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5 février 2012

Mad Kap et quelques plongeons dans l'undergound hip hop

Ces derniers temps, j'ai écouté beaucoup de hip hop.

J'ai l'impression de dire cela régulièrement, tous les deux ou trois mois. Comme si ce n'était pas encore une habitude bien acquise, logique, admise. Une habitude datant disons de début 2008, l'exploration systématique des médiathèque, plonger dans les grands classiques. Une habitude d'au moins 4 ans maintenant - et pourtant, toujours l'impression d'être un débutant, un petit nouveau qui se rend compte, oui, qu'il écoute du hip hop régulièrement ces derniers temps.

Peut-être faudrait-il alors préciser un peu le hip hop que j'ai écouté dernièrement. Afin d'expliquer plus clairement cette perception d'un changement d'habitude.

Oui, il y a 4 ans, j'avais plongé dans les classiques du rap, les gros albums des années 90, les grands canons. Le Wu Tang, Nas, A Tribe Called Quest, Eminem, De La Soul, NTM, les pilliers, les bases. J'avais ensuite saupoudré des noms un peu moins connus, du rap plus indépendant, Mos Def, quelques compil Rawkus, Gangstar, Mobb Deep, Lords of the Underground, au gré des noms piochés ici ou là. Un goût un peu plus large, un peu plus d'exploration, ouvrir les portes aux sons variés du hip hop.

Ces derniers temps, oui, j'ai écouté pas mal de hip hop. Mais dans des chapelles différentes.

J'ai posé doucement les pieds dans le foisonnement récent, ce tumblr hip hop où les mixtape gratuites jaillissent mois après mois, les flows jeunes offrent leurs états d'âme, leur folie dans l'instant. Une jungle, une abondance assez folle où les sons et voix changent, où les réputations se construisent sans qu'aucun disque soit encore vendu. C'est fou. C'est dépaysant. Des hip hop différents de ceux entendus par moi jusqu'à présent, parfois plus électronique. Une nouvelle fraîcheur. J'en parlerai plus, des belles chansons de Frank Ocean, d'A$AP Rocky, de Schoolboy Q, les français de 1995, de ces jeunes, le hip hop de maintenant.

Mais j'ai aussi dégustés avec plaisir le classement des meilleurs producteurs hip hop, publié sur Passion of the Weiss à l'hiver dernier. Délicieusement agrémentés de mp3, des noms inconnus, des sonorités en tout sens, toutes les époques - et toujours les jolis textes du sites. Une variété hip hop comme j'en avais rarement explorée, un tel éventail... 

Le site Passion of the Weiss est une superbe porte d'entrée sur la culture hip hop, l'histoire des sons et des hommes. Un assemblage de passionnés pointus, prêt à partager : j'ai écouté récemment avec surprise et plaisir un de leur podcast, ciblant l'underground hip hop de Los Angeles entre 1990 et 94. Oui, c'est pointu, deux heures et de commentaires érudits, pleins d'humour, une émission magnifique, offrant de belles pistes à suivre.

Beaucoup, beaucoup de pistes à déguster, avec toutes ces sources variées.
J'ai posté certains titres sur mon tumblr, certaines vidéos. Mais il serait dommage de ne pas en faire profiter ce blog, tirer profit de l'espace offert, plus vaste que ceux des habituels posts tumblr...

Alors je recommence aujourd'hui avec ce Mad Kap de 1993, entendu après le mix de l'underground de LA. Le beat est simple, la petite mélodie efficace, le flow digne et fluide entre les différentes voix : "Dopest Verse", difficile de trouver un titre plus symbolique de ce hip hop que j'ai écouté dernièrement...




23 mai 2011

Small Town Murder Songs, court mais magnifiquement assemblé

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Small Town Murder Songs 
     by Ed Gass-Donnelly (2011)

Quel intérêt y-t-il aujourd'hui à présenter l'enquête d'un meurtre au cinéma ? Un polar classique ?
Bien sûr, il y a toujours le suspens associé à l'enquête, ainsi que l'intérêt du fait divers comme reflet d'une société ; n'était-ce pas Sartre lui-même qui raffolait des faits divers ? Mais par delà la curiosité liée au thème, quel est l'intérêt de présenter une telle histoire au cinema ? Que montrer après Seven, après les écrans de télé déjà surchargés d'enquêtes en tout genre, plus ou moins malignes, plus ou moins bien réalisées ?

Il y a toujours le risque de se retrouver avec un résultat vide, scolaire, presque ennuyeux. Ce qui serait somme toute acceptable pour un écran privé, regardé d'un oeil distrait en finissant la glace du dessert après une journée un peu longue au boulot ; mais qui ne fait pas vraiment sens d'un point de vue cinématographique...

Bien sûr, les films policiers intéressants n'ont pas manqué ces dernières années, et sans même chercher longtemps, je songe à La Nuit Nous Appartient ou Le Petit Lieutenant ; l'angle parodique de Hot Fuzz est réjouissant, mais rappelle les difficultés d'une telle entreprise menée sous un angle sérieuse.  Le jeune canadien Ed Glass-Donnelly emprunte donc un chemin périlleux : petite ville rurale d'Ontario, une femme retrouvée nue et assassinée, un policier envoyé par la province pour assister le duo d'officiers locaux. Le tout agrémenté d'une histoire de rédemption, le flic un peu violent qui s'est récemment converti à la religion. Tout y est, rien ne manque pour un petit polar rural ; mais que pourra-t-on retenir ?

Dès les premiers écrans, l'oeil est accroché par la beauté des images. Les petits éléments narratifs se mettent en place, mais l'attention reste surtout en éveil face à ces superbes cadres, une photo léchée, à la fois lumineuse mais blafarde, un arrière-goût de ciel gris et de boue, un sens de l'espace ajusté. La réalisation est soignée, un soin pas si éloigné d'ailleurs de celui apporté aux images du plutôt superficiel Daydream Nation. Un autre exemple de film indépendant pour maniaque de l'image, bien réglé, assurément tourné en numérique, et la campagne d'Ontario résonne superbe à l'écran, assez fascinante.

Mais le soin maniaque de la réalisation atteint quelques sommets saisissant par l'apparition de la musique, clouant le spectateur dans son siège. Des voix envahissent tout l'espace, une sorte de choeur gospel où flotte également la voix rauque d'un chanteur blues / country, mélopées saccadées ; offrant une atmosphère multiple, des échos de campagne nord américaine, les chants d'une foi mélancolique, un élan pieux mêlant nouveau et ancien testaments, appel à la rédemption christique mais aussi reconnaissance de la violence humaine, du meurtre. Le film se fait vidéo musical, montage de séquence courtes, clip de chanson où la lumière des plans se double de travellings réglés, de mouvements joliment tissés. L'effet est très fort. 

Voici le poids d'une légende locale, la matière de plusieurs articles du journal local, les histoires que raconteront les anciens dans trente ans, quand on fera vivre encore le souvenir du meurtre, "du" meurtre de la ville. Le poids d'une sorte de tradition orale, ce qui construit doucement l'identité d'une région. Voilà de quoi expliquer un peu l'intérêt porté à ce meurtre précisément, dans cette petite ville.

Car il faut bien être honnête, l'enquête ne réserve pas vraiment de rebondissements. Un témoin, un unique suspect, une paire d'interrogatoires, un seul détail pour dénouer le tout ou presque ; un dira poliment que la trame est minimaliste. L'enquête est assez décevante en soi, presque étriquée, et la durée du film donne envie d'en voir plus : 75 minutes à peine !

Glass-Donnelly a définitivement pris le parti de garder un intrigue simple, dont l'absence de rebondissements est presque caricaturale. Comme s'il semblait dire : il fallait un prétexte, mais laissez-moi filmer, laissez-moi assembler la musique, choisir les comédiens, les visages marquants, laissez-moi montrer. Car si la trame policière est assez anodine, si l'histoire de rédemption elle-même manque un peu d'envergure, il reste le souvenir de visages, de voix, de paysages ; groupe de paysans germanophones, cette grand-mère aux rides sublimes offrant le thé et montrant un ours en tricot, les commentaires d'une commère sirotant un café au lait dans le dinner du coin. Oui, on aimerait recevoir un peu plus de ce film, un peu plus d'histoire, mais on reçoit déjà de beaux moments d'humanité, la captation de la vie d'une petite ville d'Ontario, loin, perdue. 

