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12 février 2011

Joan Didion et la démarche de prise de notes

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On Keeping a Notebook  -  Joan Didion 
     article publié pour la première fois en 1966 dans Holiday. 
     article reproduit dans le recueil "Slouching Toward Bethlehem" (1968) 
     inclus dans l'anthologie "We tell ourselves stories in order to live - Collected Nonfiction" (2006) 



Il y a quelques semaines, j'ai eu la chance de voir "The Year of Magical Thinking" au National Art Center d'Ottawa. En 2007, Joan Didion a en effet adapté pour la scène son mémoire, publié en initialement en 2005. Le spectacle connaît maintenant un joli succès un peu partout en Amérique du Nord, pièce subtile et sensible évoquant les décès rapprochés du maris et de la fille de Joan Didion. Le texte fonctionne parfaitement sur scène, montage des pensées de l'auteur, ses impressions d'années de deuil, ses souvenirs, le flux instable de son esprit. La voix de Didion s'écoule superbe, sans perdre la force de l'écrit, gagnant une texture dans l'énonciation orale.

J'ai donc eu envie de découvrir un peu plus les articles de Joan Didion, tout son travail de non-fiction. Travail qui avait fait d'elle une des têtes de pont du Nouveau Journalisme dans les Etats-Unis des années 60. 

Coup de chance : la bibliothèque d'Ottawa dispose d'un volume de "We tell ourselves stories in order to live". Rien de moins qu'une anthologie des non-fictions rédigées par Joan Didion. Plus de 1100 pages en petits caractères, à la limite du papier bible, rassemblant 7 ouvrages publiés au préalable. Une orgie de textes, articles, notes personnelles, tout une vision du monde et de l'écriture. Un sacré programme à avaler, et je ne sais pas jusqu'où je vais pouvoir pousser mes explorations : l'ampleur du volume ne le rend pas très facile à parcourir au jour le jour dans les trajets du bus...

Je n'en suis encore qu'à "Slouching from Bethlehem", son premier recueil de non-fictions, publié en 1968. Il y aurait beaucoup à dire sur certains articles, magnifiquement composés, fluides, intelligents, et qui construisent une vision du sud-ouest américain une fois mis bout à bout. Faits divers dans des petites villes paumés ; portrait de John Wayne et Howard Hugues, icônes vieillissantes renvoyant l'Amérique à certains de ses mythes ; longue plongée dilettante dans le San Francisco de 1967, où apparaissait les premiers hippies. Oui, définitivement beaucoup à dire, et je ne sais pas ce que je ferai de toutes ces lectures stimulantes ; je ne sais pas ce que ma petite plume de blog peut laisser transparaître d'une telle expérience...

Mais la deuxième partie du recueil est dédié à des essais plus personnels, des textes sans motivation factuelle, sans rapports de commandes avec des grands magazines comme Life ou Vogue. De pures réflexions, certes publiées sous forme d'articles dans la presse au préalable, mais groupées dans cette partie simplement intitulée "Personnals". Une tonalité fort différente des récits précédents, et qui explique mon emploi babarisant du terme anglo-saxon non-fiction. Je suppose qu'il faudrait parler d'essais, et nommées les textes de la première partie articles, reportages, portraits. Mais il semble plus séduisant de grouper les deux formes sous un même terme générique, non-fiction, liés simplement par leur rapport à la réalité, leur distance à la pure imagination. Cohérence justifié par les propos de Joan Didion elle-même, livrés dans une précieuse interview à la Paris Review : tous ses articles étaient des reflets de ce qu'elle voulait faire à ce moment précis, de là où elle voulait aller. Même les reportages apparemment les plus factuels...

Le premier texte de la section "Personals" s'intitule ainsi "On keeping a Notebook", réflexions sur le processus de prise de note. Processus séparé dès le début de la question du journal intime, où l'on note simplement les activités du jour, liste factuelle, sèche, vite évaporée. Didion évoque ici les notes qu'elle prend en permanence, morceau de phrase attrapée au vol, bout de dialogue entendu dans un hall d'hôtel ou un ascenseur, petite scène aperçu au détour d'une rue qu'elle capte en quelques phrases, pensées qui passe par la tête. Tout un ensemble de petits précipités, et dont la véracité n'est même pas la question centrale : rien ne prouve, dit-elle, que la note prise il y a quelques années ait vraiment eu lieu de cette manière, objectivement - ou qu'il ne s'agisse pas simplement de la manière dont l'auteur a perçu les choses, des réflexions qui ont germé à cette occasion...

