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1 septembre 2012

The National, la passion sous couverture

Je ne suis pas un passionné.

Pas un grand passionné.
Quelques goûts clairs. Quelques préférences. Des préférences douces, sans envies de bondir, pleurer pour toute raison.

Des affinités.    Petites boussoles.
Je ne suis pas un passionné   -  pas un passionné visible.

Passionné touché, les yeux qui brillent au plus.
Le coeur battant ne se touche pas à distance. Bouillir à feux doux d'un frémissement en dedans.

Un murmure, murmure, un murmure.
Mais un murmure sans fin.
Le grommellement qui ne peut se contenir ni s'arrêter; le murmure rauque de la petite vapeur plus que tiède.

Le tremblement, le vacillement   -  surprise, la déstabilisation face à quelque beau, à certaine force d'émotion.

Le vrombissement en sourdine face aux chansons de The National, à leur prestations de concert.

Leur instabilité.
Recherche d'une note, au sens de ton, au sens de tonalité, tout cela sans sens musical. Laisser vibrer mélodies, accords, voix et quelques mots, pour toucher une humeur.
Faire surgir une humeur.

Et donc la traquer.
L'attendre, imprévisible.

Des concerts fragiles, donc, j'en ai déjà parlé ici. L'esprit ne se proclame pas toujours quand il est esprit instable. 
Souvent leurs paroles voient se répéter deux phrases à la suite, presque sans variation, incantation, faisons venir, répéter pour une insistance sans excès, une idée fixe juste là, avouée et non proclamée.

La répétition. La formule. La petite phrase.

Peu de mots me frappent autant que la phrase
"I'm sorry I missed you
I had a secret in the basement of my brain"

Le ton nonchalant, juste laisser paraître le trouble derrière le rideau.
L'instabilité. Le regard qui saute ailleurs parfois, pour une petite ombre d'idée. Une question.
Un quoi, un quoi secret.

Un fil fin et fluctuant pour guider l'oreille vers cette incertitude, le quoi secret discuté en réunion privée avec soi. Juste un brin tiré, une enveloppe autour du brin et la voix déroule, laisse approcher l'oreille près du chanteur aux yeux presque fermés.

La silhouette blonde aux gestes contenus guidant la peur dans la voix.

Je peux regarder le coeur battant cette voix et son quoi et la silhouette qui la soutient agrippée au micro.
Je l'écoute sur le disque. J'aime la revoir sur la scène, traquer la vidéo.

La première offre le son de la couverture vocale, une belle qualité. 
    Mais les silhouettes sautent, l'oeil enregistrer passant trop vite d'un morceau de corps à un autre.
La deuxième vidéo n'offre pas bon son, grande qualité. Mais les images regardent plus, laissent monter la tension du groupe.


Et en dessert, une autre comptine incertaine, dans un cadre plus puissant, la grande foule de Glastonburry. Les violons et les milliers de yeux entourant la voix, la grande scène. 
Mais toujours une comptine fragile au dedans,
    et ma petite passion contenue, vibrante, invisible.




9 avril 2011

Matters débute au Mavericks d'Ottawa avec PS I Love You

Matters  +  PS I Love You 
Concert at Mavericks, Ottawa - April, 6th, 2011

Il y a 10 jours, j'avais évoqué Diamond Rings, projet solo de John O'Regan. Sa métamorphose glam, ancien chanteur des post-punk D'Ubervilles devenu une sorte de Bowie glam, homme-orchestre portant le collant zèbres et le maquillage. Quelques jours plus tard, les D'Ubervilles annonçaient leur retour sur les routes, sous le nouveau patronyme de Matters. Avec un concert prévu aussitôt à Ottawa, dans le cadre d'une petite tournée canadienne de 4 dates avec le duo PS I Love You. Quelle chance !

J'étais donc curieux de découvrir ces nouveaux Matters, curiosité renforcée par ce contexte de "métamorphose inverse", un Diamond Rings débarrassé de ses accessoires et maquillage, jouant une musique certainement plus rock, moins synthétique. Curiosité facile à assouvir dans le Mavericks d'Ottawa, petite salle punk où les artistes traverse le public pour aller tranquillement installer leurs instruments. Voici donc John O'Regan à la ville, longue silhouette portant banal jean slim noir et blouson de cuir, larges lunettes à montures épaisses façon Budy Holly, casquette de baseball des Toronto Blue Jay. Un simple indie-rock kid sans fantaisie, et ses 3 compagnons de Matters sont tout aussi modestes visuellement, presque insaisissables dans leur uniforme jean and T-shirt uni. Le groupe est là pour jouer du rock, sans chichi.

Un rock carré, intense, à la rythmique précise, énergique, un indie rock bien impliqué. On sent bien l'influence post-punk, le rock fin 70s - début 80s, mais sans les accents dance punk qu'on peut associer maintenant au terme post-punk pour des groupes comme LCD Soundsystem ou !!!, sans le côté 'disco not disco'. Plus proche de ces albums du tout juste après punk, où la new wave se cherche encore, comme sur Crocodiles de Echo & the Bunnymen. Aiguisé, efficace, mais sans trop de formule, une recherche d'intensité et d'efficacité, où surgissent de jolies variations, des relances des sursauts. Les morceaux commencent souvent sur une mélodie simple et carré, un élan concis de rythmique et guitares, mais les chansons prennent souvent la tangente, des explosions instrumentales de quelques minutes où les guitares se font plus bruyantes, plus libérées. Quelques synthétiseurs surgissent aussi parfois, promettant une belle variété pour de futures disques.