Il n'est souvent pas besoin de grand chose pour justifier une envie de cinéma : l'envie de filmer certaines personnes et certains endroits.






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21 mai 2011

Alsatian Darn, Panda Bear recipes in 4 minutes of simple depth & space

Alsatian Darn
     by Panda Bear (2011)

Panda Bear, une longue histoire d'amour, un coup de foudre début 2007 par l'immense Bros, morceau de 12 minutes à samples, à étages, à couches, à échos - une chanson monde comme il y a des livres mondes, une oeuvre multiple dont les écoutes n'épuisent pas l'épaisseur, la capacité de renouvellement et de fraîcheur. J'en parlais le 31 décembre 2007 ici, et le texte n'a pas trop mal vieilli, même s'il ne pouvait prévoir que ma fascination pour Bros serait intacte début 2011...

La sortie de Tomboy était donc un événement : un nouvel album de Panda Bear !

Le précédent, Person Pitch, offrait généreusement 7 titres, dont 2 durait près de 12 minutes. Dans Tomboy, il y a 11 titres, dont 2 seulement dépassent les 5 minutes - et sans aller plus loin que 7 minutes. Un album pop de Panda Bear ?

Pas vraiment, d'autant que la musique de l'ami Panda est à diffusion lente, se laisse doucement apprivoiser, avec gentillesse, mais avec patience. Un album doux au flot léger et frais, avec toujours cette voix à la fois nimbée d'écho et à la belle clarté, avec toujours cette limpidité des sons, ces petites rythmiques répétées encore et encore avec d'infimes variations. C'est beau, c'est agréable, c'est un bel album à écouter un matin de week-end, ou un soir dans la lumière tamisée d'un canapé, ou pour une promenade aux pas paresseux entre le vert printanier des bourgeons ; un album pour rêveries paisibles, où l'esprit se laisse guider par les ondes pour inventer ses propres paroles ou tisser ses propres images.

J'ai déjà écouté Tomboy plus d'une douzaine de fois ; je garde toujours cette double impression, accueil agréable, poli, engageant, mais aussi ce léger sentiment d'insaisissable, de perpétuel dépaysement ; marcher sur une toile vaguement distendue, léger sentiment d'ivresse. Une petite perte de repères, dans le bon sens du terme, la liberté offerte chaque fois, jamais vraiment épuisée par la répétition. Preuve d'une certaine richesse de la musique ; ou d'un amour certain de ma part pour cette musique - donc d'une richesse que j'y trouve, ou que j'y crois trouver ; une musique aidant à l'invention. Laissant toujours la porte ouverte, et les fenêtre également pour quelques courants d'air dans les rideaux.

Et voici maintenant une vidéo pour le titre Alsatian Darn, un de mes préférés de l'album, un qui me reste en mémoire au milieu de cette grande homogénéité.
Bon, la vidéo est d'un minimalisme basique assez frustrant, à la limite de l'onde d'accompagnement Winamp. Oui, c'est abstrait, des motifs répétés distordus par de sortes de vagues ; ce n'est pas très subtile et répète en gros traits "voici une musique abstraite et sensuelle, voyez comme je la représente !". Il y a bien quelques petites variations, un côté bricolé et basse définition plutôt attachant ; mais cela semblerait un peu bâclé par comparaison à la musique elle-même.

Alsatian Darn, c'est un petit précipité de Panda Bear, les rythmes entrant sur la pointe des pieds, une guitare répété, un son assez organique, jamais froid, et la voix qui murmure à l'oreille tout en restant dans une distance d'écho ; l'effet proximité / intimité / volume typique sur Tomboy. Le fil se construit, puis se distent ici, là, à droite ou gauche, rendant muet une composante pour accentuer l'autre, un jeu discret et fluide, comme des amorces de ponts. Jusqu'aux 3 minutes où Panda Bear commence à jouer avec l'expression Say What, le mot Say modulé en boule de caoutchouc souple, propice aux accents placés en différents points ; un petit climax, ces Say distendues résonnent souvent à mon oreille, un motif marquant, frappant, touchant. Et une fin de morceau lentement refermée, laissant un peu d'air et d'espace à la musique sans parole, comme on reprend son souffle, on détourne le regard pour profiter de l'instant juste une poignée de seconde, une conclusion de morceau propre et en pente douce.

Même si la vidéo n'est que basique, elle donne un bon prétexte - si besoin était - pour commencer à parler un peu de Tomboy...

9 janvier 2011

Liste de bandes dessinées lues en 2010 - et pas encore évoquées ici...

Je ne me considère pas un lecteur compulsif, pas un très grand lecteur. Il existe tellement de personnes qui lise plus que moi, plus vite, de manière plus originale ! Mais je m'amuse de ce petite collection de textes & ouvrages, et je prends plaisir à partager cette modeste exploration sur ce blog. Sans pouvoir toujours suivre le rythme : si je ne suis pas un grand lecteur, mon rythme de blog plus piètre encore... C'est pourquoi j'ai publié récemment une liste de "Ces livres lus en 2010 et pas encore évoqués", liste en vrac vaguement inspirée par les listes désordonnées du blog "Discipline in Disorder".

Mais cette liste n'évoquait que les romans & essais lus en 2010, laissant de côté les bandes dessinées. Certes, cela induit un certain classement dans cette liste prétendument désordonnée. Mais je souhaitais illustrer ma liste graphique de quelques images de cases - cela aurait créer un léger déséquilibre entre les romans graphiques et les romans en pur texte. Voici donc la liste de Bandes Dessinées lues en 2010, et pas encore évoquées sur ce blog. Beaucoup d'ouvrages très denses et riches, dont je parlerai certainement plus en détails un jour ou l'autre, et qui partagent un prometteur point commun : j'ai très envie de le relire et les explorer à nouveau...



Bodyworld by Dash Shaw (2010)
Oeuvre extrême, vieux professeur cherchant une nouvelle drogue sur un campus isolé, autarcie du futur. Psychédélique, satyre des microcosmes de lycée US, science-fiction de série B, et bien plus encore, porté par une recherche graphique fascinante. 


Summer Blonde by Adrian Tomine (2002) 
Quatre histoire mi-courte mi longue, sorte de nouvelles graphiques: "graphic short story" par extension de "graphic novel". La puissance simple de nouvelles, portrait de personnages un peu perdus, glissés dans une ligne claire réaliste parfaitement dosée.


Wilson by Daniel Clowes (2010) 
Nouvelles explorations de Daniel Clowes: raconter la vie d'un personnage sous forme de comic strip, pages de 6 cases avec une chute - le style de dessin variant d'une page à l'autre. Un jeu d'ellipses, suite de blagues amères pour un personnage misanthrope et minable : simple d'apparence mais très impressionnant.


David Boring by Daniel Clowes (2000) 
Récit multipliant les pistes de recherches étranges : histoire familiale, cases éparses de comics 50s, autarcie post-apocalyptique, huis-clos, enquête, obsessions callipyges... Une histoire entre cadavre exquis ou film de David Lynch, déroutante, riche, exploratrice. 


 Shortcomings by Adrian Tomine (2007) 
Profond roman graphique au style proche des nouvelles de Summer Blonde. Mais l'histoire possède une ampleur plus développée, mêlant interrogations de jeunes émigrés asiatiques de deuxième génération, relations homosexuelle, spleen, amours entre communautés émigrés. Le tout avec une jolie maîtrise du cadre, du rythme du récit, du dessin.


Understanding Comics - The Invisible Art by Scott McCloud (1993) 
Un essai pour déconstruire et comprendre la bande dessinée, cet art de l'enchaînement et de l'ellipse. Superbes explorations théoriques présentées sous forme dessinée, un classique à la profondeur toujours aussi fascinante.


Pussey! by Daniel Clowes (1995) 
Le regard satirique de Daniel Clowes sur le monde des comics, ses collectionneurs, ses petits professionnels à l'ancienne qui assemblent de plates histoires de super héros sans recherche. Suite d'histoires de quelques pages, acerbes, percutantes, aux caricatures hilarantes. En particulier Dan Pussey, le personnage centrale, geek dessinateur aux cheveux gras... 