La véracité objective n'est pas le moteur des prises de note de Joan Didion. Il s'agit surtout pour elle de noter la manière dont les choses lui semblaient être, les sensations associées : "how it felt to me: that is getting closer to the truth about a notebook". Avec pour objectif final, central de piéger son état d'esprit d'alors, et non pas le fait lui-même. Décrire pour se comprendre, garder une trace de sa réaction d'alors, "remember what it was to be me". Quelle jolie formule : "se rappeler ce que c'était d'être moi"...

Tout cela est cohérent avec les propos déjà évoqués un peu plus tôt, les articles motivés par les choses que l'auteur avait envie de faire à l'époque. L'écriture, pour Didion, semble toujours viser à se comprendre soi-même, à laisser l'auteur s'introduire dans la réalité des choses, glisser ses réactions, confronter son ressenti. On comprend mieux sa vision de l'écriture, et son travail dans le cadre du Nouveau Journalisme ; approche où le journaliste invitait son ressenti au milieu du récit des faits, laisser transparaître son point de vue, tel un narrateur honnête et transparent de roman.

Cohérence dans le travail de Joan Didion qui se retrouve finalement dans "The Year of Magical Thinking", écrit en 2004, soit presque 40 ans après ses réflexions "On Keeping a Notebook". Le mémoire écrit en 2004 n'est rien d'autre qu'une immense prise de note, flux de sensations, de réminiscences, de scènes captées, mais dans le cadre d'un deuil. Prise de note agencées avec génie, humour, sensibilité, grâce à de longues années de travail sur son écriture. Si le moteur des prises de notes de 2004 est assurément similaire aux élans des années 60, les limites techniques que Joan Didion évoque dans son interview de 1978 concernant son écriture ne semblent plus réelles en 2004 - assurément un symbole frappant du travail effectué par un écrivain au cours de sa carrière...


  • On Keeping a Notebook - 1966 article published in Holiday (PDF version) 


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2 janvier 2011

Liste de livres lu en 2010 - et pas encore évoqués ici

Fin d'année calendaire, le temps des listes et autres best of. Une pratique certainement motivée par les vacances de journalistes à cette période de l'année : on peut préparer de tels articles à l'avance, les publier au dernier moment, et ainsi occuper les kiosques même quand le personnel festoie... Mais aussi une habitude joueuse, envie de classer, d'assembler ses préférences, d'exercer un petit pouvoir critique, de discuter longuement entre collègues ou entre potes ; et un plaisir de lecteur aussi, la liste offre le moyen de faire quelques découvertes, oeuvres noyées dans dans le flot de l'actualité...

Je l'avoue, je suis toujours tenté par ces listes de fin d'année, assemblage de films, classements de disques ou de chansons. Mais les listes de livres m'attirent moins, ou me semblent moins évidentes : on va voir les films au moment de leur sortie, mais on ne lit pas toujours les livres au moment de leur sortie. A moins d'être critique littéraire, libraire, employé de bibliothèque. En tout cas, dans mon cas, j'essaie de varier mes lectures, alterner les époques, les genres, les pays. Papillonner dans les bibliothèques, picorer les magasins de livres d'occasion... Un rythme qui se prête moins au classement à date fixe.

Cependant, il peut être amusant de garder trace de mes lectures, de mon cheminement dans le monde des livres. Un petit catalogue des mes lectures. Tout au long de l'année, j'ai déjà évoqué une vingtaine de romans sur ce blog, avec plus ou moins de détails. Mais d'autres ouvrages sont restés sur le côté, jamais évoqués faute de temps, ou parce que les livres me semblaient trop intimidants pour mes petits commentaires...