Variété dans laquelle il sera intéressant de suivre les échos du glam de Diamond Rings. John O'Regan offre une belle prestation, dont le charisme s'est peu à peu libéré. Leader / chanteur impliqué, lançant les morceaux, au chant tonique, il mène sérieusement le groupe dans ses premiers morceaux, parfaite tête de pont indie rock. Mais sa présence se détend au grès des morceaux, ses mouvements se font plus habités dans les solo ou dans les reprises du chant après un passage instrumental, sa tête dodeline plus intensément, jusqu'à faire glisser la casquette Blue Jay, laissant apparaître la coup mi-rasée mi-longues mèches peroxydées de l'alter ego Diamond Rings. Son investissement dans la musique augmente encore d'un cran sur le single Get In or Get Out en fin de set. Libéré de sa guitare, expédiant les notes de clavier initiales, John O'Regan saute devant la scène, au milieu du public peu nombreux, se lance dans quelques pas de danse de ses longues jambes fines...

Beaucoup de promesses dans ce set d'une trentaine de minutes. L'enregistrement du premier album de Matters ne devrait pas tarder à commencer, pour une sortie possible à l'automne.

La prestation de Matters fut intense et prometteuse, mais il ne faut pas oublier qu'ils n'étaient pas les têtes d'affiche de la soirée. Le groupe principale n'était autre que PS I Love You, duo de Toronto apparemment ami de John O'Regan : Diamond Rings a ainsi chanté sur un titre de PS I Love You et a déjà tourné en leur compagnie. Il faudrait certainement plus de place pour présenter au mieux ce duo atypique, à la musique riche. Je me contenterai donc de quelques idées avant plus de détails dans le futur.

Mais il me faut au moins décrire l'impression laissée par le chanteur Paul Saulnier. Petite boule de 1,60 m  et certainement 160 kg, il promène son physique obèse sous une généreuse barbe rouse et de longues mèches maintenu par un bandeau de tennis rouge. Son installation de la scène laisse d'abord perplexe, figure maladroite qui peut à peine se baisser pour installer sa vingtaine de pédales d'effets. Mais sa dextérité musicale éclate vite au grand jour dès les premiers morceaux, des chansons assez courtes extrêmement saturées, terriblement bruyantes dans leur guitare. Son acolyte mène une batterie rugueuse mais riche, et l'on découvre un nouveau duo rock fascinant : comme des White Stripes qui auraient écouté Pavement ou Dinosaur Jr plutôt que rejouer le heavy blues de Led Zeppelin. Un duo noise un peu comme les Japandroid de l'ouest canadien, mais PS I Love You est beaucoup plus varié, plus riche dans ses musiques et son utilisation de la saturation, plus brillant dans son indie rock. Une richesse qu'il sera bon d'explorer un peu plus que par les 35 minutes du concert de mercredi dernier.

Mais une bien jolie soirée avec ces deux groupes d'Ontario !







Matters


PS I Love You






Bonus: Crocodiles by Echo and the Bunnymen (live from early 80s)

18 décembre 2010

Broken Social Scene in Ottawa, intense & moving & wonderful



Broken Social Scene 
December, 17th, 2010 - Concert at Bronson Centre - Ottawa, ON

J'ai déjà dit mon amour théorique pour Broken Social Scene, la séduction générée par leur légende connue à moitié ; et par conséquent, mon impatience à les voir en concert dans un format réel, et non plus un petit concert gratuit comme l'an passé. Leur performance au Bronson Centre d'Ottawa ne va pas réduire mon intérêt pour ce groupe.

Oui, comme je m'y attendais, les instruments tournent sans arrêt sur scène, passant de mains en mains, trompettiste devenant guitariste ou maniant la basse ; et plus généralement, un ballet incessant de guitares et basses de tout type, sautant d'un côté à l'autre de la scène, empilées durant les morceaux. Broken Social Scene est un groupe à guitare, certains morceaux mêlent 3 guitares et 2 basses, et ce sans presque aucun solo, rien que de petits riffs juxtaposés. Des couches bougeant ensemble toutes joyeuses, un joli assemblage, follement énergique, mais sans lourdeur, sans vraie surcharge, rien que des décharges profondes. Terriblement rock, et profondément indie : dynamique, intense, malin, sans virtuosité gratuite.

Cet été, pendant ses concerts, Arcade Fire s'était soudain emparé de guitares, 4 ou 5 s'étaient retrouvées sur scène pour un rock plus direct, pour jouer leur nouveau "Month of May". Je m'étais fait la réflexion : "tiens, ils ressemblent à Broken Social Scene". Ce n'est pas faux en effet, même si "Month of May" est un morceau plus direct que ceux de BSS...

Mais Broken Social Scene n'est pas qu'un groupe à guitare, un groupe aux nombreuses guitares : c'est un groupe boulimique de manière générale. Un deuxième set de percussions ou des claviers peuvent s'inviter. Régulièrement, une section cuivre s'invite sur scène, trompette, trombone, saxophone ; un tuba apparaît même sur une chanson. Une ou deux chanteuses entre pour varier les voix, offrir des choeurs, chanter une chansons purement féminine ou un duo avec la voix de Kevin Drew. Comme je l'imaginais, Broken Social Scene est un fantastique collectif, protéiforme, mouvant, où chacun apporte son énergie, son enthousiasme, son envie d'offrir au public et de faire vivre cette musique énergique.

Là aussi, difficile d'éviter une comparaison avec Arcade Fire, le groupe m'ayant longuement fasciné après les avoir vus en concert à Rock en Scène en 2005 : un groupe rock où "tout le monde jouait la musique tout le temps", à savoir apportait sa pierre à l'édifice, sa joie, laissait transparaître une vie folle et intense sur scène. L'impression est assez similaire ici, mais Arcade Fire est certainement plus théâtral, cherchant plus des effets cristallins, jouant avec les violons, la voix frêle de Régine, variant les intentions et les spectres de joie : la joie presque immobile d'un violon ou la folie de percutante de William Buttler & Richard Parry.