Gemma Bovery by Posy Simmonds (1999)
Avant Tamaraw Drewe, récemment adapté au cinéma, Posy Simmonds s'était déjà attaquée à une libre transposition littéraire - et pas n'importe laquelle : Madame Bovary ! Le classique de Flaubert évolue alors à travers des londoniens aisés achetant un pied-à-terre en Normandie... Assemblage hétérogènes de crayonnés en petites cases ou larges bandes, d'extraits de journal intimes, de narration à la première personne, de coupure de presse : intelligent, léger, et malin.


 Footnotes in Gaza by Joe Sacco (2009) 
Après ses recherches en Yougoslavie ou ses reportages durant l'intifada, le reporter graphique Joe Sacco retourne en Palestine pour enquêter sur un massacre de 1956, un petit événement oublié des livres d'histoire ou des rapports d'organisations internationale - une note en bas de page. L'enquête mêle de nombreux témoignages avec des survivants, des commentaires d'historiens, le récit même des démarches du journaliste, ses hésitations ; le tout retranscrit par de magnifiques dessins. La présence de plus de 50 d'annexes suffirait à transcrire l'ampleur du projet ; mais cette reconstitution par le dessin est tellement vaste, offre tellement plus qu'un simple rapport fouillé...


Quai d'Orsay - Chroniques Diplomatiques by Christophe Blain & Abel Lanzac (2010) 
J'ai toujours été amateur du dessin de Christophe Blain, de son rythme, de ses récits de pirates ou cowboys. Sa collaboration avec un ancien membre du cabinet Villepin aux affaires étrangères repousse les limites de cet art graphique. Les obsessions cinétiques de Blain se mêlent avec les anecdotes édifiantes de Lanzac sur le fonctionnement d'un ministère : un mélange subtile, profond, et souvent hilarant...


18 décembre 2010

Video of Broken Social Scene in Ottawa

Broken Social Scene - "Meet Me in the Basement"
December, 17th, 2010 - Concert at Bronson Centre - Ottawa, ON

Great gig by Broken Social Scene tonight at the Bronson Centre. This will require more details, more descriptions, and more space for all the pictures I took. But I think this video is quite impressive enough to share some taste of the night: I am quite impressed by my new camera and its possibilities...

More to come soon!

8 novembre 2010

A movie about Howl, Ginsberg and literary creation



Howl 
by Rob Epstein & Jeffrey Friedman, with James Franco & John Hamm (2010)
sortie française annoncée pour "prochainement" (janvier 2011 en Allemagne & Grande-Bretagne)


- That was Allen Ginsberg, man. He.
Bob Dylan quitte la fenêtre du regard et s'assied rêveur dans la limousine en marche, fasciné, ravi. Il vient d'échanger quelques mots avec Allen Ginsberg à travers la vitre de la voiture.

De manière assez surprenante, cette scène est celle que je retiens le plus du film I'm not there - le film de Todd Haynes sur Bob Dylan. Cate Blanchett / Bob Dylan bavardant avec Ginsberg dans une voiture en marche, échangeant quelques propos poétiques, et Dylan fasciné, fasciné, tellement émerveillé d'avoir pu faire cette rencontre. Le plus grand chanteur américain de l'époque, la star magnifique, ému comme un gosse pour avoir pu échanger deux phrases avec son idole, le poète fondateur de toute une génération.

Peut-être est-ce là un aveu assez naïf de mes limites culturelles, ma faible connaissance de la poésie Beat, de la Beat Generation ; de la poésie en générale. On a les passeurs qu'on mérite : un film sur une idole rock pour être introduit à un mythe littéraire du XXème siècle... Tous les chemins mènent à Rome, disons...

Depuis, j'ai lu On the Road de Jack Kerouac, j'ai recoupé avec mes souvenirs fascinés de The Electric Kool-Aid Acid Test de Tom Wolfe, où apparaît le personnage moteur de Neil Cassidy, toujours beat, toujours prêt à parcourir les routes et s'élancer dans vers les filles, les drogues, l'alcool. Une introduction progressive à la réalité de la Beat Generation, la légende et les anecdotes, mais sans trop goûter à la littérature elle-même. Je parcours doucement cette histoire littéraire, tentant une approche équilibrée entre biographie des protagonistes et les oeuvres elles-mêmes ; tout du moins c'est mon ambition, et le nouveau film Howl me permet de plonger un peu plus dans cette vague historique & créative.

Howl est le fameux poème d'Allen Ginsberg, débutant par les vers marquants I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked.... Ecrit en 1955, publié en 1956, et entraînant un procès en 1957 pour obscénité. Le film d'Epstrein et Friedman a pour objectif de rendre hommage au poème et à son auteur, de présenter le procès, et bien sûr, de faire entendre le texte lui-même, ce classique de la littérature américaine. Objectifs multiples qui donnent lieu à un dispositif assez simple mais plutôt ambitieux, assez casse-gueule, à la réussite inégale.

Commençons peut-être par la partie la plus sujette à caution. Les réalisateurs ont cherché à mettre le mieux en valeur - et donc à donner à voir la poésie. Aïe aïe aïe... Surtout avec un poème avec aussi imagé et énergique que Howl ; mais est-il possible transposer la poésie écrite à l'écran, quelle qu'en soit le sujet ? Régulièrement, la voie de Ginsberg résonne et apparaissent des scènes d'animation étranges, plutôt décousue, flux de lumière sortant de saxophone, pantin nus vaguement en 3D, taureau géant pour incarner le Moloch... Tout cela n'est pas désagréable, plutôt biscornu et étrange que véritablement irregardable ; mais sans vrai efficacité de cinéma, disons, parfois maladroit dans son envie de poser des images sur les vers denses, les mots saturés d'images et de rythme. Un professeur ne proclame-t-il pas dans le film que "la poésie n'est pas traduisible en prose" ? Pourquoi avoir voulu essayer à la traduire en images ?

D'autant que le reste du film est à la fois plus simple & modeste dans son approche, mais paradoxalement plus profond, plus fascinant. Avec un partie pris simple, presque basique : reconstituer, simplement reconstituer. Sur plusieurs axes en montage alterné : la première lecture de Howl dans une salle de San Francisco par Ginsberg lui-même ; une interview de Ginsberg barbu, racontant sa vie et évoquant la composition de Howl ; des scènes sans paroles de la vie de Ginsberg, telles qu'il les évoque dans son interview, et où on découvre Jack Kerouac, Neil Cassidy, son compagnon Peter Ornovsky ; le procès pour obscénité, passe d'arme entre procureur & défense par l'intermédiaire d'experts littéraires convoqués comme "témoins". Reconstitutions fondées sur une abondante documentation, photo d'époques, bandes enregistrées de l'interview, retranscription du procès.

Un tel soin de reconstitution peut sembler un manque d'ambition, un sorte de fétichisme pour les détails, un sorte d'approche documentaire TV ; certains enchaînement peuvent parfois rappeler les montages télé et leurs coupes rapides, leur alternance de témoin parlant face caméra et de scènes d'actions. Pas grand chose de plus qu'un essai écrit sur le sujet, joliment illustré. Ce n'est pas totalement faux, et la question de  transcription de poésie à l'écran reste d'une posée, vu le caractère peu concluants des passages animés & lyriques, vaguement expressionnistes.

Mais l'authenticité des témoignages et la puissance de leur contenu ne peuvent qu'exciter l'intérêt du spectateur.

Au procès, les échanges d'arguments littéraires s'enchaînent fascinants, entre littérateurs à l'ancienne et professeur sensible à l'énergie poétique de Ginsberg. On parle sens de la poésie, importance de l'originalité pour la valeur littéraire, poids de la durée et du temps pour évaluer la qualité d'une oeuvre ; tout amateur de littérature se trouvera à boire ses paroles, d'autant plus que l'efficacité de ses passages approche celle des films de procès à l'américaine. Les avocats n'hésitent pas à échanger les formules bien senties, le juge joue à merveille son rôle d'arbitre sage mais parfois ironique, la constitution américaine est citée : un délice.

Cette énergie s'affiche en couleurs, comme un bon film en technicolor, quand les scènes antérieures chronologiquement défilent en noir & blanc. Jolie cohérence avec l'absence de moyens de cette scène beat, introduite symboliquement comme fauchée, comme si elle pouvait seulement bidouiller quelques films en Noir & Blanc ou quelques clichés avec un vieil appareil photo. Les silhouettes de Kerouac, Cassidy, Orlovski défilent muettes comme sur un portfolio, présentant honnêtement leur statut de photos mises en mouvement à l'écran : nombreuses sont les scènes transposant des photos existantes, en noir et blanc - certaines affichées au cours du générique.