Alors voici une petite liste en vrac des livres lus cette année. Une liste un peu à la manière du joli blog "Discipline in Disorder", adepte de la liste sans classement, du texte posté spontanément, juste pour capter un moment de lecture. Leur liste 2010 mêle ainsi sans distinction romans, essais, livres de photos ou bande dessinée : toujours une jolie mine de trouvailles. Ma liste n'est pas aussi en désordre que celle de DiD, pas aussi laconique, et elle ne comprend pas les bandes dessinées - que j'évoquerai dans une autre liste. Mais j'espère qu'elle sera plaisante à lire...

  • Rosie Carpe de Marie N'Diaye (2001)
    Rosie arrive en Guadeloupe, à la recherche de son frère ; accompagnée de Titi, ce fils mou qu'elle a du mal à aimer. Rosie, fille à la dérive, ayant fui Brives, ayant travaillé sans élan à la Croix de Berny. Une terrible galerie de portraits contemporains, délicatement théâtrale, superbement écrit : un prix Femina tellement mérité...

  • Jour de Souffrance de Catherine Millet (2008)
    Catherine Millet avait conté sa vie sexuelle, elle parle ici de sa longue jalousie. Livre de récit et livre d'analyse des sentiments, des obsessions sentimentales incontrôlables. Honnête, juste, doucement torturé : la jalousie contemporaine.

  • In a Free State by V.S. Naipaul (1971)
    Livre en trois épisodes. Un serviteur indien suit son maître à Washington DC. Un ouvrier des Caraïbes suit son frère en Angleterre pour aider ses études. Deux anglais traversent l'Afrique du Sud en voiture quand une guerre ethnique se prépare. Trois tensions entre pays du Nord et du Sud, peuples dominants et masses dominées, tressées avec subtilité dans un monde où les colonies ont disparu (officiellement). On comprend parfaitement le Booker Prize attribué au livre, et le Nobel offert à Naipaul...

  • La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint (2009)
    Trosième volet des amours de Marie, histoire d'amour des années 2000. Toussaint pousse son système d'écriture plus loin encore, tissant des scènes presque abstraites, terribles, superbes : qui imaginerait tant de beauté dans la course neigeuse d'un cheval fou sur l'aéroport de Tokyo ?

  • La légende de nos pères de Sorj Chalandon (2009)
    Un écrivain doit écrire la biographie d'un ancien résistant, commandé par sa fille - mais les pièces du récit s'assemble mal. Un livre de souvenir, d'écriture, de recherche sur l'histoire dans ses détails ; sorte d'étude de cas : poids mythologique de la résistance française, étiré jusque nos jours.

  • Carte Muette de Phlippe Vasset (2005)
    Un groupe de géographe est engagé pour cartographier Internet : pas uniquement les lignes de serveurs, tous les flux des utilisateurs... Livre doucement expérimental, construit par bribes d'emails, jouant avec les polices de caractères, tentant de mêler discussions typiques d'Internet et monologue intérieur. Pas désagréable, pas inintéressant, mais l'aspect le plus fascinant tient au "vieil Internet" qu'il présente : un Internet d'emails, sans chat, sans Facebook, sans Twitter - et le livre n'a que 5 ans !

  • Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann (2009)
    Biographie monstre de Claude Lanzmann, réalisateur du monumental film Shoah. Mais aussi résistant actif, compagnon de Simone de Beauvoir et ami de Sartre ou Deleuzz, militant pour la décolonisation, journaliste explorateur du monde en Israël, Allemagne de l'Est ou Algérie, directeur de revue... Une vie vertigineuse, riche comme 1000 romans ou essais, et superbement écrite - 800 pages à dévorer, terriblement stimulantes.

  • The New Journalism - anthologie assemblée par Tom Wolfe (1973)
    Le Nouveau Journalisme, élan du journalisme des années 60-70, où le journalisme se rafraîchit en piochant des techniques d'écritures romanesques, en offrant plus d'espaces à l'auteur parlant à la première personne, à tous les délires du gonzo. Dès 1973, Tom Wolfe assemble une anthologie de textes forts, et la lecture s'écoule fascinante : tant de grands papiers ! Pages de In Cold Blood de Capote, délires de Hunter S. Thomson, enquête d'un journaliste participant à un match de foot US pro, interview avec une actrice pour Warhol, récit de la mort lente d'une adepte des régimes macrobiotiques. Une variété sans fin, et une mine d'exemples pour repousser les limites de l'écrit, qu'il s'agisse de non-fiction ou de tout type de récit...