Broken Social Scene est un fantastique collectif, mais un collectif rock, varié mais plus compact, plus centré sur les guitares, leur déchaînement, leur énergie. Arcade Fire joue une euphorie à la limite de l'épiphanie, une fête teintée de mort ou spleen ; Broken Social Scene fait le fou, bondit et déconne. Les balancements d'Andrew Whiteman ou les bonds déments de Brendan Canning sont des spectacles à eux seuls, d'intenses déchaînements rocks, pas trop bien coiffés, avec des chemises bizarres, l'indie rock rappelant sa folie punk derrière les assemblages plus complexes, derrière les 9 ou 10 personnes sur scènes.

Et bien, il y a la figure centrale de Kevin Drew, chanteur à casquette portant veste sur T-shirt, les cheveux épars. Là aussi, une énergie folle, une envie de sauter et bouger sur scène, de rire, de raconter des blagues avec le public. Il chante un morceau dans la fosse, sous les regards ébahis des jeunes canadiens, entourés des téléphones appareils photos et leurs yeux contemporains. Kevin Drew, qui n'a plus l'air de vouloir s'arrêter, jouant et jouant encore, le concert a commencé plus de deux heures auparavant et il ne s'arrête pas, il propose un nouveau morceau et les deux roadies doivent s'adapter, fournir la bonne guitare à la bonne personne. Toute la foule bondit sans fin le déchaînement instrumental de "Meet Me in the Basement", présenté en vidéo hier ; longs applaudissements, Kevin Drew regarde la foule : "Ca vous dirait qu'on recommence un peu ?" et voici encore deux minutes des mêmes bondissements ravis.

Une énergie folle, qui explique mieux la fascination que le personnage peut générer. Mais une énergie qui n'explique pas tout : Kevin Drew possède une magnifique capacité à tisser des chansons fascinantes. Par couches de guitares, mais aussi des chansons poignantes, simples mais émouvantes. Presque à la fin du concert, la scène se vide de musiciens, et Kevin Drew reste seul en fond de scène, jouant au piano "Lover's Spite". Le silence se fait dans la salle, un silence au respect palpable ; un silence profond et riche, plein d'admiration ; un silence comme je n'en ai pas entendu souvent en concert, comparable au respect qui avait pris les 25.000 spectateurs d'Arras en 2008 quand Tom Yorke avait entamé "Exit Music (for a film)". Superbe image toute en douceur sereine, et à pas de loups, quatre musiciens le rejoignent sur scène en mode acoustique : mélodica, trompette en sourdine, harmonica ; intimité douce, le spectre de Broken Social Scene est large et riche.






Kevin DREW (LHS, guitar) - Sam GOLDBERG (center, guitar)
Brendan CANNING (keyboard) - Charles SPEARIN (RHS, guitar)

Lisa LOBSINGER (back left) - Andrew WHITEMAN (bass)

Kevin DREW (LHS, guitar, with cap) - Sam GOLDBERG (center, guitar)
Brendan CANNING (keyboard) - Charles SPEARIN (RHS, trumpet)
David FRENCH (sax)

Andrew WHITEMAN (LHS, guitar) - Brendan CANNING (RHS, bass)




 Andrew WHITEMAN (LHS, guitar) -Sam GOLDBERG (RHS, bass)

 Kevin DREW singing "Lover's spit"










Final Song: "Meet Me in the Basement





Video of Broken Social Scene in Ottawa

Broken Social Scene - "Meet Me in the Basement"
December, 17th, 2010 - Concert at Bronson Centre - Ottawa, ON

Great gig by Broken Social Scene tonight at the Bronson Centre. This will require more details, more descriptions, and more space for all the pictures I took. But I think this video is quite impressive enough to share some taste of the night: I am quite impressed by my new camera and its possibilities...

More to come soon!

2 novembre 2010

Deerhunter in Portland, wonderful moment of noisy indie rock


October, 28th, 2010 - Deerhunter in concert at the Wonder Ballroom - Portland, Oregon

Une vague, un élan métallique, lourd vrombissement d'écho, bourdon rugueux, les amplis sont prêts et les couches de guitares entament leurs sculptures, douces bourrasques, la rage contenue, la poésie du bruit et du rock ; un soulagement, un grand soulagement. Deerhunter vient d'entrer sur scène au Wonder Ballroom de Portland, ce jeudi soir, et enfin, je respire, je me détends. Le grand ramdam du bruit s'élance, je souris enfin, relâché.

Car il est des soirées où la nervosité s'invite malgré l'excitation d'un concert attendu, où les marche pieds se font désagréables, portés sur les trébuchements, et toutes les situations se font agaçantes. Fatigue, poids du décalage horaire, journée de conférence plutôt longue et peu concluantes, et mon humeur avait doucement dérapé ce jeudi. Comme grommelant, inquiet, courant vers la détente pour y trouver un soulagement, sans vraiment y dénicher l'apaisement. Le poulet était bon, pourtant, dans ce barbecue en face de la salle de concert, et la bière excellente, mais quelques résidus de panique grondaient, de mauvais rêves, de discussions inconcluantes et tristes. Je souriais, j'allais enfin voir ce concert de Deerhunter dans cette jolie petite salle, mais je n'étais qu'instable, épidermique, prêt à griffer à la moindre caresse mal portée, à la bousculade bête.

Comment expliquer autrement mon dégoût profond pour la première partie offerte par Real Estate ? Un petit rock propre, presque instrumental, doux, étiré, aux paroles rêveuses, et qui m'a pourtant paru d'une bêtise affligeante, d'une mollesse vulgaire et détestable. Pourquoi ces filles dansaient-elles aussi joyeuses autour de moi, ravies ? Un groupe de gamins avec un pull mou entrouvert, sans énergie, rêvant à peine et certainement pas à haute voix. Réveillez-vous, les gars, un peu de pêche, sortez-vous les doigts ! Quelques morceaux vaguement mid-mid-up-tempo (et le mot est faible) avait à peine éteint mes soupirs, mes envies de gueuler à la fin de chaque morceau. Bon sang, soyez jeunes !

