énergiques, sensuels et souples, ajustés à l'énergie des récits. La variation des thèmes est belle, l'auteur ne s'attarde pas trop sur les sujets un peu rabattus comme la famille ou la mort, laissant transparaître ses sentiments subtilement ; certaines planches deviennent même passionnantes pour le lecteur français, quand Beaulieu songe à l'identité québécoise ou à la vie  Montréal, tellement moins douce qu'à Québec. 

Agréable alternance, condition humaine et condition québécoise se passant la parole d'une page à l'autre, avec toujours se dessin fascinant.

Quelques clics rapides sur Internet permettent d'en savoir un peu plus sur Beaulieu. Né en 1974 sur l'île d'Orléans, près de la ville de Québec. Passionné de dessin, entré vers la bande dessinée autour de 1998, et un des membres fondateurs de la collection Mécanique Générale. Maison importante pour la bande dessinée québécoise, et un rôle d'éditeur que Beaulieu prend à coeur, un prolongement de son activité d'auteur, comme il l'existe dans cet intéressant entretien. Une gamme variée d'activité, puisque Jimmy Beaulieu a aussi travaillé dans plusieurs librairies, ou anime encore un atelier de bande dessinée au Gégep du Vieux Montréal ; toutes activités cohérentes pour sa démarche de recherche et de création. Une création qui ne se ralentit pas, dans la mesure où de nombreux ouvrages devaient voir le jour entre septembre 2010 et le printemps 2011. Ouvrages maintenant tournés vers la fiction, mais toujours sensuelles et vibrantes. Les couvertures des livres "A la Faveur de la Nuit" ou "Comédies Sentimentales Pornographiques" sont des plus prometteuses...





Liens :
Illustrations de ce texte tirées de l'album "Le Moral des Troupes", ©Jimmy Beaulieu

11 décembre 2010

Marie Brassard joue au CNA d'Ottawa avec une vague poésie souvent obscure et plate

Moi qui me parle à moi-même dans le futur 
par Marie Brassard 
spectacle au CNA d'Ottawa du 8 au 11 décembre 2010 

Scène blanche, écran plan dans le fond, de toute la largeur du plateau. Des câbles blancs sur le sols, apparents, des fibres optiques. Une voix sort doucement de haut parleur, un film noir et blanc défile envoûtant sur l'écran, neigeux, pixelisé s'il avait été numérique, ombre chinois montrant une silhouette qui bouge doucement. "La vie, le futur, la mort" - des mots doucement énumérés.

Et bien vite, les silhouettes visibles sur scènes, et les paroles commencent, offertes.

"Plus jeune, avec mes amis, nous jouions à mettre en scène des comédies d'horreur. Dans des maisons. Des squelettes sortant d'un placard, des ossements, toutes une iconographie de la mort. Et nous  guidions nos victimes les yeux bandés, qui ne savaient pas ce qui pouvaient arriver. Ils étaient terrifiés, pour la plupart. Mais nous les guidions. 'N'aie pas peur, suis moi, suis moi. Je serai tes yeux. Je serai tes yeux'." La dernière phrase prononcée d'une voie enfantine...

Marie Brassard présente ainsi un nouveau spectacle solo, composition poétique et puisant dans ses souvenirs, avec ambitieux assemblage technique. Deux musiciens l'accompagne sur scènes, un clavier chacun, un laptop chacun aussi, une guitare pour l'un : des bourdons sonores, constructions de bruits envoûtantes. Au fond, l'immense écran diffuse des images souvent tremblantes, souvent toujours noir & blanc, souvent instables, rêveuses. Et toute la voix de la comédienne passe par un micro, offrant plusieurs variantes d'effets, voix soudainement grave et masculine, voix d'enfant, voix âgée.

Mais pour quoi raconter ? Marie Brassard s'élance dans des paroles poétiques, des scènes d'enfances, assemblages de souvenirs distordus, toute une suite de pièces vaguement surréalistes, obscures, imaginée, symboliques. "Si je l'imagine, cela existe-t-il ?" Et la voix grave répond : "Oui, si tu l'imagines, cela existe."

Le spectateur a donc droit  à un long passage initial sur les récits d'horreurs, la fascinations des enfants de Trois-Rivière pour les faits divers des journaux, les meurtres les plus sanglants dont ils s'inspirent pour leurs jeux. Le sang, le sang, le sang qui réapparaît dès le passage suivant, surgissant dans un rêve d'enfant, formant une flaque aux pieds de la comédienne ; flaque qui dessine son visage de femme âgée. Prétexte à un dialogue de la jeune fille avec l'aînée du future, ou c'est ce que semble évoquer le titre.