  • Un an de Jean Echenoz (1997)
    Une femme se réveille à côté d'un cadavre, s'enfuit, se construit une vie cachée - de plus en plus pauvre, faute d'argent, jusqu'à dormir dans la rue avec les clochards. Déchéance et fuite, passivité, un petit monde de marginaux du sud de la France, plantés par le style sobre d'Echenoz. Difficile de bien savoir où tout cela va, mais la course doucement paranoïaque est vaguement envoûtante.

  • Boderline (2000) / La Brèche (2002) de Marie-Sissi Labrèche
    L'autofiction à Montréal dans les années 90. Marie-Sissi Labrèche raconte ses rapports détestables avec sa mère folle, conte son amour fou et obsessif pour son professeur de littérature, le mépris de son corps, machine à sexe à la dignité perdue. Les thèmes maternels ou d'amour fou ne sont pas toujours très profonds, semblent parfois un peu convenus ou superficiels. Mais l'élan halluciné du langage donne un rythme certain, souvent fascinant pour un lecteur parisien : un élan obsessionnel pavé d'expressions québécoises surprenantes pour l'oreille francophone européenne.

  • Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise (2000) / Par une nuit où la lune ne s'est pas levée (2007) de Dai Sijie
    Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, un immense succès littéraire : traduit en 25 langues ! Jolie histoire d'adolescents envoyés à la campagne pendant la révolution culturel, transmettant la littérature européenne à une couturière analphabète - récit poétique, doux, humoristique.
    Le livre suivant est également fascinant, mais à la construction ambitieuse et multiple, centrée autour d'un parchemin déchiré offrant une citation du Boudha. Le livre mêle visite d'une traductrice en Chine, récit d'aventurier français après la Seconde Guerre, vie du dernier empereur, réflexion sur la traduction ou les langues mortes. Un roman multiple, foisonnant, érudit, poétique.

  • The Echo Maker by Richard Powers (2006)
    Un accident de voiture, le frère dans le coma, reprenant peu à peu ses esprits, mais croyant sa soeur une comédienne, un imposteur chargé de le tromper... Joli pitch initial, mais livre que j'ai trouvé terriblement poussif ; à la construction tellement apparente, à la progression lente, à la documentation visible et artificielle, aux personnages souvent prévisibles. Un livre fabriqué, comme parfaitement assemblé avec des recettes précises, façon cours de "Creative Writing" - sans vie. J'ai du mal à comprendre son statut de finaliste au Prix Pulitzer, du mal à saisir l'enthousiasme critique...

  • Extension du domaine de la lutte par Michel Houellebecq (1994)
    Parce qu'il fallait tout de même avoir lu un livre de Houellebecq dans sa vie - et surtout cette année ; alors commençons par le premier roman. Petite histoire d'homme des années 90 désabusé, petit cadre en services informatiques transporté dans les hôtels de province, les petites mesquineries de l'entreprise. Un ton personnel, détaché, doucement cynique, où surgissent des aphorismes déprimés sur la société, des scènes acides sur les comportements de collègues, de pures envies de détachement voire de meurtre. Il serait maintenant intéressant de lire Les Particules Elémentaires...

27 août 2010

Amazing taste of Lester Bangs, pioneer of gonzo-rock criticism

Mainlines, Blood feasts and Bad Taste - A Lester Bangs reader
by Lester Bangs (2003 - articles published from 1968 to 1982)

The Rolling Stones lasting twenty, thirty years - what a stupid idea that would be. Nobody lasts that long - very few novelists; the greatest dictators don't turn out classic movies over forty-five years. (...)
In other words, why don't you guys go fertilize a forest?
published in Creem in December 1973

Ah, oui, quelle idée stupide, des Rolling Stones accroché à la scène pour 20 ans ; qu'aurait pu écrire Lester Bangs sur la chute de cocotier de Keith Richards en 2006 ? Après 44 ans de carrière pour les Stones..