Mais le noir et blanc éclate encore plus fascinant dans la lecture reconstituée de Howl, la première présentation par Allen Ginsberg. Déclamant d'une manière un peu surjouée, un peu trop pesante, mais offrant un visage habité, des gestes justes, variant les rythmes, les pauses, jouant à plein de la musicalité du texte, cette fluidité qu'il a ciselé sur la machine à écrire. Comme souvent dans les lectures poétiques données par les auteurs eux-mêmes, dans celles auxquelles j'ai pu assister : lecteurs investis et connaissant leur texte et son rythme, mais sans avoir tout à fait la technique d'un véritable comédien.
La caméra s'attarde souvent sur les regards ébahis du public, les airs fascinés ou investis, les murmures de soutien ou les rires. Rien qu'une lecture public ; mais tout ce qu'une lecture en public peut offrir d'échange, de partage, de vie, d'intensité. Intensité parfaitement incarné par un James Franco habité, respectueux des intonations de Ginsberg dans ses paroles, cherchant à capter l'élan poétique du poète, alors dans sa plus grande fraîcheur.

Et cet élan apparaît de nouveau dans le Ginsberg plus âgé, plus reconnu, celui qui est interrogé par un journaliste devant une bande magnétique qui défile. Ginsberg a un peu plus de recul sur son texte qu'à l'époque de cette première lecture, on le sent, de même que sur son parcours lui-même, sur sa vie. Mais il offre des témoignages et commentaires aux mots magnifiques & intenses, investis, des éclairs de poésie transmis par le simple dialogue. Une leçon sur le sens de la poésie, le sens du geste poétique et le rapport à l'écriture, témoignage précieux qui ravira tous les amateurs d'interviews littéraire ; on reçoit des paroles riches comme une interview publiée dans la Paris Review, mais incarnées avec justesses, comme si l'on se trouvait dans la salle au moment de la discussion. Un chance précieuse et rare, devant laquelle il est difficile de bouder son plaisir si l'on aime les discussions esthétiques, si l'on apprécie la profondeur d'un auteur.

Du point de vue cinématographique, on peut interroger la réussite complète du projet : les reconstitutions sont admirablement réalisée, superbement jouées, joliment construites, mais les réserves sur les scènes animées symboliques demeurent. Pourtant, difficile de bouder son plaisir devant la richesse littéraire mise en mouvement à l'écran, fraîche, superbe, à l'élan réel. Je n'ai pas pu m'empêcher de tirer mon carnet en cours de film pour noter quelques citations, pattes de mouche gribouillées dans l'ombre de la salle obscure.

"Poetry is like a rythmic articulation of feelings."
Allen Ginsberg



En cherchant quelques liens sur Allen Ginsberg, j'ai découvert un précieux interview datant de 1966 - dans la Paris Review, bien sûr :



Quatre extraits du film Howl (2010)



5 novembre 2010

Terrible Love by The National, with bits of live performance(s)

Terrible Love
by The National (2010)

J'ai déjà évoqué mon amour pour The National, plutôt longuement, ma fascination pour leurs performances live ; leurs chansons doucement émouvantes, patiemment construites, à l'énergie contenue, doucement libérée ; leur chanteur à la sensibilité instable & touchante. Leur nouveau clip vidéo est assez paresseux, collage de bouts de live, de moments en tournée, de vidéos de fans : rien de très inventif. Mais de jolis précipités de leurs performances, de leur engagement scénique, de leurs petites blagues. De quoi faire plaisir aux fans...




5 octobre 2010

Deerhunter et des échos de shoegaze prometteurs



Strange Lights 
by Deerhunter (2007)

La vie de chercheur offre parfois des heureux à-côté, en particulier à l'occasion de conférences et des voyages internationaux associés. Voyager pour présenter son travail, c'est un bon moyen pour rencontrer de nouvelles personnes, découvrir de nouvelles villes & cultures - mais aussi pour profiter de concerts ou pièces de théâtre ayant peu de chances d'atteindre la France. Ainsi, j'avais eu la joie de découvrir "Romeo & Juliette" en anglais sur la pelouse d'un college d'Oxford, ou d'assister à un concert des Notwist à Lubjana ; le groupe allemand n'était pas venu en France depuis 4-5 ans à ce moment-là...

Mon prochain passage à Portland fin octobre s'annonce déjà riche en terme de culture rock. J'ai déjà réservé des places pour deux concerts prometteurs. Sufjan Steven pour la sortie de la première véritable suite au magnifique album "Come on! Feel the Illinoise". Et Deerhunter, dont le tout récent Halcyon Digest vient de recevoir un magnifique accueil critique.

Je l'avoue, je ne connais presque pas Deerhunter, je n'ai pas écouté plus d'un ou deux titres de leur part. Je me fie aux échos critiques, au joli album d'Atlas Sound par le chanteur de Deerhunter, et au plaisir de découvrir live un groupe reconnu, comme je l'ai déjà fait avec The National, Animal Collective ou The Decemberists - de grands souvenirs à chaque fois. Et ce joli titre de 2007 laisse présager d'un très joli moment : guitare noisy noyant une mélodie pop, voix fluctuante, une jolie tranche de shoegaze à l'ancienne. 

Le clip souligne le bon goût du groupe. C'est l'une des premières fois que je trouve réponse à une de mes interrogations esthétiques : comment représenter les sensations de la noisy pop en dehors de la musique ? Le visage du chanteur est cadré très serré, baloté, noyé dans des flashs lumineux des couleurs mouvantes, à la manière des bribes de voix portées/agressées par le bruit des guitares...




28 septembre 2010

Easy intimacy with Jeffrey Brown, love story & everyday relationship in the details


A E I O U  or  Any Easy Intimacy
by Jeffrey Brown (2005)

Any Easy Intimacy, dernier volet de la Girlfriend Trilogy de Jeffrey Brown, après Clumsy et Unlikely. Le cycle a par la suite été bouclé par un petit récit dénommé "Any Girl is the End of the World for Me", dont je reparlerai plus en détail - rien que pour le titre joliment trouvé.

Any Easy Intimacy, un glissement en terrain connu : trait sec, rapide, comme crayonné vite fait ; histoire d'amour, relation simple en petites scènes, et hauts & bas. Le quotidien d'une relation, fait de passages au supermarchés, de DVD regardés à deux sur le canapé, des phrases tendres ou bêtes échangées sur l'oreiller. Mais les planches se font encore plus minimales que dans les ouvrages précédents, scènes captées en quatre ou deux cases, en très petit format, bribes de souvenirs surgissant sans vrai enchaînement, dessinés juste pour se rappeler d'une phrase cocasse ou d'un regard échangé. L'histoire d'amour se voit condensée en son squelette le plus élémentaire, presque sans trame narratrice une fois la rencontre amorcée.

En interviewJeffrey Brown confirme son envie de focaliser sur les détails : laisser beaucoup de détails sans donner vraiment accès au fond de l'histoire. Cette interview de 2006 est passionnante, laissant entrevoir le contrôle de Brown sur ses petites créations, son dessin dans des carnets de petit format, ses hésitation, transparaissant dans ces phrases qu'il reprend sans cesse. Certains traits de caractère que ces carnets autobiographiques laissaient entrevoir, grand sensibilité, humour, goût du mot juste mais modeste. J'espère pouvoir lire bientôt ses travaux les plus récents, aussi bien comiques qu'autobiographiques - où il évoque maintenant sa vie de couple et son file...


23 septembre 2010

Bighead, la parodie de Jeffrey Brown aux teintes encore humanistes


Bighead
by Jeffrey Brown (2004)

Je connaissais surtout Jeffrey Brown pour ces petits livres autobiographiques, récits de relations amoureuses bancales au coup de crayon instable, comme dans Unlikely. Un de ses petits maîtres de la bande dessinée indépendante US, bidouillant des histoires touchantes et justes, les pieds sur terre, humanistes. J'ai donc été surpris en découvrant ce livre sur le super héros parodique Bighead. Je me demandais même si un tel livre avait été publié en France (apparemment, oui, d'après le site de la Fnac).

