29 janvier 2011

Le Ring, cinéma social à Montréal qui prend doucement son envol





Le Ring 
by Anaïs Barbeau-Lavalette, avec Maxime Desjardin-Tremblay, Jean-François Casabonne (2007)
sélectionné au festival de Berlin en 2008 - jamais distribué hors du Québec


Pas facile de plonger dans la cinématographie d'un pays ? Que connaît-on du cinéma allemand depuis la France ? Quelques films d'auteurs diffusés dans les festivals ou les salles parisiennes, un gros succès une fois tous les deux ou trois ans - mais on ne voit jamais les mauvaises comédies ringardes, jamais achetées par les distributeurs internationaux. Sait-on que 180 films environ sont produis en Espagne chaque année, ce qui n'est pas beaucoup moins que la production française, il me semble ? Pas facile de bien connaître les habitudes locales de cinéma, tous ces films moyens qui constituent le gros des films vus, la majorité des entrées...

Il y a quelques années, j'osais dire "j'aime le cinéma asiatique", sur la foie d'une poignée de films coréens et japonais aperçus dans des salles d'Art et d'Essais parisiennes. Mais que savais-je sur le coeur ces cinéma, hors les quelques champions ou piliers de festivals, hors les chouchous de la critique européenne ? Que dire sur le gros du peloton, et comment savoir s'il y a une spécificité nationale concernant les grosses comédies à succès ?

Bref, qu'en est-il des films du milieu à l'international ? 

Ainsi, il n'y a pas si longtemps, une chronique de Pitchfork évoquait les amateurs occasionnels de pop, ceux qui n'aimaient que les chansons les plus avant-gardistes, celles qui repoussent les limites de la pop. Peuvent-ils vraiment dire qu'ils aiment la pop en général s'il ne goûte qu'aux tubes ? Est-on vraiment cinéphile si l'on ne regarde que quelques chefs d'oeuvres, si l'on évite toujours le commun des films ? Si l'on est incapable de retirer quelque chose d'un film moyen, même dépaysant ?

Petites expériences auxquelles je compte m'atteler, découvrir un peu plus les films "locaux" - comme on met en avant les légumes cultivés dans la région. Histoire de mettre un peu au défi mon goût du cinéma, de voir si quelques particularités surgissent, quelques tonalités régionales, de découvrir des talents moins mis en avant hors des frontières. Et garder un oeil toujours ouvert pour les détails introuvables, les décors légèrement différents d'une région à une autre, les accents, les petites blagues intransportables.

Alors je compte plonger un peu plus dans le cinéma québécois, quitte à vivre au Canada et avoir le français pour langue maternelle. Cela va certainement entraîner quelques moments douloureux, comme pour l'abominable "L'Appât" de décembre dernier, mais cela restera instructif ; comme si un canadien goûtait au cinéma français en tombant parfois sur de mauvais Eric & Ramzy ou Fatal Bazooka... Les DVD de bibliothèque permettent de piocher dans les époques et les genres sans trop hésiter, juste pour le plaisir.

Et en tentant d'éviter les a priori, comme face à la jaquette de "Le Ring". Un gosse, des rues désolées et défavorisées, une vague histoire de lutte en arrière-plan : les quartiers difficiles, la rédemption, le cinéma réaliste vite schématique, les émules de Ken Loach ou des frères Dardenne. Ca peut vite déraper, glisser vers le téléfilm ou le faux documentaire...

Le début laisse craindre le pire. La caméra tremble un peu comme chez les frangins belges, le gosse ne va pas à l'école ou pas trop, les parents combinent bières, drogue et prostitution, gamine de trois ans pas trop lavé. Le tout cadré au plus près du héros, Jessy, 12 ans, petite gueule de hooligan québécois en puissance, et cadré TRES près : la première partie du film multiplie les plans très serrés sur son visage, ses regards marchant. Pari un peu inquiétant, car malgré son énergie et ses qualités, Maxime Desjardin-Tremblay reste un comédien peu expérimenté, dont les petits défauts peuvent vite sauter au regard...
Ajoutez une photographie bien grise, bien industrielle, plus quelques scènes de catch amateur un peu lisses : pas facile de trouver une prometteuse originalité. Le gosse va tâter du deal une fois la mère partie, va tenter d'entrer dans le monde des lutteurs - and so what?

Mais doucement, peu à peu, le film prend plus d'espace, de temps, se laisse plus respirer. Ou le regard du spectateur apprend à suivre la démarche du réalisateur... Quoiqu'il en soit, les plans semblent plus posés, laissent plus d'espaces à ce quartier de Montréal, Hochelaga-Maisonneuve, tout à côté du Stade Olympique. Les personnages sont observés d'un peu plus loin, ou moins de pression. Le fil du scénario semble moins contraint, plus ouvert, mais dans la démonstration ou même simplement dans l'action, un peu plus contemplatif. 

La jeune Anaïs Barbeau-Lavalette laisse alors entrevoir de très prometteuses qualités de cinéma de fiction. Le Ring est sa première fiction, après plusieurs documentaires, dont 4 longs-métrages. Sans surprise, elle cite les frères Dardenne dans les bonus du DVD, ou évoque son aspiration à faire un peu changer les choses par le cinéma ; discours peu surprenant pour une réalisatrice de documentaires et adepte d'un cinéma social. Pas de grande surprise non plus à apprendre que Le Ring a eu pour déclencheur un documentaire tourné dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, de l'envie de suivre les personnages qui y habitent. Mais apprend-on encore vraiment quelque chose de nouveau dans les bonus d'un DVD ?

Ce qui frappe plutôt dans ce film, c'est le regard qu'elle parvient peu à peu à transmettre, doucement, en prenant le temps, en laissant du temps aux plans, du temps aux personnages. Dans ces moments, le scénario ne compte plus vraiment, les petites ficelles, les lignes de récit. Plus rien que les personnages et leur environnement. Ainsi, comme un symbole, Jessy est accepté aux entraînements de lutteur, mais ne bougera jamais du bord de touche ; la mécanique logique et attendue de la rédemption s'est arrêtée, l'enchaînement du film social de genre se suspend, il n'y a plus qu'à regarder, à voir la passivité en pleine démonstration.

Surgissent ainsi des figures doucement marquantes, flottantes, bloquées dans leur monde, comme ce clochard, lutteur acceptant sans broncher de perdre chaque soir. Une silhouette douce et spectrale incarné avec justesse et simplicité par Jean-François Casabonne, artiste multi-casquettes dont j'espère découvrir un peu plus les talents ; un type minéral et mal rasé, traînant sans fin sur un banc face avec au fond les trains de marchandises au bord du St Laurent, les montagnes russe de la Ronde sur l'île Ste-Hélène. Mais une autre silhouette m'a plus frappé encore, celle de la soeur de Jessy, un peu plus âgée, entrant doucement dans la puberté. Le personnage est encore plus épuré que celui du clochard, presque mutique,   apparaissant à la recherche silencieuse d'une mère disparue, ou passant pour la première fois un peu de rouge maladroit sur des lèvres minces. Cette figure en creux, aux apparitions épisodiques, touche profondément, plus que toute petite histoire de deal ou de lutte - rien qu'une fille déboussolée ; mais seuls peuvent encore sortir les mots "misère, misère, mais comment faire ?"


Trailer





Intretien avec Anaïs Barbeau-Lavalette





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