Mais mes ondes négatives n'étaient certainement pas la seule explication de mon emportement, l'ami Lester Bangs n'y est pas étranger. J'ai passé les dix derniers à lire le recueil de ses critiques rock des années 70, le très joli Psychotic Reactions and Carburator Dung. Il y défend sans cesse l'énergie du rock, la pure énergie, l'emportement d'un Iggy Pop ou de quelques obscurs trifouilleurs d'électricité, gamin saturés d'ennuis, de frustration sexuelle & d'énergie brute. Un peu plus tôt ce jeudi, je m'étais régalé de ces emportements contre le jeune David Bowie, icône froide & rigide, trop distante, peu ouvert & honnête ; et pourtant j'adore Bowie. Mais le style ultra-rapide de Bangs avait déteint sur moi, plein d'emportement, d'imprécations, d'épithètes à rallonge : les gosses de Real Estate ne méritaient pas mieux qu'une baffe-et-au-lit, bon sang.

Lester Bangs, goutte d'eau de mon agacement ? Mais aussi, discrètement, source de mon salut léger. Les gamins mous de Real Estate rangent encore leurs jouets, je ressors mon recueil de Bangs, et deux jeunes devant moi se retournent. "Que lis-tu ?" "Lester Bangs, c'est assez fascinant" (je monte la couverture jaune presque psychédélique, le titre tellement peu clair). Ces jeunes doivent être encore plus jeunes que les apprentis dream-popper de Real Estate, ils ne doivent pas avoir 20 ans. Fille un peu grassouillette, queue de cheval, T-shirt simple, boucles d'oreille noires ; mec ébouriffé jusqu'à la barbe rousse ou blonde, lunettes aux montures banalement démodées, fringues un peu souples. On bavarde. Ils sont du coin, ils aiment la musique, aiment Real Estate, adorent Deerhunter ; le mec fait du skate : un skater, à Portland, comme dans le film Paranoid Park de Gus Van Sant, l'enfant du pays ! C'est donc bien une ville de skaters !

On bavarde, on blague, on échange les anecdotes. Ils aimeraient bien aller à Paris, ils aiment bien la poutine, ce plat français. Hé, ho, hop hop hop, la poutine, c'est québécois, pas de telles bêtises avec le fromage en France - mais mince, vous avez de la poutine à Portland ? On rigole, on échange même les numéros de téléphones. Ils apprécient mes conneries, mes blagounettes, mes histoires balancées souriant, ce copain qui a fait ci, ce concert aperçu là-bas.

On m'écoute, je ne suis pas qu'une boule de fatigue & d'agacement. Je ne suis pas qu'une merde.

Mais c'est bien Deerhunter qui m'a définitivement détendu. Entrant sur scène contents d'être là, bavardant avec la foule, et branchant aussitôt les guitares sur "fort et SATURé", très saturé. Des nappes noise auxquelles je m'attendais, d'après les précédents albums, mais que je n'espérais pas voir durer toute la soirée. Leur dernier album Halcyon Digest joue plutôt sur les douces atmosphères, les petites cordes, des sons presque électroniques ; les nouvelles chansons sont toujours aussi belles, délicates & douces, mais parfaitement enveloppées de ces bourdons de guitare,  de ces drones saturés, offrant une perspective parallèle, un long grognement maintenu - et c'est magnifique, envoûtant. Un terrible exemple de pop et rock, de noisy pop dans mes rêves primitives, oscillations entre la fraîcheur d'un chant ému et la rugosité d'une électricité brute, à peine domptée en apparence. Ces faces extrêmes vers lesquelles on peut tourner un peu plus le regard parfois, si l'on veut saisir la caresse ou agripper la brute ; un alliage que je ne parviens toujours pas à rendre par écrit, hélas, mais sur lequel je vais continuer à travailler, mon défi d'écriture.

Néanmoins, malgré les limites de mes mots ou phrases plates, l'ivresse est là, le bonheur musical, le grand sourire.

D'autant que Deerhunter offre en live un aspect qui me plaît toujours, aspect certainement inconscient pourtant : le plaisir de découvrir de superbes personnages dans ces musiciens, combinaison de charisme, d'attitude bringuebalante, de fringues, de look négligé, de petits détails. Cet ensemble qui donne envie de ne pas quitter les silhouettes du regard, d'en observer les caractéristiques, de s'amuser à en dresser le portrait. Batterie au fond, presque invisible, mais détendu, chemise jaune ou orange avec trois boutons d'ouverts. Sur la droite, côté cour, Lockett Pundt, guitariste, qui chantera un ou deux titres, dont le premier du set ; alliance T-shirt plus chemise à carreaux ouverte, petite moustache, fine mais large, presque comme un accessoire de cinéma, très noire. Sur la gauche, côté jardin, Bradford Cox, le leader, la figure, le personnage, l'emblème, terriblement impressionnant. Long, mince, fin, la poitrine plate et les épaules carrés, presque pointus, d'où sorte des membres allongés, presque des bâtons pour bras ; une gueule vaguement cassée, un peu biscornue, une coupe au bol ; la gouaille dans les interventions, haranguant encore et encore les ingénieurs du son, parce que mince "on ne s'entend pas ici, on ne s'entend pas". 