Hélas, les symboles semblent souvent pesants, tellement vus et revus, le sang, la mort, sans véritable renouvellement du texte. Les paroles et scènes semblent vaguement surréalistes, sans véritables élan, presque un résidu sorti d'un poète parisien un peu mou des années 20. Parfois, Marie Brassard s'échappe dans des symboliques apparemment plus obscures, plus abstraites, comme ce long pour enfant décrivant l'origine du monde à travers les étapes de têtards : créant des ondes sous l'eau, formant donc une oreille pour entendre la musique, puis des jambes pour danser, puis des mains pour avoir du contact, puis un cerveau pour penser pendant que certains dansent... Passage passablement poussif, dont l'intérêt n'est pas facile à saisir. "Me voici racontant une histoire qui n'a pas grand sens. Mais ce mythe d'origine du monde, je peux le garder, c'est le mien celui que j'ai inventé". Hélas, seule la première partie de la réplique frappe : tout ceci n'a pas grand sens et ne semble pas offrir grand chose.

Et principalement à cause des limitations du texte, car l'assemblage musical et visuel n'est pas désagréable, joliment envoûtant, avec des musiciens irréprochables. Ils tissent des nappes denses, bruyantes, épaisses, bourdonnantes, et les images tremblent doucement, grains de photos argentiques vibrant en gros plans, plan de bungalow frissonnant, bien de face, sans profondeur. Joli, captant, et pourtant sans m'avoir jamais vraiment emporter, trop agacé par la minceur du texte et son côté décousu.

Mais surtout par les limites de la voix, la restriction de son utilisation, trop filtré par le micro, l'amplification, les effets. Bien entendu, l'amplification était certainement rendue nécessaire par le bourdon des claviers et de la guitare, afin de permettre la compréhension du public ; et, quitte à amplifier, autant profiter des possibilités des effets. Pourquoi pas ? Mais ces effets sont introduits dans l'opacité la plus complète, changement de voix survenant sans prévenir, assurément actionnée depuis la régie (je n'ai pas aperçu de système sur scène, ou alors cachée par la comédienne quand elle s'en servait). A mon avis, la mise en scène s'est ainsi privé d'un jeu sur le contrôle de la voix, préférant privilégier la surprise et les variations imprévisibles, le rêve, la continuité. Sans jamais assumer les possibilités de connivence avec le public, d'honnêteté du comédien sur scène : oui, c'est moi, Marie Brassard, regardez comme maintenant je vais changer ma voix, comme je vous présente les différents personnages qui sortent de mon imagination !

Cette remarque est assurément liée à mes expériences théâtrales, le goût que j'y ai découvert pour un théâtre qui ose présenter ses petits bricolages en public, et qui en joue. Vision personnelle de petit spectateur contre vision personnelle de l'artiste : pas grand chose à dire, finalement, respectons son choix, et regrettons juste de ne pas avoir été touché...

Mais d'une manière plus générale, il m'a semblé que quelques petites approximations auraient pu être plus exploitées dans le spectacle lui-même. 70 minutes de spectacle, de monologue, de phrases parfois obscures, imprévisibles : sans surprise, il y a eu quelques hésitations de la part de Marie Brassard, et cela ne remet pas en cause sa belle technique, son talent. Mais ces petites hésitations ont souvent été rattrapées très discrètement, très professionnellement, et je me suis fait la remarque que ces hésitations auraient pu nourrir un peu plus l'ensemble de la pièce. Texte parfois au goût d'écriture automatique, dont le tremblement hésitant ou hypnotique auraient pu être mieux transcrit par la voix de la comédienne ; là encore, un petit regret lié à l'utilisation vaguement filtrante d'un micro.

Le spectacle m'a donc semblé assez frustrant, glissant entre mes mains, offrant même un moment terriblement agaçant. Comédienne à genoux, voix totalement modifié pour se faire apparemment hypnotiques, des cercles concentriques en mouvements perpétuelles sur l'écran du fond, "je vais pénétrer votre esprit". Désagréable sensation de revoir une vague installation dada ou une étude artistico-scientifique sur la lumière, le mouvement, la persistance rétinienne : déjà vu, rien de nouveau, et rien ne fonctionnant bien !