En fait, l'humour et la parodie font partie intégrante de l'oeuvre de Jeffrey Brown, alternant autobiographie et des petits formats avec super héros ou zombie. Sa courte histoire centrée sur Wolverine est un joli hommage, un mélange sympathique : éléments propres à l'univers des super héros X Men, mais où les filles ont le même visage que certaines ex de Jeffrey, s'interrogent sur le devenir d'une relation...

Les aventures de Bighead sont encore plus minimalistes et parodiques que le récit sur Wolverine, présentées sous la forme de courts numéros mensuelles d'une revue dédiée au personnage. Chaque épisode ne fait que quelques pages, mais comprends sa propre couverture, dans le plus pure style des comics des années 70, riches en superlatifs sur les aventures proposées. Chaque histoire oppose Bighead à un nouveau méchant archétypal, homme crabe, sumo géant, Minotaure, et les enjeux narratifs sont réduits au minimum : Bighead rapplique, trouve une solution, tout est bouclé en quelques cases. Un joli enchaînement des clichés propres au genre, allant jusqu'à proposer une petite amie inaccessible à Bighead.

Mais par delà l'assemblage exquis des thèmes liés aux super héros, la touche personnelle de Jeffrey Brown se glisse dans certaines interrogations, certaines situations, certains rapports à la relation amoureuse. Bighead est invisible mais timide, hésitant quant à ces sentiments, en particulier quand une jolie fille est impliquée. On retrouve alors les monologues et interrogations qui parcourent les oeuvres autobiographiques de Jeffrey Brown.

Ce petit mélange propose ainsi plus de profondeur que l'apparente parodie basique. La collision des deux aspects peut ainsi offrir des planches assez surprenantes : le Minotaure détruit la ville par peine d'amour mais Bighead lui explique que la rupture peut être bénéfique, qu'il trouvera une fille plus appropriée. Et la destruction s'arrête. Petit OVNI dessiné que cette discussion sur la rupture...



13 septembre 2010

David Heatley has an upside-down brain (but he knows how to draw it and share it)


My brain is hanging upside down (J'ai le cerveau sens dessus dessous)
by David Heatley (2008)

Nouvel exemple d'une oeuvre autobiographique stylisée et passionnante, la bande dessinée continue de creuser les pistes intimes et David Heatley pousse les limites du genre.

Amusant qu'une telle focalisation semble encore originale en bande dessinée, l'approche n'est plus trop neuve de nos jours, les blogs BD ont continué de répandre l'intime dessiné et le rendre familier du public. Mais la saturation semble encore lointaine, la bande dessinée ne paraît pas encore déclencher le même réflexe effrayé que l'auto-fiction en littérature française : "encore des élucubrations dégoulinantes d'un auteur s'épanchant, pouah !". L'originalité apparaît encore possible, voire promise, quand un nouveau projet de roman graphie intime se présente.

Tout du moins dans mon esprit ; peut-être est-ce simplement lié à ma jeunesse dans le domaine. A la réflexion, je lis des romans graphiques autobiographiques depuis 4 ans à peine...

Néanmoins, les sujets d'explorations dessinés restent vastes, peu saturés de précédents en matière de comics, et David Heatley n'a pas choisi les plus simples, les moins ambitieux. Rêves, sexe, rapports raciaux, rapport à la mère ou au père, histoire familiale, paternité. Pourtant nous sommes nombreux à nous interroger sur ces différents sujets, alors n'est-ce pas un peu exagérer d'utiliser l'expression "cerveau sens dessus dessous" ?
Mais le titre ne décrit pas uniquement l'état névrosé du jeune David et sa quête de sens à différents niveaux, elle se rapport aux caractéristiques même du recueil. Heatley choisit une approche systématique assez fascinante, dédiant un chapitre à chacun de ses grands sujets d'hésitations : "sexe", "race", "mère", "famille"... Pourquoi pas, se dit le lecteur innocent, parcourant les premières pages du premier chapitre, le sexe : planches de rêves, petits précipités surréalistes en une page ou deux - distrayantes, légèrement déroutantes, peu originales. Puis surgit une planche peuplée de cases minuscules (6 x 8 par pages), personnages comme griffonnés, certains nus ou cachés d'un trait de surligneur rose, baisant, l'avatar de l'auteur omniprésent. Qu'est-ce ?


David Heatley débute alors un aspect fascinant de son projet : le récit quasi-exhaustif de sa vie sexuelle depuis son plus jeune âge, depuis ses premiers souvenirs de petit garçon jouant à touche pipi, déshabillant la soeur de la voisine ou jouant aux jeux vidéo primitifs avec son zizi pour joystick. Les cases s'enchaînent hypnotisantes, la puberté, les filles, la timidité, les premières mains effleurées, puis très vites les soirées plus coquines, les nuits partagées. Toutes ses petites amies ; toutes - difficile de ne pas croire à l'honnêteté de l'auteur. Surtout quand on saisit les envies curatives recherchées avec ce récit systématique, ce je-me-souviens sentimalo-érotique : cette éducation sentimentale fin XXème doit permettre à Heatley d'apprivoiser ses besoins sexuels. Objectif apparemment atteint d'après les dernières cases, en bonheur conjugal contrôlé, qui peut paraître un peu fade & conservateur par rapport aux expériences multiples présentées ; mais tellement plus serein et sage, mature.

Et surtout, quel geste artistique ! Mise à nue risquée certes, mais authentique & touchante, à la portée générale concernant la recherche de soi. L'auteur explique ainsi son choix de cacher tous les sexes nus par un trait de surligneur : il ne s'agit pas d'une oeuvre pornographique, à but d'excitation du publique, rien qu'une révélation honnête, sans complaisance. Cette idée graphique est une très jolie trouvaille, poussant discrètement les dessins vers une sorte de burlesque, de censure rigolarde : toujours crue, mais avec une distance évidente.

La même approche systématique se répète dans le chapitre "race", traitant de toutes les personnes noires marquantes dans la vie d'Heatley, depuis ses petits camarades de jeu jusqu'à ses voisins croisés dans son appartement de Brooklyn. Le trait est encore une fois minimal, les choix graphiques plus épurés encore : un pur noir et blanc, avec cadre noir épais. On sent le même besoin d'épuiser le sujet, motivé là aussi par quelques expériences difficile qu'il faut exorciser. Mais l'économie du récit pousse encore l'expérience vers des teintes plus générales, l'axiome se vérifie, "plus l'artiste creuse le particulier, plus il touche au général". L'apparition de petites critiques de rap renouvellent également l'approche par rapport aux cases de "sexe", portrait d'une jeune blanc attiré par la culture noire et les difficultés rencontrées dans les années 80 ou 90.

David Heatley sait parfaitement ajuster ces choix esthétiques au contenu de ses projets, les dernières pages familiales confirme sa capacité à trouver une belle justesse. Le fait que ce livre rassemble des travaux réalisés sur 5 ans environ explique peut-être cette justesse et ce recul, le temps pour laisser décanter les idées et les approches : l'auteur a même réalisé une bande son de son livre avec compositions originales... Il sera intéressant de suivre l'évolution de cet auteur et son travail humain, fragile et risqué.


4 septembre 2010

Winter's Bone, tragédie dans le Missouri désolé

Winter's bone
by Debra Granik, with Jennifer Lawrence (2010)
sortie française le 5 novembre 2010 - projeté au festival de Deauville le 5 septembre

Des collines à l'herbe grise, un ciel pétrifié ; parfois une route, mais les voitures semblent plus souvent rouler sur des chemins de terres pour rejoindre des maisons en bois à l'air morne. Deux enfants sautent sur un trampoline, la fillette à califourchon sur un poney à bascule. Un voisin mal rasé coupe du bois.

C'est une voiture de police qui approche, un jeune officier au regard égal, décidé ; il fait son job, il sert la loi. Il se tourne vers l'adolescente qui est sortie au son de moteur. Le policier expose la situation la jeune fille interroge, fronce des sourcils - elle porte une chemise à carreaux. Question du père, il est introuvable, cela pose problème et il faudrait le retrouver ; sinon. Sinon il faudrait évacuer la maison. Plus de pauvreté encore, assurément, battre la campagne.
La jeune fille est grave mais elle a l'air sûre d'elle, elle va s'occuper de tout cela.
Le policier s'éloigne. Bientôt la jeune fille marchera de maisons en maisons, cherchant, cherchant.

