28 avril 2009

Un appartement feutré où se déchaîne une rage ivre et fiévreuse

L'idiot 
par et avec Pierre Léon, avec Jeanne Balibar et Sylvie Testud (2009)

Nastassia Philippovna reçoit chez elle, petite soirée entre amis & connaissances. En particulier ses protecteurs intéressés : Totsky, son amant et fournisseur de fonds depuis 5 ans, et le général Epantchine, sa moustache placide et ses offres de colliers de perle. On bavarde, on rit à l'arrivée du naïf prince Mychkine, on boit, Ferdychtchenko fait le clown ; pourquoi ne pas jouer à un jeu ? Un jeu distrayant et plein d'élégance, comme raconter la plus basse de ses actions honteuses ?

Les personnages se lèvent dans le noir et blanc des décors impersonnels, neutres et dépouillés, chacun prend la parole et les voix résonnent magnifiques : la richesse des récits de Dostoïevski associés à la finesse d'un jeu d'acteur à la française, jeu de regards et finesse de l'intonation. Doucement, sans excès délirant des gestes des personnages, la folie de l'instant monte, car Nastassia Philippovna prend elle aussi la parole, fiévreuse et ivre, sa révolte débordant soudain : assez de marchandage de la part de ses messieurs, assez de se voir passer des mains d'un général à celle d'un jeune homme avide d'argent, négociée pour 3 roubles, 75.000 roubles, 100.000 roubles, 1.5 millions de roubles, assez, même pour le plaisir des belles toilettes et des soirées au théâtre ! 
Jeanne Balibar titube et fait scandale sans presque hausser la voix, son oeil pétille, son timbre se module doucement dans un sourire, elle détruit tout son petit monde en quelques instants d'une soirée mondaine ; elle veut être libre ; libre, mais en somme, elle n'est qu'un traînée, elle le reconnaît, une traînée ; elle le clame même. Elle ne peut partir avec le naïf prince immaculée, elle s'envolera avec le voyou Rogogine.

La scène d'anthologie du roman de Dostoïevski glisse comme un rêve, songe d'une pure rage dans un écrin mondain, film à la forme simple et concentrée comme une grande scène de théâtre. Un rêve en noir et blanc comme silencieux ; le calme paisible d'un riche intérieur où les voix résonnent sourdes, et les exactions et bassesses des hommes se dévoilent peu à peu. La morgue feutrée des puissants, leurs exactions soudaines et impulsives qui affaiblissent un peu plus les fragiles ; seule issue pour échapper au calcul, fuir, fuir tout cela, même au bras de la pire crapule, juste un peu moins hypocrite que les élégants aux manières de voyous. Le pur prince peut pleurer au son d'un chant russe romantique, il n'a pas sauvé l'impétueuse jeune fille de son excès de destruction ; les honnêtes hommes d'âge mûr reprennent simplement leurs parapluies et sortent en se lissant la moustache : décidément, quelle femme pittoresque, plus aucun doute.

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