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2 décembre 2010

The Forgotten Ones, Gailly offers another infinitesimal tale of feelings





Les oubliés  /  The forgotten ones 
by Christian Gailly (2007,  Editions de Minuit)

Schooner and Brighton were driving to Brittany when it happened. Paul Schooner and Albert Brighton, two journalists - "my two English guys" as they were usually called by their boss. Schooner and Brighton in charge of the culture pages of the newspaper, with a specific series on "the forgotten ones": these artists who were gifted and successful, always sources of good stories. That day, Schooner and Brighton were driving to interview Suzanne Moos, cello virtuoso who stopped playing at a young age.

But they never reached the place. Car accident on the highway. Car squeezed in between a truck and a car. Took the train back to Paris. And Schooner never came back to Paris. Died in the washroom.

The Forgotten Ones is another short but sensitive novel by Christian Gailly. 140 pages, not more. An apparently simple plot, only a few action axes: accident, back in the train, death, announcement of the death. Then interview of Moss a few months later. Nothing more, not more than 4 to 5 characters. But a simplicity following the movements of the mind. The little sparkes of ideas almost described in real time. A journalist cooking pasta for the kids of the new widow. Music heard in an Saab cab, until the end of the song. A thunderstorm on the beach. An old story told by a former musician walking too fast.

Christian Gailly is a man of details. A man of humor. Of small, tiny, striking sentences. Condensed paragraphs, usually half a dozen of lines. Short sentences. Small pieces placed next to another. With a nice sensitive ear to the voice, to the small talk. The little self-talks, when language is sometimes unstable, twisted. When humble characters reveals their little ideas & fears, small jokes told for oneself, little vision of love or friendship. Or death. Usual themes of Gailly, music, little life changes happening in one night, middle-aged characters finding love again, humbly, surprised themselves. Precious & modern little tales.



Tout le monde sait ça. Un accident violent c'est ça. On ne sait plus qui on est. Pourquoi on est là. Ni où on va. D'où on vient, n'en parlons même pas.

Everybody knows that. A violent accident that's that. You don't remember who you are. Why you are here. Neither where you go. Where you're coming from, don't even think about it.



La solitude d'après. Celle de quand les enfants sont couchés. Les mères savent ça. Les pères aussi. Même Brighton, qui pourtant ne l'était pas. Juste père d'un soir. C'est pareil. On ne se surveille plus. On peut. On a le droit. On est libre. Du coup ça cède de partout. Et on laisse faire. Ca libère des tas de pensées. Ca vous submerge ou pire. Ca vous noie. C'est ça. Laisse-toi aller.

The solitude after. The solitude when kids are in bed. Mothers know that. Fathers do too. Even Brighton who was not one though. Only father for one night. That's the same. You don't watch after yourself. You can. You have the right to. You are free. Then things break from all sides. And you let things go. Bunch of thoughts are liberated. You're overwhelmed or worse. You're drown. That's it. Let yourself go.



Et après on ira se coucher, d'accord ? Je suis bien vieux, dit Brighton. Moi aussi, dit Moss. On fera ce qu'on pourra.

And then we'll go to bed, OK? I'am really old, said Brighton. Me too, said Moss. We'll do what we can.



Pas une main ne s'était posée sur elle : On croit pouvoir s'en passer, dit Moss. Et en effet, on le peut. On y arrive, on s'en passe. On résiste, on est fidèle et le temps passe.
Oui, dit Brighton. Mais il suffit d'un rien, d'un geste. Pour se rendre compte, mesurer combien. A quel point ça nous manquait. Pas vrai ? Si, dit Moss. Et elle a souri. Et ils se sont aimés. Et ça s'est bien passé. Mais oui.

No a single had touched her: You think you can do without it, said Moss. And indeed, you can. You manage tout, you do without it. You resist, you're faithful and time passes.
Yes, said Brighton. But one small nothing is sufficient, one gesture. To realize, see how much. How much you missed it. Right? Yes, said Moss. And she smiled. And they loved each others. And things went well. But yes.

8 novembre 2010

A movie about Howl, Ginsberg and literary creation



Howl 
by Rob Epstein & Jeffrey Friedman, with James Franco & John Hamm (2010)
sortie française annoncée pour "prochainement" (janvier 2011 en Allemagne & Grande-Bretagne)


- That was Allen Ginsberg, man. He.
Bob Dylan quitte la fenêtre du regard et s'assied rêveur dans la limousine en marche, fasciné, ravi. Il vient d'échanger quelques mots avec Allen Ginsberg à travers la vitre de la voiture.