Qu'il est étrange de découvrir un film en anglais et d'être perdu dans les dialogues et le flot des accents - un coup toujours désagréable envers un bilinguisme supposé ; et pourtant, perdant presque chaque fois pied dans entre les paroles, les intonations et les sous-entendus, apprécier l'expérience cinématographique, le réseau d'impressions, d'images, de tensions, la trame devinée, voire inventée. Un bon film peut se passer du détails des sons, il suffit d'élan et d'énergie.

Et l'énergie est un des moteur de Winter's Bone. La jeune Ree Dolly, 17 ans, doit se démener pour retrouver son père dealer ; il a laissé leur maison en caution lors de son dernier passage en prison : s'il ne se présente pas devant le juge, la maison sera saisie, les occupants mis à la rue. A savoir Ree, son jeune frère et sa toute jeune soeur, ainsi que la mère aphasique, apathique, fantomatique. Ree fait déjà tourner le foyer seule, sans argent, récupérant nourriture auprès des voisins. Elle ne peut compter que sur elle-même, et visite les maisons du voisinages les unes après les autres, sa famille, ses connaissances : a-t-on vu son père ? Chaque fois, soulevant des réponses agressives ; on ne secoue pas un microcosme un peu louche, les petits deals du Missouri, même avec quelques liens familiaux en jeu ; surtout quand quelques liens familiaux sont en jeu.

Les images de ce petit panier de crabe rural sautent au visage, portées par une photographie crépusculaire. Un pays de froid, la désolation, un pauvreté terne et dépouillée, comme une pauvreté de gueule de bois étirée année après année : voilà, il n'y a que ça. Le collines, les arbres, le bruit du vent ou un vieux marais, un peu de musique à la guitare tous réunis au salon. Un quotidien aux paysages fascinants et aux vies sans avenir, le réalisme du film frappe. La réalisatrie a su capter cette authenticité, rendant justice au roman de Daniel Woodrell, auteur centrant ses livres sur les Ozarks du Sud du Missouri. Un superbe travail de cinéma, patient et juste, correspondant à la justesse réaliste souvent récompensée au festival de Sundance ; Winter's Bone y a été acclamé cette année, remportant les prix du meilleur film et meilleur script.

Mais si la critique soutient le film de manière unanime, ce n'est pas uniquement pour cette justesse réaliste. Les films de "communauté un peu misérable dans des coins perdus des US" ne sont pas rares, comme le fait remarquer le New York Times. Winter's Bone offre une histoire une lutte apparemment perdue, une série d'oppositions à la violence larvée, des figures fortes et terribles, une véritable histoire intemporelle & quasi mythique. Lutte pour un peu de justice et soutenir sa famille, car seule Ree peut le faire, et donc le fait. Jennifer Lawrence offre une performance profonde & riche, des échanges perturbant avec un oncle ou une voisine imprévisible & dangereux ; rencontres enchaînés comme autant de scènes de théâtre, juste séparées par la marche ou la conduite dans les collines. Comme une tragédie.

Cet alliage entre réalisme du contexte et grandeur théâtrale de l'intrigue donne sa grandeur au famille, sa profondeur, son caractère fascinant. Histoire intemporelle de condition plongée dans un quotidien entièrement authentique : difficile de ne pas être touché et agrippé.

Noyé dans ces dialogues intenses mais à demi compris, observant les images & visages gris, j'ai plongé peu à peu dans un expérience méditative, remplie de pistes & suggestions de réflexions. Parmi lesquelles, bien sûr, les comparaison cinématographiques. J'ai rapidement songé à Dead Man de Jim Jarmusch, où Johnny Depp parcourt un ouest américain en noir & blanc, rencontrant brigands biscornus, indien bizarres, paysans sales ; mêmes paysages gris, pauvres & grandioses dans leur petite échelle désolée, rencontres successives et vaguement menaçantes un peu similaires, en tout cas dans mon souvenir, ou dans la tonalité qui a marqué mon souvenir.

Mais en y songeant un peu plus, je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec L'Esquive, le magnifique film d'Abdelatiff Kechiche. Mise en rapport qui m'a supris moi-même : quel rapport le jeu amoureux adolescent en banlieue parisienne peut avoir avec un thriller du Missouri ? L'Esquive installe un histoire intemporelle de séduction dans la réalité cru d'un cité bétonnée, tournant chaque rencontre comme les scènes d'une pièce sur la dalle. Le tout laissant paraître une agressivité du quotidien, transmise par l'argot le plus violent, les intonations, l'énergie permanente, la menace ; un spectateur américain serait vite perdu dans les phrases, même avec un bon niveau de français : d'ailleurs, certains de mes amis n'avaient pas supporté ces dialogues intenses et hautement familiers... Le résultat offrant une superbe histoire tout en présentant un portrait de la banlieue respectueux et juste, comédie humaine et réalisme quotidien s'enrichissant réciproquement.

De tels alliages mettent en avant l'importance d'un écriture ambitieuse, capable de rendre fascinante une histoire de drogue locale. Une belle oeuvre.



3 septembre 2010

Joe Matt toujours plus épuisé, aux récits toujours plus squelettiques et fascinants



Spent
by Joe Matt (2007)

Spent est le dernier livre de Joe Matt, paru en France sous le titre Epuisé. Joe Matt poursuit la description de sa vie et de ses défauts, son côté radin, ses petites manies sales comme pisser dans le lavabo, ses amis dessinateurs Seth & Chester Brown. Et bien sûr, son obsession pour la pornographie, collection de vidéo, séances répétées de masturbation quasi-permanentes. Portrait honnête, voire volontairement négatif : un anti-héros sous forme d'auto-caricature bien dosée, assez fascinante.

Le matériel reste le même que dans les précédents livres édités, comme le recueil des planches parues dans Peepshow. Mais le style a évolué depuis les premières planches où des cases minuscules s'entassaient sans fin sur de larges pages. Ici, les épisodes sont décrits en détails, sous forme de 4 parties correspondant à 4 publications préalables dans le magazine Peepshow. Chaque épisode est s'écoule sous forme d'une scène unique, une sorte de plan séquence de plusieurs dizaines de pages, présentant soit des monologues de Joe Matt isolé ou de longues discussions avec ses amis. C'est humain comme du cinéma filmé avec délicatesse, prenant le temps de capter les mimiques, les réactions, les détails, les douces évolutions d'un dialogues. La finesse des peintures est renforcé par le style ligne claire, façon anciens comics, créant distance et familiarité.

Tout cela pour raconter quoi ? Les copies de cassettes vidéo porno, compilation que Joe Matt passe des heures à assembler pour couper toutes les scènes inutiles, tous les gros plans désagréables sur un mec un peu poilu : des best-of ultimes en VHS, concentré de jouissances lubriques potentiels. Difficile de ne pas sentir un peu de pitié face à ce personnage, vivant dans le dénuement, sans vraie technologie autre que sa télé, vivant très chichement de quelques contrats de BD ; pitié, léger mépris, interrogation : comment vivre ainsi ? Une vie aussi vide...

Le thème central du travail autobiographique de Joe Matt poussé dans ses limites les plus squelettiques. Plus aucun événements, plus aucune surprise, juste du détail, un art dérisoire poussé à son sommet le plus maîtrisé. Une sorte de perfection de sous-culture et d'une petit misère, une sorte de geste artistique étrange ; une BD à explorer.



27 août 2010

Amazing taste of Lester Bangs, pioneer of gonzo-rock criticism

Mainlines, Blood feasts and Bad Taste - A Lester Bangs reader
by Lester Bangs (2003 - articles published from 1968 to 1982)

The Rolling Stones lasting twenty, thirty years - what a stupid idea that would be. Nobody lasts that long - very few novelists; the greatest dictators don't turn out classic movies over forty-five years. (...)
In other words, why don't you guys go fertilize a forest?
published in Creem in December 1973

Ah, oui, quelle idée stupide, des Rolling Stones accroché à la scène pour 20 ans ; qu'aurait pu écrire Lester Bangs sur la chute de cocotier de Keith Richards en 2006 ? Après 44 ans de carrière pour les Stones..