Mais finalement, mine de rien, Joshua Fauver le bassiste m'a aussi fait profondément impression. Aucun micro, il ne chante pas, et pourtant debout en plein milieu de scène. Marchant parfois vers l'avant, parfois vers l'arrière, mais sans oscillation : il s'avance, ou il recule, flottant un peu, mais maîtrisant le flot. Rêveur, rêvant. Parfois la tête doucement penchée sur le côté, vers sa gauche, mais les yeux droits devant lui, ouverts ou infiniment fermés, à savoir à 95% ouverts ; délicatement entourés de cernes naturelles. Un sourire mince, un pull à bandes noires et grises, peu épais certainement. Il pianote sa basse, en balance quelques notes, la torture parfois un peu plus - le son s'échappe souvent vers des teneurs plus noise, plus bruyantes encore que le niveau de base. Mais Joshua se dresse toujours placide, comme une lueur gaie et douce, ravi d'être là, peut-être un peu timide, et encore, mais surtout appréciant joyeusement sa musique, y restant plongé face au public.

Quoiqu'il en soit, une magnifique équipe que ces Deerhunter, un superbe moment de rock indie doucement noisy, des morceaux dans lesquels se lover pour effacer les idées sombres. Piocher dans l'énergie du son comme dans la mélancolie de la voix, et monter les marches, monter, souriant peu à peu. Je flotte, je flotte, et je flotte encore un peu en y songeant, en regardant la jolie vidéo Noir & Blanc prise ce jeudi soir de Portland - vidéo diffusée le lendemain même par le grand Pitchfork, vidéo dont m'a parlé le skater ébouriffé quand je l'ai recroisé le lendemain même. Superbe musique, belle rencontre : je suis parfois chanceux dans mes petites plongées fatiguées.

22 octobre 2010

Shelia, Atlas Sound sweet obsession for love & death - a fall & winter dark hit

Shelia  (Live at the Natural History Museum in Los Angeles, 01/08/2010)
by Atlas Sound (2010)
preview for the Deerhunter concert - October, 28th, 2010 - Wonder Ballroom in Portland, Oregon

J'ai déjà un peu parlé de Deerhunter, de mon impatience à les voir en concert fin octobre, à Portland. Délicatement shoegaze d'après leurs anciens albums, et un dernier album apparemment complexe, riche, dense, fascinant : de belles promesses pour un joli concert, à n'en pas douter.

Mais persistent également de profonds souvenirs des quelques titres d'Atlas Sound, projet solo du chanteur Bradford Cox, entendus l'hiver dernier. Deux, trois titres, pas plus, mais réécoutés, répétés, murmurés encore et encore assis sur un canapé, enveloppé d'un pull, deux paires de chaussettes aux pieds, morceaux chantonnés en marchant doucement vers la cuisine, puis en retournant m'asseoir une assiette à la main. Certainement les deux ou trois morceaux que j'ai le plus écouté vers décembre 2009, par leur profondeur simple et enveloppante, cocon mélancolique et rebondissant, des couvertures dans lesquelles j'aimais à traîner quand le ciel s'éloignait gris et la neige tombait, faisant frissonner mon regard peu habitué au Canada, à l'asphyxie blanche de la nature hivernale.

Deux ou trois chansons très écoutées, dont une plus écoutée encore, fascinante. "Shelia". Une berceuse au lever du lit, un bâillement en sortant les jambes de la couette, trébuchant doucement, hésitation ensommeillée du matin ; hésitation macabre, essoufflée, où va-t-on ? Mais hésitation juste pour prendre son élan, peut-on croire, une petite chanson pop s'élance, déclaration d'amour simple, guillerette ; trois quatre phrases, un prénom féminin, rien de plus, mais il n'y a rien à ajouter en général pour tisser une simple tapisserie pop, surtout quand on peut jouer avec les sonorités du prénom.

Un prénom et des petites déclarations que l'on peut chantonner à mi-voix, souffler sans presque les dire, juste en les pensant, quelques notes parsemées dans le silence de la pièce & de la moquette : les boucles  de musique envoûtantes ne se sont pas éteintes dans l'esprit, pourquoi faudrait-il les chanter également ? Les paroles suffisent, des mots à câlins, pour bercer un bébé délicatement nerveux, pour calmer sa copine au détour d'un petit cauchemar nocturne ; douces mélodies vocales en complément de câlins, serrer fort & tendre. Nous partagerons nos vies ensemble, nous n'aurons pas froid.

Même pas froid dans la mort, car nous mourrons ensemble, bien ensemble.

Voilà la bifurcation terrible de Shelia, berceuse à chantonner encore et encore, chanson douce pour câlin, morceau pop pour s'assurer d'amour éternel ; car rien ne rassure vraiment autant quand il s'agit de penser à la mort. Bradford Cox ne modifie en rien son élan, ses déclarations fidèles, ses boucles de guitare cotonneuses et réconfortantes, et glisse la mort dans la partie, presque sans en avoir l'air, progressivement. Une mort associée à l'amour & au couple, le soutien ultime, le soutien face à la détresse, à la disparition solitaire, le besoin d'une présence forte quand le gouffre approche, un besoin qu'il faut chanter sans fin, de plus en plus vite, laissant paraître plus fort l'obsession. Je ne m'arrêtais jamais pour chanter, berçant toujours, n'interrompant pas le câlin, comptant sur le ton des paroles malgré le désespoir des mots. 
Shelia, berceuse d'espoir malade et désespéré, d'amour fidèle projeté vers la mort, morceau qu'il faut chanter jusqu'au bout aux êtres chers, pour se réchauffer l'un l'autre sur les canapés hivernaux.

Bradford Cox est plutôt familier de la mort, étant atteint d'un syndrome génétique, touché par une certain faiblesse, un doux désespoir. Mais laissant les paroles venir sur ses chansons, ne les sentant vraiment qu'après coup. Ses réflexions sur Shelia sont ainsi passionnantes à lire dans cette interview de Pitchfork (en dessous de la dernière photo...) Chanson d'amour tournée seulement vers le soutien, le besoin d'un autre pour accompagner vers la mort ; une tendresse presque non-amoureuse, détachée, pure affection, sans question de désir, de sexe ; un morceau d'amour parfaitement et purement asexuel. Et dont il a pris conscience de la portée une fois touché par la pneumonie, paniquant durant les moments d'étouffements, l'alitement désagréable et à l'issue lointaine.