Et pourtant, après ce passage terriblement agaçant surgit un joli moment. Le récit se fait plus simple, évoquant la ville natale de la comédienne, ses sorties du samedi soir, les nuits à perdre l'esprit auprès des rockers ou de la drogue, des deux. La lumière se fait plus simple sur scène, trois cercles lumineux pour les trois personnes sur scène, la musique se détend un peu, la guitare offre deux ou trois accords, alternance d'aigus et de basses, Marie Brassard module sa litanie platement surréaliste vers une sorte de chant, un souvenir plus simple, plus parlant. Le spectacle fonctionne enfin, transmet plus que des symboles aléatoires. Dommage que cela arrive si tard.


27 septembre 2010

Les Amours Imaginaires, et Dolan construit une passion des apparences, peut-être trop focalisée





Les amours imaginaires
de Xavier Dolan, avec Xavier Dolan, Niels Schneider, Monia Chokri (2010)
sortie française le 29 septembre 2010


J'ai déjà vu le film deux fois. Le lendemain de sa sortie québécoise, le 12 juin ; puis une seconde fois, fin juillet, à Montréal même, cadre du film. Deux séances plutôt satisfaisantes, riches en scènes agréables, en moments semblant bien trouver. Pourtant, je n'ai rien écrit sur ce blog au sujet du film jusqu'à présent ; l'arrivée de la sortie française me pousse un, comme un date limite à respecter. 

Un film plaisant, mais aussi vaguement insaisissable, au petit goût d'incomplet que je ne parviens pas discerner, à identifier clairement. Ce texte sera certainement suivi d'autres réflexions...

Grand, blond, bouclé, séducteur, Nicolas entre dans la vie de Francis et Marie, deux amis proches - mignonne brune, homosexuel élégant. Nicolas parle bien, aime la littérature ou le cinéma, adore être entouré d'amis intimes, des relations assez fusionnelles. Sans surprise, Francis et Marie tombent tous deux follement amoureux du séduisant jeune homme, lançant une compétition de charme au milieu des actions dilettantes de Nicolas.

"Les Amours Imaginaires" est un film de passion, d'amour comme idée fixe ; le thème du film est clair, évident, presque surligné. Un film sur les idées fixes, les détails sur-cristallisés, les petits riens alimentant la rêverie amoureuse et douloureuse quand elle n'est pas encore partagée, et les stratégies dérisoires que l'on bidouille pour tenter d'attirer l'objet aimé à soi. Logiquement, le film joue avec les apparences, les vêtements, les coiffures, les regards ou les petites phrases, tout un éventail fétichiste ajusté au millimètre.

Oui, Xavier Dolan prend un plaisir évident et maniaque à tisser le fétichisme de ces échanges à trois, jouant du ralenti, des musiques ou des costumes, le moindre détail plastique ou sonore ayant été sélectionné par ses soins. La caméra est maniée au plus près des corps, toujours filmés en gros plan, près des des visages, et l'on ne doit jamais apercevoir les acteurs principaux des pieds à la tête, jamais plus loin qu'un plan américain. Le choix de proximité est frappant par rapport au précédent "J'ai tué ma mère", où Dolan avait ajusté des plans mi-larges afin de mettre en valeur les échanges violent du fil et de sa mère. Ici, tout n'est que détail, millimètre magnifié sur l'écran, dégageant une impression vaguement claustrophobe - une passion inassouvie comme plongée dans l'abîme d'un horizon fermé, cela fait sens.

Cette claustrophobie du détail roi suit les tentatives maladroites de Marie et Francis. Aveuglés par les apparences, le sourire ou les boucles de Nicolas, ils ne savent que construire leurs tentatives de séduction sur de semblables apparences. Pas de discussion, d'échange profond, d'intimité assemblée peu, juste un soin apporté dans le choix de leur tenu, robe vintage, veste bleu claire, un soin méticuleux dans l'achat de cadeau eux-même vestimentaires et caricaturaux : pull orange, canotier. Ils repoussent le vrai dialogue, ne sachant comment avoir prise sur Nicolas de plus en plus superficiel, cherchant refuge dans ce paraître qui les obsède.

Ils n'ont pas tort. Quand ils oseront enfin des phrases vérités, des questions, l'équilibre précaire de l'échange s'écroulera presque instantanément.

Le fétichisme est peu précieux et excessif, symbolisé par le canotier cadeau d'anniversaire, déteint sur certains choix de mise en scène de Dolan. Certains ralentis s'étirent interminablement, personnage marchant et filmé de dos à la façon d'In the Mood for Love, certaines images surgissent filtrées en vert ou rouge ; beau, léché, plus proche d'un cinéma d'art et d'essai européen ou asiatique que du film réaliste projeté à Sundance. Dolan a un savoir-faire technique indéniable, dont il abuse peut-être un peu, poussant au maximum ses idées et partis pris, cherchant à plonger le spectateur dans une représentation sensuelle maximale de l'amour passionnel de surface. Beau, parfois à la limite du décrochage.