Hélas, Lester Bangs est mort en 1982 d'une overdose, après un peu moins de 15 ans d'une carrière de critique rock. Une mort cohérente avec son personnage, car Bangs fut un des pionniers de l'écriture rock, adepte d'un mode de vie rock et excessif, usant des drogues, se lançant dans de longs textes plus ou moins improvisés, totalement débridés. Un personnage clé de la culture rock et des années 70, déposant ses textes dans Rolling Stone Magazine ou Creem et dans toute une pallanquée d'autres publications. Deux anthologies ont rassemblé ces écrits, et ce Mainlines, Blood Feasts, and Bad Taste est le deuxième service après l'initial Psychotic Reactions and Carburetor Dung: The Work of a Legendary Critic.

Il y a donc à boire et à manger dans ce fatras, un petit côté fond de tiroire qui laisse parfois perplexe ; certains articles jamais publiés auraient peut-être dû le rester, longs délires avec vague idée directrice, pas désagréables, mais dilués et dispersés, donnant juste le plaisir d'entendre une voix unique (même si parfois on s'en lasse avant la fin).

Ces articles d'ambiance servent surtout à renforcer la légende gonzo de Lester Bangs mais d'autres textes sont beaucoup, beaucoup plus intéressants. Les courtes critiques de deux pages offrent de superbes moments de critique rock : il y a bien ce style Bangs, cette quasi-absence de vraie plan structuré, vague fil suivi de manière souple, mais portant un véritable regard sur la musique, un oeil de passionné analysant les sons et réfléchissant à ces impressions. Mais l'équilibre est souvent instable entre analyse et passion, et les jugements sont parfois péremptoires, rarement tièdes, souvent tranchés avec un goût de la formule choc ; les bases de la critique rock des 30 dernières années, mais avec une démesure ravissante.

Mais ces critiques de quelques pages ne sont que des minces parties du travail de Lester Bangs, et son goût de l'analyse prend toute son ampleur dans des articles aux longs cours, où il reprend longuement ses interrogations, sa recherche de compréhension. Aimer le rock, c'est parler de rock. L'appétit rabelaisien pour les bons mots persiste, mais l'investissement de la réflection passionne, des papiers magnifiques, extrêmement intéressants sur l'évolution du rock dans les années 70.

Bangs mène un long travail d'investigation pour démonter la source d'inspiration d'un Protest Song de Bob Dylan. Il analyse la vision du monde des Talking Heads et de David Byrne, et l'on se surprend à redécouvrir les liens de Radiohead avec le groupe newyorkais. Il s'entretient avec Emerson, Lake and Palmer, laissant transparaître son scepticisme sur ce rock travaillé et trop technologique, terriblement technique, sans vraie passion ni émotion ; hésitations sur le prog rock similaires à celles de Nick Cohn dans Awopbopaloobop Alopbamboom. Il recadre le personnage de Jim Morrison comme fou capables de quelques fulgurances poétiques mais menant une vie démente et ingérable. Il cherche à comprendre les nouvelles orientations de Miles Davis à la fin des années 70, y voyant des échos de la déshumanisation de la société urbaine.

Ces textes présentent une véritable analyse, loin de l'image superficielle du journaliste décadent. Laissant parler sa subjectivité ou son style si personnel, mais rarement gratuitement, nourrissant même son envie d'analyse de ses goûts et son panthéon personnel. Les textes les plus impressionnants sont ceux où ils scrutent ces héros rock, Miles Davis, Jim Morrison, une critique de Patti Smith, un entretien avec Lou Reed, une série d'article sur la chute des Stones plongeant toujours plus vers le marketing dans des tournées sous contrôle, des disques plats.

De superbes pièces d'époques, donnant souvent l'impression de capturer l'air de leur temps, tout du moins sous un certain point de vue. Le long compte-rendu de visite en Jamaïque s'écoule fascinant, laissant sentir la découverte du reggae à une époque où Bob Marley répondait évasif entre deux pétards, sans avoir encore peuplé les T-shirts de tous les marchés de la planète. De jolies pièces précieuses d'une sous-culture en voie de conquête mondiale.

25 août 2010

Titus Andronicus et Free Energy, décharge de fête et de rock pour un lundi soir

Titus Andronicus /with Free Energy
concert at the Mavericks, Ottawa, ON - August, 23rd, 2010

- Come on, let's have a great Monday night party!

Les hasards de la programmation rock d'Ottawa ont placé Free Energy un lundi ; groupe de fête, pas forcément à son aise en début de semaine face à un public peut-être prudent vis-à-vis du reste de sa semaine, mais groupe sans retenu, alors rapidement, les quatre ou cinq premiers rangs ne sont plus que pogo. Une vingtaine de fous sautillant pour un public autout de 150 ou 200 personnes, l'ambiance est bien tonique et sympathique, et les Free Energy n'y sont pas pour rien.

Un groupe vaguement garage, sûrement classique rock mais plein d'énergie, des Rolling Stones qui ne joueraient que des singles de trois minutes, riches en riff et en passages accrocheurs. Cheveux longs et moustaches, T-shirts unis et jeans plutôt serrés, mais sans pose façon mode, façon petits rockers radical chic ; rien qu'une bande de potes aimants danser sur du bon rock, et danser, danser. Le chanteur ondule ravi avec des cambruresà la souplesse fraîche, qu'importe que Mick Jagger ou Iggy Pop ait déjà popularisés de telles danses de Saint Guys sexuées, leur plaisir est comminicatif ; il serait presque tentant d'avoir les cheveux mi-longs et raides pour pouvoir les agiter encore et encore.

Mais les têtes d'affiche Titus Andronicus n'ont rien à envier à Free Energy en terme d'engagement, et sont certainement encore plus excités. Pas étonnant que les deux groupes aient été cités dans les 7 jeunes groupes à suivre en 2010 par Rolling Stone US. Titus Andronicus, c'est 5 jeunes musiciens du New Jersey, 3 guitares et une basse, une batterie qui roule, 5 voix qui se mêlent parfois, un chanteur et une guitariste qui sautent à chaque décharge électrique : un groupe fascinant et déchaîné, hurlant et jouant fort, une magnifique décharge punk jeune et excitée.

Mais une décharge d'autant plus fascinante qu'elle propose une construction et une recherche impressionnantes pour une telle musique. En posant vaguement l'oreille, on peut penser à quelques scies rapides façon Ramones, deux minutes du même bourdonnement sale joué à toute vitesse ; mais au bout d'une minute, un chant hurlé s'ajoute ; puis une minute plus tard, un autre riff surgit et tous sautent ; puis un soupire, certains applaudissent, mais ce n'était qu'un sursi, d'autres glapissements s'invitent ; les morceaux peuvent ainsi durer 7 ou 8 minutes, comme des collages fous mais cohérents de courtes séquences ; du punk progressif ?

Du très bon indie, intuitif mais travaillé, sachant introduire d'autres rythmes, quelques touches de clavier, un peu de violon, des pulsations de batteries façon folk song irlandaise, des chansons aux longues phrases comme du Bob Dylan glapi à la folie. C'est cela, un punk un peu progressif, un peu folk ; rien de très nouveau peut-être, il n'y a qu'à lire la demi-douzaine de groupes cités des les critiques de Pitchfork ; mais le résultat est délicieux, superbe décharge de divertissement et d'investissement musical.

Difficile de rêver mieux pour une fête du lundi soir ; en attendant de se plonger dans les subtilités des albums...




22 août 2010

Get Low séduit puis trébuche, soufflé de film bien plat en bout de course

Get low
by Aaron Schneider, with Robert Duvall, Bill Muray, Sissy Spacek (2010)

- Je veux entendre ce que les gens racontent sur mon compte.
Requête compréhensible, tout particulièrement si l'on est un vieil homme cherchant à vivre isolé dans la forêt. Un isolement source de racontards, pensez donc, ce vieux barbu dangereux, histoires excitant les enfants en mal de sensations fortes. Alors, pour être totalement tranquille, autant se renseigner sur les bruits qui courent, mais comment laisser les langues se délier véritablement ? Les gens parlent toujours dans votre dos, discrètement, entre eux, la parole ne se libèrent véritablement qu'à votre mort.

Alors le vieux barbu va organiser son enterrement. Et il y sera présent pour se rendre compte de ce qu'on dit de lui.