Toute cette densité d'émotions apparaît dans cette version live de Shelia, dénichée sur Youtube. Le morceau s'étire plus encore que dans la version studio (7 minutes ici, 3:30 sur le disque), boucles reprises sans fin, voix modulée en écho sur les syllabes du prénom. Quelques éléments posés côte à côte, guitare, deux-trois phrases et un prénom ; obsession épaisse et cotonneuse pour les mélancolies humides & grises.


17 septembre 2010

Caribou revient au Babylone d'Ottawa et danse, danse

Caribou in concert
Babylon, Ottawa - September, 15th, 2010

Même chansons, même lieu, à peine quatre mois d'écart - et pourtant, le concert de Caribou en septembre sonne différemment de celui de mai. Peut-être est-ce aussi dû à ma position au cours de la foule et non à cinquante centimètre du batteur, comme il y a quelques mois, quand le spectacle visuel m'avait fasciné, l'agencement méticuleux des morceaux. Ce point de vue joue certainement. Mais la tournée des festivals européens et le rodage des nouveaux morceaux doit également être à l'origine de cette tonalité plus dansante et débridée.

En mai, David Snaith jouait un rôle mi-chef d'orchestre, mi-homme orchestre : lançant des boucles, passant du clavier à une petite batterie, chantant, contrôlant ses trois partenaires du regard pour synchroniser au mieux les différentes strates des morceaux, les entremêlements de rythmes, les bourdons de guitare. Un set mêlant les différentes époques du projet Caribou, un long tunnel psychédélique envoûtant, les textures doucement disco suivant doucement les chansons plus 60s de l'album Andorra.

Mais cette fois-ci, le quatuor Caribou est accompagné d'un quatuor de cuivre : trombone, deux saxo, une flûte traversière. David Snaith n'a plus besoin de s'occuper des trilles de flûte ou de certains sons, qui surgissent maintenant live, et l'effet est plus débridé. D'autant que le set semble d'avantage mettre en avant les morceaux du dernier album Odessa, ses sonorités plus disco, électroniques, fortement dance floor. Snaith a souligné que cette version élargie de Caribou jouait seulement pour la cinquième fois ensemble cet été ; certainement une occasion qui a permis de lancer cette cavalcade durant laquelle la jeunesse d'Ottawa lève les bras encore et encore. Peu de morceau pops, un seul titre issu d'Andorra d'après moi, deux du plus ancien Up in Flame, dont mon petit préféré "Hendrix with KO" dont je reparlerai une autre fois. Le reste danse, danse et ondule, toujours atmosphérique et rêveur, mais un rêve sur piste de danse après plusieurs heures de transes, comme pour le joli Sun.

6 septembre 2010

Osheaga 2009, humide mais joyeux : photos souvenirs un an après

Il y a peu, j'ai écrit quelques résumés des concerts vus à Osheaga fin juillet 2010. Mais il ne s'agissait pas de mon premier passage dans le parc Jean Drapeau de Montréal, puisque je m'étais déjà rendu à Osheaga en 2009 pour le deuxième jour du festival.

Un dimanche apparemment maudit, amputé de sa tête d'affiche après l'annulation des Beastie Boys pour cause de cancer de MCA. Et d'autant plus mal parti qu'un orage immense éclatait en début d'après-midi, laissant augurer d'une foule plutôt clairsemée. En effet, la comparaison des photos d'alors avec celles de 2010 montre une colline bien peu remplie... Le soleil est un élément de motivation indéniable pour les festivals en plein air...

Mais l'après-midi avait été plaisante, avec un magnifique enchaînement de groupes depuis les Ting Tings jusqu'aux Yeah Yeah Yeahs en passant par Vampire Weekend, the Decemberists ou les Arctic Monkeys. Superbes moments souvent pleins d'énergies et de dérision, comme quand le chanteur des Decemberists Colin Meloy a reçu un filet d'eau continu tombant d'un trou du toit ; filet d'eau qu'il a pris plaisir à utiliser pour faire rire le public, y plaçant souvent la tête jusqu'à la fin du concert - quand l'orage s'est à nouveau déversé sur la foule.

Une jolie après-midi aux nombreuses images fortes, public chaussé de bottes en caoutchouc, shorts courts et humides, capes de pluie et parapluie ; une bonne musique.








August, 2nd, 2009 - Osheaga Festival - Parc Jean Drapeau, Montréal, Québec

25 août 2010

Titus Andronicus et Free Energy, décharge de fête et de rock pour un lundi soir

Titus Andronicus /with Free Energy
concert at the Mavericks, Ottawa, ON - August, 23rd, 2010

- Come on, let's have a great Monday night party!

Les hasards de la programmation rock d'Ottawa ont placé Free Energy un lundi ; groupe de fête, pas forcément à son aise en début de semaine face à un public peut-être prudent vis-à-vis du reste de sa semaine, mais groupe sans retenu, alors rapidement, les quatre ou cinq premiers rangs ne sont plus que pogo. Une vingtaine de fous sautillant pour un public autout de 150 ou 200 personnes, l'ambiance est bien tonique et sympathique, et les Free Energy n'y sont pas pour rien.

Un groupe vaguement garage, sûrement classique rock mais plein d'énergie, des Rolling Stones qui ne joueraient que des singles de trois minutes, riches en riff et en passages accrocheurs. Cheveux longs et moustaches, T-shirts unis et jeans plutôt serrés, mais sans pose façon mode, façon petits rockers radical chic ; rien qu'une bande de potes aimants danser sur du bon rock, et danser, danser. Le chanteur ondule ravi avec des cambruresà la souplesse fraîche, qu'importe que Mick Jagger ou Iggy Pop ait déjà popularisés de telles danses de Saint Guys sexuées, leur plaisir est comminicatif ; il serait presque tentant d'avoir les cheveux mi-longs et raides pour pouvoir les agiter encore et encore.