Heureusement, quelques intermèdes superbement trouvés surgissent pour offrir de jolies respirations, souvent très drôles. Seuls face à la caméra, de jeunes adultes racontent une anecdote ou leur expérience d'un amour obsessionnel. Jeune gay s'interrogeant sur les préférences sexuelles, fille à lunette carré obsédée par la réception d'un e-mail sentimental, garçon au prise avec une fille ultra-romantique mais à la lettre ridicule et bourrée de fautes d'orthographe, Dolan offre une petite galerie de portrait où les mots sonnent justes, les expériences contemporaines, distrayantes, pleines d'énergie - entrain renforcé par le langage rapide de ces comédiens-témoins où l'accent québécois claque comme une mitraillette. Ces passages seront certainement sous-titrés en France...

Nous voici donc avec un film légèrement double. Partie extrêmement esthétique, fétichiste, histoire de compétition amoureuse flirtant avec l'échec ; la trame narrative du film. Et sursauts de témoignages, multiplication des angles d'approche, offre d'autres possibilités, d'autres idées fixes ; quelques gouttes de généralisation de l'expérience.

L'équilibre entre les deux fonctionne assez bien, et dessine plus précisément l'une des ambitions de Xavier Dolan, martelée au travers de ses interviews au festival de Cannes. L'aspiration à dessiner une peinture contemporaine, à offrir une (ou plusieurs) études de cas générationnelles. L'amour fou et rêvé des jeunes dans les années 2000. Joli sujet, pas évident, en particulier pour une jeune réalisateur comme Dolan, 21 ans à peine. On peut saluer l'effort, et l'équilibre du film est plutôt réussi, et les scènes souvent très impressionnantes.

Mais peut-être est-ce à ce niveau que se situent mes réserves, mon petit goût d'inachevé que je n'ai pas réussi à formaliser depuis juin. Un film générationnel, une histoire d'amour de son temps - un exemple-type. Je ne suis pas certain que le gros du film puisse atteindre une telle vérité, un tel niveau de généralisation. De par sa focalisation extrême sur le trio amoureux, le film laisse peu de place au monde extérieur. Presque aucune vue d'ensemble, d'ambiance de rue, de personnages extérieurs, même pas métier précis pour Francis ou Marie. Les années 2000 n'apparaissent que dans certains choix vestimentaires ou l'utilisation des téléphones portables (et encore, je ne me souviens pas d'échanges de SMS). Cela donne un côté plus intemporel à l'histoire, c'est certain, mais l'empêche d'atteindre le statut de reflet de son temps. Sans détailler les activités professionnelles de certains personnages, sans laisser un peu d'ouverture sur le Montréal environnant, Dolan a préféré maintenir au maximum son système claustrophobe et rapproché, et n'a pas voulu pousser au maximum son étude du particulier.

Je me rappelle avoir été doucement fasciné par le début de Repulsion, de Polanski, tourné en 1965. Pas par la jeune Catherine Deneuve ou l'histoire de paranoïa extrême qui va se développer, mais simplement par les quelques plans de marche dans le swinging London, entre rue à la circulation modérée et bâtiments propres. Le film prenait place indéniablement dans les années 60, la coiffure de Deneuve le confirmait, et le cadre était clair et précis. 

De tels petits moments ne sont pas présents dans "Les Amours Imaginaires", le film fonctionne en vase clos, aussi bien dans sa séduction en gros plan que dans ses interviews face caméra. Il offre quelques pistes, mais reste peut-être un peu trop mono-dimensionnel dans son obsession du détail ; peut-être y avait-il moyen d'offrir un léger contrepoint, casser un peu plus souvent le rythme du fétichisme, et offrir alors un peu plus d'épaisseur, de sens, de généralité. Et peut-être y avait-il moyen de laisser plus de place aux dialogues des personnages principaux, plutôt superficiels pendant la première partie du film.

Mais Dolan n'en est qu'à son deuxième film, dont il assure scénario, réalisation, choix des costumes et musiques, montage, et même rôle principal. Il n'est pas surprenant de l'imaginer avec une large marge de progression, pas capable encore d'un complet chef d'oeuvre auquel il n'y aurait rien à ajouter. Du dosage ! Il pourrait être intéressant de le voir travailler sur l'adaptation d'un scénario qu'il n'aurait pas écrit, voir comment il s'y prendrait.