Hélas, Lester Bangs est mort en 1982 d'une overdose, après un peu moins de 15 ans d'une carrière de critique rock. Une mort cohérente avec son personnage, car Bangs fut un des pionniers de l'écriture rock, adepte d'un mode de vie rock et excessif, usant des drogues, se lançant dans de longs textes plus ou moins improvisés, totalement débridés. Un personnage clé de la culture rock et des années 70, déposant ses textes dans Rolling Stone Magazine ou Creem et dans toute une pallanquée d'autres publications. Deux anthologies ont rassemblé ces écrits, et ce Mainlines, Blood Feasts, and Bad Taste est le deuxième service après l'initial Psychotic Reactions and Carburetor Dung: The Work of a Legendary Critic.

Il y a donc à boire et à manger dans ce fatras, un petit côté fond de tiroire qui laisse parfois perplexe ; certains articles jamais publiés auraient peut-être dû le rester, longs délires avec vague idée directrice, pas désagréables, mais dilués et dispersés, donnant juste le plaisir d'entendre une voix unique (même si parfois on s'en lasse avant la fin).

Ces articles d'ambiance servent surtout à renforcer la légende gonzo de Lester Bangs mais d'autres textes sont beaucoup, beaucoup plus intéressants. Les courtes critiques de deux pages offrent de superbes moments de critique rock : il y a bien ce style Bangs, cette quasi-absence de vraie plan structuré, vague fil suivi de manière souple, mais portant un véritable regard sur la musique, un oeil de passionné analysant les sons et réfléchissant à ces impressions. Mais l'équilibre est souvent instable entre analyse et passion, et les jugements sont parfois péremptoires, rarement tièdes, souvent tranchés avec un goût de la formule choc ; les bases de la critique rock des 30 dernières années, mais avec une démesure ravissante.

Mais ces critiques de quelques pages ne sont que des minces parties du travail de Lester Bangs, et son goût de l'analyse prend toute son ampleur dans des articles aux longs cours, où il reprend longuement ses interrogations, sa recherche de compréhension. Aimer le rock, c'est parler de rock. L'appétit rabelaisien pour les bons mots persiste, mais l'investissement de la réflection passionne, des papiers magnifiques, extrêmement intéressants sur l'évolution du rock dans les années 70.

Bangs mène un long travail d'investigation pour démonter la source d'inspiration d'un Protest Song de Bob Dylan. Il analyse la vision du monde des Talking Heads et de David Byrne, et l'on se surprend à redécouvrir les liens de Radiohead avec le groupe newyorkais. Il s'entretient avec Emerson, Lake and Palmer, laissant transparaître son scepticisme sur ce rock travaillé et trop technologique, terriblement technique, sans vraie passion ni émotion ; hésitations sur le prog rock similaires à celles de Nick Cohn dans Awopbopaloobop Alopbamboom. Il recadre le personnage de Jim Morrison comme fou capables de quelques fulgurances poétiques mais menant une vie démente et ingérable. Il cherche à comprendre les nouvelles orientations de Miles Davis à la fin des années 70, y voyant des échos de la déshumanisation de la société urbaine.

Ces textes présentent une véritable analyse, loin de l'image superficielle du journaliste décadent. Laissant parler sa subjectivité ou son style si personnel, mais rarement gratuitement, nourrissant même son envie d'analyse de ses goûts et son panthéon personnel. Les textes les plus impressionnants sont ceux où ils scrutent ces héros rock, Miles Davis, Jim Morrison, une critique de Patti Smith, un entretien avec Lou Reed, une série d'article sur la chute des Stones plongeant toujours plus vers le marketing dans des tournées sous contrôle, des disques plats.

De superbes pièces d'époques, donnant souvent l'impression de capturer l'air de leur temps, tout du moins sous un certain point de vue. Le long compte-rendu de visite en Jamaïque s'écoule fascinant, laissant sentir la découverte du reggae à une époque où Bob Marley répondait évasif entre deux pétards, sans avoir encore peuplé les T-shirts de tous les marchés de la planète. De jolies pièces précieuses d'une sous-culture en voie de conquête mondiale.