Mais les têtes d'affiche Titus Andronicus n'ont rien à envier à Free Energy en terme d'engagement, et sont certainement encore plus excités. Pas étonnant que les deux groupes aient été cités dans les 7 jeunes groupes à suivre en 2010 par Rolling Stone US. Titus Andronicus, c'est 5 jeunes musiciens du New Jersey, 3 guitares et une basse, une batterie qui roule, 5 voix qui se mêlent parfois, un chanteur et une guitariste qui sautent à chaque décharge électrique : un groupe fascinant et déchaîné, hurlant et jouant fort, une magnifique décharge punk jeune et excitée.

Mais une décharge d'autant plus fascinante qu'elle propose une construction et une recherche impressionnantes pour une telle musique. En posant vaguement l'oreille, on peut penser à quelques scies rapides façon Ramones, deux minutes du même bourdonnement sale joué à toute vitesse ; mais au bout d'une minute, un chant hurlé s'ajoute ; puis une minute plus tard, un autre riff surgit et tous sautent ; puis un soupire, certains applaudissent, mais ce n'était qu'un sursi, d'autres glapissements s'invitent ; les morceaux peuvent ainsi durer 7 ou 8 minutes, comme des collages fous mais cohérents de courtes séquences ; du punk progressif ?

Du très bon indie, intuitif mais travaillé, sachant introduire d'autres rythmes, quelques touches de clavier, un peu de violon, des pulsations de batteries façon folk song irlandaise, des chansons aux longues phrases comme du Bob Dylan glapi à la folie. C'est cela, un punk un peu progressif, un peu folk ; rien de très nouveau peut-être, il n'y a qu'à lire la demi-douzaine de groupes cités des les critiques de Pitchfork ; mais le résultat est délicieux, superbe décharge de divertissement et d'investissement musical.

Difficile de rêver mieux pour une fête du lundi soir ; en attendant de se plonger dans les subtilités des albums...




12 août 2010

La fragilité instable de The National inondant Osheaga

The National concert - July, 31st, 2010 - Osheaga Festival, Montréal

Fragile.
Fragile, pour dire ténu, mince, délicatement élégant. Epiphanique, mais instable, cristallin. Léger & tremblant, frémissant.
D'autant plus beau & touchant par cet équilibre de marcheur sur fil.

The National est peut-être le plus grand groupe du monde comme le proclame certains blogs, et j'en étais moi-même convaincu en sortant de leur concert à la Maroquinerie parisienne en mai 2007. Un groupe capable d'installer une envergure fascinante & profonde, et d'autant plus impressionnante qu'elle frémit précaire. Prête à s'envoler, à glisser, à devenir trop ceci ou pas assez cela ; pompeuse, ou dérisoire, ou un peu cul cul, ou prévisible.

La grâce n'est jamais qu'un équilibre instable.

Et cette précarité surgit dès la deuxième chanson jouée à Osheaga 2010 à Montréal. Placé entre deux mythes, Pavement & Arcade Fire, The National a attaqué plein d'énergie avec deux tubes tubes énergiques & émouvants, Mistaken for Strangers de l'album Boxer et de leur nouvel album, Bloodbuzz Ohio il me semble. Puis ils ont enchaîné par un morceau Boxer, au rythme terriblement lent, Slow Show apparemment, comme timide, tentant peut-être quelque chose, ou simplement incapable de laisser la mayonnaise prendre. Un faux-rythme, un sportif en dedans dans les premières minutes d'une finale, attentiste : mais que se passe-t-il ? La chanson semble traîner des pieds, la délicate voix rugueuse de Matt Berninger paraît juste paresseuse, l'équilibre des guitares et cordes ne s'entraîne pas mais se regarde du coin de l'oeil.

Plus de contenu, plus d'interprétation ou d'incarnation, juste une petite exécution un peu molle. Le funambule a trébuché, ou sent la peur de la chute, et plus rien n'est aérien.

On sent le groupe conscient du léger pataugement, de l'enlisement qui guette déjà. Attention, serrons-nous les coudes ! Plus question de grâce, les camarades échangent regards, respirent un grand coup, ils jouent plus simple peut-être, moins magnifiquement humains, mais il faut tenir la baraque. Matt rame avec les autres, un peu maladroit, un peu plus que d'habitude ; il fait le métier, offre les chansons, mais ne retrouve pas la finesse initiale, l'apesanteur que peuvent atteindre ces histoires & les morceaux du groupe.

Alors Matt en rajoute, il hurle encore plus fort qu'il ne le fait sur un refrain, il se roule encore plus sur le dos. Décharge d'énergie ! Comme un gosse qui tape du pied, qui ne sait plus comment faire, il n'y a plus qu'à crier ! Hurlement habituel du morceau, mais poussés cette fois avec un peu plus d'espoir : voilà qui va nous relancer, je me roule plus encore au sol !

Et voici le verre de bière renversé. Sur la batterie, sur un bout d'ampli, sur des pédales d'effet.
La bêtise qui détend l'atmosphère. Les sales gosses ricanent, vaguement honteux, vaguement benêts, regardant leurs pieds : tout de même, devant une telle foule, c'est un peu gênant. Stefen Malkmus était couvert de bière lui aussi avec Pavement, mais lancée depuis le public, c'était plus rock'n'roll et moins gaffeur. Mais autant en rigoler.