De manière assez surprenante, cette scène est celle que je retiens le plus du film I'm not there - le film de Todd Haynes sur Bob Dylan. Cate Blanchett / Bob Dylan bavardant avec Ginsberg dans une voiture en marche, échangeant quelques propos poétiques, et Dylan fasciné, fasciné, tellement émerveillé d'avoir pu faire cette rencontre. Le plus grand chanteur américain de l'époque, la star magnifique, ému comme un gosse pour avoir pu échanger deux phrases avec son idole, le poète fondateur de toute une génération.

Peut-être est-ce là un aveu assez naïf de mes limites culturelles, ma faible connaissance de la poésie Beat, de la Beat Generation ; de la poésie en générale. On a les passeurs qu'on mérite : un film sur une idole rock pour être introduit à un mythe littéraire du XXème siècle... Tous les chemins mènent à Rome, disons...

Depuis, j'ai lu On the Road de Jack Kerouac, j'ai recoupé avec mes souvenirs fascinés de The Electric Kool-Aid Acid Test de Tom Wolfe, où apparaît le personnage moteur de Neil Cassidy, toujours beat, toujours prêt à parcourir les routes et s'élancer dans vers les filles, les drogues, l'alcool. Une introduction progressive à la réalité de la Beat Generation, la légende et les anecdotes, mais sans trop goûter à la littérature elle-même. Je parcours doucement cette histoire littéraire, tentant une approche équilibrée entre biographie des protagonistes et les oeuvres elles-mêmes ; tout du moins c'est mon ambition, et le nouveau film Howl me permet de plonger un peu plus dans cette vague historique & créative.

Howl est le fameux poème d'Allen Ginsberg, débutant par les vers marquants I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked.... Ecrit en 1955, publié en 1956, et entraînant un procès en 1957 pour obscénité. Le film d'Epstrein et Friedman a pour objectif de rendre hommage au poème et à son auteur, de présenter le procès, et bien sûr, de faire entendre le texte lui-même, ce classique de la littérature américaine. Objectifs multiples qui donnent lieu à un dispositif assez simple mais plutôt ambitieux, assez casse-gueule, à la réussite inégale.

Commençons peut-être par la partie la plus sujette à caution. Les réalisateurs ont cherché à mettre le mieux en valeur - et donc à donner à voir la poésie. Aïe aïe aïe... Surtout avec un poème avec aussi imagé et énergique que Howl ; mais est-il possible transposer la poésie écrite à l'écran, quelle qu'en soit le sujet ? Régulièrement, la voie de Ginsberg résonne et apparaissent des scènes d'animation étranges, plutôt décousue, flux de lumière sortant de saxophone, pantin nus vaguement en 3D, taureau géant pour incarner le Moloch... Tout cela n'est pas désagréable, plutôt biscornu et étrange que véritablement irregardable ; mais sans vrai efficacité de cinéma, disons, parfois maladroit dans son envie de poser des images sur les vers denses, les mots saturés d'images et de rythme. Un professeur ne proclame-t-il pas dans le film que "la poésie n'est pas traduisible en prose" ? Pourquoi avoir voulu essayer à la traduire en images ?

D'autant que le reste du film est à la fois plus simple & modeste dans son approche, mais paradoxalement plus profond, plus fascinant. Avec un partie pris simple, presque basique : reconstituer, simplement reconstituer. Sur plusieurs axes en montage alterné : la première lecture de Howl dans une salle de San Francisco par Ginsberg lui-même ; une interview de Ginsberg barbu, racontant sa vie et évoquant la composition de Howl ; des scènes sans paroles de la vie de Ginsberg, telles qu'il les évoque dans son interview, et où on découvre Jack Kerouac, Neil Cassidy, son compagnon Peter Ornovsky ; le procès pour obscénité, passe d'arme entre procureur & défense par l'intermédiaire d'experts littéraires convoqués comme "témoins". Reconstitutions fondées sur une abondante documentation, photo d'époques, bandes enregistrées de l'interview, retranscription du procès.

Un tel soin de reconstitution peut sembler un manque d'ambition, un sorte de fétichisme pour les détails, un sorte d'approche documentaire TV ; certains enchaînement peuvent parfois rappeler les montages télé et leurs coupes rapides, leur alternance de témoin parlant face caméra et de scènes d'actions. Pas grand chose de plus qu'un essai écrit sur le sujet, joliment illustré. Ce n'est pas totalement faux, et la question de  transcription de poésie à l'écran reste d'une posée, vu le caractère peu concluants des passages animés & lyriques, vaguement expressionnistes.