Get Low début sur cette idée sympathique, source de péripétie et de traits d'humour grinçants donnant un rythme agréable au film. Robert Duvall glisse avec élégance et rugosité dans son rôle de vieil ours misanthrope, Bill Muray délivre de magnifiques réparties en croque-mort organisateur de grandes funérailles improbables, et Sissy Spacek présente une adorable vieille amie compréhensible. Le film promet beaucoup, offre un joli éventaille de tonalités, humour grinçant parfaitement réglé, discussions émues, peinture d'une petite ville des années 30 en panier de crabe où les gens sont méfiants. On sent venir l'évocation d'une certaine fermeture d'esprit, un passé qu'on ne peut avouer, qui va être révélé peu à peu, subtilement.

Les révélations viennent peu à peu, doucement, et le film se perd hélas progressivement. L'humour s'efface et disparaît en arrière-plan, les scènes se font plus lourdes et chargées, plombées, les acteurs graves jusqu'à l'excès : quelle chute de rythme ! L'ennui monte, la déception également, particulièrement dans la scène finale, la révélation, le grand récit de l'affaire passée : tout ça pour ça ?

Je l'avoue, peut-être ai-je raté quelques subtilités dans les dialogues en anglais, mais surtout car la chute de rythme avait errodé ma concentration... Les chutes de concentrations du public ne sont pas uniquement dues à sa fatigue ou à son manque de bonne volonté, elles révèlent souvent les passages les moins réussies, les scènes qui ne fonctionnent plus trop, et c'est hélas le cas de l'intégralité des quarante-cinq dernières minutes...

Les seuls sursauts d'attention surviennent pour ddes passages suggérant des occasions ratées, des amorces de bonnes idées qui ne semblent pas bien exploitées, mal explorées. Les deux tiers du film servent à préparer la grande fête d'enterrement, et ses airs de kermesse populaire laisse d'abord espérer un éclair d'énergie, folie populaire enthousiaste face à la figure désespérée de l'ancêtre Duvall. Las, la scène de confession n'offre presque aucun contre-champ, quelques images statiques d'un auditoire bouche bée et grave, le reste du temps était fagocité par un gros plan sur le visage de Duvall parlant.

Effet de cinéma terriblement étriqué, qui ne laisse plus grand doute sur la teneur du film : rien de vraiment plus qu'une histoire très chrétienne de confession publique, homme cherchant un peu de rédemption, un peu de pardon auprès des hommes, mais finalement un homme seul face à Dieu, simplement surlignée par le manque d'épaisseur psychologique des autres personnages. Certaines critiques parlent de nominations aux oscars pour ce Get Low, en particulier pour la soit-disant immense prestation de Robert Duvall ; la première heure pouvait faire illusion, mais l'équilibre général du film ne donne pas envie de soutenir de telles candidatures.


12 août 2010

La fragilité instable de The National inondant Osheaga

The National concert - July, 31st, 2010 - Osheaga Festival, Montréal

Fragile.
Fragile, pour dire ténu, mince, délicatement élégant. Epiphanique, mais instable, cristallin. Léger & tremblant, frémissant.
D'autant plus beau & touchant par cet équilibre de marcheur sur fil.

The National est peut-être le plus grand groupe du monde comme le proclame certains blogs, et j'en étais moi-même convaincu en sortant de leur concert à la Maroquinerie parisienne en mai 2007. Un groupe capable d'installer une envergure fascinante & profonde, et d'autant plus impressionnante qu'elle frémit précaire. Prête à s'envoler, à glisser, à devenir trop ceci ou pas assez cela ; pompeuse, ou dérisoire, ou un peu cul cul, ou prévisible.

La grâce n'est jamais qu'un équilibre instable.

Et cette précarité surgit dès la deuxième chanson jouée à Osheaga 2010 à Montréal. Placé entre deux mythes, Pavement & Arcade Fire, The National a attaqué plein d'énergie avec deux tubes tubes énergiques & émouvants, Mistaken for Strangers de l'album Boxer et de leur nouvel album, Bloodbuzz Ohio il me semble. Puis ils ont enchaîné par un morceau Boxer, au rythme terriblement lent, Slow Show apparemment, comme timide, tentant peut-être quelque chose, ou simplement incapable de laisser la mayonnaise prendre. Un faux-rythme, un sportif en dedans dans les premières minutes d'une finale, attentiste : mais que se passe-t-il ? La chanson semble traîner des pieds, la délicate voix rugueuse de Matt Berninger paraît juste paresseuse, l'équilibre des guitares et cordes ne s'entraîne pas mais se regarde du coin de l'oeil.

Plus de contenu, plus d'interprétation ou d'incarnation, juste une petite exécution un peu molle. Le funambule a trébuché, ou sent la peur de la chute, et plus rien n'est aérien.

On sent le groupe conscient du léger pataugement, de l'enlisement qui guette déjà. Attention, serrons-nous les coudes ! Plus question de grâce, les camarades échangent regards, respirent un grand coup, ils jouent plus simple peut-être, moins magnifiquement humains, mais il faut tenir la baraque. Matt rame avec les autres, un peu maladroit, un peu plus que d'habitude ; il fait le métier, offre les chansons, mais ne retrouve pas la finesse initiale, l'apesanteur que peuvent atteindre ces histoires & les morceaux du groupe.

Alors Matt en rajoute, il hurle encore plus fort qu'il ne le fait sur un refrain, il se roule encore plus sur le dos. Décharge d'énergie ! Comme un gosse qui tape du pied, qui ne sait plus comment faire, il n'y a plus qu'à crier ! Hurlement habituel du morceau, mais poussés cette fois avec un peu plus d'espoir : voilà qui va nous relancer, je me roule plus encore au sol !

Et voici le verre de bière renversé. Sur la batterie, sur un bout d'ampli, sur des pédales d'effet.
La bêtise qui détend l'atmosphère. Les sales gosses ricanent, vaguement honteux, vaguement benêts, regardant leurs pieds : tout de même, devant une telle foule, c'est un peu gênant. Stefen Malkmus était couvert de bière lui aussi avec Pavement, mais lancée depuis le public, c'était plus rock'n'roll et moins gaffeur. Mais autant en rigoler.

Le groupe repart plus léger, tâtonne encore un morceau ou un morceau et demi, rejoint par Richard Parry d'Arcade Fire pour une poignée de chansons. Mais voici un tâtonnement ascendant, l'incident de scène a joué certainement les soupapes, l'inquiétude s'est trouvée détournée, focalisée vers une bêtise dérisoire, et il n'y a plus qu'à jouer, jouer, pousser les inquiétudes qui se bousculent dans l'estomac et les suivre, les laisser murmurer les paroles sur les lèvres, plutôt que rester clouer au sol. Partager l'anxiété quotidienne dans le chant, les chansons de The National parlent-elles d'autre chose de toute façon ?

Alors The National monte, monte, doucement, prudemment, mais magnifiquement. Matt Berninger est plus névrosé que jamais, piétinant la scène entre les morceaux, les mains prises de tic, la mèche blonde éparse par dessus le profond regard bleu. Bien sûr, la densité émotionnelle de The National ne tient pas uniquement de son chanteur, les cordes, le piano, les entrelacs de guitare, tout un montage collaboratif et tout le monde joue tous les morceaux tout le temps, comme dans les meilleurs groupes. Mais le frémissement à fleur de peau de Matt s'affiche comme la pointe frêle de l'iceberg, limpide et apeurée. Est-il terriblement timide, à faire les cent pas à chaque pause ? Cherche-t-il à retrouver les sentiments violents et anxieux de l'écriture, de l'enregistrement, pour habiter au mieux les chansons, comme un comédien plongeant dans son rôle à chaque nouvelle scène ?

Qui sait ?
Au coeur de sa bande, Matt Berninger offre une profondeur intense dans sa voix baritonnée, et les échos résonnent longtemps de Fake Empire ou Terrible Love finaux, de la nouvelle pépitte England. Une partie du public a peu à peu tourné les talons pour s'approcher d'Arcade Fire, bientôt sur la scène de gauche, mais les oreilles ne se détachent pas, les regards luisent, luisent sur des joues doucement frémissantes.










The National & Pavement at Osheaga 2010 in Montreal copyright The Gazette
Video by Dario Ayala, edited by Marcos Townsend