Le groupe repart plus léger, tâtonne encore un morceau ou un morceau et demi, rejoint par Richard Parry d'Arcade Fire pour une poignée de chansons. Mais voici un tâtonnement ascendant, l'incident de scène a joué certainement les soupapes, l'inquiétude s'est trouvée détournée, focalisée vers une bêtise dérisoire, et il n'y a plus qu'à jouer, jouer, pousser les inquiétudes qui se bousculent dans l'estomac et les suivre, les laisser murmurer les paroles sur les lèvres, plutôt que rester clouer au sol. Partager l'anxiété quotidienne dans le chant, les chansons de The National parlent-elles d'autre chose de toute façon ?

Alors The National monte, monte, doucement, prudemment, mais magnifiquement. Matt Berninger est plus névrosé que jamais, piétinant la scène entre les morceaux, les mains prises de tic, la mèche blonde éparse par dessus le profond regard bleu. Bien sûr, la densité émotionnelle de The National ne tient pas uniquement de son chanteur, les cordes, le piano, les entrelacs de guitare, tout un montage collaboratif et tout le monde joue tous les morceaux tout le temps, comme dans les meilleurs groupes. Mais le frémissement à fleur de peau de Matt s'affiche comme la pointe frêle de l'iceberg, limpide et apeurée. Est-il terriblement timide, à faire les cent pas à chaque pause ? Cherche-t-il à retrouver les sentiments violents et anxieux de l'écriture, de l'enregistrement, pour habiter au mieux les chansons, comme un comédien plongeant dans son rôle à chaque nouvelle scène ?

Qui sait ?
Au coeur de sa bande, Matt Berninger offre une profondeur intense dans sa voix baritonnée, et les échos résonnent longtemps de Fake Empire ou Terrible Love finaux, de la nouvelle pépitte England. Une partie du public a peu à peu tourné les talons pour s'approcher d'Arcade Fire, bientôt sur la scène de gauche, mais les oreilles ne se détachent pas, les regards luisent, luisent sur des joues doucement frémissantes.










The National & Pavement at Osheaga 2010 in Montreal copyright The Gazette
Video by Dario Ayala, edited by Marcos Townsend


10 août 2010

Le perfectionnisme d'Owen Pallett à Osheaga

Owen Pallett in concert - July 31st, 2010 - Osheaga Festival, Montréal

Deux pincements de cordes sur le violon. Répétés. Répétés, rien que deux pincements, qui résonnent dans la grande scène. Coup d'oeil au sol. Archer à la main, une petite phrase musicale, répétée elle aussi, deux ou trois fois, en superposition. Coup d'oeil au sol. Les deux couches tournent toujours. Quelques autres coups d'archer. Tout en s'approchant du micro, le chant clair, limpide.

Il est assez courant maintenant de voir des formations réduites enregistrée quelques phrases musicales sur scène, pour donner plus d'épaisseur à leur spectacle. J'avais découvert le procédé en 2004 à Rock en Seine avec Nosfell ; cela devait donc exister depuis un moment. Bumcello ou Andrew Bird m'avaient ensuite ravi de leurs prouesses, deux duo à la virtuosité construite peu à peu, minutieusement, à coup d'enregistrements en direct, devant le regard du public. Mais Owen Pallett semble un cran au dessus de la reconstruction musicale : majoritairement seul en scène, ce sont de petites symphonies pop qu'il assemble doucement, patiemment, précisément.

Car son dernier album a été enregistré avec l'orchestre symphonique de République Tchèque, les arrangements remplissent plus d'une centaine de pages de partition ! Owen manie quelques Lego, doucement, sans se presser, et il doit reconstruire un petit Versailles !

Pallett est un petit virtuose, un véritable musicien classique à la formation de conservatoire. Il a oeuvré aux arrangements quelques grosses machines comme Arcade Fire, les Pet Shop Boys ou Mika, un précieux techniciens. Mais il tourne également seul, voulant explorer son oeuvre personnelle à sa manière, jouer sa musique seul, même s'il s'agit d'une riche musique pop lyrique, de chants presque démesurés. La technologie autorise ses ambitions artistiques. Ambition plus personnelle encore après ce dernier album, Heartland, le premier sous son nom propre après avoir usé du patronyme Final Fantasy.

L'ambition dans la musique, dans les paroles, dans la qualité du son, mêlée d'un humour sympathique, et d'un air d'étudiant encore frais. Etrange coupe de cheveux, rasée sur les côtés, avec une longue mèche frangeuse dans les yeux ; marcel léopard, remplaçant ses étranges chemises ou la bizarre casquette qu'il portait en février dernier pour le concert d'Outremont. Owen est un artiste, Owen est un peu bohème, vaguement alternatif : Final Fantasy n'était-il pas une allusion à un jeu de rôle, ne citait-il pas Dungeon & Dragon dans un précédent album ? Owen Pallett est brillant mais Owen est certainement fantaisiste, Owen est même un peu geek ; son campagnon intermittent de scène affiche d'ailleurs un étrange look de musicien sans soucis de son apparence, mal rasé, une casquette Rogers à dix balles sur la tête : encore un musicien ultra-focalisé, encore un geek.

Les geeks amusent les foules ou font sourire dans les comédies, mais les geeks prennent les choses très au sérieux. TRES au sérieux. Owen hurle en début de concert quand sa voix suscite des larsen ; bon sang, l'ingé son ne peut-il régler bêtement ses boutons, il vient lui-même d'ajuster ses appareils pendant des dizaines de minutes ? Un peu de respect pour la musique ! Une bête, un perfectionniste, un maniaque du détail, capable de quitter la scène au milieu de son dernier morceau, juste parce que la scène techno trop proche parasite la qualité sonore (si j'ai bien compris son grommellement excédé).

On n'a rien sans rien. Quand on retire ses chaussures pour jouer souplement en chaussettes, on est en droit d'être réaliste et exiger l'impossible.