Mais l'authenticité des témoignages et la puissance de leur contenu ne peuvent qu'exciter l'intérêt du spectateur.

Au procès, les échanges d'arguments littéraires s'enchaînent fascinants, entre littérateurs à l'ancienne et professeur sensible à l'énergie poétique de Ginsberg. On parle sens de la poésie, importance de l'originalité pour la valeur littéraire, poids de la durée et du temps pour évaluer la qualité d'une oeuvre ; tout amateur de littérature se trouvera à boire ses paroles, d'autant plus que l'efficacité de ses passages approche celle des films de procès à l'américaine. Les avocats n'hésitent pas à échanger les formules bien senties, le juge joue à merveille son rôle d'arbitre sage mais parfois ironique, la constitution américaine est citée : un délice.

Cette énergie s'affiche en couleurs, comme un bon film en technicolor, quand les scènes antérieures chronologiquement défilent en noir & blanc. Jolie cohérence avec l'absence de moyens de cette scène beat, introduite symboliquement comme fauchée, comme si elle pouvait seulement bidouiller quelques films en Noir & Blanc ou quelques clichés avec un vieil appareil photo. Les silhouettes de Kerouac, Cassidy, Orlovski défilent muettes comme sur un portfolio, présentant honnêtement leur statut de photos mises en mouvement à l'écran : nombreuses sont les scènes transposant des photos existantes, en noir et blanc - certaines affichées au cours du générique.

Mais le noir et blanc éclate encore plus fascinant dans la lecture reconstituée de Howl, la première présentation par Allen Ginsberg. Déclamant d'une manière un peu surjouée, un peu trop pesante, mais offrant un visage habité, des gestes justes, variant les rythmes, les pauses, jouant à plein de la musicalité du texte, cette fluidité qu'il a ciselé sur la machine à écrire. Comme souvent dans les lectures poétiques données par les auteurs eux-mêmes, dans celles auxquelles j'ai pu assister : lecteurs investis et connaissant leur texte et son rythme, mais sans avoir tout à fait la technique d'un véritable comédien.
La caméra s'attarde souvent sur les regards ébahis du public, les airs fascinés ou investis, les murmures de soutien ou les rires. Rien qu'une lecture public ; mais tout ce qu'une lecture en public peut offrir d'échange, de partage, de vie, d'intensité. Intensité parfaitement incarné par un James Franco habité, respectueux des intonations de Ginsberg dans ses paroles, cherchant à capter l'élan poétique du poète, alors dans sa plus grande fraîcheur.

Et cet élan apparaît de nouveau dans le Ginsberg plus âgé, plus reconnu, celui qui est interrogé par un journaliste devant une bande magnétique qui défile. Ginsberg a un peu plus de recul sur son texte qu'à l'époque de cette première lecture, on le sent, de même que sur son parcours lui-même, sur sa vie. Mais il offre des témoignages et commentaires aux mots magnifiques & intenses, investis, des éclairs de poésie transmis par le simple dialogue. Une leçon sur le sens de la poésie, le sens du geste poétique et le rapport à l'écriture, témoignage précieux qui ravira tous les amateurs d'interviews littéraire ; on reçoit des paroles riches comme une interview publiée dans la Paris Review, mais incarnées avec justesses, comme si l'on se trouvait dans la salle au moment de la discussion. Un chance précieuse et rare, devant laquelle il est difficile de bouder son plaisir si l'on aime les discussions esthétiques, si l'on apprécie la profondeur d'un auteur.

Du point de vue cinématographique, on peut interroger la réussite complète du projet : les reconstitutions sont admirablement réalisée, superbement jouées, joliment construites, mais les réserves sur les scènes animées symboliques demeurent. Pourtant, difficile de bouder son plaisir devant la richesse littéraire mise en mouvement à l'écran, fraîche, superbe, à l'élan réel. Je n'ai pas pu m'empêcher de tirer mon carnet en cours de film pour noter quelques citations, pattes de mouche gribouillées dans l'ombre de la salle obscure.

"Poetry is like a rythmic articulation of feelings."
Allen Ginsberg



En cherchant quelques liens sur Allen Ginsberg, j'ai découvert un précieux interview datant de 1966 - dans la Paris Review, bien sûr :



Quatre extraits du film Howl (2010)